Ires, rires et sourires en Iran Yangguizi · 14 mai 2006 à 12:04 · 16 photos 134 messages · 29 participants · 31 335 affichages | | | | À: Yangguizi · 17 mai 2006 à 16:07 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 41 de 134 · Page 3 de 7 · 3 286 affichages · Partager 14. Ainsi parlaient les disciples de Zarathoustra
Le lendemain matin, quatrième jour du voyage donc, nous avons donc partagé une voiture avec chauffeur avec l'espagnol, afin de faire la tournée des sites intéressants autour de Yazd. Une excellente surprise, bien que nous ne l'ayont découverte que sur le tard, le couple qui nous emmenait était zoroastrien. Monsieur conduisait et Madame nous donnait les explications en anglais.
Le premier site visité fut le village abandonné de Kharanaq. L'endroit est captivant car situé dans un décor superbe, et l'état de délabrement de nombre de maisons incite à la mélancolie. Le village en ruines est dominé par un minaret vascillant, édifice loin d'être unique en Iran. Effectivement, lorsque l'on est au sommet, après une montée assez difficile, on sent le minaret bouger et trembler. En contrebas du village, un aqueduc peut faire l'objet d'une mini-ballade dans les champs. Enfin, un caravansérail restauré, à la lisière du village, offre un bon aperçu de ce que représentait ce genre de "service" par le passé. Aujourd'hui il accueille parfois des conférences!
Les distances d'un site à l'autre étaient relativement importantes, et le paysage époustouflant. Pas exactement désertique, mais largement inhabité, le centre de l' Iran est une succession de montagnes aux formes surprenantes, et des associations de couleurs magnifiques: ocre, jaune, vert, tous les dégradés sont un régal pour les yeux. En hiver toutefois, toute la région est entièrement recouverte de neige, et les températures peuvent être aussi glaciales qu'elles sont caniculaires en été. Nous étions donc à la bonne saison.
Une bonne heure de route plus tard, ce fut le site de Chak Chak, un lieu que je tenais absolument à voir. C'est en fait un des sites les plus sacrés du zoroastrisme, haut lieu de la résistance zoroastrienne lors de l'invasion musulmane. Chaque année, en juin, des zoroastriens du monde entier y viennent en pèlerinage. Nous n'y étions donc finalement pas exactement à la bonne saison. Le site en lui-même n'est pas particulièrement beau, bien que la formation montagneuse qui l'abrite soit très intéressante. C'est une succession de bâtisses assez modernes, en escalier, qui mènent jusqu'à une grotte où un vieil homme veille, seul, en permanence, à l'entretien et à la sérénité des lieux. A l'intérieur, l'eau goutte, d'où le nom de Chak Chak. On peut aussi y voir de nombreux livres et illustrations zoroastriennes. J'avoue que j'aime bien cette esthétique. Le principal symbole de cette religion est un homme barbu d'apparence achéménide muni de deux ailes latérales, et d'une queue en plumes d'oiseau inclinée vers le bas. Ces trois orientations représentent les trois bontés: de la parole, de la pensée, et des actes. Le zoroastrisme est donc un monothéisme qui fait la promotion du bien et combat le mal. C'est extrêmement original! Le fameux dieu en question s'appelle Ahura Mazda (ce que des japonais distraits pourraient comprendre de travers comme une acclamation d'une de leurs marques de voitures), et son prophète est Zoroastre (Zarathoustra). La grotte se referme par deux grands battants, chacun flanqué de la gravure d'un guerrier achéménide. Rien à faire, je trouve vraiment cela troublant et fascinant de voir ces illustres symboles antiques toujours usités de nos jours.
Direction ensuite la ville de Meybod où nous avons pu admirer un gigantesque bâtiment glacière, et l'extérieur d'une forteresse malheureusement fermée ce jour-là. Après y avoir déjeuné, nous sommes allés dans l'après-midi dans le village de Cham, non loin de Yazd, qu'un suisse rencontré à l'hôtel nous avait recommandé.
Il avait eu bien raison! Le village abrite une importante communauté zoroastrienne, et deux vieilles dames rigolotes nous ont ouvert les portes de leur petit temple. Un peu à l'écart du village, nous sommes allés visiter ce qu'on appelle une tour du silence.
Une des règles du zoroastrianisme, est de ne polluer ni l'air ni la terre par les morts. Interdiction donc de brûler et d'enterrer les cadavres. Qu'en fait-en donc? Et bien on les place au sommet d'une petite tour, et on attend que les vautours viennent les dévorer. S'ils commencent par l'oeil droit, l'âme connaîtra un sort favorable. S'ils commencent par le gauche... il vaut mieux ne pas y penser.
Ces tours sont aujourd'hui inusitées, et les zoroastriens enterrent leurs morts dans des terrains spécialement bétonnés, pour que le sol reste pur.
Je pense avoir réussi à faire abstraction de la vision de vautours se bagarrant pour être les premiers à manger les yeux des morts, et avoir plutôt apprécié la sérénité de ce lieu, agrémenté il est vrai d'un superbe paysage montagneux.
En descendant de la tour, je ne sais pourquoi, notre chauffeur zoroastrien nous parla des mauvais jeunes iraniens qui prennent la voiture pour aller dans le désert, non loin de Chak Chak, pour boire de l'alcool et se rouler des pelles. Je n'ai pas bien compris en quoi c'était mal, mais je suppose que le zoroastrisme et l'islam ont plus en commun que je ne l'aurais imaginé.
La question que je n'ai pas osé poser: j'ai bien compris que votre religion consistait à adorer un dieu unique qui récompense les gentils et punit les méchants. Mais c'est quoi la différence avec l'islam?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 17 mai 2006 à 17:27 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 42 de 134 · Page 3 de 7 · 3 268 affichages · Partager 15. Contre la montre
Le matin de cette longue journée, je ne savais pas encore si je prendrais le bus de nuit pour Shiraz, ou si j'attendrais le lendemain matin, histoire de récupérer un peu. C'est pour une excellente raison que j'ai choisi de faire le trajet de nuit: le compte à rebours défilait. Le compte à rebours des jours qui me restaient à passer en Iran, même si je n'en étais encore qu'au début, mais surtout le compte à rebours des jours qui me séparaient de l'expiration de mon visa.
Apparemment, c'est à Shiraz que j'avais le plus de chances d'obtenir mon renouvellement, et si jamais ça ne marchait pas, il me fallait suffisamment de temps pour organiser une sortie du pays en catastrophe. Chaque journée pouvait donc compter. Tant pis pour la fatigue, j'allais jouer la carte de la rapidité.
Le japonais de la veille partait aussi pour Shiraz ce soir là, et nous allions donc prendre le même bus. Chacun de notre côté, nous avions réservé un hôtel par téléphone, l'un n'étant qu'à quelques mètres de l'autre. Ca allait faciliter les choses une fois sur place aussi. Le gérant de l'hôtel que j'ai appelé fut assez troublé quand je lui ai dit qu'il allait devoir m'attendre jusqu'à trois heures du matin. J'espérais donc pour lui que le bus n'allait pas prendre de retard. Toujours le contre la montre...
Nous sommes finalement allés ensemble à la gare routière avec le japonais, j'ai payé le taxi, et lorsque le japonais a voulu faire de même, le chauffeur a répondu que non, j'avais déjà payé pour tous les deux. A ce moment là, un jeune iranien aux traits étranges se précipita vers nous et nous tint à peu près ce discours: le chauffeur de taxi n'a pas voulu vous prendre plus que son dû, savez-vous pourquoi? euh, non? c'est un homme de bien. Savez-vous pourquoi? euh, non? parce qu'il est soumis à Allah! ah tous les hommes dans ce monde sont soumis à Allah! ah ok
Puis il est parti se rasseoir. Nous sommes allés grignoter un kebab, puis avons attendu sur le quai qu'on nous invite à monter dans le bus. Tandis que nous discutions, j'entendais derrière moi glousser un groupe de dames âgées, et ai pu distinguer le mot Jacky Chan. Je me suis arrêté net et me suis retourné. Le japonais n'avait rien entendu. Je l'ai donc pointé du doigt en disant bien fort "Jacky Chan!" Les vieilles dames étaient mortes de rire, et ce rire a rapidement gagné tous les iraniens autour de nous, ainsi que moi-même bien sûr. Le japonais éclata de rire à son tour et se mit même à mimer quelques prises de kung fu, il avait beaucoup d'humour. Bruce Lee et Jackie Chan ont d'ailleurs l'air d'être de vraies idoles en Iran, et il n'était donc pas étonnant que la vue d'un asiatique provoque cette réaction.
Nous sommes finalement montés dans le bus, et nous sommes malheureusement retrouvés au premier rang. Avec les allées et venues incessantes des amis du chauffeur qui venaient s'asseoir dans l'allée, à côté de lui, c'était assez gênant. J'ai rapidement vu le drapeau américain peint à côté du siège du chauffeur et n'ai pu m'empêcher de laisser échapper à voie haute: "un drapeau rigolo". Un iranien derrière moi me corrigea: "non, ce n'est pas un drapeau rigolo".
