Enquête sur le Talibanistan Les Zones tribales pakistanaises grouillent de djihadistes. Des talibans pachtounes qui veulent imposer leur pouvoir. Et des combattants ouzbeks, tchétchènes et arabes d’Al-Qaida, encore moins bien tolérés par les villageois.
En février dernier, les habitants de Dara Adam Khel, un village d’armuriers situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Peshawar, au Pakistan, ont trouvé à leur réveil les rues pleines de tracts leur ordonnant d’observer la loi islamique. Du jour au lendemain, les femmes ont dû se mettre à porter la burqa et les hommes se laisser pousser la barbe. La musique et la télévision ont été interdites. Puis les djihadistes sont passés aux choses sérieuses. Ces jours-ci, l’aube résonne souvent de pleurs de femmes : on vient découvrir un nouveau corps sans tête au bord de la route, avec un mot épinglé sur la poitrine affirmant qu’il s’agissait d’un espion à la solde des Américains ou du gouvernement pakistanais. Les décapitations sont filmées et vendues en DVD dans les marchés de la région.
“C’est le couteau qui me fait le plus peur, dit Hafizullah, armurier de 40 ans.
Avant de vous tuer, ils l’aiguisent sous vos yeux. Ils sont pires que des bouchers.”Les histoires comme celle-ci sont monnaie courante dans les Zones tribales du Pakistan, ce rude no man’s land à la limite de l’Afghanistan où se forme et s’organise une nouvelle génération de terroristes. Poussés par le fanatisme et endurcis par la guerre, de jeunes extrémistes religieux ont pris le contrôle de dizaines de villes et villages avec l’intention d’imposer leur vision rigoriste de l’islam à des populations trop faibles pour résister. A l’image des talibans afghans à la fin des années 1990, ces djihadistes sont soupçonnés d’offrir leur protection aux chefs d’Al-Qaida et à leurs hommes. Des responsables américains du renseignement pensent qu’Oussama Ben Laden et son bras droit, l’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, ont trouvé refuge dans cette zone. Et, si les
Etats-Unis et l’OTAN disposent de 49 000 soldats de l’autre côté de la frontière, en Afghanistan, ils ne sont pas autorisés à mener des opérations au Pakistan. Isolée, tribale et profondément conservatrice, cette région frontalière est un monde à part, un territoire hors la loi qui échappe si complètement au contrôle de l’Occident et de ses alliés qu’on le surnomme le “Talibanistan”. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les
Etats-Unis s’appuient sur le gouvernement pakistanais pour lutter contre le terrorisme islamiste. Mais, si les services de renseignements pakistanais ont longtemps été soupçonnés d’avoir partie liée avec les talibans, l’administration Bush n’a cessé de saluer l’action du président du Pakistan, Pervez Musharraf, qui a participé à la traque des membres du réseau de Ben Laden. Mais la talibanisation de la zone frontalière – et le rôle que joue celle-ci dans l’armement et le financement des insurgés afghans – a ravivé les doutes sur l’engagement réel de Musharraf contre les djihadistes.
Ces incertitudes refont surface alors que Musharraf fait face à la plus grave crise politique depuis son arrivée au pouvoir, il y a huit ans. Depuis le 12 mars, les rues sont en effet le théâtre d’affrontements entre la police et des milliers d’opposants – dont de nombreux avocats – indignés par le limogeage du président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry, pour
“abus d’autorité”. Le chef de l’Etat est accusé par ses détracteurs de vouloir pervertir le système judiciaire afin de se maintenir au pouvoir. Leur colère n’a fait que redoubler après qu’un raid de la police a empêché une chaîne de télévision de couvrir les manifestations. Certains Pakistanais qui, par le passé, s’accommodaient de l’autoritarisme de leur président le décrivent maintenant comme un dictateur.
“Je pense qu’il s’est condamné lui-même”, commente le général Hamid Gul, ancien chef de l’ISI, l’agence de renseignements pakistanaise.
