Pour les courageux qui veulent creuser la question du théâtre intouchable, voici un texte écrit il y a 6 ans par une bénévole ayant travaillé pour
ADECOM
Mais d'abord, une définition du terme servant à désigner officiellement les Intouchables en
Inde:
le terme
dalit qui signifie
opprimé, désigne les Intouchables et rappelle une oppression que quelques 16% d’Indiens, soit des millions de personnes, subissent quotidiennement.
Si, malgré l’article 17 de la Constitution qui interdit la pratique de l’intouchabilité, la discrimination est loin d’avoir disparu, il existe aujourd’hui une fierté
dalit, une littérature
dalit, des élus
dalit et il y a même eu un président
dalit de l’Union Indienne: feu Monsieur Kocheril Raman Narayanan.
en.wikipedia.org/wiki/K._R._Narayanan
Le Théâtre des ONG en Inde : la cause des Dalits*.
Synthèse du rapport de Julie CHARQUET, volontaire a Adecom en 2000-2001.
ou Comment le théâtre des ONG en Inde défend la cause des Dalits.
Selon les historiens, le théâtre aurait été crée en
Inde pour diffuser la religion bouddhique, pourtant les premiers siècles de notre ère furent l’age d’or du théâtre indien Sanskrit, ce qui nous permet de dire qu’un théâtre d’inspiration Brahmaniste se serait imposé, en désaccord avec le bouddhisme.
Les grands genres de théâtre actuels : On dénombre quatre formes actuelles de théâtre, des formes traditionnelles ou « Folk », le théâtre de scène ou « stage théâtre », le « théâtre de l’opprimé » plus récent, et le « théâtre Dalit » que nous souhaitons vous présenter plus particulièrement.
Les formes traditionnelles sont surtout présentes dans le sud de l’
Inde, il s’agit au Tamil Nadu du Therukkoothu.
Le Therukkoothu est un théâtre de rue donc populaire, dit de « divertissement et éducation » souvent présenté dans un contexte de fêtes socioreligieuses telles que le décès ou la fête de la puberté. Il mêle chansons et danses traditionnelles, commence par une invocation aux dieux protecteurs Ganesh et Sarasvati et peut ne finir qu’au petit matin. Les rôles, mêmes féminins, ne sont joués que par des hommes costumés et maquillés. Le personnage du bouffon
le Komali intervient de façon improvisée pour commenter les situations jouées et diriger le spectateur vers un parti pris moral
socialement ou religieusement correct. Contrôlées par les castes supérieures,
castes élites et dirigeantes, ce théâtre traditionnel reste un moyen de proclamer et perpétuer l’idéologie brahmanique de la hiérarchie des castes, un endoctrinement planifié transmettant des valeurs négatives telles que la théorie du Karma et Dharma (fatalisme), la soumission aux castes supérieures, le statut secondaire de la femme... en s’appuyant sur des notions de sacré et de profane pour paralyser le sens de la réflexion des oppresses
les Dalits*, tribaux et sans terres, et les laisser « à part » et « sans voix ».
Le théâtre de scène :
Enseigné aux Indiens par les Anglais puis repris par les mouvements anti-coloniaux, il est aujourd’hui investi par de nombreux acteurs de cinéma pour traiter de problème tels que l’absence d’eau, la pollution, la santé...
Si ce théâtre vise a sensibiliser et proposer quelques issues aux problèmes posés, il n’est pas pour autant un théâtre « populaire ». Joué dans les grandes villes par des acteurs professionnels rémunérés, avec des moyens importants et modernes, il s’adresse aux seules classes moyennes qui ne sont pas principalement concernées par les problèmes posés. D’autre part, ce n’est pas un théâtre d’échanges ou d’interaction, le spectateur n’étant pas invité à y participer.
La naissance d’un « théâtre de l’opprimé » en Inde.
