C'EST KANG QU'ON ARRIVE ?
Les premiers km sur bitume vont vite me rassurer, le passage en 2 roues motrices à régime constant et sans pousser la machine contentent l'ordinateur au delà de tous nos espoirs et rapidement il nous nous prédit une autonomie qui dépasse largement le but à atteindre.
Nous arrivons donc à la station service Ghanzienne, paimpante neuve, deux charmantes jeunes femmes se jettent sur la voiture toute crade, armées de balais éponge et entreprennent de la faire reluire, peine perdue me dis-je, le cas est désespéré, j'espère que c'est pas trop rayé en dessous de toute cette crasse.
Un jeune homme s'enquiert de mes désirs volumiques de remplissage.
Full tank bien sûr et two jerrycans for the road my good man !
Il s'exécute, il a du boulot. Je lui épargne les chaussettes enfilées sur l'attache remorque et protégées par un sac plastique qui les emmitoufle habilement afin qu'elles ne soient point toutes imprégnées de poussière...hé oui : c'est toute une organisation le filtrage...
Le plein prend beaucoup de temps, l'ouverture du réservoir semble mal foutue sur ce véhicule, les pompes bloquent rapidement, même sans chaussettes (avec , ça devient impossible), du coup, les 2 jeunes filles ont vraiment le temps de bosser et la voiture finit carrément rutilante : je suis scié et leur remet un pourboire carrément déraisonnable qui les mettra en joie. Elles s'éloignent en riant et en dansant d'aise.
Ce soir, nous dormons à Kang ultrastop, combiné de motel/bar/station service/supermarché, nous décidons donc de ne pas faire toutes les courses à Ghanzi. Nous allons prendre la nourriture solide et prendrons le liquide et les produits devant rester au frais au dernier moment afin que les bières fraîches refroidissent le cooler bag et que les produits frais comme la viande tiennent plus longtemps. Nous pourrons de toutes façons boire des coups tout à loisir ce soir à Kang.
De la genèse d'un nouveau drame...
Nous allons donc au supermarché, faisons nos courses et achetons également de la nourriture à emporter que nous dégusterons sur une aire de pique nique.
Je note la différence très nette entre les couleurs de peau des habitants de Ghanzi et celle des habitants de Maun. Ici, on porte majoritairement la peau claire des bushmen, le contraste est saisissant, à Maun, c'est l'inverse, le noir profond y a la cote .
Deux femmes Herero font leur shopping, la Namibie n'est pas loin.
"C'est où qu'on va?"
"A kang"
"C'est quand qu'on arrive kang "
"Bientôt"
"et après kang où qu'on va, "
"Á Kaa"
"c'est long Kaa-Kang ?"
"Non : Kang-Kaa"
"Quoi ?"
"Kang-Kaa, pas Kaa-Kang, on va de Kang à Kaa pas de Kaa à Kang"
"C'est con..."
"Pourquoi?"
"Passque Kang-Kaa ça s'dit pas tandis que kaa-kang c'est cool..."
"OK..."
Ces caquetages hautement philosophiques nous permettent de parvenir au bout de cette longue route désespérément droite et d'une monotonie déconcertante...il y a bien des arbres au bord, mais ils doivent avoir des liens de parenté entre eux tant ils se ressemblent : on dirait des clones.
Et pratiquement pas de biquettes ou de bourricots pour nous distraire, une vraie cata !
Mais voici Kang Ultrastop.

L'accueil à la réception est celui d'un motel, plutôt froid mais sans être désagréable. Le gars nous conduit à nos chambre sans en faire trop, on sent que ici, les clients passent une nuit et poursuivent la route, c'est une étape, rarement une destination.
Mais c'est une belle étape, le patio du lodge avec sa piscine nickel est limite déstabilisant quand on a pris tous ses repas sur une bâche dans le Kalahari en se demandant si on allait avoir assez d'essence pour rentrer.

