Le pont comme lien, dans ton histoire entre les deux états auxquels nous sommes réduits.
„Il lui apparut alors : le gouffre de l’effroi.“ (le Palais de glace, Tarjei Vesaas)
Je partageais l'autre soir un curry dans un petit restau fameux, situé à quelques encablures du Pont rouge, avec une amie luxembourgeoise qui m'expliquait les raisons de son mutisme depuis notre dernière rencontre.
P. est une quadra au parcours jonché de bosses et de barbelés. Or depuis quelques années, elle file le grand amour avec un costaud qui l'a épousée après un divorce plutôt tourmenté. Ensemble ils ont eu une fille. La stroumpfette a 14 ans maintenant. Elle dépasse sa mère d'une tête et demi. C'est pas difficile car, même hissée sur escarpins, je risque le torticolis en me pliant avec elle au rituel des trois bises en vigueur dans ce pays.
La stroumpfette est vivante, énergique, décapante, brut de décoffrage. Et bon élève de surcroît. Jusqu'à l'hiver dernier, tout allait comme sur les roulettes de ces planches nouvelle génération, tu sais, celles sur lesquelles les stroumpfs chébrans paradent, un casque vissé sur les oreilles, tout en consultant leur téléphone avec le même détachement que James Bond au volant de son Aston Martin (alors qu'il vient d'arracher un bras à son ennemi), même qu'on sait plus si ces engins sont des skateboards, des scooters ou des hybrides... Un des stroumpfs de sa classe, qu’elle avait pris en sympathie (élevé dans une famille de Mormons, me précise sa mère, et que j'imagine donc moins hipster que ses congénères), s'est pendu dans son jardin. Une cellule psychologique a été mise en place au sein du collège, mais pour n'assurer finalement que le minimum syndical.
Et puis le temps est passé, d'examens scolaires en congés de Noël. En écho de ce drame, un silence pesant s’est installé pour combler le vide (« le gouffre de l’effroi ») et palier à la détresse des stroumpfs. La stroumpfette quant à elle devenait de plus en plus casse-bonbons, sa mère mettait ses sautes d'humeur sur le compte de ce fameux cap pubertaire, si délicat à passer, et son lot de bouleversements corporels et psychologiques... Puis elle s'est peu à peu refermée sur elle-même. Elle ne partait plus en goguette, alors qu'avant, il lui fallait une paire de Converse par robe et par teuf, elle a laissé tomber le peu de gym qu'elle faisait, un repas normal équivalait à deux sushis et une canette de coca, ses notes ont commencé à plonger.
Elle s'est mise à développer un rapport assez compliqué à la propreté, et que je change de string trois fois par jour, et que je me lave les mains et leurs extrémités rongées toutes les cinq minutes... jusqu'à un mémorable pétage de câble qui a eu lieu un matin dans la voiture, avant que sa mère ne la dépose au collège. A force de désinfecter sa ceinture de sécurité, ses stylos, ses cahiers, elle avait pris du retard. Sa mère se consumait comme un réacteur nucléaire alors qu'une longue journée de boulot l'attendait.
La stroumpfette ne sortait plus sans son stock de lingettes anti-bactériennes, menaçait de tomber en syncope si sa mère ne récurait pas l'appart à longueur de journée et ne changeait pas ses draps quotidiennement. Elle dormait en position assise, de peur de poser sa tête sur l'oreiller.
Très vite, c'est devenu l'enfer, les clashs à répétition. Elle rêvait de bactéries, les voyait voler, essayait de les esquiver, bref la fixette est devenue compulsive, puis obsessionnelle.
Maman Stroumpf a couru de généralistes en cliniques, jusqu'à ce que sa fillette soit prise en charge pour quelque temps dans un service psychiatrique. D'où elle est ressortie plus esquintée qu'elle n'y était rentrée.
