La Saison des Illusions

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Chapitre 1 J’y étais finalement, j’embarquais. L’euphorie est toujours omniprésente lors des quelques quinze jours avant un départ, cette euphorie qui vous amène déjà en pensées, en rêves sur le terrain, qu’on espère fertile, de vos prochaines aventures. Puis le doute reprend le dessus lorsque les valises finissent par lasser leurs souliers pour devenir vos premiers compagnons de voyage ; avant d’être délaissées sur le coin d’une armoire ou pire sur un balcon en proie au vent et au froid. Alors que j’entrais dans la carlingue de l’avion ; les deux sentiments se frôlaient, s’épiaient, se prenaient par les hanches et dansaient sans pour autant que l’un décide réellement de prendre le pas sur l’autre, de mener la danse.

J’avais toujours aimé cette sensation si enivrante du départ. Alors que l’hôtesse fermait les coffres en gratifiant mécaniquement chaque voyageur d’un sourire trop peu flâneur ; je pensais aux derniers regards et aux derniers silences de mes parents et de ma sœur, quelques minutes auparavant. D’échanges, il n’y en avait pas vraiment eu au moment de l’au revoir. Comme si la froideur austère des couloirs de cet aéroport parisien avait transpiré sur nos propres facultés d’expression. Je n’avais jamais vraiment été bon pour les aurevoirs. Ah ça, je les avais rêvé, le scénario était déjà établi dans mes pensées : la manière dont j’étreindrai mes parents, les derniers mots échangés. Et puis, quand viennent les actes ; une pudeur ou un manque de courage prend le dessus et la scène, qu’on avait rêvée si chaleureuse, grandiose, célébrant quelque vingtaine d’années d’affection familiale, s’était résumée à de mièvres embrassades et à des regards qui soulignaient à la fois l’inquiétude quant à mes pérégrinations et le soutien indéniable apporté à mon expérience solitaire.

Pour être honnête, je ne savais pas vraiment où j’allais. La présence, juste derrière moi, de deux enfants en bas âge et de leur mère parlant un langage qui m’était étranger me rappelait que je m’enrôlais dans une aventure inédite pour moi. J’avais déjà certes quitté le cocon familial depuis quelques temps, au gré d’études m’ayant menées bien loin de ma Champagne natale, mais mes apartés étudiants s’étaient toujours cantonnés aux frontières de notre Hexagone. L’avion prenait son envol sur ces pensées, non pas teintées de mélancolie mais surtout d’appétit pour les découvertes à venir.

Un homme d’une trentaine d’années avait pris place à mes côtés. Je sentais depuis quelques minutes qu’il scrutait par-dessus mon épaule les titres de l’Equipe, que je lisais avec intérêt. Devant moi, une jeune femme faisait retentir quelques accords via son énorme casque vert. Je reconnaissais quelques notes emblématiques de Feeling Good de Nina Simone: « it’s a new dawn, it’s a new day for me and I’m feeling good ». Ces paroles, que je fredonnais, me ramenaient à ma propre situation.

Le reste du vol ne fut ponctué que d’aller-retour des hôtesses et stewards, portant leurs sourires forcés comme un deuxième nœud papillon. J’avais eu un contact rapide avec l’homme à mes côtés. Nous n’avions pas parlé mais il m’avait demandé s’il pouvait emprunter l’Equipe en le pointant du doigt. J’avais bien entendu acquiescé. Je supposais que c’en était un. Un de ces autochtones chez qui j’allais vivre pendant un an. Je m’étais surpris à commencer ce jeu stupide dans la file d’attente pour monter à bord de l’avion : j’essayais de deviner qui était français ou non. Bien entendu, j’essayais de le faire avant que j’entende quelques paroles émanant de ces personnes, sans quoi le jeu aurait été trop aisé.

Pour mon « compagnon » de voyage, j’avais douté pendant quelques instants. La seule preuve tangible à examiner était cette écharpe du Dinamo. J’avais donc estimé qu’il était sans doute plus probable qu’il ne soit pas français ou bien que c’était un fin connaisseur de football voire un collectionneur. Bien entendu, l’absence de dialogue en français pendant le vol renforça ma conviction puis soudainement les derniers mots échangés, lorsque le journal reprit sa place entre nous, finirent de me convaincre : cet homme, qui se présenta sous le nom de Cosmin, était roumain. C’était mon premier réel contact avec un Roumain, le premier souvenir à afficher au portfolio de mon voyage. Finalement, l’homme parlait un français plutôt compréhensible, certes teinté de quelques bribes d’italien mais cela nous avait suffi pour échanger lors des quelques minutes entre l’atterrissage et la sortie de l’avion.