Dans les années 60, les formes traditionnelles sont utilisées par des organisations Dravidiennes pour démystifier la culture dominante basée sur l’idéologie de « castes inférieures et supérieures ». Ce théâtre tentait d’agir sur la fatalité, les superstitions, l’infériorité des femmes... afin de créer chez ces peuples Dravidiens le respect d’eux-mêmes et la fierté d’être issus des premières populations ayant habité le pays, leur donnant enfin la possibilité de participer a des manifestations, réunions et marches de protestation... et d’élever leurs voix contre les forces dominatrices.
Dans les années 70, beaucoup d’ONG, d’actions sociales laïques, de groupes activistes émergent au Tamil Nadu et utilisent les medias culturels pour centrer les regards sur les problèmes des inégalités sociales, des discriminations liées au genre, aux castes, les erreurs de l’industrialisation et leur justification en faveur du développement économique.
Depuis les années 80, le théâtre populaire défini comme « théâtre pour le peuple et par le peuple » est de plus en plus utilisé par les ONG pour « éveiller les masses ». Ce « théâtre de l’opprimé » se diversifie en plusieurs courants tels que le « théâtre des Femmes », « théâtre des Noirs », « théâtre psychologique », « théâtre Dalit »... chacun évoluant avec son propre regard sur le théâtre et son potentiel d’action communautaire.
Le « théâtre Dalit »
Le théâtre Dalit s’inscrit dans les activités « d’éducation populaire et de développement des communautés Dalit » menées par les ONG, c’est pour elles un outil d’éducation non formelle.
INTERPELLER, MONTRER, REVEILLER - PRISE DE CONSCIENCE, LUCIDITE
Cet « ordre établi immuable et incontestable au nom de la religion ou des traditions » perpétué de générations en générations a anesthésié les consciences, l’esprit critique et de révolte. En mettant en scène les situations de la vie quotidienne des villageois, des situations d’oppressions, d’injustices de toutes sortes, ou des problèmes d’ordre matériels, le théâtre vise à éveiller en eux la conscience du caractère oppressif, injuste, anormal ou illégal de ce qu’ils subissent. Une analyse critique des situations jouées est présentée aux villageois pour leur donner le recul qu’ils n’ont pas forcement face à leur propre vie.
MESSAGER – SENSIBILISER, INFORMER, EDUQUER - SE SERVIR DES LOIS - DROITS...
Les ONG informent le public sur la question des Droits de l’Homme et l’existence des Lois pouvant les protéger, font de la prévention sur les questions d’environnement par exemple, en proposant toujours une analyse critique.
GUIDER, PROPOSER SANS OBLIGER - DEVELOPPEMENT AUTONOME ET MOUVEMENT COLLECTIF – LUTTE, LIBERATION
Les ONG souhaitent que les villageois Dalits se prennent en main, forment un mouvement actif, fort et solidaire, le plus autonome possible dans la lutte pour le respect de leurs Droits, de leur développement individuel et collectif au sein de la société, leur Libération. Le théâtre Dalit donne des directions, des alternatives mais pas de solutions afin que les villageois soient acteurs de leur développement.
Ethique du théâtre Dalit telle qu’elle a été rédigée par un groupe d’ONG concernées :
- « Depuis que les Dalits se reconnaissent dans l’oppression Nazi, ils ont besoin d‘une vitrine, d’un forum pour soutenir leur idéologie de lutte pour une vraie démocratie de libération, tout comme ce fut le cas pour lutter contre le nazisme.
- Le théâtre Dalit devra être une force de contre action partout ou sévit l’influence Hindoue, ou la marginalisation est perpétuée selon les bases de Varnashrama Dharma.
- Le théâtre Dalit est un théâtre politique, mais aussi de rébellion dans les situations appropriées.
- Le théâtre Dalit devra être basé sur des situations réelles et d’expériences concrètes de vie des Dalits. L’abstraction y est taboue, pour que ce ne soit pas ‘de la peinture grasse qui camoufle l’actualité’.
- Le dialecte, le langage du corps, le sens de l’histoire, le message et la vision y seront aussi justes que dans les situations de vie des Dalits. Il n’y aura ni maquillage ni costumes.
