Une réponse perso que j'ai reçu et qui profitera à ceux que ça intéresse
Bonjour Nicolas,
J'ai reçu ton texte "réflexion sur les ONG" via mon frère (en copie), qui t'a rencontré au Burkina il ya quelques temps je crois. Je me permet de te répondre par quelques commentaires et idées, personnelles donc forcément biaisées, mais glanées au cours de 5 ans d'études supérieures sur le développement (en France, au Burkina et en Angleterre) et 5 autres passées à parcourir le monde en travaillant pour diverses organisations de développement, notamment des ONG, sur différents continents et dans divers contextes, je devrais prochainement rejoindre le Comité International de la Croix Rouge en tant qu'ingénieur eau/habitat).
Je te répond point par point en bleu dans ton texte ci-dessous, mais voici aussi quelques commentaires généraux:
- les questions que tu poses de légitimité /efficacité de l'aide au développement par des organismes extérieurs (pas uniquement ONG, mais aussi bailleurs de fonds, organismes de coopération bilatérale, organisations internationales/multilatérales) reviennent régulièrement dans les discours même des différents acteurs du développement. Il s'agit de vraies questions, auxquelles il est extrêmement difficile de répondre de manière générale tant les situations et contextes peuvent être localement différents. Néanmoins, certains de ceux qui travaillent dans ce milieux savent pertinemment que le système est à améliorer, et réfléchissent et travaillent en ce sens.
- Les gens qui travaillent dans le développement (= situations stables) et l'humanitaire (= contextes d'urgence) ont l'habitude de passer, en fonction des moments et des personnes, soit pour des héros, soit pour des amateurs, soit pour d'ignobles et/ou malhonnêtes profiteurs. Nous sommes, ou essayons d'être, des professionnels au service de gens, comme les infirmiers, les politiques, les enseignants, etc. Qu'il existe de mauvais exemples ponctuels dans nos métiers est incontestable. Il est néanmoins très schématique de nous assimiler automatiquement à l'une des 3 catégories précédentes.
- les phénomènes de développement (humain, économique, etc), de pauvreté, de politique/géopolitique que tu évoques ci-dessous sont extrêmement complexes. Il est donc très simplificateurs de vouloir les traiter, en même temps, en si peu de mots, si peu objectifs. Si ces problèmes étaient si simples, ils seraient déjà réglés et on n'en parlerait déjà plus, n'est-ce pas ?
Je reste bien sûr à ta disposition si tu veux parler de tout ça
R.
«C'est bien ce que vous faites, il y a tellement à faire partout dans le
monde »
Faux. Ce n'est pas parce qu'on cuisine que l'on produit forcément un bon repas. "Faire bien" et très différent de "faire", dans le développement comme dans tout métier. On entend cette réflexion régulièrement, dans de nombreuses bouches, mais elle reste une généralité bien-pensante dénuée de sens, une coquille vide. Le développement et l'humanitaire sont des métiers, qui s'apprennent avant de les pratiquer. Malheureusement, ils sont trop souvent pratiqués par des gens qui n'en connaissent pas suffisamment les difficultés et les enjeux (petites ONG amateur, coopération décentralisée, etc).
« Donner faites un don, et déduisez le des impôts »
Vrai. Ce dispositif, à l'origine appelé "Loi Coluche" (car suggéré par ledit Coluche, mais de son vrai nom "article 238 bis du Code Général des Impôts", puis renforcé par plusieurs gouvernements successifs, de gauche et droite,
http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Coluche et
http://www.restosducoeur.org/lire_news.php?id=15, etc) incite financièrement les gens à financer des ONG de leur choix. Il existe néanmoins de nombreuses manières de réduire ses impôts et de gagner de l'argent, par exemple en investissant dans des PME. Peu de gens financent des ONG uniquement pour baisser leurs impôts, même si cela existe. Le vrai débat est la manière dont les gens s'informent et décident de financer telle ou telle organisation. Ne connaissant que peu les milieux sociaux/développement/humanitaire, ils peuvent ne pas en comprendre tous les enjeux/difficultés et financer des actions moins légitimes et efficaces que d'autres en disant exactement la phrase que tu notes ci-dessus.