Le bus démarra avec retard, ce qui n'était pas très bon signe pour la nuit déjà amputée de l'hôtelier qui m'attendait à Shiraz. Le bus roulait toutefois à bonne allure, et nous n'allions mettre que six heures à couvrir la distance, au lieu des sept qui étaient annoncées. Les infrasctructures iraniennes sont en effet excellentes, qu'il s'agisse des aéroports, des routes ou des bus confortables. Non loin de Yazd, le bus s'arrêta et nous avons cru que nous allions subir un contrôle de police. Jacky Chan s'inquiétait: il en avait déjà subi un, et on lui avait cherché des noises parce que sur son guide de voyage japonais (une sorte de clône du LP), il y avait la photo... d'une femme voilée dans les pages intérieures. On avait failli lui saisir le bouquin à cause de ça! Mais finalement aucun contrôle ne fut effectué, et le japonais s'endormit rapidement, me laissant seul avec les iraniens de derrière qui brûlaient d'envie de discuter avec moi, malgré leur quasi totale ignorance de l'anglais. Malgré l'aide précieuse du guide de conversation, ça allait être très laborieux, en raison notamment du volume sonore du film qui était diffusé dans le bus. Au bout d'une heure ou deux de ce périlleux exercice, j'ai finalement prétexté un besoin urgent de sommeil pour y mettre un terme.
Nous sommes arrivés à Shiraz vers 3 heures moins vingt du matin, et avons bien entendu partagé le taxi avec le japonais. Le chauffeur parlait très bien anglais et était honnête, une chance! Il nous glissa même que la ville de Shiraz s'était considérablement enlaidie depuis la Révolution Islamique. Arrivés à trois heures du matin pile devant nos hôtels repectifs, nous nous sommes dit adieu, en sachant que je comptais rester un bon moment à Shiraz, tandis que lui comptait partir directement pour Persépolis.
La question que je n'ai pas osé poser: les très nombreux chauffeurs de taxi malhonnêtes, menteurs et voleurs que l'on peut trouver en Iran, sont-ils aussi soumis à Allah?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 17 mai 2006 à 19:15 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 43 de 134 · Page 3 de 7 · 3 248 affichages · Partager 16. Un suspense insoutenable
Vue l'heure avancée, je me suis très rapidement endormi mais ai fait en sorte de ne pas me lever trop tard. J'avais une mission très importante le lendemain matin. On m'avait certes dit que la police de Shiraz était la plus à même de me renouveler mon visa, mais étant donné la particularité de ma situation - le visa non renouvelable d'une semaine obtenu à l'aéroport étant quelque chose de nouveau - je voulais absolument mettre toutes les chances de mon côté, et suis donc allé voir une agence de tourisme ayant pignon sur rue pour aller demander leur aide.
Je ne suis pas allé voir les guignols d'irantravellingcenter qui avaient été si inefficaces pour mon billet d'avion, et qui m'avaient d'ailleurs assuré que j'aurais un visa de deux semaines. Ce n'était sans doute pas eux qui pourraient m'aider au mieux. Je suis donc allé voir leurs concurrents de key2persia (Pars Tourist Agency) qui ont une assez bonne réputation auprès des voyageurs. Ils étaient juste à côté de l'hôtel (central, comme tous les hôtels que je choisis), de telle sorte que le suspense ne durerait pas trop longtemps. J'ai rapidement trouvé leurs bureaux et suis entré fébrilement. Tous les employés à l'accueil étaient des femmes. Il me fallait en choisir une.
Que puis-je faire pour vous, me demanda l'élue de mon... anxiété. "Me sauver la vie" lui répondis-je en lui montrant mon passeport. Sa réponse fut immédiate: il y a écrit "non renouvelable", donc vous ne pouvez pas le renouveler. J'étais préparé à cette réponse, et la question suivante aurait normalement dû être: "pouvez-vous me réserver un vol pour Koweit ou Bahrein d'ici trois jours?" Mais j'ai préféré dire "vous en êtes sûr? J'ai pourtant entendu dire que..." Elle se tourna vers sa collègue, discuta avec elle pendant une minute, et revint vers moi: "oui vous pouvez le renouveler, je vais vous donner l'adresse". Mon coeur rebattait à nouveau, et ailleurs qu'en Iran, j'aurais sans doute embrassé la dame.
Il faut aller à la "passport company" à l'adresse que je vous écris sur ce papier. Montrez-la au taxi, il saura vous y emmener. Et moi de répondre "il ne faut donc pas que j'aille à la police? Vous pensez que c'est plus sûr de passer par l'intermédiaire de la passport company? Ok, je comprends". "Non, n'allez surtout pas à la police" me dit-elle, allez uniquement à l'adresse que je vous ai indiquée. "Oui, M'dame, merci infiniment".
J'ai donc pris un taxi qui m'a emmené à l'adresse indiquée, située un peu plus loin du centre. Je suis entré dans le bâtiment gardé, à la recherche de la fameuse passport company, qui n'était visiblement pas au rez-de-chaussée. "passport company please?" C'est au troisième étage, me répondit-on. J'ai monté les marches quatre à quatre et une fois au bon étage, ai trouvé un panneau "police department, alien affairs", ou un truc approchant. Mais c'est chez les flics qu'elle m'avait envoyé la bonne femme! Il n'y avait aucune "passport company" ici. Bon, tout cela était probablement dû à des erreurs de langage et des incompréhensions mutuelles, et après tout je pouvais très bien directement tenter ma chance auprès de la police des étrangers.
Je suis entré dans un bureau au hasard, et ai expliqué ce que je voulais. On m'a dit de m'asseoir et d'attendre. Je bouillonnais. Au bout de deux minutes, un gradé est entré et m'a à nouveau demandé en assez bon anglais ce que je voulais. Apparemment, c'était l'homme de la situation. bonjour monsieur, je souhaiterais renouveler mon visa. puis-je voir votre passeport? oui, le voici (toc toc toc toc toc toc faisait mon coeur [quelques secondes s'écoulèrent...] et bien vous ne savez donc pas lire? Il y a écrit non renouvelable sur votre visa. [boum boum boum boum bang bang bang faisait mon coeur]
Si j'étais vache, j'arrêterais ici le récit, et le reprendrais demain matin, mais puisque moi je n'ai eu que quelques secondes à attendre, je vais vous épargner le délai. Reprenons donc:
[bam bam bam bam bam faisait mon coeur, qui avait trouvé une vocation subite d'imitation des grands tremblements de terre de l'histoire récente iranienne] mais j'avais pourtant entendu dire que vous pouviez m'aider ici. [deux secondes s'écoulent] oui oui, bon, on va vous le renouveler votre visa, puisque c'est vous.
Je ne sais plus comment j'ai dit merci, car je pense que les trois ou quatre secondes qui ont suivi cette déclaration ont disparu de ma mémoire, comme si un ovni était passé par là.
Le policier m'a ensuite dit qu'il était trop tard, nous étions jeudi à 10.40 du matin, et c'était déjà presque le week end iranien. Il faudrait revenir samedi matin, soit toujours dans les délais. Aucun problème, j'avais prévu de rester au moins jusque là à Shiraz. Je devrais donc revenir avec mon passeport, une copie du visa et du passeport, deux photos d'identité, et un reçu du paiement de 100.000 rials (10 khomeinys, ou 10 euros pour ceux qui suivent) auprès de la banque Melli. C'était vraiment très peu cher payé pour un service aussi précieux.
Après avoir chaleureusement serré la main du policier et lui avoir souhaité bon weekend, je suis donc allé effectuer le paiement. J'avais l'esprit serein, même s'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de lui avoir octroyé un visa.
La question que je n'ai pas osé poser: quoi???? 100.000 rials? Non mais vous vous fichez de moi? Ce sera 20.000 rials et pas un de plus!
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 15:21 · Modifié le 18 mai 2006 à 16:36 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 44 de 134 · Page 3 de 7 · 3 224 affichages · Partager 17. Un très mauvais conseil
L'hôtel que j'avais pris à Shiraz avait un patron rigolo. Assez âgé, il parlait bien anglais, ce qui n'est en fait guère étonnant puisqu'il parlait sans arrêt! Ca entraine! Difficile de mettre un terme à une conversation avec lui, d'autant plus qu'il était plutôt sympathique, quoi qu'un peu bizarre. Et puis il avait de drôles de mises en garde. Si je devais l'en croire, je ne devais absolument adresser la parole à personne, et le danger était partout, à chaque coin de rue. Je me suis évidemment empressé d'ignorer ses conseils.
