Des victimes de l'accident industriel de Bhopal ont demandé cette semaine, au ministre de l'Intérieur indien, que le site de l'usine de pesticides soit enfin définitivement nettoyé des déchets toxiques laissés à ciel ouvert depuis... 28 ans.
Ce n'est qu'en juin 2010 que la justice indienne avait condamné... à deux ans de prison, les anciens dirigeants locaux de l'usine de pesticides américaine implantée à
Bhopal - Union Carbide - d'où s'était échappé, en décembre 1984, un nuage de gaz toxique provoquant une catastrophe industrielle sans précédent à l'échelle mondiale et aux conséquences effroyables sur le plan humain.
Plusieurs milliers de personnes moururent par suffocation le jour même et, par la suite, des centaines de milliers de personnes furent victimes de graves pathologies générées par la contamination des sols et des nappes phréatiques avoisinantes : problèmes ophtalmologiques et cécité, troubles et insuffisances respiratoires chroniques, troubles neurologiques, troubles gynécologiques, cancers, enfants souffrant de troubles psychomoteurs quand leur mère était enceinte au moment de la catastrophe, nourrissons contaminés par le lait maternel (vecteur de métaux lourds), enfants souffrant de malformations congénitales et augmentation de 300% des enfants mort-nés.
Ces victimes, très pauvres, avaient afflué autour de l'usine qui constituait alors une réserve d'emplois. En raison de ces problèmes de santé dus à l'exposition aux produits toxiques, des milliers de personnes perdirent leur travail, furent frappées d'ostracisme social (stigmatisation, impossibilité pour les femmes célibataires malades de prétendre au mariage). Presque toutes s'enfoncèrent dans la misère malgré les indemnisations versées par l'entreprise, insuffisantes selon elles, et difficiles à obtenir.
Aussi ces condamnations, honteusement légères voire symboliques en regard de la gravité de l'accident et de ses conséquences, provoquèrent la colère des associations de victimes compte tenu de la négligence manifeste dont avaient fait preuve les responsables de l'usine.
En effet, celle-ci était défectueuse et, en dépit des fuites de gaz détectées avant la tragédie de 1984 qui avaient déjà fait un mort et de nombreux blessés, aucune mesure n'avait été prise pour améliorer le stockage chimique et la maintenance du site ; l'usine avait continué à fonctionner, avec des coûts d'exploitation réduits en raison de ses résultats déficitaires, dans des conditions à haut risque. Les systèmes de sécurité, d'ailleurs, sont restés à l'arrêt la nuit du drame et l'alerte a finalement été donnée trop tard.
Outre une demande de réévaluation à la hausse des peines des 7 dirigeants et d'une condamnation pour homicide volontaire, les autorités indiennes réclament, depuis le procès, l'extradition du PDG d'Union Carbide (qui appartient aujourd'hui à Dow Chemical), l'Américain Warren Anderson, en retraite aujourd'hui dans une banlieue de
New York.
Entre-temps, le site n'a pas été nettoyé et sert toujours de décharge à des milliers de tonnes de déchets toxiques, laissant ainsi la population du bidonville alentour (une population délaissée, par voie de conséquence) résider en zone contaminée et les enfants évoluer sur des terrains souillés présentant un danger sanitaire constant.
La Cour Suprême indienne avait déjà interpellé le gouvernement pour son laxisme en la matière et lui a demandé de prendre une décision rapide à ce sujet.
L'
Inde est en pourparlers avec un organisme allemand d'aide au développement pour le traitement de... 350 tonnes de déchets.
Sur cette tragédie qui met en perspective éthique, profit et droits de l'homme, un récit poignant paru en 2002 :
Dominique Lapierre, Javier Moro,
Il était minuit cinq à Bhopal, éditions Pocket.