Bien observé ! Comme je trouvais la route transchaco mortellement ennuyeuse je n'ai pas été plus loin que
Filadelfia (moche, vide, même pas un supermercado digne de ce nom). J'ai préféré alors rejoindre
Concepción sur une route asphaltée mais qui fait de la sclérose en plaque (pire, donc, qu'une piste). Une ville vivante et dynamique qui mérite un passage. Sans approfondir vraiment (mon jeune jardinier que j'avais débauché pour cette vadrouille avait hâte de retourner chez lui et, plus bas, j'explique pourquoi) le lacis de pistes au NE de
Concepción m'a rappelé l'Afrique de l'ouest. Au contraire de la route transchaco, c'est vivant, il y a des petites boutiques tout le long. Tout cela ne fait pas une zone touristique super folliche, mais si on y passe cela mérite à être visité.
Au sujet de la mentalité paraguayenne.
Il faut y être résident pour l'appréhender vraiment. Si on est un touriste de passage on reste sur l'impression que ce sont des gens aimables qui vous renseignent bien volontiers si on est perdu. C'est vrai. Mais si on vit avec eux, ce n'est pas pareil, on se heurte à des incompatibilités caractérielles. Déjà le niveau culturel est extrêmement bas. Et quand je dis culturel, je ne pense pas seulement littérature et philosophie. Les maçons du cru auxquels j'ai eu à faire car j'avais quelques travaux à leur demander dans ma vieille maison se sont avérés incapables de faire une armature élémentaire dans du béton, de calculer une pente pour une gouttière, de faire un toit étanche aux pluies (et elles sont nombreuses et orageuses). Et comme ils sont timorés on ne peut rien leur dire. Ayant des connaissances dans ce domaine j'ai pensé alors former des jeunes qui, en un premier temps, m'aideraient dans les travaux de ma maison et, si tout se passait bien, pourraient travailler avec moi comme travailleurs qualifiés ce qui serait plus rentable pour eux que les petits boulots occasionnels. Or je me suis aperçu de plusieurs choses généralisables car, à ce jour, je n'ai pas vu d'exception
- apprendre (quoi que ce soit) ne les intéresse pas
- travailler ne les intéresse pas (ils préfèrent voler ou trafiquer de la drogue)
- la promotion sociale ne les intéresse pas même s'ils viennent d'une famille qui vit dans des poblaciones
- même gagner de l'argent ne les intéressent pas, ils préfèrent glander
- voyager, comme je l'ai proposé à certains ne les intéressent pas
Avec certains cela donne une impression bizarre : ils se comportent comme des gosses de riches, tout en superficialités, alors qu'ils sont issus d'un milieu très bas et ils ne se préoccupent nullement de dépasser leur condition actuelle. Pour eux je suis donc perçu juste comme un gringo à profiter (au mieux) ou à voler (au pire) mais nullement comme quelqu'un qui pourrait les aider à progresser. D'ailleurs l'amitié n'existe pas au
Paraguay. Ils ne vivent qu'en famille, lesquelles fonctionnent comme de véritables petites mafias. Non seulement il leur serait très difficile d'en sortir, mais dans leur mentalité c'est inconcevable. Ce qui explique qu'un salariat les mettant en contact avec d'autres gens que leur famille ne fonctionne pas ici. Ce ne sont que des matriarchies agricoles basées sur l'autosubsistance. Tout est petit chez eux, les boutiques, la mentalité. Et aucun ne va se singulariser en faisant autre chose que ce que fait le voisin. Toutes les petites ferreterias pratiquement serrées les unes contre les autres ne vendent que la même chose (comme des pelles trop courtes et trop droites, on ne trouve pas au
Paraguay une pelle normale de terrassier, idem pour les carrelages trop grands, trop minces et trop lisses qu'ils osent mettre sur le sol).
Donc "l'étrange étranger" qui intéresse tant les autochtones dans d'autres pays comme au
Maroc où mes amis marocains (un pays où on se fait des amis, pas comme au
Paraguay) adoraient me questionner sur la vie en
France, sur ce que je pensais, sur ma culture (un garçon s'était prit de passion pour l'opéra ce qui changeait, il est vrai, des ritournelles berbères de la radio) fait flop ici. On ne les intéresse nullement car ils préfèrent mariner dans leur nullité culturelle. Le
Paraguay est considéré comme le plus nul culturellement d'
Amérique du sud, je confirme.
Cette partie observation ethnographique étant faite comment expliquer cela qui est, heureusement, singulier car, dans les autres pays d'
Amérique du sud, ce n'est pas aussi catastrophique. L'explication-excuse de la pauvreté ne justifie pas cela. Il y a bien plus pauvre que le
Paraguay (mes jeunes amis marocains du sud n'étaient pas riches) et, dans les fin fonds du
Sénégal oriental, je trouvais des gamins ayant envie d'apprendre car ils étaient curieux de tout.
Il faut faire de l'histoire et de la psychanalyse (eh oui). A la fin du 19e siècle le
Paraguay, à l'époque un des plus évolué de l'
Amérique du sud s'est lancé dans une guerre absurde contre ses voisins qui se sont donc coalisés contre lui. Cela s'est appelé "La guerre de la Triple Alliance" (
fr.wikipedia.org/...e_la_Triple_Alliance
). Il faut principalement retenir l'énorme massacre de la population mâle en proportion pire que notre guerre de 14-18. La suite donna un énorme pouvoir aux femmes pour reconstruire démographiquement le pays. Ce qui conforta la tendance naturellement matriarche des sociétés agricoles. C'est ainsi que s'est généralisé et intériorisé la toute puissance de la famille. Epoque révolue me direz-vous, on peut passer à autre chose. Que nenni ! Cette intériorisation passa dans l'inconscient sous la forme du "
surmoi" de Freud, registre tyranique des interdits, s'opposant au "
ça" du principe du plaisir. Freud explique l'origine du surmoi dans les grands parents ce qui correspond bien à la situation. Ce qui explique cette société paraguayenne bloquée : le surmoi représentant la famille exclusive et tyranique s'oppose à toute avancée relationnelle et culturelle qui pourrait la remettre en cause. Nous avons donc là l'explication logique à l'illogique : refus de la promotion sociale (se fait avec d'autres), l'amitié (idem), l'activité professionnelle évoluée (idem) bref tout ce qui nécessite un contact avec des tiers et une distanciation d'avec la famille. Dans d'autres sociétés, même si la famille est importante (au
Maroc que je connais assez) elle n'interdit pas une vie sociale à ses membres et, si on devient l'ami de l'un d'eux, on devient l'ami de la famille. Tout le contraire au
Paraguay puisque l'amitié ne peut et ne doit exister. Pas simple, je le reconnais, et même si j'ai une formation en sciences humaines (psycho, psycha et socio à
Paris-8 Vincennes) il m'aura fallu un an pour qu'enfin la logique interne m'apparaisse. "
Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre" écrivait Louis Aragon.