“Il ne pourra pas contrôler les forces qu’il a libérées.”Musharraf étant chef des armées et les militaires ayant un rôle central dans le fonctionnement du pays, il est peu probable qu’il soit chassé du pouvoir. Mais, privé du soutien de sa base modérée, il est de plus en plus dépendant des partis fondamentalistes, fervents défenseurs des talibans. Si les manifestations continuent, Musharraf sera moins enclin à poursuivre les extrémistes du Talibanistan. Mauvaise nouvelle pour les
Etats-Unis et leurs alliés ; bonne nouvelle pour leurs ennemis dans la région. Selon un haut responsable militaire américain en Afghanistan,
“les talibans sont désormais libres de faire ce qu’ils veulent dans les Zones tribales, parce que l’armée [pakistanaise] n’ira jamais les chercher”.En réalité, le cœur du Talibanistan – une zone montagneuse couverte d’épaisses forêts, officiellement appelée le Waziristan – ne s’est jamais entièrement soumis à quelque domination que ce soit. A l’époque coloniale, les Britanniques n’étaient pas parvenus à conquérir cette région de tribus pachtounes et ils les ont laissées vivre selon leurs coutumes. En échange, les populations tribales protégeaient le sous-continent des invasions venues du nord.
Cet arrangement a perduré avec le Pakistan, à sa création, en 1947. Après le 11 septembre 2001, Islamabad ne s’est guère préoccupé de la situation dans cette région.
Des relations difficiles avec l’armée pakistanaise
Mais, quand il est devenu évident que les membres d’Al-Qaida et les talibans fuyaient les soldats américains en passant la frontière, des troupes pakistanaises y ont été envoyées. Le nombre des soldats a grossi par la suite, jusqu’à atteindre 80 000 hommes. Des chefs terroristes ont été capturés, et plusieurs camps d’entraînement détruits. Mais plus la pression militaire augmentait, plus les habitants rejetaient la présence des soldats gouvernementaux, surtout quand des civils trouvaient la mort au cours d’opérations bâclées.
Dans le cadre des accords de paix signés en septembre 2006 avec les chefs des tribus du Nord-Waziristan, l’armée pakistanaise s’est engagée à retirer ses barrages routiers, à cesser ses patrouilles et à regagner ses casernes. En contrepartie, les combattants locaux ont promis de ne pas attaquer les soldats et de ne plus mener d’opérations en Afghanistan à partir de la frontière. Selon Hamid Gul, ce changement de stratégie est un
“aveu d’échec” pour l’armée pakistanaise. Plus de 700 soldats ont en effet trouvé la mort dans cette zone au cours des deux dernières années. Mais les militaires ne sont pas les seuls à payer les pots cassés. Depuis que les forces pakistanaises sont moins présentes à la frontière, les violences en Afghanistan sont en forte recrudescence.
En réalité, le retrait des militaires a surtout permis aux extrémistes locaux d’imposer leur loi dans la région. Ils ont mis en place des tribunaux appliquant la charia et exécuté plusieurs “criminels” selon la loi islamique. Certains convois militaires pakistanais sont même parfois escortés par des talibans qui assurent leur protection, ainsi qu’en a récemment été témoin un journaliste de Time au Nord-Waziristan.
“L’Etat s’est retiré et a abandonné cette région”, déclare Samina Ahmed, de l’ONG International Crisis Group.
“On a tout simplement donné un territoire aux talibans.”Les vieux chefs tribaux indiquent que les extrémistes se servent de mosquées complaisantes pour recruter et héberger de nouveaux combattants. Ils recrutent de jeunes hommes attirés par l’argent et le fanatisme religieux, et arrivent à obtenir le soutien des habitants sous la menace. Malik Haji Awar Khan, 55 ans, chef des 2 000 hommes de la tribu Mutakhel Wazir, au Nord-Waziristan, a été approché il y a un an pour rallier la cause des talibans. Quand il a refusé, les extrémistes ont kidnappé ses jeunes enfants.