Il m'avait fourni un plan de la ville, que j'ai préféré emmener avec moi plutôt que l'encombrant Lonely Planet. Le tracé des rues était toutefois différent d'un plan à l'autre, et je me fiais donc aux directions générales plutôt qu'à ce tracé. De toute façon, l'avantage de l' Iran, c'est que la plupart des endroits intéressants à visiter sont des mosquées. Et dans les mosquées, il y a toujours des minarets. Et les minarets, et bien c'est haut, et donc ça se voit de loin. Pas besoin de plan donc.
Sur le chemin de la première mosquée donc, je me suis arrêté dans une forteresse, ancienne prison du temps du shah, et qui peut désormais se visiter. De forme carrée, et flanquée dans chaque coin d'une épaisse tour, c'est incontestablement une belle bâtisse. L'une de ces tours est d'ailleurs inclinée, comme son homologue de Pise, ce qui en fait une curiosité intéressante. Un peu plus loin, des bouquinistes vendaient leurs livres dans la rue. L'un d'entre eux, représentant Hitler en couverture m'a intrigué, mais il était hélas en farsi. J'en ai vu plusieurs autres au cours de mon voyage, et suis même tombé sur un reportage télé sur lui. Mais impossible de savoir si ce qu'on en disait était positif, négatif ou neutre.
Je suis donc finalement arrivé à ma première mosquée, la Mosquée Vakil. Vakil, en farsi, ça veut dire régent. Mais ça veut aussi dire avocat. Inutile de dire donc que je m'y suis senti chez moi, même si je n'avais aucune cause à y plaider. A l'entrée, j'ai rapidement évité un type très bizarre qui voulait apparemment me louer ses services comme guide. Puis à l'intérieur, c'est un jeune afghan de 18 ans qui m'a abordé. Lui, en revanche, était très sympa et désintéressé. Et il parlait très bien anglais, ce qui était d'autant plus remarquable que ça ne faisait qu'un an qu'il l'apprenait. Il m'expliqua qu'il passait ses weekends dans les lieux touristiques, à la recherche d'occidentaux avec qui pratiquer son anglais. Son destin était celui de centaines de milliers de ses compatriotes. Ses parents avaient fui les violences en Afghanistan il y a de cela pas mal d'années. Lui, était né à Shiraz et n'avait jamais vu le pays de ses origines, et on sentait bien que cela lui pesait. On dit que l' Iran est le pays accueillant sur son sol le plus de réfugiés, avec je crois deux millions d'afghans et un bon nombre d'irakiens. A Shiraz, il y a une importante communauté afghane, dont mon guide improvisé était un digne représentant.
La Moquée Vakil était magnifique, et sa décoration d'une grande finesse. J'y suis resté un bon moment, à discuter avec l'afghan. Puis un groupe d'une vingtaine de jeunes iraniens est arrivé, surtout des femmes toutes de noir vêtues. Je me suis amusé à prendre quelques photos volées. Puis, entendant que je parlais anglais, elles m'ont abordé et m'ont demandé de poser en photo avec elles. Ca fait une photo vraiment sympa et rare, d'autant plus que la plupart étaient plutôt jolies et souriantes.
Après la Mosquée Vakil, je suis allé voir une petite école coranique qui la jouxtait, où les étudiants en religion (a-t-on le droit de dire talibans?) m'ont accueilli avec le sourire, le tout sous le regard toujours bienveillant des portraits des ayatollahs.
Un bref tour au bazar, pour acheter de jolies nappes, et je suis allé manger au Hammam du Vakil, à propos duquel on a fait une petite digression un peu plus haut. Nourriture quelconque donc, mais un très joli cadre, et quatre musiciens qui jouaient de la belle musique traditionnelle, parfois agrémentée de chanson.
La question que je n'ai pas osé poser: on pourrait reprendre une autre photo où je vous passerais la main autour du cou?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 15:57 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 45 de 134 · Page 3 de 7 · 3 218 affichages · Partager Quelle générosité d'écrire tant et tant ici! (ou bien passes-tu tes nerfs sur le clavier?) C'est toujours un plaisir de découvrir que tu as ajouté un chapitre. | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 16:01 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 46 de 134 · Page 3 de 7 · 3 214 affichages · Partager Merci, cher voyageur ! Nous sommes vraiment gâtés : ces chroniques persanes nous ouvrent les yeux sur cet Iran dont on découvre, grâce à toi, les multiples facettes. | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 16:30 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 47 de 134 · Page 3 de 7 · 3 206 affichages · Partager 18. Tu n'adoreras point d'idoles
Deux visites principales ont marqué mon après-midi. Dans la vieille ville, le Mausolée Shah-e-Cheragh abrite le tombeau du frère d'un ancien imam. L'endroit est gigantesque, et je l'avais d'abord pris pour une mosquée en raison de son bulbe si typiquement persan et de ses minarets. Immense et superbement décoré, ce Mausolée est, comme tous les mausolées, un lieu d'une haute importance pour les chiites. Datant de notre Moyen-Age, la dépouille qui s'y trouve est en fait beaucoup plus ancienne, du neuvième siècle il me semble. L'ambiance y est évidemment très religieuse, mais pas oppressante.
De nombreux fidèles embrassent la gigantesque porte d'entrée, qui donne dans la cour principale. Dans cette cour, les gens viennent surtout pour s'allonger, se rencontrer ou lire à l'ombre des arcades. C'est davantage un lieu de promenade et de sociabilité, que de recueillement ou de dévotion. Toute autre est l'ambiance à l'intérieur du sanctuaire proprement dit, là où il faut déposer ses chaussures à l'entrée et ne pas prendre de photos. A l'intérieur de cette gigantesque niche aux parois toutes recouvertes de verre et de reflets colorés, trône le saint des saints. Les gens se pressent autour pour le toucher, en faire le tour, l'embrasser. J'y ai pour la première fois remarqué cet étrange rituel consistant à quitter les lieux à reculons, probablement pour ne pas tourner le dos à la relique sacrée. J'ai pu observer le même manège à d'autres reprises, dans d'autres lieux saints.
L'athée que je suis ne s'est pas vraiment senti mal à l'aise dans ce lieu d'une telle portée spirituelle, mais je ne me suis tout de même pas éternisé. J'étais mieux dehors malgré la chaleur naissante.
Quelques jus d'orange frais plus tard, j'ai pris un taxi pour rejoindre le tombeau de Hafez, plus éloigné du centre-ville. Hafez, c'est l'un des poètes les plus célèbres et les plus appréciés d' Iran. Un poète dont les oeuvres ont été très longuement commentées et fait l'objet de nombreuses querelles d'experts. L'homme chantait allègrement l'alcool et les plaisirs terrestres, ce qui en fait quelqu'un de plutôt sympathique aux yeux des honnêtes gens. Oui, l'alcool, le fameux vin de Shiraz, dont les cépages n'existent malheureusement plus, mais dont le nom a survécu ailleurs, était la véritable essence de son talent. Son imprégnation de la culture persane est telle que jamais les mollahs les plus conservateurs ne pourraient s'en prendre à ses oeuvres pourtant fort peu dévotes. Mais certains fins analystes voient dans cet éloge de la luxure et des mauvais garçons des allégories coraniques et un message bien plus pieux qu'il n'y parait. Une chose est certaine, l'homme est adulé, de nombreux siècles après sa mort.
Sa tombe est située dans un superbe parc floral, où les gens viennent passer l'après-midi pour flâner. Ses poèmes chantés sont diffusés par des hauts parleurs, ce qui donne une ambiance magique au lieu. Autour de la tombe elle-même, toute de marbre gravé, les gens se pressent pour passer leurs mains dans les calligraphies en relief, et approcher ainsi au mieux le héros national. Pour mieux profiter de l'endroit, je suis allé à la petite boutique touristique pour m'acheter un recueil de ses oeuvres, traduites en français, avec la calligraphie persane en face de chaque page. L'ouvrage s'appelle le Divan de Hafez (rien à voir avec un quelconque canapé, puisque Divan est un mot persan) et l'auteur des traductions est un Grand Homme lui aussi, car il a réussi le tour de force de créer de la véritable poésie en langue française, en rimes et en rythme, à partir de l'oeuvre persane d'origine. Si je ne l'avais pas eu sous les yeux, j'aurais cru un tel résultat impossible. J'ai donc bouquiné une ou deux heures dans le parc, tout en regardant les gens se promener et se recueillir au son de la poésie chantée.
Juste pour le plaisir, voici quelques extraits pris au hasard:
"Mon coeur s'est fait voler par une bohémienne, infidèle, bruyante, tricheuse et cruelle. Pour les beautés de lune à robe fendue sacrifions mille robes pieuses et chastes frocs [..]"
"Mon coeur espérait tant s'unir avec le tien, mais la mort a coupé la route de la vie. On ne trouve jamais notre Hâfez lucide: n'est-il pas toujours ivre du vin éternel?"
"Le jardin invite au bonheur, à l'agréable compagnie. Bienvenue, ô saison des fleurs! Voici le temps des beuveries."