« Donner une image solidaire à votre société »
Vrai mais pas toujours. Le "Développement Durable" (donc le social/solidaire mais aussi l'environnemental) donne une bonne image à une entreprise, mais la plupart des consommateurs n'est pas dupe ! Ce n'est pas l'investissement dans ces domaines qui sont criticables, c'est la manière dont ces investissements sont utilisés. Il existe de très bons exemples de sociétés faisant de la solidarité efficacement (et pas uniquement pour leur image, mais aussi pour faire leur métier, par exemple Nutriset, ou parfois Veolia), comme il existe des projets privés plus discutables (je citerai les projets développement durable de Total au Myanmar, même si certains points peuvent être positifs, les projets de Water Force (Veolia) ou Aquassistance (Suez), très "communication et prestige" dans l'ensemble).
« Grâce à vous, l'enfant parrainé aura la chance d'être sauvé de la misère,
d'aller à l'école, de se soigner, d'être protéger, de s'habiller.. »
Vrai/faux. De nombreuses ONG ont, il est vrai, cette mauvaise habitude de discours culpabilisant. Les enfants, et les femmes, sont souvent au coeur de ce type de discours, souvent abusifs, cachant sous des mots accrocheurs et simplificateurs des réalités très complexes qui dépassent largement le cadre d'une simple "parrainage". Néanmoins, il existe de bons exemples de tels systèmes, qui peuvent s'apparenter à des bourses d'études, que nous avons aussi dans des pays développés comme le nôtre.
Ce que le capitalisme prend, la solidarité le redonne au compte goutte !
Titre journalistequement excellent mais très simplificateur, comme le texte qui suit. Les aspects sociaux, économiques, politiques, techniques, environnementaux, etc du développement (local comme global) sont des phénomènes très complexes ! Il est très réducteur (= pas totalement, mais partiellement faux) d'associer la pauvreté du Sud au modèle de vie (économique/social) du Nord, ou au "capitalisme". Certains pays du sud, récipients de la solidarité, sont d'ailleurs beaucoup plus "capitalistes" que certains pays du nord donnateurs. Le Brésil serait un bon exemple.
Pourquoi aller aider ou « éduquer » des villages perdus au fin fond d'un
pays du sud ? En quoi serions-nous supérieurs au point de devoir les
influencer ? Ces villages qui existent depuis des millénaires ne nous ont
pas attendu pour survivre bon grés mal grés même si leur vie pourrait être
améliorée sans aucun doute (rendement agricole, égalité des sexes, santé?)
La sémantique de certaines ONG est effectivement discutable ("éduquer", "oeuvrer", "sauver", etc), mais il ne s'agit presque jamais de gens se pensant supérieurs, bien au contraire. C'est plus souvent un complexe d'infériorité / de culpabilité /de responsabilité qui motive certaines structures de développement (notamment les petites ONG amateurs, etc), ou certaines personnes. Ces sentiments sont très discutables, la responsabilité du mauvais développement de certaines pays a des causes historiques, économiques, etc mais surtout politiques (globales, mais aussi et largement locales). On pourra toujours blâmer les ONG, la Banque Mondiale et le FMI, etc mais ne pourra pas dire que Blaise Compaoré soit un président très efficace par exemple. J'ajouterais que si Blaise Compaoré était plus efficace et plus charismatique, il aurait plus d'emprise sur ces divers acteurs du développement, effectivement souvent peu exemplaires dans son pays.
Notre exemple occidental fondu d'individualisme, n'étant pas parfait et de
loin, ne nous permet pas d'aller donner des leçons, et par le biais d'ONG,
d'aller mettre des pansements sur des plaies que nous, notre mode de vie, et
nos dirigeants, avons fait et continuons de faire.
Notre exemple occidental n'est pas fondu d'individualisme. En Europe particulièrement, les Etats et l'UE ont développé des systèmes très complexes et très lourds de solidarités (impôts, sécurité sociale et retraites, solidarités entre régions/pays pauvres et régions/pays plus riches dans l'UE). Tu évoques les ONG mais elles ne sont pas les seules à travailler dans le développement (cf bailleurs, coopérations et organismes internationaux cités plus hauts), et ne sont jamais les principaux décideurs. Les politiques (du sud et du nord) sont les principaux décisionnaires, suivis des bailleurs de fonds (bilatéraux/multilatéraux).