Ici, on se vautre dans le luxe et l'abondance, ici finit les vaches maigres, ici c'est bière fraîche, Windhoek draft 50 cc et vous m'en mettez une deuxième au frais dès fois que j'aie encore soif...non, attendez : apportez moi z'en deux tout de suite !
Ici c'est steak frites hamburger avec du rab de frites si tu veux.
Ici c'est bouteille de pif sur la table et on part pas tant qu'elle est pas vidée.
Ici, on se ressource, ici on comprend que, finalement, la nature, c'est bien, mais ça va un moment...
Et puis ici, y'a la wifi, y'a tellement la wifi que tout le monde a le pif vissé sur son écran, ici on ne cause plus avec son voisin, ici on ne sait plus qu'il est là, juste à côté, ici on s'en fout du voisin puisqu'on est connecté avec le monde : ici on revit bordel ! On est pas obligé de se faire chier à lever le nez vers les étoiles innombrables qui vous foutent le vertige en écoutant brailler des lions qui ne savent même pas ce qu'est un mégabit !
Les pauvres...
Ici, c'est la civilisation, la seule : la nôtre !
Aaaaaaaaaaaaaaarh....ça fait du bien...
On a super bien mangé, allons nous coucher...
Oh putain ! Le retour à la civilisation, c'est bien, mais c'est dur : ce matin j'ai tout mal à la tête et la langue toute pâteuse...
Nonobstant, il faut se préparer à partir. Nous prenons un petit déjeuner délicieux et fort copieux , la salle de restaurant est pleine, comme la veille.
Puis nous réglons et embarquons nos affaires.
Enfin, nous allons au supermarché d'à côté pour acheter de la viande et des boissons, la viande, pas de problème...
Mais les boissons...comment vous dire ? Nous apprendrons en ce samedi matin que sévit au Botswana une législation des plus cruelles : il est formellement interdit de vendre de l'alcool le matin et le Dimanche, sauf dans les bars et restaurants. Donc, il nous est impossible de refaire le plein de bière et de vin...
Oui, même pour moi !
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !
Hurlais-je à la mort (en mon for intérieur), quand je pense que nous avons fait les courses la veille et qu'il y avait tout ce qu'il fallait à Ghanzi, que nous avons failli y aller et que nous nous sommes ravisés en prétextant que, comme ça, on aurait des bières plus fraîches...TU PARLES ! Non seulement on a pas de bières du tout, mais en plus, si on les avait prises, on aurait pu les remettre au frigo dans les chambres !
Et la prochaine étape, c'est kaa gate, l'entrée Botswanaise du Kgalagadi, autant dire le trou du cul du monde, les chances d'y trouver un marchand de bière sont aussi minces que celles de voir le fat bastard me dédommager et de toutes façons, si par miracle on en trouvait un, il serait fermé... A moins d'attendre 14 h...ce qui pourrait nous faire arriver après la fermeture de Kaa gate...
Abstinence donc...
Bof...de toutes façons, j'ai un peu abusé la veille, ça ne me fera pas de mal.
Tout est perdu fors mon foie...
Nous referons le plein à Hukuntsi, au bout de la route goudronnée à 100 km, puis 50 km de bonne gravel jusqu'à Zutshwa, puis 70 km de piste sablonneuse et bingo ! Nous sommes arrivés à Kaa gate !
La première partie du trajet, plein compris à Hukuntsi est vite avalée , puis c'est assez monotone jusqu'à Zutshwa.

A Zutshwa, il faut payer son écot à la communauté locale.
Mais où paie t'on ? Hein ? Zoupaiton ?
Ben c'est pas évident évident...

Le bled est assez clairsemé et les locaux appelés à l'aide ne comprennent pas ce que je leur demande.
Nous cherchons une sorte d'office du tourisme avec hôtesse d'accueil souriante qui encaisse la somme et vous remet un reçu en bonne et due forme qu'elle tamponne consciencieusement une demi douzaine de fois en s'appliquant, la langue pointant à la commissure droite.
Mais ce serait trop facile, en fait, vous êtes mis en relation avec un panneau et deux boites.
Dans la boite du bas, des petits papiers que vous devez remplir de votre N° d'immatriculation et nombre de personnes dans la voiture, il faut mentionner si vous dormez dans la communauté ou pas et remettre dans la boite du haut le formulaire ainsi que la somme demandée (50 pp), vous gardez une partie du formulaire qui sert de reçu.

Sur le pan qui borde Zutshwa, nous dégonflons,

il nous attend une piste de sable profond qu'on nous a annoncé rude et pénible.
En fait, ce fut un vrai régal : c'est la première fois quasiment depuis le début du voyage que nous croisons de l'herbe à peu près verte ! il y a même des fleurs !
Ajoutez à ça un paysage plutôt dégagé avec des arbres clairsemés qui changent agréablement des maquis touffus du Central Kalahari, des bandes d'Oryx et de gnous qui gambadent, vraiment très agréable.