"Du firmament l'océan vert, la barque du croissant de lune, d'Hâji Qavam, notre vizir, se sont noyés dans la fortune."
Bon, j'en ai près de trois cent pages comme ça, et un grand regret, celui de ne pas pouvoir lire l'oeuvre originale. Ceux qui sont intéressés savent en tous cas dorénavant où se procurer l'ouvrage.
La question que je n'ai pas osé poser: vous préférez Hafez ou le frère de l'Imam?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 16:45 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 48 de 134 · Page 3 de 7 · 3 200 affichages · Partager  ... Il faut être romantique pour aimer ainsi les poésies du "Divan de Hafez" !
P.S. Je viens de vérifier dans le dictionnaire Larousse :
"Divan" (mot turc, de l'arabe diwan, registre) :
- 1. Conseil du sultan ottoman
- 2. Lit de repos (canapé)
- 3. Recueil de poésies arabes ou persanes
| | | À: Fabricia · 18 mai 2006 à 16:58 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 49 de 134 · Page 3 de 7 · 3 201 affichages · Partager Bah, tant qu'il y a de l'alcool et des femmes, moi ça me convient. | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 17:02 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 50 de 134 · Page 3 de 7 · 3 200 affichages · Partager D'accord...  Mais je n'en crois pas un mot ! | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 17:51 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 51 de 134 · Page 3 de 7 · 3 187 affichages · Partager 19. Moi, Darius, le Grand Roi, le roi des rois, le roi en Perse, le roi des pays...
Le patron de l'hôtel avait tant insisté pour que ce soit son chauffeur qui me fasse visiter Persépolis et les sites achéménides le lendemain, que - après avoir toutefois comparé les prix - j'ai accepté son offre.
Le lendemain matin donc, je me suis levé aux aurores, pour ne pas changer, et ai retrouvé le vieux chauffeur qui m'attendait. Voyager seul ainsi toute la journée est relativement cher, toutes proportions gardées, mais je préfère ça aux voyages en groupe où on n'est jamais libre de son emploi du temps. De surcroît, je voulais absolument voir Pasargades qui n'était pas inclue dans les tours qu'on m'avait proposés par ailleurs. L'hôtelier m'avait assuré que je trouverais des guides anglophones sur place, et, même si ce n'était pas vraiment une nécessité, je n'en ai de toute façon pas trouvé. Nous étions vendredi, et ce serait en principe un jour moins fréquenté que les autres.
Direction la mythique Persépolis, à une bonne heure de route de Shiraz. On a beau avoir beaucoup lu sur Persépolis, en avoir vu des photos en long, en large et en travers, on ne peut pas se rendre compte de la majesté de l'endroit sans y être allé. Persépolis, principal site touristique d' Iran, ancienne capitale achéménide mondialement connue, m'attirait énormément. C'était l'un des lieux que je désirais le plus voir en Iran, sans doute en raison de mes nombreuses lectures sur l'épopée d'Alexandre le Grand. Moins nombreuses en revanche furent mes lectures sur l'Empire Perse des Achéménides, car celles-ci sont tout simplement très rares. On sait en fait peu de choses de cette époque et de ce vaste empire, et ce côté mystérieux n'était pas pour me déplaire.
Il ne reste en fait pas grand chose de Persépolis. Alexandre le Grand l'a faite ravager il y a plus de deux millénaires, lorsqu'il prit la place des souverains achéménides, abattant ainsi le symbole de leur pouvoir. Les siècles ont ensuite sans doute contribué à abimer encore plus ce qui avait résisté au grand incendie. Perspépolis fut certainement majestueuse au temps de sa gloire, elle l'est toujours dans une certaine mesure, même s'il ne reste plus grand chose des palais somptueux d'origine.
Le site n'est en fait pas très grand. Surélevé, il doit faire environ 100 mètres sur 200 à vue d'oeil. Ce n'était pas une ville à proprement parler, mais une agglomération de palais et de sanctuaires, d'où les souverains achéménides recevaient leurs vassaux ainsi que les tributs de ces derniers.
De Perspépolis donc, il reste quelques colonnes de marbre, des restes de statues, des portes gravées, un escalier finalement sculpté (LE fameux escalier de Persépolis) où apparaissent des représentations de tous les peuples de l'Empire offrant tribut. Et puis des restes de palais aussi bien sûr, le tout dominé par les tombeaux d'Artaxerxes II et III, creusés dans la montagne. Je ne vais pas m'amuser à tout décrire en détail car ce serait extrêmement fastidieux et d'autres l'ont fait bien mieux que je ne le pourrais jamais, mais trois heures et quelques centaines de photos après mon arrivée sur le site, j'en avais plein les yeux, et ai réellement été très ému. Et il est certain que l'estime que j'avais depuis longtemps pour Alexandre le Grand a baissé de quelques crans, en voyant son oeuvre destructrice. Il aurait quand même pu penser aux touristes qui allaient voir leur visite en partie gâchée à cause de lui deux millénaires plus tard!
Ce que j'aime bien chez les empereurs achéménides, c'est leur sens de la modestie, une qualité que j'apprécie. En témoignent les très humbles déclarations en écriture cunéiforme apparaissant un peu partout. Il devait encore y en avoir beaucoup plus avant la destruction!
"C'est moi Xerxes, grand roi, Roi des rois, roi des pays aux hommes de toutes races, roi de cette terre, fils de Darius, roi achéménide".
"Selon la volonté d'Ahura Mazda [NDLR: il était déjà là lui?], cette porte par laquelle passent les peuples de tous les pays a été bâtie par moi; beaucoup d'autres beaux ouvrages de Pârsa l'ont été par moi, et mon père; toute oeuvre belle à voir a été réalisée par nous sur la volonté d'Ahura Mazda. Puisse Ahura Mazda me protéger ainsi que mon royaume, puisse Ahura Mazda protéger tout ce qui a été fait par moi et mon père". (signé Darius)
"Le Dieu Suprême est Ahura Mazda; c'est lui qui créa la terre, le ciel et les hommes; c'est lui qui fit Xerxes roi, Roi de nombreux rois, gouvernant unique de nombreux gouvernants."
"Tout ce qui a été fait ici par moi, tout ce qui a été fait loin d'ici par moi, tout cela je l'ai accompli selon la volonté d'Ahura Mazda et les dieux me protègent ainsi que mon royaume, et gardent tout ce qui a été fait par moi." (signé Xerxes)
"Le roi Darius, grand roi, Roi des rois, roi des pays, fils de Hystape l'Achéménide."
"Le roi Darius dit: voici l'empire que je possède: du Sistân, situé de l'autre côté de la Sogdiane, à l'Abyssinie, de l' Inde à Sardes, Ahura Mazda me garde ainsi que ma royale famille." (mine de rien, ça faisait un sacré morceau de terre, tout ça)
Il y en a encore quelques uns comme ça, mais je pense que vous avez compris l'idée. Je finirai juste par une dernière citation, qu'on ne trouve pas à Persépolis, mais sur un site que je n'ai pas visité, mais dont l'historien Pierre Briant nous donne aimablement la description dans son brillantissime ouvrage "Histoire de l'Empire Perse":
"Moi, Darius, le Grand Roi, le roi des rois, le roi en Perse, le roi des pays, fils d'Hystapes, petit-fils d'Arsames, l'Achéménide, parle ainsi: mon père Hystapes; le père d'Hystapes, Arsames; le père d'Arsames, Ariaramnes; le père d'Ariaramnes, Teispes; le père de Teispes, Achéménies. Parle le roi Darius: pour cette raison, nous sommes appelés Achéménides. Depuis longtemps notre souche était royale. Parle le roi Darius: huit de ma famille ont été rois auparavant; moi, le neuvième. Neuf, l'un après l'autre, nous sommes rois."
Ben voilà, on comprend mieux maintenant.
Tant d'humilité donne vraiment à méditer. D'un autre côté, on peut les comprendre ces souverains achéménides. C'était la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'un véritable empire était créé, fédération d'innombrables peuples à l'échelle d'une bonne partie du monde connu. Il fallait un sacré ciment pour maintenir tout cela pendant des siècles.
La question que je n'ai pas osé poser: mais comment diable arrivaient-ils à se tailler des barbes comme ça?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 18 mai 2006 à 19:24 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 52 de 134 · Page 3 de 7 · 3 178 affichages · Partager 20. Farce dans le Fârs
Persépolis est au coeur de la région historique du Fârs, berceau historique du peuple perse auquel il a donné son nom. L'invasion arabe un millénaire plus tard a nivelé certaines consonnes et les "p" et les "f" se sont confondus. Pars, Fars, Perse, Persan, Farsi, tout cela, c'est en fait le même mot.
Le vieux chauffeur me conduisait donc à bonne allure dans sa Paikan (la voiture nationale iranienne) dans cette superbe région si riche d'histoire. Comme il était amusant de voir des panneaux indicateurs le long de routes superbement entretenues signaler le kilométrage jusqu'à Persepolis ou Pasargades. Alexandre le Grand n'avait pas eu autant de facilités, et son fameux cheval Bucéphale ne le menait certainement pas aussi vite que la robuste Paikan que nous avions.