Comme le dit le prophète de l'Islam, vous ne convertirez pas par la parole
mais naturellement par l'exemple louable d'une vie sainte. Est-ce que notre
exemple est à ce point convaincant ?
Il ne s'agit pas de "convertir", le développement ne devrait pas être une idéologie, mais de "permettre" aux gens de faire des choix et d'améliorer leurs conditions de vie. D'autre part, le débat, très actuel, de l'interprétation de textes vieux de plusieurs siècles évoquant des situations très différentes, dans le temps et l'espaces, de nos sociétés d'aujourd'hui, elles-même très différentes les unes des autres, font que cet argument ne me semble pas judicieux, dans ce contexte du moins.
Quand est-il , au niveau sociologique, de tous ces petits jeunes et moins
jeunes occidentaux, dont les problèmes personnels, sociaux, familiaux ne
sont pas résolus et qui s'investissent dans la solidarité international :
asile pour européens blasés.
Parfois vrai mais très schématique ! La plupart des gens qui s'expatrient ne le font pas pour fuir des problèmes, mais pour participer à des projets (privés et/ou publics), découvrir d'autres horizons géographiques et culturels, mettre en oeuvre une certaine vision de la solidarité. Les grosses ONG, par rapports aux années 70/80, deviennent de plus en plus professionnelles (je ne parle pas des petites structures animées par un quartier ou un groupe d'amis en France). Et toi, pourquoi t'es-tu expatrié ?
De plus, en permettant à chacun de monter sa propre association, d'aller et
venir pour traiter tous les maux avec de l'argent, des idées et du matériel,
ne peut-on pas craindre une expansion encore plus rapide de la
mondialisation et une occidentalisation encore plus importante alors que
c'est cela même qui pousse, pour une partie, les gens à s'expatrier ?
Les gens migrent autant parce qu'ils sont attiré par une meilleure/autre vie que parce que la leur est misérable. Je suis d'accord pour dire qu'il ne devrait pas être permis à chacun de monter son association de développement (le développement/l'humanitaire sont des métiers, nécessitant des compétences particulières), bien que l'interdire pourrait ne pas être démocratique (alors disons "encadrer"). Dire que cela accélère la mondialisation est une thèse discutable mais intéressante (
http://www.observatoire-humanitaire.org/etudes/textes_1.htm). La mondialisation n'a pas attendu les ONG pour commencer, cf la route de la Soie.
Ne vit-on pas mieux dans un village paumé, aux cultures maraîchères seines,
à l'élevage limité, dans une société familiale, solidaire que dans nos pays
même si ce village ne possède pas la télé, le téléphone, l'électricité? Je
dirai même si ce village à un taux de mortalité infantile élevé et si la
maladie, les inondations provoquent de grands malheurs.
Comme le dit le dicton congolais, "il est facile de cracher dans la soupe après l'avoir mangée". Tu as profité d'un début de vie avec de la sécurité, des soins, une éducation, de l'argent (un minimum), du confort... as-tu déjà passé plusieurs années d'affilée dans un de ces villages que tu décris ? T'es-tu imaginé que certaines des "cultures saines" et "l'élevage limité" ne subissent aucun contrôle sanitaire (vétérinaires pour le bétail malade qu'ils mangent parfois, d'élevage extensif mais souvent aussi intensifs (poulets), résidus pesticides pour les cultures qu'ils produisent parfois en réutilisant des intrants destinés à d'autres cultures comme le coton, cf Burkina ou Mali ?). Ce discours me semble être celui d'un occidental louant le "mythe du bon sauvage", malheureusement très éloigné des réalités du monde rural, en Afrique et ailleurs !
Il est vrai que dans ce monde, parfois, nous devons nous mêler des affaires
des autres pays car leurs activités nous concernent directement. Je pense
notamment à la gestion de l'eau, de la pêche, de la déforestation?
La gestion de l'eau (c'est ma spécialité) est souvent, sauf cas exceptionnel, assez locale et n'oblige personne à se mêler des affaires des autres (on transporte le pétrole sur des milliers de km, pas l'eau, elle se consomme proche de son lieu d'exploitation car sinon trop cher). La déforestation est une autre chose, elle a des conséquences collectives, mais celle du Sahel reste très marginale à l'échelle planétaire (comparée à celle d'Indonésie, Gabon, RDC, Brésil, etc et leurs conséquences globales).