Je me retrouvais sur le tarmac de ce petit aéroport et lisais Bucuresti en grandes lettres noires. En attendant mes bagages, je prenais connaissance de notes griffonnées sur un bout de papier ; car Bucarest n’était finalement qu’une étape, ma destination finale était Targu Jiu. Andreea, une des jeunes femmes de l’association où je devais travailler pendant cette année, m’avait donné des indications par mail pour aller de l’aéroport à la Gara de Nord. Je me fis comprendre tant bien que mal par une guichetière placée en dehors de l’aéroport, en pointant du doigt sur ma feuille le numéro du bus que je souhaitais emprunter. Celle-ci finit par me donner, après quelques minutes de quiproquo, un billet.

Le bus arriva bien vite. Par acquis de conscience, je demandais quand même au chauffeur si c’était bien le bon bus en lui disant « Gara de Nord ? », il opina du chef avec un léger sourire fatigué. Je poinçonnais mon billet sur une machine désuète puis pris place au fond du bus. Le bus nous gratifia de lacets au milieu d’une zone industrielle, puis d’une zone commerciale où montèrent trois personnes habillées en noir. Je ne mis pas longtemps à comprendre qu’il s’agissait de contrôleurs même s’ils n’avaient pas de tenues officielles. Mon ticket poinçonné passa le contrôle haut la main mais ce n’était pas le cas pour tout le monde : une mère et sa fille n’avaient qu’un billet pour deux. Je regardais la scène distante de quelques mètres, les deux tentant semble-t-il de s’expliquer mais les agents ne leur portaient guère d’intérêt. Un homme, qui était jusque-là silencieux, prit alors le parti des deux femmes et incendia verbalement les agents. Bien entendu, je ne comprenais pas la teneur du discours mais son faciès et ses changements de ton ne laissaient guère de doute ; si bien que le chauffeur resta quelques temps arrêté sur le bord de la route. Finalement, la scène laissa place à un marchandage bon enfant et l’amende passa de 50 lei à 20 (environ 4 euros) grâce au soutien d’une bonne partie des voyageurs de ce bus. La scène me fit sourire alors que deux Polonais, semblant avoir discerné que j’étais étranger, me dirent en anglais très gaiement : « c’est ça la Roumanie ».

J’arrivais bientôt à la Gara de Nord. Un carrelage jaune crasseux m’accueillit. J’essayais de trouver les panneaux indicatifs concernant les prochains trains. Je fus bien vite surpris : les panneaux étaient en fait de fines lamelles de bois de toutes les couleurs accrochées à un mur, indiquant les trains et les heures. Cela rendait l’endroit encore plus improbable avec ces mélanges absurdes de couleur mais surtout le panneau m’était difficilement lisible. Je me dirigeais donc vers un guichet. « Targu Jiu ». L’homme me donna un billet puis me demanda 40 lei. Il me restait 2 heures avant ce train. Malheureusement, mes volumineux bagages m’empêchaient de me lancer dans l’exploration de Bucarest. Je ressortais simplement pour découvrir des bâtiments gris-jaunes de cinq-six étages assez désuets, cernant le quartier. Une statue à la mémoire des héros des chemins de fer et un descriptif historique de la Gare égayèrent brièvement mon après-midi.

Je pris finalement place sur le quai, téléphonant pour rassurer mes parents et scrutant les gens. Je regardais mon billet de train qui m’indiquait que le trajet allait durer cinq heures pour effectuer 300 kilomètres. Il ne faisait aucun doute que j’étais maintenant dans un pays où le temps n’avait pas la même valeur qu’en France. Et les premiers kilomètres effectués à bord de ce vieux train bleu rongé par la rouille finirent par m’en convaincre. Il me restait maintenant cinq heures à scruter de nouveaux paysages avant de réellement savoir où j’allais poser mes guêtres pendant quelques temps...
AS AsianFan Regular ·
J'aime ! Et on attend la suite...
TH Thartampion Regular ·
belle écriture..