Le Fârs est une région bien plus verdoyante que je ne l'imaginais, et ses montagnes sont souvent couvertes d'herbes ou de mousses. J'aime ce genre de paysages que j'allais retrouver en de nombreux endroits en Iran. Le chauffeur était désespément silencieux, ne parlant bien entendu pas anglais, mais ne cherchant même pas à communiquer avec moi en farsi, malgré mes tentatives. Il conduisait, et ça lui suffisait. J'aurais bien voulu faire une farce dans le Fârs, car c'est un exploit linguistico-humoristique que bien peu de voyageurs modernes ont dû essayer d'accomplir, mais le chauffeur ne m'en donnait vraiment pas l'occasion. Tant pis, j'allais me contenter de visiter le Fârs sans y faire de farces.
A quelques kilomètres de Persepolis, les tombes de Naqsh-e-Rajab n'ont rien d'extraordinaire et j'ai rapidement passé mon chemin. Direction Pasargades, une autre capitale achéménide plus ancienne que Persepolis.
Bien plus étendue que l'autre, Pasargades est encore moins bien conservée que Persepolis. On peut toutefois encore y admirer le mausolée de l'empereur Cyrus, et les restes de quelques temples et palais. Une ou deux colonnes encore presque entières se dressent par ci par là, mais le site de Pasargades consiste en fait en cinq ou six petits ensembles réduits éparpillés dans une vallée verdoyante. Ca ne manquait pas de charme, même si j'ai été un peu déçu.
Ce fut l'heure du déjeuner, et il y avait un restaurant touristique non loin de Pasargades. J'ai réussi à y commander un plat de légumes, mais il y avait malgré tout un peu de viande au milieu. Ca y est, j'avais enfin trouvé ma farce, même si ce n'est pas exactement celle que j'attendais! Ils ont aussi voulu m'escroquer sur l'addition, en faisant semblant de ne pas comprendre mes contestations. Le menu en anglais avait soudainement et mystérieusement disparu entre le moment où j'ai commandé et celui où je devais payer et confronter les prix! Finalement, à force d'insister, ils ont fini par renoncer et par me faire payer le prix normal. C'était peut-être une farce de leur part! Voilà, je n'aurais même pas réussi à être victime d'une mauvaise farce dans le Fârs.
Dans l'après-midi, nous avons mis le cap pour ce qui fut le coup de coeur de la journée, le site de Naqsh-e-Rostam. Ce sont quatre gigantesques tombes achéménides creusées à même la falaise, celles des empereurs Darius I, Artaxerxes I, Xerxes I et Darius II. Au milieu d'une gigantesque croix découpée dans la roche, chaque tombe semble s'enfoncer dans les profondeurs. On ne peut malheureusement pas (plus?) y monter, et il faut donc les admirer d'en bas. L'endroit dégage assurément une puissance considérable, et j'ai immédiatement été sous le charme.
De sucroit, au pied de ces tombes, les souverains sassanides - une dynastie ultérieure, contemporaine de la fin de l'empire romain, et ayant précédé l'invasion arabe - ont fait graver de magnifiques fresques guerrières et impériales. Parmi celles-ci, l'une m'a absolument subjugué, c'est celle où on voit un empereur sassanide couronné et à cheval, recevant la soumission de deux empereurs romains agenouillés. C'est la représentation d'un événement historique tout à fait exact. L'empereur romain Valérien fut bel et bien fait prisonnier au cours d'une catastrophique campagne militaire contre la Perse, et l'existence-même de l'empire occidental fut menacée à ce moment là. Je n'ai à ce moment pas pu m'empêcher de faire intérieurement le parallèle avec la situation géopolitique actuelle: l'homme le plus puissant d'occident s'agenouillant devant un barbu iranien après avoir voulu envahir son pays, voilà une image historique qu'un certain président d'une certaine grande puissance devrait méditer. Ce serait en tout cas une bonne farce à lui faire.
Nous avons ensuite pris le chemin du retour vers Shiraz, le bruit du moteur n'étant quasiment jamais interrompu par les inexistantes paroles du chauffeur.
La question que je n'ai pas osé poser: shoma farsi baladin? (parlez-vous farsi?)
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 19 mai 2006 à 4:02 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 53 de 134 · Page 3 de 7 · 3 162 affichages · Partager 21. Perse et police
Le lendemain de ce pèlerinage historique, je devais transformer l'essai du jeudi matin et aller faire renouveler mon visa. J'avais avec moi toutes les pièces qu'on m'avait demandées, et m'attendais donc à ce que mon coup de tampon me soit rapidement donné.
De bonne heure donc, je suis retourné au bureau des aliens (j'adore ce mot) et il y avait cette fois un peu plus de monde que la dernière fois. Je suis parti à la recherche du policier anglophone de l'avant-veille, et ai eu la chance de tomber immédiatement sur lui au détour d'un couloir. Il m'a accompagné dans une pièce à l'entrée de laquelle de nombreux types faisaient la queue. Pour une raison que j'ignore, j'ai eu la priorité et le policier a ordonné à son subordonné de me donner les deux formulaires à remplir.
La pièce était plutôt spacieuse et bien meublée, et j'ai pu aller m'assesoir dans un fauteuil très confortable pour remplir mes formulaires. Pendant ce temps, je regardais les types défiler devant le subordonné. Tous parlaient couramment farsi. Drôles d'aliens.
Une fois le formulaire rempli, j'ai fait la queue parmi les aliens et ai pu enfin lire la couverture de leurs passeports bleus. C'était évidemement des afghans. Certainement des touristes comme moi, bien que l'absence d'appareils photos et de Lonely Planet et l'apparente pauvreté de ces gens puisse induire en erreur. J'ai même pu lire le visa de l'un d'entre eux, il avait trente jours, et avait en main le même formulaire de renouvellement que moi. Oui, c'était forcément de sympathiques touristes afghans venus découvrir les beautés de Persepolis.
Le subordonné était bourru mais pas réellement agressif à l'égard des touristes afghans. Après tout, qui ici pourrait citer une police des étrangers dans le monde, qui soit aimable envers les étrangers? Les iraniens n'ont rien inventé. Puis ce fut mon tour. Le subordonné se montra un peu moins bourru qu'avec les autres, et mon dossier atterrit sur une pile différente de celle des touristes afghans.
Une fois le dossier déposé, il m'invita à aller m'asseoir dans le fauteuil et à attendre. Les afghans, eux, attendaient debout dans le fond. Lorsqu'il y en eut trop, le policier leur hurla de sortir, mais apparemment la consigne ne s'appliquait pas à moi. Je pouvais donc continuer à observer le manège des afghans qui faisaient la queue. Tandis que j'étais perdu dans mes pensées, j'ai soudain entendu un hurlement, et le temps de lever les yeux, j'ai aperçu un passeport bleu voler d'un bout à l'autre de la pièce, en direction de la porte de sortie. Un jeune et petit afghan subissait les foudres du policier. Que se passait-il avec celui-là? Je n'en ai aucune idée puisque tout se passait en farsi, langue commune aux iraniens et à de nombreuses ethnies afghanes. Le jeune afghan parti, le policier reprit son humeur normale. Mais l'afghan revint à la charge quelques minutes plus tard. Le policier se leva soudain et j'ai un moment cru qu'un coup de poing allait partir, mais il a été retenu. Apparemment notre ami ne pourrait pas faire renouveler son visa.
Entre temps, deux tanzaniens firent une brève apparition et un égyptien eut droit au même traitement de faveur que moi, en étant assis dans un autre confortable fauteuil en face de moi. Un sous-fifre du subordonné finit par nous servir le thé, au policier, à l'égyptien et à moi-même. Tous les afghans étaient déjà passés, et plus personne n'entrait dans le bureau. L'attente devenait silencieuse. On me fit comprendre qu'il fallait attendre que le grand manitou signe quelque chose quelque part pour qu'on puisse me rendre mon passeport, et que celui-ci était quelque part en réunion.
C'est environ au bout d'une heure et demie que le grand homme entra dans la pièce, accompagné du policier anglophone. Le subordonné se montra soudainement d'une exquise obséquiosité, tranchant de manière éclatante avec sa morne habituelle. Le chef repartit aussitôt pour finir sa tournée, et revint un peu plus tard pour apposer sa fameuse signature. On me rendit enfin mon passeport, avec un renouvellement de six jours. J'en avais demandé sept, mais ce n'est pas grave, puisque j'avais un jour de marge. En fait, ils avaient calculé les sept jours à partir de la date présente, et non pas de la date d'expiration du visa. Je l'ai échappé belle.
