En reprenant mon cahier, j’ai été tenté de gommer mes états d’âme, de rajouter un peu de couleurs… j’avais oublié que j’en avais bavé à ce point. Je me souvenais de la chaleur, des diarrhées, mais pas du reste… voici donc la suite brut de décoffrage ! J’espère que ça ne découragera personne à partir (…je crois bien que j’y retournerai en Inde, étonnant non ?!!…).
Lundi 2 mai 2005
Encore bien vaseuse. Une autre touriste a été malade en même temps que moi après avoir mangé dans le même restaurant… Dommage il était bien sympa « le meilleur thali de l’Inde » ! Nous ne faisons pas grand-chose de la journée. Petits tours dans le village (tout le monde nous connaît… les rares touristes du moment !). On change d’hôtel (hôtel Harmony). Dans le jardin il y a de la menthe… On passe au thé à la menthe !
Impossible de trouver un billet de train pour quitter Khajuraho : les vacances indiennes viennent de commencer pour 15 jours et tous les trains sont complets ! On se décide à prendre un billet sur « waiting list ». Le fonctionnaire qui nous vend les billets est des plus antipathiques, une caricature : il ne sourit pas, répond sans articuler, sans nous regarder, de manière très laconique. Bref, il nous fait bien comprendre que le plus tôt il se débarrassera de nous, le plus tôt il pourra mâcher ses feuilles de bétel. On s’amuse à lui demander des billets pour des destinations farfelues, pour le plaisir ! Heureusement un Indien sikh sympa nous explique tout avec le sourire !
On prend la tournure de nos vacances avec philosophie… mais on se demande de plus en plus pourquoi l’Inde est une destination à ce point mythique pour tant de personnes. Certes dans un premier temps, le « folklore indien » est amusant, déroutant, dégoûtant… Bref le spectacle des rues, des gares, c’est à voir ! Mais après ça ? J’ai l’impression de n’avoir rien fait de ces dernières journées à part m’épuiser dans les transports : attendre, expliquer, attendre, se faire secouer, bouffer de la poussière… Et le côté « voyeur de misère » me gêne. Est-ce ça le charme de l’Inde, voir des gens vivre comme au Moyen Age ? Ou alors le fait d’avoir « survécu » à l’Inde impose une certaine « reconnaissance » : on devient un dur capable de voir la misère en face et de vivre dans la crasse ? Bof ! Il me semble que notre manière de pensée est à des années lumières de celle des Indiens (sans que l’une ou l’autre soit meilleure). Peut-être au fond c’est ça qui attire en Inde : c’est qu’on n’y comprends pas grand-chose et pire encore, qu’on se doute qu’on passe à côté de tas de choses qui ont un sens pour les Indiens et qu’on ne soupçonne même pas. Pas très claire, cette phrase ! Autant en Turquie, en Egypte ou au Chili, je ne me sentais pas si éloignée des valeurs des gens que je rencontrais, ici, tout me paraît indéchiffrable. Mais peut être suffirait-il que je passe plus de temps à discuter avec des Indiens pour me rendre compte des choses que l’on partage et de nos différences ?! Bof ! Pas convaincue…
Il y a des scènes qui restent bien gravées dans ma tête. En attendant le bus à Bundi sur le bord de la route principale, à une halte pour bus et camions, vraiment crasseuse, bruyante et poussiéreuse, avec un va et vient incessant, fatiguant, cette femme squelettique avec sa petite fille (4 ans) et son fils (moins de 2 ans) assise par terre dans la poussière à 11h du soir ; la petite vraiment pouilleuse qui cherchait le sommeil en se tournant et se retournant dans la poussière et les cailloux ; le petit qui pleurait… A deux mètres, des Indiens de la classe moyenne tranquillement installés dans des chaises plastiques en train de siroter un thé ; la femme et ses deux enfants ne semblaient même pas exister à leurs yeux… Au même endroit dans la petite guitoune des bus, il y a ceux qui ont le droit de s’installer sur la petite banquette sous le ventilo pour regarder la télé et ceux qui restent dehors debout à la porte et qui tendent l’oreille pour suivre le film…
A la gare de Mathura, il y a une salle d’attente pour ceux qui achètent les billets de train les plus chers avec de jolies petites familles proprettes et des gamins bien sages qui prennent une douche avant de changer de train ; et sur les quais, par terre, une vieille femme qui compte ses sous (moins de 50 roupies, 1 euros) avec un vieux sac crade qui doit contenir tout ce qu’elle possède. Elle se lève difficilement, se traîne avec son sac, qui est déjà trop lourd pour elle, elle laisse échapper sa bouteille d’eau qui roule vers les rails, personne ne bronche pour la lui ramasser… ah si, au bout de 5 minutes, un vendeur ambulant lui balance sa bouteille comme s’il la jetait à la poubelle. Malaise.