Elle criait son mal-être, se scarifiait, envoyait toutes sortes de signaux pour le moins alarmants. Ses parents se relayaient alors la nuit, à tour de rondes, pour veiller sur elle. C'est ainsi qu'ils ont pu l'empêcher de partir rejoindre le stroumpf mormon dans sa froide nuit noire, alors qu'elle venait d'avaler le stock de calmants du mois.
Devant le constat d'échec de la médecine classique, maman stroumpf a testé les thérapies alternatives, couru d'homéopathe en marabout. Au bout du compte, seul un hypnotiseur a aidé la stroumpfette à échapper « au peuple muet d’infâmes araignées ». Maman Stroumpf se saignait en consultations non remboursées. Ramant en CDD, le moral plombé par divers crédits, elle était fichtrement à la fête au début de l'année...
Je précise que, pendant qu'elle causait, il a fallu refaire deux ou trois fois les niveaux de Gewürztraminer. Oui Monsieur, être à l'écoute assèche autant le gosier que tenir le crachoir. Fin de ce petit intermède.
Bref, il a fallu du temps et de la persévérance pour que la stroumpfette retrouve un semblant d'équilibre, même si aujourd'hui, celui-ci semble aussi fragile et friable que la gaufrette accompagnant la boule de glace caramel beurre salé qu'on s'est envoyée en guise de dessert.
D’ailleurs, étrangement, depuis quelques semaines, le rapport à la propreté s'est inversé. Un bordel indescriptible règne dans sa chambre, la stroumpfette ne s'épile plus les poils qui n'ont pas le temps de repousser, ne s'use plus l'épiderme à coups de gant de crin sous la douche et, ô sacrilège, ne change pas de dessous tous les jours, ce qui met sa mère... sens dessus-dessous.
Bref, papa stroumpf et maman stroumpf aimeraient tellement que leur stroumpfette se stabilise, revoie la vie comme un espoir et surtout (ben oui) qu'elle se concentre sur les cours qu'elle a négligés et sur le sacro-saint bulletin scolaire qui en a pris un coup.
Tu dois penser que c'est plus un pont, mais un aqueduc qu'il va falloir pour faire un lien quelconque (si tant est qu'il y en ait un qui nous relie encore à quoi que ce soit dans cette rubrique), et t'en connais un rayon sur l'arachnéen labyrinthe qui me sert de cervelle, hein... Figure-toi, toi qui aimes lire, décrypter, piger, que tu t'es pas fadé toutes ces lignes pour des clous. Le lien, la passerelle, le pont, comme tu voudras, est un roman, Le Palais de glace, commis par un auteur norvégien, Tarjei Vesaas, et pris au hasard au rayon nouveautés*chez mon libraire. L'autre soir, l’histoire de la stroumpfette, contée par sa mère avec tant d’humanité m'a ramenée en un éclair à cette lecture.
Des ponts enneigés, c'est le titre du deuxième chapitre. Le bouquin décrit l’amitié naissante et troublante entre deux stroumpfettes, Siss et Unn, dont l'une, aussi introvertie qu'une huitre, ne rentre pas d'une promenade nocturne dans l'immensité glacée après que les deux fillettes aient partagé la soirée précédant la disparition, ainsi qu’un profond secret.
L’immensité glacée des paysages nordiques, les non-dits qui se profilent telles des ombres malveillantes, le mutisme pétrifiant, le repliement sur soi, la fidélité d'une amitié, si fragile soit-elle car liée à une promesse, une promesse tenue envers et contre tout, l'entrée dans l'adolescence, les allées et venues entre la vie et la mort, la force symbolique, la syntaxe parfois désuète, l'écriture sobre, lumineuse, poétique (j'arrête là les énumérations, hein) rendent ce livre assez difficilement étiquetable. Tout ça donc pour te dire que le bouquin vaut le détour. Et question détours (ocv...), j’en connais un rayon...
* Nouveauté, pas vraiment, le roman est de 1963, a été traduit une première fois en français dans les années 70, et vient de faire l'objet d'une nouvelle (très belle) traduction