Comme si la froideur austère des couloirs de cet aéroport parisien avait transpiré sur nos propres facultés d’expression

exactement! les au-revoirs d'aéroports sont souvent fades en attendant la suite!
MI Micoud Regular ·
* ** La locomotive s’était mise en branle depuis quelques dizaines de minutes déjà et je découvrais Bucarest depuis les chemins de fer. Je contemplais une ville à l’allure triste enlaidie par des bâtiments aux couleurs sombres. Les quartiers se multipliaient, alors que le train prenait sa vitesse de croisière, rappelant sans doute les plus belles heures des Micheline. Les terrains vagues succédaient aux petites maisons aux toits en tôle. Lors de cette première heure passée dans les faubourgs de Bucarest, je fus assailli par une horde de vendeurs à la sauvette, armés de journaux, briquets, lampes et objets divers. Puis ces jeunes enfants, que j’estimais avoir entre 10 et 15 ans, sortirent tous au même arrêt et traversèrent les voies en semblant attendre un autre train dans le sens inverse pour retourner vers Bucarest.

Si l’extérieur du train m’avait fait craindre le pire, l’intérieur disposait d’un confort rudimentaire mais agréable. J’étais dans un petit compartiment disposant de deux banquettes en cuir pour six passagers. J’avais fait une longue partie du chemin seul dans ce vaisseau clos. La présence d’autres voyageurs ne m’était rappelée que par une sonnerie stridente, crachant un tube américain. Celui-ci était toujours suivi de la même situation cocasse : une femme, d’une soixantaine d’années et au verbe haut, effectuait les cents pas en répondant aux injonctions de cette musique qui relevait manifestement du mauvais goût dans la scène que je vivais à cet instant. En effet, ma solitude relative et les vastes plaines roumaines que je contemplais à la fenêtre avaient réveillé en moi quelques élans de romantisme ; je m’imaginais tel un héros de Lermontov disséquant du regard les steppes russes ou comme Cendrars dans le Transsibérien. Bien entendu, le doute ne m’avait pas totalement abandonné et je ne savais toujours pas réellement pourquoi j’avais pris cette décision de partir et surtout pourquoi aller sur ce chemin spécifique. Cependant, la beauté des paysages constellés d’antiques machines à forer le pétrole, posées aux milieux de vastes champs déserts, me laissait penser que cette décision prise avait du sens et que je trouverais sans doute dans les mois à venir les raisons inconscientes qui m’avaient poussé vers les Carpates.

La nuit s’était peu à peu accaparé le premier rôle. Au fur et à mesure que l’heure d’arrivée approchait, je me faisais plus alerte afin de ne pas louper la gare de Targu Jiu. Nous passions quelques gares désertes, seulement habitées par la lumière d’un employé de la CFR habillé de son costume et de sa lampe torche. J’y arrivais finalement, je distinguais les lettres portées sur le fronton du bloc en pierre qui faisait office de gare : Targu Jiu. L’air était frais en ce début de mois d’octobre, je posais finalement les pieds dans cette région de Gorj où j’allais vivre quelques temps. Ma première mission était de trouver le responsable du projet. Je n’avais pas de photo et ne savais pas vraiment à qui m’attendre, seul un prénom à ma disposition : Daniel.

Mais bien vite, je fus rejoint par un homme d’environ 35 ans. Etait-ce mon regard scrutant la foule ou mes imposantes valises qui l’avaient mis sur la voie ? Toujours est-il que bien vite, je me retrouvais à l’arrière d’une Twingo verte première génération, relativement engoncé avec mes valises sur la plage arrière. Dani et Natia, une volontaire géorgienne restée dans la voiture pour regarder sa page Facebook, s’enquirent de mon voyage. Les anecdotes et les questions fusaient alors que je devinais Targu Jiu pour la première fois, à travers la fenêtre. Dani me demandait quelles étaient mes premières impressions sur la Roumanie. Je répondais rapidement en justifiant du fait que je n’avais pas vu grand-chose du pays, soulignant simplement ma surprise quant au nombre important d’usines délabrées ou de bâtiments à moitié construits que j’avais remarqué. Il me raconta alors une blague sur Ceaucescu, fustigeant sa folie des grandeurs parfois non suivie d’effets, justifiant ainsi ces bâtiments non finis.