Il y a du sable sur la piste, mais les conditions sont très loin d'être les pires rencontrées depuis le départ.
Deux petits pans viennent agrémenter encore cette jolie piste.
Nous n'avons pas trouvé de vendeur de bois à Zutshwa, par contre, nous trouvons énormément de bois bien sec sur le bord du chemin et faisons le plein pour les jours à venir.
Nous arrivons à Kaa gate en début d'après midi.__
LE LION
Dépressif.
Oui, dépressif, c'est le premier mot qui me vient à l'esprit quand je vois arriver par la porte du bureau de Kaa gate le gardien des lieux. Je l'attendais au comptoir depuis 5 mn en feuilletant distraitement quelques brochures.
Un profond soupir m'a signalé sa présence.
Je me retourne et le gratifie d'une hello bien senti, le "hellohhhhhhhhhh" asthmatique qu'il me retourne donnerait à plus d'un l'envie furieuse de le faire hospitaliser d'urgence en pneumologie.
Mais non : dépressif...
Il s'assoit derrière le comptoir comme épuisé, harassé, terrassé par la montagne de travail que je lui apporte, pose son registre près de moi, s'assoit à une petite table derrière et lève vers moi un regard de malheureux, les parties interne des deux sourcils se dressent en une supplique que j'interprète immédiatement comme : " plutôt que de me faire souffrir, achevez moi...s'il vous plait..."
Je me retiens de lui demander comment il va, j'ai trop peur de la réponse, je me retiens également de demander des nouvelles de sa famille, il est bien possible qu'un tremblement de terre ait mis fin à leur existence...Non, je me concentre sur un seul objectif : il faut à tout prix que ce gars là me signe mes papiers avant d'aller se pendre.
Je tâche de rester enjoué pour tenter de le dérider, peine perdue, chaque présentation de paperasse est une souffrance, quand j'annonce que je ne suis pas seul mais qu'il y en a 3 autres dans le 4x4, je le vois se tasser sur sa petite table.
Quand impitoyable je lui assène que l'une de mes filles n'a pas payé son entrée ni réservé ses campsites, je crains de le voir se liquéfier, là, sous mes yeux abasourdis.
Tiens bon ! Pensais je en feuilletant le registre qu'il m'a désigné afin que je le remplisse...ça fait trois jours que le dernier touriste est entré par ici...ce n'est donc pas le surmenage décidais-je...
L'homme m'annonce un prix à payer absolument dérisoire, j'avais calculé un montant qui devait être au moins le double. En homme honnête, je lui demande s'il est sûr, si ça ne serait pas plutôt....ses grands yeux noirs profonds deviennent aussitôt tout humides, sa lèvre inférieure tremble et il me jette un regard d'une telle souffrance que je m'interrompt immédiatement et lui confie que, mais non, suis je bête, il a raison bien sûr. Il semble soulagé, je crois qu'il a eu peur de devoir refaire tous ses papiers...
Je lui demande où se situe notre camp, il nous l'indique à 12 km sur le Kaa game viewing trail, première à droite en allant vers le sud. et puis l'idée me prend de lui demander s'il y a des bêtes à voir dans le coin.
Et là, à ma grande surprise, son visage s'illumine en un large sourire, il est comme métamorphosé, il revit : " Sir : We've got lions here"
"Des lions ?"
"Oui, un groupe d'une dizaine de lions qui sont là depuis plus d'un mois, ils viennent régulièrement au point d'eau."
"Mais c'est intéressant ça...au fait, j'ai vu que vous aviez des emplacements de camping ici, ils ne sont pas réservés ?"
"Nnnnooon" répond il un peu inquiet.
"Ça ne vous dérange pas si on reste là cette nuit au lieu d'aller à 12 km ? bien sûr, il est inutile de refaire les papiers, on ferait ça comme ça, un échange standart sans formalités en quelque sorte ?"
Il sourit, il est d'accord et nous nous quittons là dessus pour rejoindre le camp qui se trouve à 300 m de là.
Ce camping de Kaa gate a le désavantage d'être proche de la clôture et des bâtiments de la porte d'entrée du parc où vivent quelques rangers qui pourraient faire fuir la faune, mais il a des avantages bien réels : il y a de l'eau courante, ce qui n'est pas le cas dans les autres camps Botswanais, il y a le point d'eau artificiel tout près, il n'oblige pas à faire un détour de 12 km aller retour quand on se dirige vers la partie sudafricaine du parc.
Nous emménageons donc là.
Et nous allons faire un petit game drive en nous engageants assez profondément sur Polentswa track , quand le jour décline nous sommes revenus près du point d'eau...très fréquenté il faut bien le dire, mais bon, nous aurions apprécié autre chose que des tourterelles...ou que cette mangouste...