Mardi 3 mai 2005
Le ventre semble aller mieux. 6h30, nous partons visiter les temples. Il fait frais et la lumière du matin est très belle. C’est très propret avec des pelouses bien clean. Les statues sur les temples sont vraiment gracieuses, très fines, des hanches bien amples, des seins tout ronds. Il y a de la vie dans ces sculptures, du mouvement ! L’ensemble est gai, les visages souriants. Les scènes inspirées du kamasutra sont plutôt rigolotes. Et quelle ironie ! Des petites statues faussement pudiques qui sourient en faisant mine de se voiler les yeux, mais qui jettent un coup d’œil coquin. L’intérieur des temples est plus sombre, poussiéreux, des crottes… Ils sont tous conçus sur le même plan et on ne s’y sent pas minuscule comme dans nos cathédrales, dans une mosquée, etc.
Si les scènes représentées sur les temples traduisent effectivement la manière de vivre de l’époque, les temps devaient être plus doux ! En tout cas, ces femmes déhanchées, cet éloge de la beauté des corps, ces scènes de cul… tout ça est bien loin des statues rigides (frigides !) de nos églises ! Comment les Indiens perçoivent ces scènes maintenant ? Les femmes sont plutôt pudiques et les gestes d’amour en public sont très rares.
Nous traînons un peu dans les rues, à l’hôtel… Olivier est très fier d’être arrivé à se faire rembourser la résistance qui a rendu l’âme après deux jours d’utilisation (les variations du courant lui auront été fatales… d’ailleurs assez marrant de voir l’ampoule se mettre à briller très fort subitement alors que le ventilo se met à tourner plus vite et puis, hop, tout le monde se calme…jusqu’à ce que le courant saute pour la nième fois… et les bougies s’allument un peu partout dans l’hôtel). Le vendeur lui dit qu’il est un « special man » ; c’est sûr… En tout cas apparemment tout le monde est venu donner son point de vue, l’attraction de la journée pour le village ! La pauvre résistance est passée de main en main, a été démontée, remontée, testée, re-démontée… sans succès ! alors… remboursée !
Finalement le bus semi-deluxe pour Varanasi avec sièges inclinables se transforme en bus pourri avec comme sièges des planches en bois vaguement matelassées. Le démarreur est mort : le chauffeur se gare toujours en pente ou les roues arrière en équilibre contre le trottoir pour pouvoir repartir. Je tire vraiment la gueule en montant dans le bus : on va y passer la nuit…14h de trajet prévu… Nous arriverons en fait 20h plus tard ! une crevaison (pas de roue de secours, il faut attendre que le pneu soit réparé) et un bouchon surréaliste de camions (tout le monde a arrêté son moteur de 3h à 6h du matin et on attend, c’est tout !!). Impossible de dormir. Olivier y arrive un peu mieux que moi…
Mercredi 4 mai 2005
Tout le long du trajet, je cogite pas mal. Je ne comprends plus ce que je fais là, dans ce bus pourri à me détruire le dos et à risquer ma vie dans ce bus délabré. Ca ne m’apporte rien. Aucun échange avec les Indiens. Chacun pour soi. Une bonne femme s’énerve contre un mec, un vieux nous prend la tête pour que son fils s’assoie à côté de nous. Pas que de la douceur dans tout ça ! Au contraire, plus les jours passent et plus je ressens de la violence partout (même si ce n’est que rarement de la violence physique). Peut être est ce le manque de respect des uns envers les autres qui m’agresse ? Les seuls échanges sympas seront avec deux Néerlandais qui ont fait le même trajet de fou que nous !
Entrée dans Varanasi par les bidon-villes : ça commence bien !! La gare des bus est ultra-glauque : un terrain vague défoncé avec quelques grosses flaques d’eau croupie, des tas d’ordures, quelques vieux bus moisis, un abri dont il ne reste que l’ossature métallique… de la paille remplace le toit et donne quelques m² d’ombre…
Nous découvrons Varanasi en rickshaw : est-ce la fatigue ? ou la pluie de la veille qui a transformé la poussière en boue ? ça nous parait bien plus crade qu’ailleurs. En tout cas, il y a vraiment plein de vaches impressionnantes par leur taille !! On se fait immédiatement plein de nouveaux amis qui gentiment veulent nous aider à trouver notre hôtel…On a beau les remercier d’abord gentiment, puis de manière plus énergique, ces amis sont vraiment serviables et ne nous lâchent pas d’une semelle !! On tourne un peu dans les petites rues avec notre escorte 20 m derrière nous. Ici pas de rickshaw, pas de vélo… seulement des vaches et des bipèdes en tout genre. Plutôt reposant par rapport aux grandes artères de la ville.
