8ème jour (26.02.2016)
Sur le toit de l'Afrique
Barafu - Uhuru Peak (5895m) - Mweka Camp
Nous avions prévu un réveil à 1h30 du matin, mais le vent et les groupes de randonneurs passant à côté de notre tente à partir de minuit nous réveillent bien avant. Les gens ne parlent pas en partant en file indienne à l'assaut du sommet, mais leurs pas lents, cadencés, résonnent sur le sol de grès.
Nous réveillons du coup notre guide Kibacha avant l'heure et, chaudement habillés, après avoir avalé une ou deux tasses de thé et quelques biscuits, nous partons à notre tour vers le sommet. Kibacha marche devant pour donner le rythme, je le suis, puis il y a Thomas et enfin David, le gentil porteur réquisitionné pour être là "au cas où". A peine quitté le campement, le sentier se faufile entre les rochers qu'il faut parfois escalader un peu péniblement. Au bout d'une petite heure on est à Kosovo Camp, un lieu-dit, car il n'y a rien là-bas, aucune baraque et encore moins de campement.
Ici commence une série interminable de lacets: pour que le chemin ne soit pas trop raide, il zig-zague pour ce qui semble à l'infini...Nul ne saurait sans doute dire combien il y a de lacets, dans la nuit et le froid on est prêt à parier qu'ils se comptent par milliers...
Le vent souffle en rafales parfois violentes, soulevant de la poussière qui irrite les yeux, fouettant les visages, et semble vouloir glacer jusqu'à l'âme. La marche est lente mais à ces altitudes la respiration est de toute manière haletante. Je ne peux respirer que par la bouche, essayant de la sorte d'avaler un peu plus d'oxygène. Être gourmand d'air, je sais ce que c'est maintenant.
Ma gorge est sèche et irritée par le vent et la poussière, je tousse et saigne un peu du nez (rien de grave). Les pauses sont très courtes pour la simple et bonne raison qu'on gèle sur place si on reste sans trop bouger plus de 2-3 minutes. Kibacha nous conseille de ne pas nous asseoir, car nous relever nous demandera beaucoup d'effort. Nous buvons des petites gorgées d'eau enrichie de sels de rehydratation de nos camelbacks, puis nous devons souffler dans le tube afin de faire sortir l'eau, pour que le tube ne gèle pas. Souffler fort dedans, c'est très dur - ça nous fait haleter à chaque fois. Du coup nous devons nous arrêter quelques secondes à chaque fois que nous buvons de l'eau. Et nous devons boire très souvent, sous peine d'être pris de maux de tête et autres joies de la haute altitude.
Malgré ces précautions, mon tube gèle. Je dois dorénavant boire chez Thomas, car enlever mon sac pour sortir ma gourde à chaque fois est un effort tout simplement impensable.
Les heures de la nuit s'écoulent lentement et nous continuons à avancer en file indienne. On parle peu car même cet effort-là nous coûte. Vers 5h30 les premières lueurs du jour apparaissent du côté du jeune cratère secondaire Mawenzi. Nous nous mettons à souhaiter très fort que le soleil se lève, non pas pour le spectacle qu'il offre, mais bien pour qu'il nous réchauffe un peu. Kibacha est stoïque en tête et David ferme la marche en silence, mais on les sent souffrir, eux aussi, du froid en tout cas.

Il fait enfin jour et le soleil est sorti lorsque nous attaquons la dernière portion, la plus raide, avant d'arriver sur le bord du cratère à Stella Point. On voit ceux qui sont partis avant nous s'agiter l'à-haut, heureux d'être arrivés. Ils semblent si près et loin en même temps. Je suis le conseil de notre guide, donné lors du briefing de la veille, de ne pas trop regarder au loin pour essayer d'estimer les distances. De rester concentré sur sa marche, regarder le sentier, ne pas penser à ce qu'il reste à parcourir pour ne pas se décourager. Je n'arrive à penser à rien en fait. Je mets un pied devant l'autre, c'est tout. Il y aura bien une fin, une arrivée, une délivrance, un sommet, même si pour le moment le chemin semble sans fin.
Puis, les voix se font plus proches, les gens ne sont plus des miniatures s'agitant au loin, mais prennent une taille normale, et le panneau en bois apparaît: Stella Point, 5745m. Il est 8h, nous sommes enfin arrivés sur le bord du cratère. Mes yeux se remplissent de larmes pour ces quelques derniers pas de la montée, sous l'emprise de l'incroyable délivrance.

D'ici il y a encore 150m de denivelé à avaler jusqu'à Uhuru Peak, le sommet du Kilimanjaro, mais la pente est plus douce et ponctuée de faux plats; nous savons qu'il faut encore 45 minutes et nous y serons. Maintenant c'est une certitude.

Ayant commencé l'ascension plus tard que les autres groupes (qui de toute manière ne sont pas nombreux ce matin), nous avons le sommet presque pour nous seuls: Uhuru Peak, 5895m, le plus haut point de l'Afrique et la plus haute montagne ne faisant pas partie d'une chaîne au monde! Je saute de joie, Thomas s'asseoit, tout ému.