“Ils croyaient pouvoir m’enrôler, mais je suis fatigué de combattre”, explique Khan, qui s’est battu aux côtés des moudjahidin contre l’armée soviétique.
“Ce djihad est commandé de l’extérieur, par Al-Qaida. Ce n’est pas une guerre sainte. Il n’y a que le pouvoir et l’argent qui les intéressent.”Les chefs de tribu que nous avons interrogés affirment ne pas soutenir la cause des djihadistes. Mais la campagne de terreur menée par les talibans a épuisé les résistances locales. Malik Sher Muhammad Khan, un vieux chef tribal de Wana, déclare :
“Les talibans crient dans les rues que les enfants ne doivent pas aller à l’école parce qu’on leur apprend des matières modernes comme les mathématiques ou les sciences. Nous voulons être modernes. Ce n’est pas seulement les filles qui sont concernées. Dans mon village, personne ne sait écrire son nom.” Muhammad Khan estime que seuls 5 % des habitants du Waziristan soutiennent activement les islamistes. Certains reçoivent de l’argent pour services rendus ou louent des terres pour y installer des camps d’entraînement. Les autres ne sont soumis que par la peur. Il y a quelques mois, des talibans ont attaqué sa maison parce qu’il avait ouvertement critiqué leur présence dans la région. Durant l’assaut, une grenade a tué sa femme.
“Si j’avais eu des armes, j’aurais peut-être pu la sauver, dit-il.
Mais nous n’avons aucun moyen de les chasser.”L’émergence du Talibanistan est une menace potentielle directe contre les
Etats-Unis et l’Occident. Les habitants affirment que la zone est devenue un immense camp, où des garçons parfois âgés de seulement 17 ans sont formés pour commettre des attaques suicides.
“Ici, on accueille les jeunes en leur disant : ‘Puisse Allah t’accorder la bénédiction de devenir un martyr’”, explique Obaidullah Wazir, 35 ans, membre d’une tribu de Miranshah. John McConnell, directeur de l’Agence nationale de renseignements américaine, a déclaré le mois dernier à
Washington devant la commission sénatoriale des services armés :
“Al-Qaida est en train de construire des centres opérationnels forts qui rayonnent à partir des camps du Pakistan dans tout le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe.”Muzafar Khan, chef d’une tribu locale, a corroboré ces propos.
Selon lui, le commandant ouzbek Tahir Yuldashev, chef du Mouvement islamique d’
Ouzbékistan [IMU, organisation terroriste ouzbèke qui opère en
Asie centrale et en
Asie du Sud depuis 1998] et lieutenant supposé de Ben Laden, serait à la tête de combattants ouzbeks, tchétchènes, arabes et pakistanais massés dans la zone frontalière.
“Nous savons qu’ils font partie d’Al-Qaida, déclare Muhammad Khan.
Ce sont des étrangers, ils ne nous ressemblent pas et ne parlent pas le pachto.” Il ajoute que
“leurs camps sont faciles à trouver. Même un enfant pourrait vous les montrer.”Ces camps abritent entre 10 et 300 hommes et sont généralement cachés dans la forêt, disent les habitants. On y trouve des constructions simples, en béton et parpaings, entourées de hauts murs. Certains disposent d’abris souterrains en cas d’attaque. Un responsable du renseignement pakistanais affirme que son gouvernement fait tout son possible pour les trouver et les détruire.
“Je ne dis pas qu’il n’y a pas de terroristes étrangers sur notre sol, mais, quand nous en localisons, nous les poursuivons”, dit-il. En fait, la meilleure chance de déloger Al-Qaida se trouve peut-être du côté des tribus locales qui se sont violemment opposés à la présence des extrémistes, qu’ils soient locaux ou non-Pachtounes, dans la ville de Wana, fin mars et début avril 2007.
