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Niché entre trois baies d’un bleu éclatant, balayé par les alizés et dominé par les montagnes, Fort-Dauphin était jusqu’il y a peu un petit paradis tropical, authentique et somnolent. Mais cette image prisée des touristes a été bouleversée par la construction depuis 2005 d’une mine flottante pour extraire des sables de Fort-Dauphin (725 km au sud d’
Antananarivo) de l’ilménite, ou dioxyde de titane, un minerai de fer et de titane qui sert de pigment en peinture, notamment pour le plastique et les cosmétiques. Le port d’Ehoala - présenté comme le plus grand en eau profonde de l’océan Indien - a été créé de toutes pièces près de la ville, avec plusieurs usines. L’extraction doit commencer fin 2008 et durer 40 ans. Cet investissement de 850 millions USD, énorme pour
Madagascar, a été engagé par la société QMM, détenue à 80% par le géant minier anglo-australien Rio Tinto et à 20% par l’Etat malgache. “QMM apporte des opportunités incontestables” mais seule une partie de la population les a saisies, regrette Jean-Philippe Jarry, coordinateur de l’ONG CARE. “Fort-Dauphin était un village de pêcheurs et la population n’était pas préparée à ça”. Dans les rues sablonneuses de Fort-Dauphin, dont la population a doublé pour atteindre 70 000 habitants, des hôtels rénovés ou neufs à la décoration branchée tranchent avec les façades imposantes des maisons coloniales. Les 4x4 siglés Rio Tinto côtoient des pêcheurs nus pieds, encore peu familiarisés avec le code de la route dans une ville où les véhicules étaient il y a peu quasi inexistants. Destruction de montagnes pour aménager des carrières, construction de routes et de stations essence ont transformé le paysage. En 2007, la quasi totalité des chambres d’hôtel de la ville étaient occupées par QMM, selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI). “Avant l’arrivée de QMM, cette ville était en sommeil, dans un état économique comateux”, indique Liva Randriamilamina, directeur exécutif de la CCI, citant l’arrivée “d’entreprises nationales et internationales”, le développement des transports, de la maintenance et du nettoyage, de l’hôtellerie et de la restauration, du maraîchage. Cet investissement dans une des zones les plus pauvres de
Madagascar, pays où deux tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, a suscité un immense espoir. Mais avec la fin proche de la phase de construction, les craintes grandissent : la ville est-elle capable de poursuivre son développement ? Les nombreux sous-traitants et fournisseurs locaux travaillant dans la construction vont-ils rebondir ? Rollis Rakotosamimanana, fonctionnaire dans le secteur de développement, assure que “la construction des infrastructures (...) et l’arrivée de grandes sociétés auront un impact positif à moyen terme”. Mais parmi les bouleversements sociaux liés au projet figure la forte augmentation du coût de la vie, provoquée par l’arrivée de milliers de travailleurs malgaches et de centaines d’expatriés. “Pour le moment, le projet n’est pas générateur de richesses et ne permet pas d’améliorer la vie des gens”, estime Josuah Randrianantenaina, député d’opposition, fustigeant “la cherté de la vie et les expropriations parfois injustes”.
“Qu’ils remportent leurs millions”“Je préférerais qu’ils remportent leurs millions et nous laissent pêcher comme avant car la mer, c’est du long terme”, jure Marcel. La vie s’écoule paisiblement à Ambinanibe (10 km au sud de Fort-Dauphin), village de pêcheurs du bout du monde, sa plage vierge et ses pirogues tanguant sous la brise. Trop paisiblement. Depuis trois ans, Fort-Dauphin (725 km au sud d’
Antananarivo), a été métamorphosé par la construction par l’anglo-australien Rio Tinto de la plus grande mine du monde d’ilménite, un minerai de fer et de titane, en partenariat avec l’Etat malgache sous le nom de QMM. La construction du port d’Ehoala pour exporter l’ilménite prive depuis 2007 le millier d’habitants d’Ambinanibe de l’accès à sa principale zone de pêche. “La vie était correcte ici, avant. Là-bas, on pouvait pêcher toute la semaine. En toute saison, il y avait beaucoup de poissons et de coquillages”, raconte à l’AFP Christophe Mbola, 45 ans. “Maintenant, on pêche seulement deux fois par semaine”. 350 pêcheurs ont reçu chacun une indemnisation de 1.600 euros. Mais le revenu de Christophe Mbola a baissé de plus de moitié. A Fort-Dauphin, la population a en même temps été frappée par la hausse drastique du coût de la vie, provoquée par l’arrivée de milliers de travailleurs. Coplan Andrianarijaona, cuisinière, explique que “les prix du riz, de la viande, des légumes ont augmenté de 40%. Mon loyer a triplé en deux ans”. A Ilafitsinana, près de Fort-Dauphin, une centaine de familles ont été déplacées par l’aménagement d’une carrière dans la montagne. Raymond Miha, 60 ans, vêtements maculés de boue de rizière, s’étrangle de colère. “On est pauvres parce que QMM m’a pris ma terre ancestrale. Maintenant, je loue un lopin de terre pour y travailler le riz”, s’exclame-t-il. “Je ne voulais pas vendre ma terre, mais la communauté a été forcée”. “Le problème c’est la poussière : ça pollue l’eau, les cultures ont moins de rendement”, assène
Maurice Soja, chef de quartier à Ilafitsinana. Blandine Hova, 28 ans, cultivait sur six hectares des mangues, des letchis. Déplacée de quelques centaines de mètres seulement, elle subit la poussière, le travail des bulldozers jour et nuit, l’explosion de la dynamite, et vivote grâce à une boutique montée avec l’indemnisation de 240 euros. QMM fait valoir que les habitants ont été dédommagés, ont bénéficié d’emplois dans la construction et l’amélioration des infrastructures, et qu’une partie des redevances minières devait revenir aux communes affectées. Un centre pour l’environnement a été mis en place pour tenter de juguler la destruction de forêts, très riches en biodiversité. Et cet énorme investissement pour
Madagascar, pays parmi les plus pauvres au monde, est une opportunité unique de faire décoller la région, insistent les opérateurs et le gouvernement. “Mais la carrière n’apporte pas de bénéfices, c’est éphémère. On a eu l’indemnisation pour acheter des boeufs ou des voitures, mais on n’a pas su gérer l’argent : même la voiture est en panne”, lâche Fidele Miha, 55 ans. Emue dans sa maisonnette de bois construite par QMM, où un portrait de la Vierge côtoie un poster de Britney Spears, Blandine dit “souffrir comparé à (sa) vie d’avant”.