Après les traditionnelles photos au panneau indiquant le sommet, nous prenons le temps d'admirer le paysage. Les glaciers aux reflets bleutés semblent assez irréels, posés sur le sol volcanique. Il y a un peu de neige dans le cratère, maculée par les traces des pas de quelques intépides. (C'est interdit de sortir des sentiers.)


La vue est complètement dégagée à 360 degrés, la matinée est sans nuage et le regard peut voyages sans encombre jusque dans les plaines au join en contre-bas. Bref, les mots manquent, comme bien souvent, pour décrire un endroit magique, exceptionnel, presque irréel. La batterie de l'appareil photo rend l'âme, donc les photos sont comptées mais on espère qu'elles arriveront à donner au moins un petit aperçu de cet endroit si spécial.


Bien évidemment, en dehors du paysage, reste surtout l'exploit, et nous n'en sommes pas peu fiers: 6h40 pour parcourir cinq petits kilomètres, mais 1200m (!) de dénivelé pour arriver à presque 6000m d'altitude.

Nous nous sentons plutôt bien, nous n'avons pas mal à la tête, ni d'autres symptômes du mal aigu des montagnes, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut traîner à ces altitudes extrêmes et au bout d'une demi-heure notre guide nous invite à entamer la descente.

Nous faisons chemin sut le bord du cratère en sens inverse, admirant les glaciers accrochés à ses flancs. Nous savons que malheureusement d'ici quelques dizaines d'années ils auront disparu. Nous repassons à Stella Point, jetons un dernier regard dans le cratère, puis prenons les sentier qui descend sur son flanc. S'en suit une descente assez rapide dans les galets de grès. En bas de la pente raide nous croisons une japonaise (ou coréenne) et son guide. Nous l'avions croisée un peu plus bas en montant. Elle avance avec une lenteur extrême mais une détermination impressionnante. Elle a l'air très mal en point, on se demande pourquoi elle s'inflige ça... On la recroisera le lendemain, en bien meilleure forme, sur le chemin de sortie du Parc National, et on saura qu'elle a réussi à atteindre Stella Point. Elle aura mis plus de 10h pour la montée seule - par la seule force de l'esprit, car niveau physique elle n'avait clairement plus aucune force. Comme quoi, même quand on semble ne plus pouvoir avancer, en puisant loin, on y arrive... Chacun son Everest...
On aura eu de belles leçons de vie sur cette montagne: savoir persévérer au delà de ses forces, comme cette dame, mais aussi savoir renoncer quand sa santé est en danger, comme Ken. Aussi une leçon d'abnégation dans des conditions extrêmement rudes de la part de nos porteurs.
Quant à nous, maintenant qu'on y a été, qu'on a vu, il n'y a plus qu'à descendre de cette montagne! On le fait en glissant dans les cailloux de grès, soulevant la poussière. La descente jusqu'au camp de base nous prendra trois heures. On a enfin chaud.
Quelques uns de nos porteurs viennent à notre rencontre vers Kosovo Camp. Ils nous félicitent. Nous sommes épuisés, mais heureux de notre exploit.
Je suis heureuse de voir s'approcher le camp de Barafu, notre tente et surtout nos toilettes (!). Après un verre de jus de fruits, nous avons droit à une heure de sieste. Ironiquement, l'effet de serre dans la tente au soleil fera qu'on aura chaud, très chaud... Cette montagne nous en aura fait voir de toutes les couleurs!
A notre réveil, notre cuisinier Kibuchi nous aura préparé un brunch, avec les dorénavant traditionnelles crêpes. Après avoir repris des forces, nous reprenons la marche. Nous avions initialement prévu de nous arrêter pour la nuit au camp Millenium, deux heures de marche plus bas, mais maintenant que l'objectif a été atteint une autre nuit froide en altitude ne nous dit pas trop et en plus le camp est boueux à cause de la pluie qui vient de commencer à tomber. Nous décidons de nous rapprocher plus de la sortie du parc et de descendre 4 heures au lieu de 2 jusqu'à Mweka Camp. Il pleuvra pendant une bonne heure sur le trajet (dire que nous n'avons pas du tout eu de pluie jusque là, quelle chance!).
En regardant derrière nous, nous voyons les flancs du Kibo soupoudrés d'une fine couche de neige. On pense à ceux qui sont à Barafu maintenant et feront l'ascension cette nuit, dans la neige...
La fin de la descente est pénible, très pénible pour les genoux et les cuisses... Nous avons quand même fait presque sept heures de montée et sept heures de descentes aujourd'hui!
A Mweka camp nos tentes sont installées agréablement sous les arbres, tout est humide à cause de la pluie mais effectivement nous n'aurons pas froid cette nuit.
Après le dîner Kibacha nous offre une sorte de Kidibul (boissons festive sans alcool, car celui-ci est interdit dans le Parc National) pour fêter notre ascension réussie. Dire qu'il l'a transportée dans son sac à dos toute la semaine! Nous nous demandons pas notre reste et irons au lit tôt ce soir, épuisés comme jamais!