La Serbie, pays le plus septentrional des Balkans, pays de naissance ou de coeur du savant Nicola Tesla, du dessinateur Enki Bilal et du cinéaste Emir Kusturica, n' a pourtant pas atteint le niveau de visibilité touristique de certains de ses voisins comme la Croatie par exemple ou la Slovénie ou encore le Montenegro. C' est encore pour quelque temps une destination confidentielle. C' est l'une des raisons pour laquelle nous avons décidé de partir quelques jours d'abord pour visiter Belgrade, en plein réaménagement culturel et urbanistique, et ensuite pour découvrir la partie nord du pays, appelé la Voïvodine, région culturellement riche connue pour ses villes et bourgades historiques, ses monastères et ses parcs naturels. Nous n' avons pas regretté ce voyage et avons apprécié le côté authentique qu'offre la Serbie à ceux qui veulent bien venir y passer quelques jours. Pas ou très peu de touristes européens ou américains, en revanche l'on rencontre des touristes chinois, le gouvernement serbe ayant exempté les visiteurs chinois - ou indiens - de visa. A deux heures et demie d'avion de Paris, Belgrade, la Ville Blanche ( ou ' Beo Grad ' ) ambitionne de redevenir ce qu'elle était dans les années 30, à savoir la reine des Balkans, une capitale joyeuse et ambitieuse, et l'une des destinations les plus courues d'Europe du Sud. Elle n' est pas loin de gagner son pari.
UN PEU D HISTOIRE La première principauté serbe voit le jour au milieu du 9ème siècle, alors que l' ambitieux prince Vladimir profite d'une victoire sur les Byzantins pour confédérer les principautés qui ont concouru à la victoire. Le nouvel état voulu par le prince - la Rascie - sera le siège de la principale cour de justice dans les Balkans. Ce nouvel état comporte la Serbie méridionale et occidentale, ainsi que le Montenegro et l' Herzégovine actuels. L' empereur byzantin auquel tous les princes - dont Vladimir- ont prêté allégeance va envoyer les moines Cyrille et Méthode évangéliser les Slaves. Il s'agit de rendre le christianisme accessible aux populations locales et Cyrille va mettre au point une écriture basée sur l' alphabet grec, adaptée au slavon, langue liturgique des écritures saintes. C 'est ainsi que nait l' alphabet cyrillique, toujours utilisé dans la région, et qui a ensuite migré vers la Bulgarie actuelle ainsi que vers la Russie, avec des différences mineures qui n' empêchent pas les populations de la Grande Région de se comprendre. La Serbie appartient donc depuis le 9ème siècle à un espace chrétien d'obédience byzantine , qui, après le schisme de 1054, deviendra d'obédience orthodoxe. Le Moyen-Âge est donc l' âge d'or serbe. Les princes successeurs de Vladimir n' auront de cesse d'abord d'agrandir le royaume de Rascie, englobant à la fin du 12ème siècle le littoral adriatique et la Zeta, et puis de construire des monastères à la richesse architecturale incomparable. L' empire serbe va s'effilocher puis disparaître sous la domination ottomane , qui va durer cinq siècles. Les Serbes refusent massivement de se convertir, subissent les discriminations et ne pratiquent leur religion et leur langue qu'à l' église ou à la maison. Les conflits culturels et d'autorité sont permanents, mais, paradoxalement et miraculeusement, la liberté de culte étant réglementée mais permise, les monastères orthodoxes, lieux de liberté et de développement culturel, vont prospérer. Les Turcs, quant à eux, ont une vision des Balkans très nette et organisée; ils vont construire des édifices militaires et religieux, des ponts, des forteresses, des mosquées bien sur. La création d'un état moderne date du milieu du 19ème siècle. Des soulèvements populaires ont lieu contre ' la Sublime Porte ', une démocratie de type libéral est créée en 1830, fortement influencée par l' Autriche-Hongrie. Mais la Serbie a des prétentions territoriales qui l' opposent au grand voisin, ce qui va mener aux guerres balkaniques de 1912-1913, et de fil en aiguille, à la Première Guerre Mondiale. Le prince héritier du trône d'Autriche, Louis-Ferdinand est assassiné à Sarajevo par un Serbe, Gavrilo Princip, membre actif de l' organisation étudiante de Bosnie, la Main Noire. L' alliance entre la France et la Serbie va offrir à l' état serbe en exil une position de force dans les négociations de 1918. En 1921, le royaume devient un état centralisé sur le modèle français. Mais la situation politique va