Ouf, voilà l’hôtel ! une douche ! Je me sens crade, mélange de sueur (il fait 45°C à Varanasi), de crasse de la nuit, de crasse des gens contre lesquels j’étais collée dans le bus, de crasse des bleds traversés, de crasse dans l’air… Je suis vraiment fatiguée et j’ai à nouveau très mal au ventre (à en avoir les larmes aux yeux dans le bus). Olivier n’en mène pas large non plus. Après avoir dormi quelques heures, tout va mieux… bizarrement !!
En fin d’après-midi, nous sortons envoyer un mail. Découvert des ghats. Plutôt reposant comme ambiance. La lumière du soir est belle, il n’y a pas trop de monde et le Gange est moins crade que je ne le pensais (du moins visuellement…). Quelques Indiens sont dans l’eau. Un troupeau de buffles remonte le fleuve en nageant le long des ghats.
Quelques touristes. Certains ont l’air bien allumés. Un couple de jeunes babos à deux de tension s’est fait mettre à la porte de notre hôtel : ils n’avaient pas réalisé que leur visa était périmé !
On se couche avec un spectacle son et lumière, au rythme des coupures de courant et du vacarme des groupes électrogènes qui s’enclenchent !
Jeudi 5 mai 2005
Réveil 5h, c’est l’heure où il fait le meilleur ! Nous filons directement vers main ghat : mais où sont les milliers d’Indiens annoncés dans notre guide ?! Peu de pèlerins, mais par contre des « Hello ! boat ? » tous les 3 m. Motivés les petits gars !! Mais l’ambiance est reposante. Le soleil se lève ; le ciel passe du bleu lavande au rose qui vire peu à peu au orange. Les Indiens qui n’ont pas de « buisness » font tranquillement leurs ablutions. Des scènes surréalistes ! On se pose un peu au hasard en haut des marches en regardant l’animation « calme »autour de nous. Les femmes se baignent tout habillées, les hommes en caleçon. Ils s’immergent plusieurs fois de suite, tournent sur eux-mêmes en envoyant de l’eau en l’air, joignent leurs mains au dessus de leur tête tourné vers le disque rouge du soleil ; souvent ils remontent avec un peu d’eau dans un peau en métal (pour la boire ?). Je regarde le plus discrètement possible les femmes enfiler leur sari (pas le moindre sein à l’air ! quelle technique !). Elles plient un pan du sari en accordéon d’une main, avec une agilité impressionnante.
Des cérémonies religieuses avec un gourou ( ?) sur des petites estrades de quelques mètres carrés abritées d’un parasol en paille tressée (il y en a tous les 2 m le long du ghat) : devant soi, une assiette en feuilles de bananier contenant une mixture colorée (fleurs, safran, poudres, graines…) régulièrement arrosée d’eau sacrée. Le gourou donne ses instructions en mettant tour à tour des grains noirs, un bâton d’encens, des grains blancs, une coupelle contenant un truc blanc qui flambe toujours arrosé par-ci par-là d’eau sacrée… et vas-y que je fais des cercles avec tout ça au dessus de mon petit tas de fleurs sacrées pendant que le gourou récite un peu mécaniquement des phrases magiques !! hallucinant !
Il y a aussi des tas de cloches qui sonnent. Un mec jeune assez gracieux nous fait une petite danse où il présente différents trucs au fleuve, tourné vers le soleil levant (sur une espèce de plateforme octogonale, sorte de pilier, sur lequel il faut se déchausser). Il a un brasero avec du feu sacré éternel, de l’encens, de l’eau sacré, un espèce de plumeau avec des plumes de paon, un autre plus touffu comme un gros pinceau blanc, un bouquet de stippe… Il agite tout ça tour à tour, très lentement au rythme des chants. C’est très joli, même si la signification de tout ça m’échappe.
Un mec nous fait un speech comme quoi on est béni maintenant qu’on est venu au bord du Gange… bla bla bla…sa formidable religion… bla bla… je ne l’écoute même plus ! Alors que je refuse (poliment) qu’il me fasse un point jaune sur le front (porte bonheur) et de jeter des fleurs dans l’eau, il s’énerve un peu… Ben ouais ici, comme ailleurs, les bondieuseries, c’est vraiment pas mon truc, mon gars !!