Puis ils m'ont curieusement demandé: "au fait, c'était un visa de transit ou de tourisme que tu avais?" Une question bien curieuse, étant donné que le visa de transit n'est pas renouvelable. Pourquoi ne l'avaient-ils donc pas vérifié avant de mettre leurs tampons?
Voilà, cette fois c'était officiel, le visa de tourisme de sept jours délivré à l'arrivée, était bel et bien renouvelable. J'espérais que personne ne s'en émeuve à Téhéran lorsque je quitterais le pays, une semaine plus tard.
La question que je n'ai pas osé poser: voulez-vous que je vous apprenne à faire des avions avec le papier des passeports afghans? Ils voleraient mieux ainsi.
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 19 mai 2006 à 13:44 · Modifié le 20 mai 2006 à 16:54 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 54 de 134 · Page 3 de 7 · 3 128 affichages · Partager 22. Samedi, Sa'di, ça me dit
Nous étions samedi, le début d'une nouvelle semaine en Iran, et après la bonne nouvelle de la matinée, j'étais dans d'excellentes dispositions pour poursuivre la visite de Shiraz.
Je tenais absolument à aller voir le Mausolée de Sa'di, encore plus que celui d'Hafez. Pourquoi donc une telle insistance? Parce que Sa'di, c'est un mec qui il y a pas mal de siècles a écrit ceci: "une femme aimable, obéissante et vertueuse fera d'un homme pauvre un roi." Cette phrase apparaît dans un livre de grammaire persane acheté il y a pas mal d'années, et l'ayant remarquée, je m'étais alors dit que le génie qui a pu écrire une chose pareille méritait mon respect le plus absolu et ma vénération la plus profonde. Sa'di étant un enfant de Shiraz, il fallait donc que j'aille présenter mes respects à sa dépouille.
Sa'di le poète a lui aussi droit à un mausolée au milieu d'un parc. Moins grand et moins fréquenté que celui de Hafez, il est toutefois très agréable, et la tombe est très bien mise en valeur au milieu d'une étroite salle ouverte, aux murs tapissés de calligraphies.
J'ai passé l'après-midi à visiter des mausolées et autres mosquées, toutes superbes, même si un certain côté répétitif commençait à se faire ressentir. Dans l'un de ces mausolées, j'ai rencontré un jeune croyant parlant bien anglais avec qui on a eu un brin de conversation sur la religion. Je lui ai avoué mon athéisme et ai fait preuve de diplomatie lorsqu'il m'a demandé mon avis sur les religions. Bien que je n'y adhère pas un seul instant, j'ai tenté de lui expliquer le concept de bouddhisme, mais ça a eu l'air de le laisser perplexe.
De son côté, il m'expliqua qu'il n'était auparavant pas très porté sur la chose divine, puis a progressivement commencé à s'y intéresser. Parmi toutes les religions, c'est l'islam qu'il a choisi. Et au sein de l'islam, après avoir longuement mûri sa réflexion, il opta pour le chiisme duodécimain. Par une extraordinaire coïncidence, il se trouve que c'est la religion officielle de la République Islamique d' Iran, ce qui est somme toute plutôt pratique quand on veut s'y adonner. Une sacrée chance!
Je lui ai souhaité bonne chance pour ses études, puis me suis engagé au hasard dans les ruelles de Shiraz. Sur mon chemin, une scène énigmatique attira mon attention, quand un orateur accroupi par terre arrivait à captiver une foule de plus en plus nombreuse. Il sortait de temps en temps un boa vivant de son gros sac, mais je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il racontait.
Shiraz est une ville de mausolées religieux, et dans chacun d'eux, c'est toujours une grande salle recouverte de verres et d'éclats que l'on peut admirer. C'est kitch, mais il ne faut pas le dire.
La question que je n'ai pas osé poser: tu as hésité entre quoi et quoi avant de choisir l'islam chiite?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 19 mai 2006 à 15:32 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 55 de 134 · Page 3 de 7 · 3 116 affichages · Partager 23. Beaux Arts et bizarre au bazar
Shiraz est réputée pour son bazar, que j'avais très rapidement traversé le premier jour. J'y suis retourné pour tuer mes dernières heures avant de quitter la ville. Comme la plupart des bazars iraniens, il est couvert, à l'exception de l'ancienne cour d'un caravansérail en plein milieu, aujourd'hui superbement réaménagée pour les boutiques à touristes.
Dans ce bazar, les échoppes à touristes côtoient les marchands de produits et d'objets quotidiens. Il y a en fait infiniment plus d'iraniens que d'étrangers dans ce bazar, ce qui n'est guère étonnant au vu de la faible concentration de touristes étrangers même dans les endroits les plus touristiques.
Allais-je acheter quelque chose ou pas? Oui, j'en avais envie, étant souvent friand des petites babioles qu'on ramène facilement et des objets parfois un peu plus travaillés. Je n'ai malheureusement pas trouvé de pièces d'argent de l'empire parthe (le successeur des successeurs d'Alexandre le Grand). Depuis que j'en avais achetée une en France il y a trois ans, je rêvais d'en acquérir d'autres. Cela aurait sans doute été possible mais je n'ai pas sérieusement cherché.
J'étais aussi attiré par les vases et plats en cuivre peint, extrêmement décoratifs. Mais je n'en ai trouvé aucun à un rapport qualité prix qui me convienne, et ai donc poliment remercié les marchands avec qui j'avais commencé à négocier. Toujours en furetant, un marchand habile me proposa des boîtes en os de chameau. C'est joli, mais ça ne m'intéressait pas. Il me demanda alors d'où je venais. "Français? Veux-tu des timbres anti-américains?"
Mais comment diable ce bougre avait-il pu deviner aussi facilement ce qui me ferait plaisir? Des timbres anti-américains? Mais bien sûr que ça m'intéresse! Je l'ai donc suivi dans son arrière boutique. Je lui en ai acheté neuf, représentant des événements de l'histoire récente, ceux où les gentils iraniens se défendent contre ou subissent l'agression du Grand Satan: l'exil de Khomeiny, la prise d'otages de l'ambassade américaine à Téhéran (bien entendu présentée en Iran comme un haut fait d'armes révolutionnaire), l'échec de l'expédition américaine pour libérer les otages, le déjouement des complots de la CIA, et la destruction d'un avion civil iranien par un missile américain. J'étais plutôt content de moi. Tandis que j'examinais les précieux bouts de papier, une française toute droit sortie d'un troupeau organisé pénétra dans la boutique. Je me suis proposé de faire l'interprète français anglais (ça me fait toujours drôle de voir des français se ballader à l'étranger sans savoir parler anglais, mais bon) avant de me rendre compte qu'elle était très bizarre et faisait un tas de réflexions peu agréables à entendre. Je me suis discrètement éclipsé.
Et puis j'ai acheté un buste de Darius en pierre. C'est cul cul, c'est beauf, c'est un attrappe touriste, mais je suis bien content de l'avoir acquis. Et puis ça me permettra de regarder longuement son étrange barbe de plus près.
Il y avait en fait énormément de choses à acheter dans ce bazar, des oeuvres les plus belles au bibelots les plus bizarres. J'ai longuement regardé tout cela en sachant que j'avais du temps à tuer, mais j'avais résolu de ne pas me ruiner, ou en tout cas pas à ce stade du voyage.
Après avoir passé un peu de temps sur internet, j'ai un moment hésité entre filer directement à l'hôtel pour rejoindre l'aéroport, ou aller déguster rapidement une excellente soupe découverte la veille, en sachant que l'heure tournait. Ce n'est pas la première fois que je commets l'erreur de faire passer mon ventre et mon palais avant ma raison, et suis donc allé chercher ma soupe, où j'ai en fait perdu énormément de temps en raison de la nonchalence du personnel. Dès le bol de soupe avalé, il fallait faire vite et ne pas perdre une minute.
Le gérant de l'hôtel m'assura que l'aéroport n'était qu'à dix minutes de là, et que de toute façon l'avion serait sans doute en retard et que donc je n'aurais pas de problème, en principe. C'est très rassurant!
Il fallut en fait une demi-heure pour rejoindre l'aéroport, l'avion était à l'heure, et je l'ai donc attrapé de justesse. Mais j'ai finalement réussi à m'envoler pour Ispahan.
La question que je n'ai pas osé poser: avez-vous des timbres où on voit des terroristes financés par l' Iran tuer des civils?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 19 mai 2006 à 16:27 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 56 de 134 · Page 3 de 7 · 3 109 affichages · Partager 24. Une perle dans son écrin
On dit souvent d' Ispahan (Esfahan en farsi) qu'elle est la perle de l' Iran. Comment qualifier alors chacune de ses merveilles? Seraient-ce les pépins de la perle, à supposer que ce genre d'objet précieux en ait? Ou bien Ispahan ne serait-elle qu'un écrin?