se gâter, les minorités vont s'opposer et se radicaliser, l' armée allemande est accueillie à bras ouverts par les Croates alors que Belgrade la résistante est bombardée. La Serbie va, contre son gré, devenir un état collaborateur dirigé par une marionnette aux ordres de Berlin. Face aux démonstrations de haine féroce et grandissante entre frères yougoslaves, les communistes vont s'imposer comme une évidence. Tito, leur chef et habile stratège politique, décide en 1945 de créer une fédération de six républiques : les Slovènes, les Croates, les Monténégrins, les Serbes, les Macédoniens et, un peu plus tard, les Musulmans. A l' intérieur de la Serbie sont créées les provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo avec obtention pour chacune des 26 nationalités, de droits culturels importants. L' histoire moderne de la Serbie est tumultueuse, trouble, violente, chaotique et impitoyable. C' est en particulier celle d'une guerre de nettoyage ethnique, la guerre de Bosnie qui culminera avec le massacre de Srebrenica en 1995, sous le commandement du sinistre général Mladic, lui-même aux ordres de Slobodan Milosevic élu président de la Serbie en 1992. Autre guerre qui va suivre, celle du Kosovo, occupé par l' armée serbe. Autre massacre, celui de Racak qui déclenchera les bombardements de l' Otan visant à forcer les Serbes à se retirer du Kosovo et à cesser leurs exactions. Ces bombardements massifs contre des objectifs militaires et civils conduiront à la mise en accusation de Milosevic devant le Tribunal Pénal International, à la disparition définitive de la Yougoslavie et à l' indépendance du Kosovo en 2008, un chapitre encore douloureux pour les Serbes en 2019.
LA SERBIE ET LA FRANCE La France a sauvé la Serbie lors de la première Guerre Mondiale, en remettant sur pied son armée et en l' aidant à s'opposer aux Austro-Allemands, puis en libérant Macédoine et Serbie. En 1934, le sculpteur Mestrovic réalise un monument de style Art Déco en reconnaissance à la France qui se trouve dans le parc de la forteresse de Kalemegdan.
Cette belle amitié s' est hélas fissurée pendant les dernières guerres des Balkans, la France étant à la tête des pays d'Europe de l' Ouest ayant décidé de faire rendre gorge à l' armée serbe après les massacres de Bosnie puis ceux du Kosovo. C 'est Jacques Chirac, nouvellement élu président qui commande à l' armée française - " on tire ou on se tire ", aurait-il dit- de venger les humiliations subies par les soldats de l' OTAN interdits d'utiliser leurs armes - mais canardés à balles réelles en permanence - et de reprendre un certain nombre de positions par la force, dont le fameux pont de Mostar. Ce sont les avions de chasse américains et français qui détruiront un certain nombre d' objectifs militaires et civils dans le but de faire plier le régime. Pas toujours aux bons endroits, il faut bien le reconnaître. Exemple : Novi Sad, ville rebelle et dans l'opposition à Milosevic, qui a , malgré tout, été bombardée et perdu tous ses ponts sur le Danube. Cette période n' a pas laissé de bons souvenirs en Serbie où le patriotisme est exacerbé et le militarisme encore actif. On n' en est pas encore à vraiment reconnaître les funestes erreurs d'un passé récent, la rancoeur n' a pas disparu. Le nom de Jacques Chirac, juste décédé, a récemment été sifflé par des supporteurs serbes de l' équipe nationale avant un match.

LA SERBIE ET L EUROPE La Serbie attend aux porte de de l' Europe que l'on veuille bien la laisser entrer dans la communauté des 27. Mais les choses sont compliquées : corruption politique, presse aux ordres, système judiciaire contrôlé, népotisme, intimidation des opposants politiques, existence de groupes criminels proches du pouvoir monopolisant le commerce des armes, verrouillage du système électoral par une oligarchie directement issue de l' ancienne nomenclature communiste ( comme en Roumanie, Bulgarie, Slovaquie ou Russie... ), refus de mettre en jugement les généraux criminels de guerre, manque de volonté évidente à assainir les finances publiques. Tout est donc en suspens... Le bilan démocratique n' est pas terrible ! En attendant Novi Sad a été déclarée Ville Européenne de la Culture pour 2020, un cadeau fait aux Serbes, un signal amical aussi, et une distinction méritée. Mais il reste d'autres exigences démocratiques à satisfaire avant de pouvoir siéger à la même table que les 27.