Il y a un peu plus haut sur une esplanade à mi-hauteur des escaliers des personnes qui font du yoga ? qui prient ? très zen comme ambiance. Assis en tailleur, les yeux fermés, tous bien alignés face au soleil et au fleuve, ils bougent très lentement, se bouchent alternativement une narine puis l’autre. Tiens, il y en a un qui se réveille ! Il se met à sauter sur place raide comme un piquet, puis en écartant les bras, il tourne sur lui-même. Les autres n’ont pas bronché, leur main dans une sorte de gant de toilette orange sur leur cœur…
Quoi d’autre ?!... des chiens, des vaches, on se lave les dents avec un bâton, on se lave les cheveux, on lave son linge, on l’essore, on s’habille…
Deux femmes se font leur petite cérémonie comme des grandes sur les marches : un peu de poudre orange dans un bout de journal. Je t’en mets un peu dans un autre bout de journal, je prends un peu de poudre sur mon index, je te fais des points en T sur la marche, le dernier sur mon front et hop, je prête ma poudre magique à ma copine pour qu’elle fasse pareil… Au passage une petite courbette devant les petites statues oranges de leur divinité… et tout ça sans se soucier le moins du monde de tous les gens autour d’elles.
Finalement nous longeons un peu tous les ghats. Il y en a de moins « class » sans marches (pour les basses castes ?). On arrive finalement sur le ghat des crémations. C’est paisible, pas grand monde. Des tas de bois rangés par catégories de diamètre un peu partout. Des gars qui fendent les plus gros billons avec une masse et un coin. De grosses balances pour peser le bois. Des plateformes entourées de barrières métalliques noires où brûlent deux ou trois feux. On regarde tout ça d’en haut (de la plateforme supérieure utilisée quand le Gange est en crue pendant la mousson). Ca chauffe ! Moi qui avais peur de voir des cadavres ou des restes… Sans s’approcher, on ne voit qu’un gros feu avec une masse noire au milieu (le corps). La famille (on n’a vu que des hommes) se tient là pas bien loin du feu. Un homme qui en réconforte un autre en le tenant dans ses bras. Un corps qui attend sur un petit traîneau de bois complètement recouvert d’un drap rouge. Et puis il y a des « employés » qui remuent le feu, qui préparent le bois, qui enlèvent les cendres pour les jeter dans le Gange (et oui, il y a bien des chiens qui farfouillent). On se fait deux ou trois amis qui veulent nous expliquer plein de choses (… et nous demander des sous !).
Dans le coin, il y a plein de trucs sacrés… Shiva a fait des siennes ! Un feu éternel, un puit… Ca ne me passionne pas vraiment ces histoires.
Tiens les berges se sont affaissées : un temple penché, une colonne sur laquelle on a reconstruit pour rattraper la pente, une maison avec la porte, les fenêtres complètement de traviole : j’adore !
Il est 8h30, il fait déjà très chaud. Retour à l’hôtel pour une bonne douche. On sort manger un thali. Et hop, une douche, une sieste… La chaleur, ça fatigue !!
Dans la ruelle en face de l’hôtel, il y a un temple où les gens chantent des oms en canon. Un singe nous pisse dessus ; faut dire qu’on regarde plutôt nos pieds pour ne pas marcher dans les bouses (sacrées) ! Dans les ruelles, il y a vraiment une ambiance particulière. Il y fait plus frais. C’est agréable de s’y perdre.
Un aller retour à la gare en rickshaw pour confirmer notre billet de train. Que de monde dans les rues ! Embouteillage de rickshaws… des gamins plein de vie, tout sourire, dans un « school-rickshaw » ! Par hasard, on tombe sur l’endroit où sont confectionnés les colliers de fleurs. Des montagnes jaune, rouge et orange ! Quelques sourires, quelques photos, une gorgée d’eau pour notre chauffeur et c’est reparti !
