J'avais promis un texte, comme une lettre d'amour à Istanbul...Le voilà (un texte de photographe, pas de littéraire, soyez indulgents !)
Les villes sont toujours belles lorsqu’elles donnent aux randonneurs solitaires de l‘eau qui s’y glisse et s’étale en de longs boulevards sinueux, des rues en pente qui en font changer les perspectives toutes les quinze enjambées et des hommes et des femmes qui habillent la ville comme une permanente décoration de fête
Ces villes sont rares...
Istanbul est de celles-là !
Je suis amoureux d’elle depuis notre première rencontre en 1987...
J'ai pourtant vu l'
Istanbul moderne étendre ses ramifications tentaculaires et repousser ses limites sur les deux rives du
Bosphore en grignotant peu à peu ses propres vestiges et son propre passé...
Constantinople a rongé Byzance... Istanbul ronge Constantinople...
J'ai vu le tramway et le métro quadriller et libérer progressivement la ville à leur manière dans les années 90, ne laissant plus aux quartiers populaires que les bus brinquebalants et les dolmus crasseux
J’ai vu le grand bazar se transformer peu à peu en temple inutile de la contrefaçon mondiale.
J’ai vu les premières lanternes "kitschissimes" de carnaval des restaurants chinois et les "néfastes food" yankees attaquer sans relâche le cœur de la ville historique, comme un incontournable cancer nutritif moderne qui finira par engloutir tôt ou tard tout ce que le monde à accumulé de culture et de traditions gastronomiques en quarante siècles
C’est vrai qu’
Istanbul a beaucoup changée en 25 ans et perdu en partie son charme d’antan
Je regrette ses rues mal pavées et les escaliers branlants des vieux hôtels ottomans de
Sultanahmet
Je regrette les vieilles autos pétaradantes qui couvraient la ville de leur pollution impertinente
Je regrette les vieux vapeurs branlants qui nous emportaient vers
Bursa, remplacés depuis peu par des catamarans rutilants mais sans âme
...Mais peut-être qu’au fond de moi, c’est tout simplement le temps qui passe que je regrette !
Istanbul est une ville mutante...
Elle s’enfonce peu à peu dans le vingt-et-unième siècle mais on peut encore l’aborder, la courtiser et l'aimer sereinement, si (et seulement si) on sait encore s’arrêter un instant pour jouir de chaque étape, et ne jamais se fixer des contraintes horaires, incompatibles avec le rêve...
Istanbul est une ville agitée qui se savoure dans l’absence d’agitation
J'ai réussi enfin, mais il m’a fallu plusieurs années, à oublier les poncifs éculés des agences de voyage et des guides racoleurs (porte de l'Orient, carrefour des civilisations, ville de deux continents, perle du
Bosphore...) pour ne plus regarder la ville avec cette condescendance historique qui fait un peu trop oublier ce qu’elle est : Une ville moderne qui n’oublie pas son passé mais qui ne veut plus penser seulement qu’à son passé
Alors si vous voulez encore « respirer
Istanbul » encore aujourd’hui :
- Passez brutalement de la cohue et du brouhaha des petits marchés aux poissons ou de l'agitation touristique à la quiétude feutrée des sépultures musulmanes, où l'on n'entend soudain plus au dessus de soi que les sifflements stridents des perruches fluorescentes et les rafales du vent qui agitent les acacias et font dodeliner doucement les longs cyprès, dressés vers le ciel comme presque autant de minarets qu'en comporte la ville
- Agenouillez-vous sur les épais tapis de laine d'une vieille mosquée et levez les yeux au ciel vers la sombre coupole décorée, en essayant de comprendre pourquoi les hommes du bassin méditerranéen ont, depuis l’antiquité, dissipé plus d'énergie à servir des dieux hypothétiques et justiciers, que produit d’efforts pour assumer simplement leur propre impuissance à se construire en paix...
- Engloutissez un boza un peu astringent, abusivement saupoudré de cannelle, ou un sira désaltérant, à quelques rues de la mosquée de Soliman le Magnifique, mais déjà seul et loin de la ville, plongé dans un monde silencieux et hors du temps.
- Goûtez avec modération le vingt et unième siècle stambouliote en vidant goulûment un cocktail a base de bière dans un bar branché de Galatasaray...
- Descendez des hauteurs de Galata vers le Pera Palace juste pour voir si les petits nègres d'Agatha hantent encore les chambres vermoulues d'autrefois, malgré les restaurations multiples qui les en chassent progressivement d'année en année (mais où est donc passé le Pera Palace des années 80 ?)