La Mosquée de l'Imam, sur la Place du même nom, en plein coeur d' Ispahan est sans doute le plus beau monument d' Iran, et probablement un des plus beaux au monde. J'en rêvais depuis très longtemps, comme on rêve du Taj Mahal ou du Macchu Picchu. Serait-elle à la hauteur de sa réputation? Je brûlais de le savoir, et ce fut donc ma première destination lorsque j'ai émergé de l'hôtel du centre d' Ispahan où j'avais profité d'un sommeil réparateur après ces journées bien remplies à Shiraz.
Cela me prit environ une vingtaine de minutes de marche, car j'ai un peu hésité pour la trouver. On ne peut pas en effet la voir de très loin, en raison de la densité des rues et immeubles du centre-ville. Je n'ai cette fois pas réussi à mettre en oeuvre ma science minarologique, ce sens de l'orientation bien iranien qui me permettait jusque là de me repérer aux minarets, comme un navigateur le ferait avec les étoiles. Mais je marchais dans la bonne direction et ai fini par apercevoir une coupole turquoise, moins grande que je ne l'imaginais. C'était sans doute cela, et j'ai fini par me faufiler jusqu'à la place de l'Imam et à l'entrée de la Mosquée. Et quelle entrée! Après avoir payé le prix dérisoire du ticket d'entrée, j'ai franchi l'immense portique sur la pointe des pieds. Une fois arrivé dans la cour principale, j'en ai eu le souffle coupé. J'ai beau en avoir vu des mosquées, celle-ci dépassait en beauté et en majesté tout ce que j'avais pu voir par ailleurs. En fait il faudrait finir son voyage en Iran par cette mosquée, tant les chances d'être blasé par la suite sont grandes. Je ne sais pas combien de photos j'ai pris dans ce lieu sublime, une bonne centaine sans doute. On ne peut pas se lasser de l'admirer, d'en peser les proportions, de contempler le moindre fragment de ses murs finement décorés. Et en plus il n'y avait presque personne, j'avais ce chef d'oeuvre du génie humain pour quasiment moi tout seul. Hélas, une partie du dome et un des deux minarets étaient en partie cachés par des échaffaudages, mais c'est un phénomène quasiment permanent en Iran. En fait, la plupart des monuments majeurs que j'ai visités étaient en réfection, et il parait que cela est très fréquent.
A ce moment-là, j'ai eu une pensée pour tous ces sots qui ne comprenaient pas pourquoi je voulais tant aller en Iran. Comme j'aurais aimé pouvoir les téléporter au milieu de cette cour, sur le champ, et leur dire d'ouvrir les yeux. C'est en ayant cette mauvaise pensée que j'ai remarqué quelqu'un se dirigeant vers moi. J'ai rapidement reconnu la silhouette, puis les lunettes et le visage familiers de Jacky Chan, le japonais de Yazd! Que le monde des touristes est petit quand même...
Nous nous sommes installés dans un coin et nous sommes racontés nos expériences des jours passés. J'ai fièrement annoncé le succès de mon renouvellement de visa et lui ai parlé des beautés de Shiraz où il n'a fait que passer. Pendant tout ce temps-là, lui, avait dévoré les kilomètres. Après Persépolis, il avait rejoint Ahvaz et l'antique capitale de Suse, non loin de la frontière irakienne, avant de rebrousser chemin et de rejoindre Ispahan où il était arrivé la veille. Comment avait-il pu enchainer tant d'heures de bus et voir tout ça? C'est un mystère que je ne souhaitais de toute façon pas résoudre. J'ai beau être du genre sprinteur lorsque je visite un pays, il y a quand même des records que je ne souhaite pas battre.
Jacky Chan insista ensuite pour m'emmener à l'intérieur du sanctuaire principal, sous la coupole richement décorée d'une cinquantaine de mètres de haut. C'était tout bonnement incroyable. En se tenant sur une petite dalle noire, on est à l'épicentre d'un système d'échos qui fait que le moindre bruissement est largement amplifié. C'est un phénomène accoustique très intéressant, et certainement pas le fruit du hasard.
Puis Jacky Chan prit congé de moi, il voulait changer d'hôtel avant de boucler de dernières visites et poursuivre son périple vers le nord. Je suis resté un moment seul dans la Mosquée, puis l'ai quittée à regrets, il y avait d'autres merveilles à voir à Ispahan, même si je doutais que la Mosquée de l'Imam puisse être égalée.
La question que je n'ai pas osé poser: vous pouvez enlever les échaffaudages le temps que je prenne une photo?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 19 mai 2006 à 17:32 · Modifié le 21 juin 2006 à 9:29 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 57 de 134 · Page 3 de 7 · 3 098 affichages · Partager 25. La moitié du Monde en quelques heures
Aux XVIème et XVIIème siècles, Ispahan avait le surnom flatteur de Moitié du Monde en raison du nombre de merveilles qui s'y concentraient. C'est l'Empereur Shah Abbas Ier qui fut à l'origine de nombre d'entre elles, mais Ispahan était une ville bien plus ancienne, même si c'est sous son règne qu'elle connut son âge d'or.
La Place de l'Imam est souvent la seule image que les gens ont de l' Iran, sa célébrité ayant largement dépassé les frontières iraniennes, même si les étrangers ont peut-être quelques difficultés à clairement identifier cette image pourtant familière. Il s'agit d'une des plus grandes places du Monde, entièrement recouverte d'un parc et d'un bassin, et entièrement cernée d'arcades sous lesquelles se logent des boutiques à touristes. Les proportions de la Place m'ont vraiment surpris, je m'attendais à trouver un lieu beaucoup plus resserré. D'importants monuments la cernent de chaque côté, la Mosquée de l'Imam étant le plus fameux d'entre eux.
A l'Est, je n'ose même pas qualifier la Mosquée Cheikh Lotfollah de modeste, car il s'agit d'un véritable bijou, qui vaudrait à lui seul largement le déplacement. Mais ayant vu le joyau des joyaux quelques minutes plus tôt, que pouvais-je donc ressentir de plus? A l'Ouest, c'est le Palais Ali Qapu dont les plafonds richement décorés et peints réservent bien des surprises. C'est à l'entrée de ce dernier que j'ai fait la connaissance d'un marchand de tapis bien sympathique, à qui j'ai fait comprendre dès le départ qu'il ne ferait pas affaire avec moi, mais qui s'est malgré tout révélé de bon conseil pour ma visite d' Ispahan. Je l'ai d'ailleurs croisé à plusieurs reprises, en divers endroits, puisque son occupation favorite à part vendre des tapis était apparemment de guider bénévolement les touristes solitaires dans les plus beaux recoins de sa ville.
C'est ainsi que je l'ai croisé dans la Mosquée d'Ali en compagnie d'un sympathique japonais (non, pas Jacky Chan, un autre). Après avoir visité tous les trois le tout proche mausolée d'Harun Vilayet, où j'ai eu la surprise de trouver une belle collection d'anciennes porcelaines chinoises, nous sommes allés manger dans un petit boui boui du Grand Bazar, où la nourriture bien qu'un peu déroutante n'était pas mauvaise du tout. Et puis ça changeait du kebab. En chemin, je me suis acheté de superbes et gigantesques pièces de tissu représentant l'Imam Khomeiny, parfois flanqué de l'Ayatollah Khameinei. J'ai été bien inspiré de les acheter sur le moment, car je ne les ai retrouvées nulle part ailleurs en Iran.
Un peu plus au Nord, c'était la Mosquée Jami, un étonnant patchwork de différents styles architecturaux, valant assurément le coup d'oeil. Il ne faut pas se fier à la brièveté de mes descriptions, et ne surtout pas en déduire que ces lieux étaient quelconques. Tous étaient sensationnels, mais comme je l'ai dit plus haut, j'avais commis l'erreur de commencer par le plus beau de tous.
Je n'ai pas tout vu, d'autant plus qu'un palais qui m'intéressait était fermé ce jour-là, mais j'ai quand même fait le tour des principales merveilles du centre d' Ispahan en un temps presque record. Qui, en effet, pourrait se vanter d'avoir parcouru la Moitié du Monde en à peine quelques heures? A ce rythme, je devais pouvoir visiter l'autre moitié, c'est-à-dire le reste de l' Iran, de l'Asie, l'Europe, l'Afrique, l'Amérique, l' Océanie et l'Antarctique en à peine quelques heures. C'est certainement faisable dans un des parcs chinois reproduisant les principaux monuments du monde, mais je préférais faire ça une autre fois, et rester un peu plus à Ispahan pour le moment.
La question que je n'ai pas osé poser: au fait, il coûte combien ce tapis?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 20 mai 2006 à 4:35 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 58 de 134 · Page 3 de 7 · 3 084 affichages · Partager 26. Une ville presque humaine
Ispahan, ce n'est pas seulement des monuments, mais aussi de nombreux lieux de promenade où les habitants peuvent flâner et prendre du bon temps. Les abords du fleuve Zayandeh en font partie. Des parcs ont été aménagés sur chaque rive, et l'on peut passer de l'une à l'autre en emprutant des ponts qui pour certains datent de plusieurs siècles. Deux d'entre eux sont magnifiques.