Nous retournons sur le ghat des crémations. Je trouve ça toujours aussi apaisant : ces grands feux qui brûlent ensemble, comme si en mourant les hommes étaient égaux et leur famille, solidaire dans la souffrance. Ca incite au recueillement. Bien sûr, ce n’est qu’une idée fausse : les brahmanes brûlent d’un côté, les pauvres récupèrent des bûches incandescentes d’un autre foyer pour faire brûler leur mort complètement. Et les Indiens n’ont pas le même rapport que nous à la mort. Un gars explique plein de trucs à Olivier : des gens viennent attendre la mort à Varanasi dans des immeubles délabrés. 24 heures après leur mort, ils sont incinérés (nuit et jour). Sinon les indiens se font incinérer dans leur village et les cendres sont ensuite amenées à Varanasi. Les enfants et les femmes enceintes ne sont pas brûlés. Avant d’être brûlé, le corps est immergé dans le Gange. Il est déposé sur le bûcher, on rajoute du bois dessus et le fils aîné allume le feu. Il faut 3 et 4 heures pour que le corps brûle. J’ai bien reconnu deux pieds, mais ça ne m’a pas retournée comme je l’avais imaginé. Comme si c’était juste le cours naturel des choses, la vie, la mort. Et ce mode de crémation n’a rien de plus choquant ou touchant qu’un enterrement. Le nouvel ami d’Olivier insiste très lourdement pour qu’on fasse une donation. Devant notre refus, il devient vraiment agressif : nous sommes des «bad people ». Fini le recueillement… Dire que 20 m plus bas, une famille amène le corps de son défunt… pas beaucoup de respect ! Nous quittons les lieux rapidement.
On file vers main ghat pour la cérémonie du soir (nom ?). On discute un moment sur les marches, avec une Indienne dont la famille a fait fortune en Afrique du Sud (2 boîtes de nuit, un resto, une auto-école…). Elle est certainement très riche, mais pourtant très simple et rigolote. Elle est en pèlerinage avec sa mère ; c’est la quatrième fois qu’elle vient en Inde. « I want to go home ! Why are we here with all this shit every where ?! ». Elle nous montre des photos de ses enfants, de sa maison, de sa piscine... et nous mets en garde, faire attention à nos affaires, ne suivre personne, ne pas accepter de nourriture… comme Pinki à Bundi, elle nous dit que l’Inde est un pays dangereux. Exagération ? crainte des castes supérieures ? inconscience de notre part ? Je ne me sens vraiment pas menacée !! Son côté « commerçant » refait surface : il faut acheter de la soie à Varanasi, de l’or à Bombay, « very cheap » ! Je n’adhère pas à sa manière de voir les choses et en même temps, elle est touchante par sa gentillesse toute simple, un peu maternelle. Elle déballe tous ses paquets au milieu de la foule pour me montrer les soies qu’elle vient d’acheter, me les faire toucher…Et s’excuse de devoir nous laisser pour accompagner sa mère au bord de l’eau.
La cérémonie m’abasourdit : toute cette mise en scène et ces gens hypnotisés… Ca fait peur ! J’essaye de n’y voir qu’une simple jolie danse de cinq jeunes beaux gars, habillés de blanc avec une ceinture de couleur verte, bleu ou rouge. Ils nous font une chorégraphie un peu comme celle de ce matin, à faire des grands gestes lentement avec encens, coquillage rempli d’eau, pyramide de bougies, brasero et, mes deux favoris, le cœur en plume de paon et le pinceau « bouquet de stippe ». En même temps, les cloches carillonnent et un instant me voilà aux Lanches avec les tarines dans les prairies au-dessus de la maison ! Et tient quand la foule reprend en cœur, j’entends des moutons. (Ca y est, je fais de l’anti-hindouisme primaire !!). Avant de se coucher, on ouvre une boîte de sardines (qu’on avait cachée au fond du sac) sur une assiette de riz. Des protéines animales !!
Vendredi 6 mai 2005
Nous partons pour 24 heures de train : Varanasi-Haridwar. Sleepers, avec des voisins tranquilles. Je repense aux conseils de la Sud-Africaine « Vous devez être ferme », « Vous devez mentir ». Et malgré moi, c’est bien ce que j’ai appris à faire… Ne pas montrer que j’ai le cœur retourné, avoir un regard froid, vide de tout sentiment et un « no thank you » bien assuré. A la fois pour ne pas péter un câble et pour ne pas avoir tous les miséreux à mes trousses…
Apprendre à maîtriser ses sentiments en se raccrochant à quelque chose de doux pour supporter la crasse, la misère : un chant, une odeur, un sourire, un bel arbre… Dans je ne sais plus quel livre, une infirmière ou un médecin disait que pour ne pas être dégoûté, pour ne pas avoir de recul devant un malade difforme ou défiguré, il/elle recherchait ce qu’il avait de beau, son regard, sa main, son cou… L’Inde, c’est pareil, il faut chercher ce qu’il y a de beau pour ne plus voir crasse et misère, et la violence sous-jacente.