ARGENT La monnaie officielle est le dinar serbe. Un euro s'échangera pour 117 à 119 dinars. Inutile de chercher à changer de l' argent au marché noir... qui n' existe pas. Il faut soit retirer de l' argent aux distributeurs soit partir avec de l' argent liquide et changer dans les officines de change qui pullulent à tous les coins de rue. Sans présentation de carte d'identité ou de passeport. On peut changer les dinars en sens inverse en euros avant de repartir vers la France. Coût de la vie moindre qu'en France de moitié environ. Nous avons dépensé 220 euros en nourriture, restaurants et autres en 3 jours.
FORMALITES D ENTREE Un passeport valide est requis sur lequel un tampon sera appliqué à l' entrée et à la sortie du pays. Normal puisque la Serbie n' est pas dans l' espace Schengen. Mais on peut aussi entrer en Serbie avec une simple carte d'identité si l'on est européen de l' Ouest. On repasse devant la police des frontières au retour à Paris.
NOTRE VOYAGE Nous avons voyagé au départ de Montpellier via CDG sur deux vols Air France pour un peu plus de 500 euros à deux. Vol international d'environ 2 heures et quart, en survol du sud de l' Allemagne, des Alpes autrichiennes, de la Slovénie puis de Zagreb et enfin de Belgrade. Départ à 6 heures de MPL. Vol en continuation en fin de matinée vers Belgrade et arrivée en début d'après-midi. Pas de décalage horaire par rapport à Paris. Nous avions réservé un hôtel hyper-central dans la rue piétonne principale, dite Knez Mihajlova. Un choix judicieux car nous avons pu faire nos visites et balades à pied, et à loisir, sauf quand nous sommes allés à Zemun ( en bus ). On nous avait prévenu que c'était la foire d'empoigne au niveau taxis à l' aéroport, et nous avons préféré utiliser un transport privé réservé par l' hôtel. Bonne idée aussi car nous sommes arrivés très vite en ville et avons eu largement le temps de poser nos jalons en prévision du lendemain.

CLIMAT
Nous sommes allés du 10 au 13 septembre.
Temps estival magnifique, belle lumière, chaleur méditerranéenne sèche. Les artères centrales de Belgrade étaient couvertes de terrasses, très animées en soirée.
Il ne faut pas rater le quartier bohème et festif de Belgrade, Skadarlija qui est jumelé avec Montmartre depuis quelques années déjà. Nous y avons dîné tous les soirs avec plaisir. Bonne cuisine variée, avec musique tzigane ou traditionnelle serbe en sus, si l'on aime. A quelques minutes à pied du centre ville.
C' est l' avantage de Belgrade, une ville à taille humaine où tout est à portée de main. Elle nous a rappelé Ljubliana, encore plus petite capitale de la Slovénie.BELGRADE Le nom romain de Belgrade était Singidunum. La ville est située à un emplacement géographique de rêve, sur un promontoire rocheux surplombant le confluent du Danube et de la Save. Au sud, la forêt et au nord, une vaste plaine fertile. Comme on peut l' imaginer, le destin de Belgrade - détruite et reconstruite plusieurs fois - et de sa région fut souvent tragique au fil des siècles, attirant les convoitises de nombreux envahisseurs : Celtes, Romains, Goths, Huns, Bulgares, Magyars, Croisés marchant sur Jérusalem, Ottomans, Autrichiens... De toutes ces invasions et de toutes ces influences croisées, mélangées et exotiques, Belgrade s'est nourrie et est devenue une ville unique et accueillante. Un symbole de cette renaissance est ' Stari Grad ', la vieille ville, l' âme, le poumon et le coeur de la capitale serbe.
1er jour : 10 septembre Arrivée à Belgrade centre en début d'après-midi. Installation à l' hôtel. Ensuite, nous allons faire nos repérages, mais aussi profiter de l' après-midi dans le centre piétonnier puis à l' intérieur de la forteresse de Kalemegdan ( accès gratuit ), ancien poste militaire romain puis serbe - la construction commence au 14ème siècle - remaniée ensuite par les Autrichiens selon les systèmes Vauban, enfin occupée par les Turcs pendant un siècle - de 1730 à 1830. S'y retrouvent, en ces longues journées estivales, étudiants, joueurs d'échecs, badauds, touristes, amoureux et familles avec poussettes. Quelques échoppes et aussi des marchands ambulants, mais finalement pas trop, et surtout moins qu'ailleurs. La forteresse est immense, il faut donc quelques heures pour en faire le tour à loisir. Elle est intéressante pour ses tours et portes médiévales, en particulier la Tour carrée du Despote, la plus ancienne servant d'accès principal à la forteresse et celle de Nebojsa sur les berges au pied de la forteresse, construite au 15ème siècle pour être utilisée comme octroi et poste de garde entre le vieux port et la ville haute, mais aussi comme prison. Dans la partie haute de la forteresse se trouve le musée de l' armée où sont exposées des pièces relatives à l' histoire militaire de l' ancienne Yougoslavie. Devant le Musée, une exposition de chars yougoslaves, américains, français et soviétiques, datant de la Seconde Guerre Mondiale. Tout en haut de la forteresse, dominant le confluent des deux fleuves, se trouve le symbole de la ville de Belgrade, la statue d'un jeune soldat porteur d'un message de paix et qui rappelle les sacrifices de l' armée serbe pour la libération du pays en 1918, avec l' aide de la France.







