Francfort-sur-le-Main, le 31 octobre 2013
Cinq mois après le concert au
Nachtleben
, le groupe touareg
TAMIKREST (Mali) était de retour en ville pour se produire et présenter son nouvel album intitulé
Chatma ("Sœurs").
En langue tamashek, Tamikrest veut dire "nœud" (1), nom congru pour ce collectif qui relie avec tant de succès les valeurs d'une culture ancestrale avec les sons du rock, expérimentel et psychédélique à la fois, à une dose de rock'n'roll, new wave, dub et reggae, par une grande variété dans les influences, à partir de Mark Knopfler, Bob Marley, Eric Clapton et Jimi Hendrix jusqu'à Pink Floyd, Grateful Dead et, peu surprenant, Dirtmusic...
Habillés en robes longues – en couleurs blanche, rouge et bleue –, le chanteur-compositeur-guitariste Ousmane Ag Mossa et ses collègues ressemblent bien à leurs idoles et héros,
Tinariwen, groupe étant le premier à avoir introduit la musique touarègue contemporaine aux salles de concert en Europe et à l'
Amérique du nord. A l'âge de cinq, Ousmane entendait pour la première fois une chanson des superstars trop puissantes de la scène touarègue. Mais aujourd'hui, le groupe Tamikrest a trouvé son propre style musical : distinctif et manifeste. Même si les comparaisons et similitudes sonores restent inévitables (et après tout, la majestueuse et émouvante chanteuse du groupe Wonou Walet Sidati chantait autrefois avec Tinariwen)...
La nouvelle formation de Tamikrest a développé le style de ses aînés en ajoutant de nouvelles textures et une plus grande "attaque" à la musique en développant un repertoire de plus en plus varié et confident, souvent par une sonorité plus rock occidental que des accents rythmiques touaregs habituels, et ce, malgré les bouleversements qui les ont contraints à quitter leur patrie (pour s'exiler en
Algérie aujourd'hui).
Mais Tamikrest a répondu au chaos provoqué par la prise de pouvoir islamiste et l'installation de la charia dans le nord du
MALI avec des chants puissants et en colère qui traitent la souffrance des
femmes touarègues, premières victimes du conflit, subissant l'exil, la pauvreté, la perte de leurs proches, la malnutrition, les maladies, et célèbrent à la fois leur force et importance comme pilier de la société touarègue (matriarcale et monogame), leur rôle comme dépositaires de l'histoire, de la culture et du peuple, comme garantes de l'éducation des enfants et détentrices du foyer (2). Et enfin, la douce voix d'Ousmane les chante comme symbole de la liberté et de l'espoir et comme socle du changement vers un monde meilleur. Dans le opener
Tisnant an Chatma ("La souffrance de mes soeurs"), un hommage déchirant, sa voix parle des femmes ayant payé cher les sévices des jihadistes installés sur leur! terre, et les dommages de la guerre menée pour les chasser :
"Certaines ont été blessées
D'autres frappées, meurtries dans leurs chairs
Nous ne pouvons plus accepter cela
Ils l'ont fait aujourd'hui et malgré tout, nous allons marcher demain et après-demain...
Nous marcherons tant que les femmes ne retrouveront pas la liberté sur leur terre.
Nous marcherons dans l'Azawad."
Qui peut estimer la souffrance de l'âme
De celui qui observe ses sœurs épuisées par la contrainte de vivre un tel sort,
De celui qui observe ses sœurs épuisées par l'errance entre les pays, dans la profonde douleur et l'oppression quotidienne ?
Attendant une libération qui freine une haine entre frères hostiles à toute entente.
Le concert est placé entièrement sous le signe du destin tragique des Touaregs au nord du
Mali : les familles et amis devenus réfugiés, la contrainte violente de la charia imposée dans leurs villes natales, la terrible déchirure dans leurs communautés, la marginalisation après comme avant. Mais Ousmane, leader charismatique du groupe, un engagé et fervant défendeur de la cause touarègue évoque aussi la vie nomade, à la fois austère et harmonieuse, la beauté du désert, le désir d'indépendance ou, tout simplement, l'espérance de vivre des jours meilleurs, p.ex. dans
Toumast Anlet ("Nous sommes un peuple") et
Achaka Achail Aynaian daghchilan ("Demain sera un autre jour") :
Des années et des années sont passées sur ce peuple
Qui a enduré la domination sauvage
Assez de souffrances inconcevables ont été subies
Alors que nous sommes en vie, nos sœurs sont bafouées
Notre objectif unique n'est autre que l'indépendance.
Tout ce que la nuit nous cache, nous apparaîtra clairement le jour
Demain n'est pas loin des autres jours
Ce jour-ci s'en va et ne revient pas.
C'était la deuxième fois que j'ai vécu Tamikrest en concert cette année, et leur performance était encore plus impressionnante et encore plus captivante... Elle a montré, plus que jamais, que Tamikrest sont les héritiers légitimes de Tinariwen, marchant certes dans les pas de leur aînés mais sans tomber dans le piège de la contrefaçon... La future musique touarègue a un! nom : TAMIKREST !
Enfin, c'est la formation qui s'est présentée au public dans la métropole sur le Main :
Ousmane Ag Mossa : guitare électrique solo, guitare acoustique, voix solo, chef d'orchestre
Wonou Walet Sidati : voix solo, ululations, battements de mains
Cheick Tiglia : basse électrique, voix
Aghaly Ag Mohamedine : djembé, calebasse, voix
Ibrahim Ag Ahmed Salim : batterie, calebasse, voix
Paul Salvagnac : guitare rythmique, voix
+ (occasionnellement)
Cedric "Momo" Maurel : batterie, tablas, électroniques, tour-manager
Voici quelques impressions photographiques...
et à suivre
ICI
...
Herbert
(1) un dérivatif dont le mot de base est le verbe
ekras "nouer (deux cordes, etc.) [transitif] ; être noué ensemble [intransitif]" appartenant à la famille de mots dont la racine est
k-r-s "construire". Voir aussi (2).
(2) les tentes (
ahekkum / ehan) font partie du dot des femmes touarègues et restent à vie leur propriété :
ahekkum est une "tente en cuir",
ehan une "tente à nattes". Le mot
ehan "domicile (maison, tente, case)" est étroitement lié à l'état d'être marié. En tamashek, on dit
ekras ehan "dresser une tente" pour désigner le processus de se marier. A cause de cette étroite relation "tente–marier", le mot
ehan est souvent utilisé synonymement à "mariage". (concernant les vocables tamashek, voir Heath, Jeffrey 2006
Dictionnaire touareg du Mali. Tamashek-anglais-français.
Paris : Karthala.)