Il y avait du monde ce jour-là sur la rive nord, et l'endroit respirait la joie de vivre.
Contrairement aux autres villes iraniennes que j'avais vues, Ispahan semblait agréable à vivre. Ailleurs, et même à Shiraz, la circulation était oppressante et à part quelques agréables parcs, il n'était pas particulièrement plaisant de se promener à pieds. Ispahan était différente, et présentait quelque chose de plus humain que les autres, d'assez difficile à décrire. Malgré ses 1, 5 million d'habitants et son rang de deuxième ville du pays (elle n'est jamais que dix fois moins grande que Téhéran), Ispahan n'avait apparemment pas le caractère oppressant qu'ont de nombreuses cités. Je ne parle pas là de la vieille ville et de son bazar, guère représentatifs de l'agglomération, mais bien de sa partie moderne bien que centrale.
Certes, j'ai bien failli à certains moments me faire écraser et certes, il y a eu un certain nombre de traversées périlleuses, mais tout cela était dans une proportion bien moindre qu'à Téhéran et même à Shiraz.
Après avoir flâné un moment dans les rues commerçantes d' Ispahan et sur les rives du Zayandeh, je me suis mis en quête d'une nouvelle destination, puisque la folle journée n'était pas encore entièrement remplie. Le quartier arménien n'était pas très loin, et j'étais curieux de voir à quoi ressembleraient des églises en Iran. Les deux ou trois plus anciennes étaient concentrées dans un périmètre réduit. J'ai fini par dénicher l'entrée d'une d'entre elles au détour d'une ruelle.
La porte de la cour étant ouverte, j'ai fait mine de franchir le porche et suis tombé nez à nez avec une dame très âgée qui se montra d'une certaine agressivité comme seuls les anciens irascibles savent en déployer. Elle me fit en fait virulemment signe de partir en marmonnant infatiguablement "sunday, sunday, closed, closed" ainsi que quelques petites phrases en anglais. Le message était clair et je n'ai pas insisté. Quelle surprenante exception à l'hospitalité légendaire des iraniens tout de même. Sans doute devais-je me cantonner à la fréquentation du patrimoine musulman... Si j'avais été chrétien, ce qui - Ahura Mazda en soit loué - n'est pas le cas, il est probable que je l'aurais eu très mauvaise.
Je suis donc retourné sur la Place de l'Imam pour profiter d'une luminosité différente, et m'y suis assis un bon moment pour observer les familles envahissant la pelouse. Puis j'ai à nouveau visité la sublime Mosquée de l'Imam, espérant que ses couleurs auraient changé avec le déclin du soleil. Ce ne fut pas le cas, mais l'impression fut toujours aussi grandiose.
La question que je n'ai pas osé poser: je croyais que dimanche était le jour du Seigneur, n'est-on pas censé ouvrir la maison de Dieu ce jour-là?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 20 mai 2006 à 5:00 · Modifié le 27 juin 2006 à 5:31 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 59 de 134 · Page 3 de 7 · 3 082 affichages · Partager 27. La paresse du touriste
Le soir même, mon hôtel était privé d'électricité et je ne m'y suis donc pas attardé avant de sortir mangé. C'est en fait tout le pâté de maisons qui était plongé dans l'obscurité. On m'a dit que ça arrivait de temps en temps. Mais qu'attend donc l' Iran pour se doter de l'électricité nucléaire? Ca leur simplifierait quand même la vie! Il est vraiment temps qu'ils s'y mettent sérieusement.
Le lendemain matin, j'aurais largement eu le temps d'aller visiter un certain nombre de sites à l'écart d' Ispahan, mais je n'en ai pas eu l'envie. La lassitude commençait-elle à me gagner? Inconsciemment, je me dégageais peut-être une raison pour revenir un jour à Ispahan. Puisqu'il y restait des visites que je n'avais pas faites, cela me ferait une très bonne pour revenir voir ce que je connaissais déjà. Un jour.
J'ai donc passé la matinée à flâner dans le bazar et à faire plusieurs fois le tour de la Place de l'Imam, pour faire les achats que je n'avais pas effectués à Shiraz. Ceux-ci furent en fait assez limités, puisque je me suis contenté d'un vase et deux plats en cuivre, dont je ne pouvais pas laisser passer la délicate peinture bleue.
Tant pis pour les innombrables miniatures et autres tapis, ce sont les souvenirs les plus typiques de Perse mais je n'en voulais pas. Le prix des tapis m'avait d'ailleurs refroidi par rapport à leurs homologues indiens, et le fait d'ailleurs d'annoncer les prix indiens était souvent une manière redoutablement efficace de refroidir les ardeurs de ces sympathiques mais néanmoins commerçants marchands ispahanais.
L'un de ces marchands de tapis me fit toutefois une grande impression lorsqu'il m'apprit que son impressionnant niveau de français avait été acquis au bout de seulement... trois mois de cours. Je ne sais pas s'il mentait ou pas, car ça me semble absolument impossible. J'en ai rencontré un ou deux autres du même acabit lors de ce voyage, et m'interroge depuis très sérieusement sur les capacités de l'être humain à acquérir des langues étrangères. Celui-ci donc était très sympathique, et il ne me cachait pas que les affaires marchaient mal. Les touristes avaient en fait cessé de venir en Iran après le 11 septembre 2001, ce qui me mit intérieurement en colère. Mais quel rapport y avait-il donc entre ce funeste événement et le fait de venir ou non en Iran? Les iraniens ne le comprenaient pas, ce qui est tout à fait normal, puisqu'il n'y a absolument aucun raison rationnelle derrière cela.
La question que je n'ai pas osé poser: pourquoi ne baissez-vous pas les prix de moitié?
(à suivre...) | | | À: Yangguizi · 20 mai 2006 à 6:10 Re: Ires, rires et sourires en Iran Message 60 de 134 · Page 3 de 7 · 3 078 affichages · Partager 28. Importuns sans importance
Il me restait encore quelques heures avant d'attrapper mon bus pour ma destination suivante, et je ne savais pas très bien si je faisais une erreur ou pas en quittant Ispahan après seulement un peu plus d'un jour et demi. C'est sûrement très peu pour la plus belle ville d' Iran, mais j'avais soif d'autres découvertes, et j'avais pris un peu d'avance sur mon emploi du temps, et pouvais donc rajouter une ville sur ma liste de visites.
En attendant, je me suis à nouveau cassé le nez devant le Palais Chehel Sotun, toujours fermé. Tant pis, je m'en passerais.
Je me suis donc dirigé vers le Palais Hasht Behesht situé au milieu d'un superbe parc non loin de mon hôtel. Le Palais en question était un peu délabré, et on ne peut plus visiter son étage mais je m'en fichais en fait un peu, j'étais juste venu tuer le temps, et éventuellement admirer quelques plafonds encore plutôt bien conservés.
Tandis que je m'abreuvais dans le parc, deux iraniens sont venus m'aborder en farsi. Ils n'avaient que quelques vagues notions d'anglais, à peu près équivalentes à mon niveau de farsi, mais tenaient absolument à échanger avec moi. J'avais encore un peu de temps à tuer et me suis donc livré à l'exercice. J'ai compris qu'ils étaient soldats en faction à Ispahan, bien que ce jour là habillés en civil, apparemment avec un grade très peu élevé, et ils ont alors commencé à ma parler d'argent. Leur solde était peu élevée, ils voulaient plus d'argent. Quoi de plus naturel.
Lorsque l'heure fut venue pour moi de retourner à mon hôtel pour passer prendre mes affaires, ils se proposèrent de m'accompagner pour ces quelques dix minutes de marche. En chemin, leurs intentions se faisaient de plus en plus claires, ils voulaient de l'argent. Ils voulaient que je leur donne de l'argent, et se montrèrent insistants. J'ai refusé car si je voulais faire la charité à des gens ce serait à de vrais mendiants et certainement pas à des jeunes en pleine santé et bien intégrés dans leur société, mais je n'ai évidemment pas pu leur expliquer tout cela, à cause ou plutôt grâce à la barrière de la langue.
J'ai fini par rejoindre la gare routière, un peu énervé par cette rencontre qui tranchait sèchement avec mes rapports précédents avec les autres iraniens. Tandis que j'attendais mon car avec les autres passagers, un personnage étrange m'aborda, prononçant des phrases incompréhensibles pour moi. Pour les autres aussi apparemment, car plusieurs passagers me firent des signes de la tête voulant dire qu'il était fou. Je suis assez doué pour les attirer, et ne me suis donc pas étonné outre mesure.
Le bus a fini par démarrer, et j'ai dit adieu à Ispahan, ainsi qu'à l'itinéraire principal des touristes. Je voulais voir autre chose.
La question que je n'ai pas osé poser: si je vous paie, vous pouvez me livrer des secrets militaires?
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