Il fait beau, ambiance détendue au milieu des familles et des badauds. Vue imprenable sur le port et les berges du Danube. Retour à l' hôtel. Nous allons explorer Skadarlija avant et après le dîner dans un restaurant recommandé par notre guide. La cuisine serbe n' est pas fantastique, car il est difficile d'échapper aux soupes et goulash aqueux et sempiternels que l'on propose facilement dans toute l' Europe de l' Est. En lieu et place du ragoût proposé, nous allons opter pour un menu un peu plus carné. Viandes grillées avec légumes à la méditerranéenne. On aime la viande en Serbie , surtout le porc.
2ème jour : 11 septembre Nous allons sortir de la zone piétonne puis emprunter la grande avenue commerçante et touristique - Terazije - qui mène jusqu'aux hauteurs de la cathédrale Saint Sava aux bulbes dorés. On passe d'abord devant l' hôtel Art Déco Moskva, le restaurant Frans, et la fontaine qui donne son nom au quartier. Les immeubles de cette partie du centre-ville ont une étrange identité faite d'un mélange d'architecture communiste et d'architecture Art Nouveau suite aux bombardements ayant modifié l' apparence du quartier de 1941 à 1944. Dans le prolongement de Terazije, se trouve l' avenue prestigieuse Kralja Milana menant à la plus grande place de Belgrade, Slavija. On n' est plus, à ce niveau, dans Stari Grad.

Arrivée à la cathédrale de Saint Sava. Entrée gratuite. C 'est la plus grande église orthodoxe d'Europe, monumentale, élégante, très byzantine avec son plan en croix grecque ramassée et ses 18 coupoles étincelantes. Elle a une signification spirituelle très forte et il faut remonter dans le temps pour comprendre son importance aux yeux des Serbes. En 1594, le vizir Sinan Pacha ordonne le transfert des reliques du saint moine Sava d'un monastère de Serbie méridionale vers cette colline pour qu'elles y soient brûlées, un geste de défi de la part des Ottomans qui s'opposent aux velléités d'indépendance des Serbes. Les travaux débutent en 1935 sur ordre du roi Alexandre, qui, hélas, mourra en exil à Marseille quelques années plus tard sans jamais avoir vu sa cathédrale sortir de terre.. Le chantier traîne en longueur puis est interrompu en 1941. Tito refuse de payer pour une continuation de travaux ordonnés par le défunt roi et qui ne vont reprendre qu'en 1985 à la mort du dictateur, grâce à une souscription internationale et surtout à la générosité des Serbes de la diaspora. L'intérieur est toujours en chantier à ce jour, mais la crypte, magnifique avec ses dorures éblouissantes, est accessible gratuitement.





Retour par un chemin différent vers le centre en obliquant vers le Belgrade monumental, gouvernemental et culturel : la Présidence de la République, le Parlement, le Théâtre National, construit en 1869, inspiré des théâtres d'Europe centrale de la même époque et agrémenté de sculptures néo-classiques et de décors Renaissance, enfin le Musée National fondé en 1844 par un prince serbe et logé dans un palais datant de 1903 Place de la République , et dont la rénovation vient enfin de se terminer De beaux ensembles regroupant palais nationaux et maisons colorées entourés de parcs et de jardins entretenus et dotés de jeux d'eau. La rénovation du centre de la capitale est une réussite, et, pour une fois, les travaux en cours restent discrets et ne gâchent pas les perspectives. A noter également la ré-ouverture en début d'année du Musée d'Art Contemporain ( MoCAB ) à Novi Beograd à l' architecture audacieuse.

