- Songez au faste des sultans et des empereurs byzantins, et aux travaux du grand architecte Sinan, qui naquit à l'Est deux ans hélas avant que Colomb ne débarque aux Caraïbes... Le monde a alors basculé à L'Ouest et oublié pour plusieurs siècles
Istanbul et le Moyen-Orient
- Imaginez que les âmes des croisés perdus se sont réincarnées dans ces chats faméliques au regard triste, qui cherchent encore désespérément dans les ruelles en pente, loin de l'agitation touristique, les murs définitivement ruinés de leurs murailles et citadelles byzantines
- Etonnez-vous encore de l'inconscience des enfants des rues qui poussent du pied leur ballon tristement dégonflé, jouant quotidiennement avec leur vie en courant et riant au milieu des voitures
- Tentez l'exploit de rester plus de cinq minutes debout dans un bus stambouliote sans vous accrocher aux poignées de survie, pourtant toujours en nombre insuffisant pour la totalité des passagers
- Piéton ou passager, survivez aux accélérations des taxis jaunes qui arpentent la ville dans tous les sens comme une nuée d'insectes jaunes affolés par la lumière
- Testez toutes les Iskander kebabs de
Sultanahmet
- Amusez-vous du marketing permanent des dizaines de muezzins désynchronisés qui rappellent dans une belle et lancinante mélopée leurs devoirs de prière au touriste de passage (au rythme de cinq spots publicitaires quotidiens identiques, il faut d'ailleurs être courageux pour résister à acheter le produit)
- Écoutez silencieusement la ferveur des pèlerins qui prient autour de la mosquée d'Eyup et s'inclinent respectueusement devant les pierres tombales de marbre blanc de vieux sages oubliés, protégées encore partiellement du tourisme de masse par le fond isolé de la
Corne d'Or
- Perdez-vous dans les étals de quincaillier, marchandez juste pour le plaisir une clé plate ou un moulin à café en cuivre cabossé
- Plongez-vous dans la lecture d'ouvrages anciens chez un libraire poussiéreux, ou redécouvrez les belles photographies en noir et blanc d’Ara Güler des années cinquante
- Essayez de marchander sans concession une belle gravure ottomane peinte le mois dernier, que le vendeur ne manquera pas de qualifier de très ancienne, mais dont ni lui ni vous ne serez dupe de sa prétendue vétusté
- Faites escale vers la
mosquée Fatih ou des femmes d'un noir cormoran filent sans bruit entre les passants multicolores comme des ombres angoissantes qui ont déjà oublié de vivre...
- Au tournant d'un bazar, approchez-vous jusqu'à les toucher des cônes multicolores de toutes les épices du monde pour en inhaler les odeurs chaudes que l'Occident, depuis la fin de la route de la soie, a progressivement appris a oublier
- Honnissez les derviches tourneurs touristiques, qui martyrisent peu à peu ce qu'il reste du paisible et irremplaçable soufisme
- Fuyez un instant les cohortes de visiteurs envahissants, pour aller flâner de l'autre côté du
Bosphore, dans un petit marché coloré d'
Usküdar, ou dans la fraicheur d'un palais de marbre du dix-huitième siècle
- Attristez-vous devant les HLM flottants des lourdes tribus grégaires de croisiéristes maritimes, qui s'aventurent au pied de
Beyoglu, font de l'ombre au beau musée d'art moderne et polluent de leurs monstrueuses silhouettes métalliques et impersonnelles le fragile équilibre graphique des sinuosités de la ville
- Regardez flotter partout les centaines de petites bannières rouges nationales, comme des milliers de petites flammes qui soulignent la chaleur de la ville et de ses habitants et vous rappellent aussi tous les conflits qui ont enflammé cette ville sans jamais oser la détruire.
- Etourdissez-vous des vapeurs d'un interminable narguilé à la pomme, en levant les yeux vers le bleu du ciel pour vous rappeler encore une fois que vous n’êtes que provisoirement en vie, et que c'est finalement ce qui peut vous arriver de mieux en voyage !
- Pleurez de ne plus pouvoir respirer ni sur les quais de la gare ni dans sa salle des pas perdus, le parfum enivrant de l'Orient Express de jadis
- Dévorez comme un hamster un épi de mais grillé au milieu des bousculades incontrôlées d’Eminonü tout en guettant l'explosion des panaches noirs des cheminées rouillés qui surmontent les vieux rafiots diesel, sillonnant sans relâche les eaux bleues du
Bosphore, en gémissant leur fatigue de leurs sourds grognements métalliques
- A la tombée du soir, savourez un raki et un verre d'eau glacés, suspendu en haut d'une terrasse de
Sultanahmet, en équilibre instable au dessus des toits délabrés et en perpétuelle reconstruction, pendant que les roses délavés de
Sainte Sophie s'éteignent doucement, en accompagnant le soleil qui termine à regret sa course derrière les aiguilles verticales de la
mosquée bleue
- Enfin, lorsque la nuit est bien en place au dessus des lumières de la ville, accompagnez dans leur course les lucioles des porte-containers géants, qui tracent leur sillage rectiligne sur le
Bosphore, obnubilés par leur mission commerciale, sans même un ultime regard vers l'agitation permanente de la ville, avant de poursuivre dans la nuit leur incessante course maritime
...
- Et, si vous aimez vraiment la photo avec passion, recherchez partout autour de vous les accords de formes et de couleurs, pour pouvoir en extraire l’image de la vie, car il faut toujours demander à son boîtier de nous dévoiler des scènes que l'on n'avait perçues que de manière fugace au déclenchement, que l’on savait belles par intuition, que l’on avait construites soigneusement pour ne plus les oublier, mais qu’on n'avait pas eu suffisamment le temps de savourer...
Et si le temps qui nous manquait, c’était la photo qui pouvait nous le rendre... même un tout petit peu !