Musharraf se joindra-t-il au combat ? Même si
Washington fait pression pour qu’il lutte davantage contre le terrorisme, sa survie politique dépend encore largement de partis qui condamnent son soutien aux Américains. Et puis, le vice-président Dick Cheney, en visite sur place au début du mois de mars dernier, lui a ouvertement reproché son incapacité à éradiquer les extrémistes – même si les porte-parole des deux côtés soutiennent que la relation entre les deux hommes est toujours solide.
“En faire plus ? Bien sûr qu’ils en font plus ! Tout le monde en fait plus, mieux et différemment. C’est la guerre”, déclare un diplomate occidental en poste à Islamabad.
“Mais, quand ils disent, à Washington, à Londres ou n’importe où ailleurs : ‘Ça suffit ! Y en a marre, remettez de l’ordre dans tout ça’,
ça ne nous aide pas beaucoup, ici.”C’est peut-être vrai. Mais l’administration Bush commence à comprendre que la stabilisation de l’Afghanistan et la lutte contre Al-Qaida passent par le contrôle du Talibanistan. Le secrétaire d’Etat adjoint Richard Boucher a annoncé l’intention américaine de soutenir le développement des Zones tribales en offrant à Musharraf 750 millions de dollars [environ 560 millions d’euros] supplémentaires dans les cinq prochaines années.
“Je pense que cet engagement pour le développement, pour une relation durable, est une nouvelle illustration des liens profonds qui nous unissent et que nous renforçons, a-t-il déclaré. Nous sommes profondément attachés à l’idée que le Pakistan reste un Etat musulman démocratique, modéré et stable.”
Le président Musharraf de moins en moins crédible
Ces capitaux américains pourraient évidemment améliorer considérablement le sort de cette région pratiquement dépourvue d’infrastructures. Il ne fait aucun doute que, à terme, des écoles, des hôpitaux, des routes et l’accès à l’électricité seraient bien plus efficaces contre les extrémistes qu’un accroissement de la présence militaire. Mais ce genre de développement prend des années. A l’heure où les terroristes renforcent leur emprise, le président doit prendre des mesures plus radicales. La crise judiciaire et les manifestations de ces dernières semaines ont miné sa crédibilité aux yeux des Pakistanais modérés et laïcs qui formeraient un rempart efficace contre la menace du djihad. Musharraf s’est engagé à organiser des élections législatives d’ici à la fin de l’année, mais, pour reconquérir cet électorat, il lui faudra peut-être aller plus loin et ouvrir l’élection aux chefs de l’opposition, Nawaz Sharif et Benazir Bhutto, actuellement en exil. S’il parvient à faire la preuve de son engagement en faveur de la démocratie, les Pakistanais pourraient bien le maintenir en place. Assuré de cette légitimité, il serait sans doute mieux à même de combattre l’extrémisme dans les Zones tribales.
En février dernier, un étrange défilé composé de 45 vieux chefs tribaux a emprunté les sentiers de montagne par lesquels passent généralement les extrémistes qui vont attaquer les forces américaines ou celles de l’OTAN en Afghanistan. Ils allaient rencontrer Hamid Karzai, le président afghan, qui avait ouvertement critiqué l’incapacité de Musharraf à éradiquer le soutien pakistanais aux talibans.
“Nous n’avons eu que trop d’années de guerre, trop de veuves, trop d’orphelins, trop de blessés. Si le djihad continue, il détruira l’Afghanistan et le Waziristan, a déclaré l’un des vieux leaders.
Nous avons besoin d’aide. Nous ne faisons plus confiance au gouvernement pakistanais.” Le chef de la délégation a offert au président Karzai un grand turban traditionnel waziri en soie jaune. Alors qu’il en coiffait le président, il déclara :
“Vous êtes notre président. Vous pouvez nous sauver de la catastrophe. Nous sommes à votre service et nous vous soutenons.” En se tournant vers l’un des rivaux de Musharraf pour lutter contre les talibans, les tribus désavouent ouvertement sa politique. Et, si le président pakistanais ne parvient pas à reprendre au plus vite le contrôle du Talibanistan, ses soutiens à
Washington pourraient bien, eux aussi, l’abandonner à leur tour.