Je m'y arrête et coupe le moteur...je sors un livre, bien décidé à attendre dans le silence de la nature que d'autres bêtes, y compris des fauves, se montrent.
Mais voilà, autour de moi, ça jacasse, ça déconne, ça rigole !
Tout d'abord, je ne dis rien, je laisse faire, le tumulte évanouit le silence de la nature.
Puis n'y tenant plus, j'interviens :
"Écoutez, nous avons tout de même fait 12000 km pour venir contempler cette nature magnifique, intacte, sauvage et belle...il faut la respecter, la laisser venir à nous...ce n'est pas en faisant le bruit que vous faites là que nous avons la moindre chance de voir un lion venir à ce point d'eau : je vous le garantis ! Alors essayez de faire comme moi, prenez un livre, goûtez le silence, contemplez, observez, dégustez..."
Ma petite sortie fait son effet, le silence se fait et le silence révèle ses bruits, des oiseaux, des insectes, des rugissements au loin, des..."
TÛÛÛÛUÛÛÛÛÛÛÛT......
"Ah ben bravo !"
"j'ai...euh...j'ai pas fait exprès..."
"ben manquerait plus que ça môssieur le roi du silence !"
"mais en fait...je...c'est..."
"Oui ? c'était quoi ? Un babouin en rut ? Le cri de guerre de la migale tachetée ? Un pet de girafe ?"
"Je...non...c'est mon livre...je, je l'ai posé sur le volant et comme y'a le klaxon, alors forcément..."
"Forcément quoi ?"
"ben : tûûûûût..."
"Ah ben bravo !"
Inutile de vous dire qu'après ce coup là, je suis tout déconsidéré, humilié, ravalé au rang de lombric, en un mot : brisé.
"Bon, euuuuh... on va manger ?"
"Ah ben c'est sûr, maintenant, on risque plus de les voir les lions!"
Nous rentrons préparer le Braai, un rouge gorge du coin se paie ma fiole : je suis penaud et dépité.

Klaxonner en pleine nature, quelle honte ! Jamais on ne m'y reprendra ! Comme si je ne pouvais pas le poser sur mes genoux ce livre !
Abruti !
Je rumine en contemplant les derniers rayons du soleil.

Des lions feulent au loin, encore plus loin que tout à l'heure...bien joué jojo le klaxon...
Nigaud ! Le repas se fait sur la table qui est fournie sur cet emplacement confortable et spacieux, il y a 2 éviers près du robinet qui permettent de faire facilement vaisselle et lessive. Le grand luxe en comparaison des emplacements du Central Kalahari.
Il y a un autre emplacement avant celui ci, mais il n'a absolument aucun équipement, c'est juste un espace dégagé.
Ici, nous sommes vraiment bien, cette table ronde est une bénédiction, nous en profitons également pour la partie de carte du soir, le feu crépite pas loin, les lions rugissent très loin, nous allons nous coucher...
Impossible.
Je ne parviens pas à m'endormir, je tourne, je me retourne dans le sac mais les heures passent et rien à faire.
Alors je me lève et je sors, je rallume un peu le feu et je fais le tour du camp, la nuit est magnifique, toutes ces étoiles.
Une douce lueur illumine la brousse alentours, je m'aventure dans le chemin qui mène à notre campement.
Imprudent me direz vous. je sais, mais c'est si beau la nuit...
Après 10 mn de marche le nez en l'air, un grondement sourd derrière moi, je me retourne et me trouve face à un grand lion.

Ses yeux scintillent à la lueur des étoiles, ses dents sont légèrement découvertes.
"Tu es bien imprudent l'homme."
"Merde ! Un lion qui parle français !"
"C'est là toute la réflexion que t'inspire notre rencontre l'homme ? La langue que je parle ? Pour ta gouverne, sache l'homme, que c'est toi qui me comprend et me parle le lion, quoique avec un assez fort accent et de lourdes fautes de syntaxe sans parler de.."
"M...euh, fichtre, que de progrès ais-je fait en une nuit ! Hier encore, je ne parlais qu'anglais et français et voilà que tout à coup je parle le lion, ça me laisse tout songeur, peut-être demain parlerai-je koudou qui sait ? Et après demain croco..."
"Il suffit ! Ne m'interrompt pas ! Je disais que tu es bien imprudent l'homme et qu..."
"Oui, mais tout de même, on ne peut pas balayer ça d'un revers de main, je parle le lion, je vais pouvoir mettre ça dans mon CV, frimer devant mes potes, épater les gonzesses, c'est incr..."
"TA GUEULE !!!!!!!! !"

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Erwan
La vie est belle ! La vie est belle ! Je me tue à vous le dire disait la fleur. Et elle meurt ( J.Prévert)