Mais pourtant, avant d'aller dans les villages leur expliquer qu'il faut
arrêter de couper le bois, même si c?est pour se préparer à manger, nous
ferions mieux de lutter dans nos propres pays qui polluent le plus et
changer nos modes de vie à nous qui les tuons bien plus sûrement.
D'accord avec la première partie, il est discutable de prétendre changer un mode de vie (en tous cas sans proposer d'alternative acceptable par les gens concernés), mais le fait que nos modes de vie tuent ces gens est très, très schématique. Tu es toi aussi frappé par une sentiment de culpabilité / responsabilité très occidentalo-centré !
Je comprends aussi qu'on ne peut rester insensible devant le spectacle de
pauvreté dans certain pays du sud et que ça démange de leur apporter des
médicaments, de la nourriture, des habits, mais est-ce une solution à long
terme. N'est-il pas à leur gouvernement d'améliorer le sort de leurs
individus et encore une fois à nous de changer notre mode de vie qui les
exploite indirectement.
Ceci dénote une méconnaissance profonde du milieu du développement et de l'humanitaire. Les organismes de développement (ONG, bailleurs, etc) donnent relativement peu de médicaments, nourriture, etc, sauf en cas d'urgence, cas que tu évoques ci-dessous et que je traiterai séparément. Au contraire, les plus gros acteurs (Union Européenne, Nations Unies, ONG type Oxfam/Care/ACF, etc) essaient de travailler, en coopération avec les gouvernements, municipalités et autres décisionnaires politiques (à l'échelle nationale/régionale/locale), sur des projets "durables" (donc long terme). La pluplart des fonds de développement sont dépensés sous forme d'infrastructures (eau potable/assainissement, routes, bâtiments publics, etc) et de formation (formation directe de professionnels/fonctionnaires, réformes des institutions, etc). Même si les systèmes de développement sont loin d'être parfaits et très largement critiquables, il faut avant de les critiquer essayer de comprendre leur (dys)fonctionnements réels !
Je comprends aussi qu'en temps de guerre, dans les camps de réfugiés, les
génocides, ou aussi lors de catastrophes naturelles, la solidarité
internationale s'ébroue et c'est sans doute à ce moment que les ONG sont
nécessaires. Mais leurs actions devraient se limiter à cela, ponctuellement
et avec une organisation globale qui éviterai les détournements de fond,
prises de positions politique, acheminement d'armes et autres vols
d'enfants !
Les budgets et enjeux politiques sont décuplés en temps de conflit armé ou catastrophes naturelles (la réponse d'urgence est mon activité principale). Ce sont certes des problèmes graves mais qui restent ponctuels: les principaux problèmes de pauvreté (pas uniquement monétaire mais aussi éducation, santé, etc) sont chroniques et viennent de (manque de) décisions politiques.
Finalement, la grande partie de nos aides aux ONG ne sert qu'à asservir les
populations qui restent la plus part du temps esclaves de nos dons. Comme le
disait Thomas Sankara (président du Burkina Faso dans les années 80) :
« Notre pays produit suffisamment pour nous nourrir tous, malheureusement,
par manque d'organisation, nous sommes obligés de tendre la main pour
demander des aides alimentaires. Ces aides alimentaires qui nous bloquent,
qui installent dans nos esprits cette habitude, ce reflex de mendiant,
d'assisté? »
Sankara avait 1000 fois raison, "par manque d'organisation". C'est dire combien le développement est une affaire politique. Dans de nombreux pays du sud, les dirigeants ne prennent pas de décisions fortes pour diffuser/distribuer éducation, soin, progrès techniques, sociaux, économiques. Les organismes de développement se substituent parfois aux gouvernements, cela peut être nécessaire (urgence, guerre, etc) mais est toujours dommage. Mais ce n'est surtout que rarement le cas ! Les bailleurs, ONG, etc ne sont idéalement là que pour accompagner et soutenir les politiques des dirigeants du sud. Encore faut-il que ces derniers prennnent des décisions allant vers le développement de leur propre pays. C'est encore trop peu souvent le cas, et en cela je suis en total désaccord avec "nous sommes obligés": non, le Burkina et les autres pays en développement ne sont pas obligés de tendre la main. Ils peuvent aussi prendre leurs propres décisions pour palier au "manque d'organisation".
Dilo 🏴☠️