- Le théâtre Dalit mettra en cause la culture dominante et le système des valeurs.
- Au cours des représentations, un point sera fait dans le domaine de la justice.
- Le théâtre Dalit est agressif par nature et exprimera des sentiments et des émotions fortes ».
Le texte et thèmes
Ecrits par les membres de l’ONG sous forme de dialogues, ils incluent parfois des discours. Le langage y est familier pour être compris de tous. Quand le « texte » n’est pas écrit il se construit à partir d’improvisations théâtrales, les acteurs s’étant mis d’accord sur le sujet a traiter et le sens a lui donner.
La pièce devant proposer un travail de « destruction » des codes instaures puis de « reconstruction » globale de « leur » monde selon leurs propres codes dans tous les domaines, les thèmes sont nombreux et varies: Droits de l’Homme – Politique – Economie – Religion - Environnement- Education –Santé- Fonctionnement Social – Industrialisation – Agriculture...
Quelques exemples plus précis
concernant les enfants :
- Refus de mettre au monde des petites filles...
Droit de vivre pour les filles.- Enfants maltraites, éducation sévère ne permettant pas l’épanouissement...
Droit a la liberté d’expression et de participation a la vie.- Refus de l’éducation scolaire...
Droit a l’éducation et refus du travail des enfants, de l’exploitation... ...les femmes : violences causées par les hommes, domination masculine dans la vie courante et abus sexuels, absence de place dans la société pour la femme, discriminations de toutes sortes (les veuves ne peuvent ni se remarier ni exprimer beauté et féminité)...
Les ONG se « spécialisent » souvent en faveur d’une cause telle que le respect des femmes, la question de l’agriculture, les enfants...
Des moyens modestes :
S’agissant des moyens matériels, les acteurs se limitent à de simples signes distinctifs tels un foulard en guise de ceinture ou un turban, empruntés aux villageois. Lorsque la lumière est présente ce n’est que pour délimiter l’espace de jeu, et parfois c’est le feu qui officie objet de fascination et vecteur d’émotions. La musique, trait marquant de la culture indienne millénaire, est jouée par les comédiens eux-mêmes en utilisant les instruments traditionnels locaux.
Les comédiens sont souvent les membres des ONG, tous amateurs. Parfois les enfants ou les femmes du village jouent dans le cadre de l’éducation non formelle, et se produiront ensuite dans les villages alentours pour proclamer les idées de leur propre lutte.
J
eu d’acteur et déroulement d’une performance
Le Théâtre Dalit se veut un théâtre d’émotions ou l’acteur cherche à toucher le cœur du spectateur avant son intellect, mais la technique inverse est aussi utilisée. Le jeu est interactif, les villageois sont invites a réagir voire a devenir acteurs afin que la « fiction » devienne « réalité » et leur permette d’amorcer un travail sur eux-mêmes, d’explorer leurs émotions et faire naître un nouveau regard sur leur personnalité et leur monde.
La pièce se joue en soirée sur la place du village ou les acteurs s’introduisent souvent sans avertir, attirant l’attention des villageois en jouant de la musique. Le public s’installe autour des acteurs et la représentation débute par des chants Dalits
chants de libération inspires des chants traditionnels, puis les acteurs annoncent le sujet en interpellant du doigt le public. La pièce est composée de scénettes de 10mn intercalées de chants, danses et de discours, appels a action, à la révolte à la libération.
A la fin de la performance la troupe doit en théorie proposer un débat aux villageois pour leur offrir un espace d’expression sur les sujets traites, motiver et fédérer des groupes d’action.
Conclusion Un moyen devenu symbole de la lutte qui se développe a grande vitesse au sein des ONG mais pour lequel l’éthique reste encore floue. Une unicité de pratique lui donnerait davantage de force et de résonance dans sa capacité a faire passer un message.
Parce qu’il est un outil de « prise de conscience » mais aussi un vecteur de joie, émerveillement et émotions, tant pour les spectateurs que les acteurs, ce peut être un outil de structure collective et personnelle, autant que d’action révolutionnaire.