La voiture s’enfonçait dans une forêt après avoir quitté la ville. Je regardais amusé le conducteur quasiment allongé sur son siège, envoyant des textos tout en blaguant avec la jeune volontaire. Après une bonne trentaine de minutes de voyage, passées à allure très modérée, nous arrivions finalement dans un village : Tismana. Le village, de nuit, ressemblait en fait à une longue rue ponctuée de petites maisons individuelles sur ses deux côtés. Finalement, nous nous arrêtions au bout du village, devant un grillage blanc. Dani me fit signe de descendre. Je découvrais dans la cour deux petites maisons, nous nous dirigions vers la maison jaune sur la gauche. Après une petite entrée, la première porte donnait sur une chambre où je découvrais deux lits, une télévision qui passait un télécrochet roumain et surtout trois volontaires. Dani fit les présentations : il y avait là Roméo, un Camerounais de taille moyenne au sourire franc et aux fines tresses, Georgi, un Géorgien à la couleur de cheveux rougeâtre assez spéciale et à la fine barbe et enfin Sargis, un Arménien très sec.

J’étais visiblement attendu. Roméo me disait son bonheur de voir quelqu’un parlant français arriver. Georgi, qui s’était levé pour me saluer, était bien vite retourné à son lit et son ordinateur. Sargis me dirigeait ensuite vers une salle attenante, où m’attendait un repas léger à base de tomates et d’œufs. Dani m’expliqua rapidement la suite des évènements, il était environ minuit et dans quatre heures, nous repartions tous ensemble vers une autre ville pour vivre une semaine là-bas. J’étais assez déconcerté par la nouvelle, pensant que je pourrais enfin bénéficier de quelques heures de sommeil mais pris finalement la situation avec le sourire ; c’était l’aventure. On m’annonçait également que Sargis serait mon compagnon de vie, dès qu’on aurait trouvé une maison ou une famille d’accueil pour nous. Le système était simple dans ce projet, les volontaires vivaient généralement par deux dans des villages différents. L’annonce fit beaucoup rire Georgi, qui nous avait rejoints, et Dani. Ces deux derniers m’expliquèrent ô combien Sargis n’avait que peu d’affinités pour les Français et notamment pour leur sens « relatif » de l’hygiène. Je me marrais chaleureusement.

Dani repartit quelques instants plus tard et le jeu des questions – réponses reprit avec les volontaires sans que j’y joue pleinement, la fatigue m’attaquant. J’étais simplement heureux de la scène, moi dans un village roumain avec trois gars venus de trois pays complètement différents du mien et discutant. Je remarquais assez vite que Georgi et Sargis semblaient avoir de solides affinités, aidées par leur maitrise commune du russe. Bien vite d’ailleurs, le russe et le français se chevauchaient alors que je discutais avec Roméo.

Je perdis malheureusement, après une belle lutte, mon combat contre le sommeil. Mais le réveil arriva bien vite, Dani était revenu. Il essayait de secouer Georgi qui n’avait, semble-t-il, guère envie de bouger. Un autre homme arriva dans la pièce. On me le présenta comme Elvis, le propriétaire de la maison. Je pris place dans la voiture de ce dernier, un vieux break blanc Dacia, avec Sargis, Romeo et Georgi qui avait finalement cédé. Bien vite, nous fûmes rejoints par Giovanna, petite Péruvienne qui habitait aussi le village. Le voyage fut des plus difficiles, les amortisseurs de la Dacia ne goûtant guère à la surcharge et il nous avait ainsi fallu faire corps avec la voiture pour atténuer sa souffrance.

A la gare de Targu Jiu, nous étions les derniers arrivés. Tous les autres volontaires étaient déjà là. Je découvrais pêle-mêle Linea la Danoise, Guada l’Argentine, Lucie la Française, Vizma la Lettone, Rodrigo l’Argentin, Ibrahim le Camerounais, Levan le Géorgien, Aram l’Arménien, Mathias le Danois et Jhon le Péruvien. La Française me sauta au cou puis Ibrahim vint compléter la fratrie francophone. Je me régalais de ce spectacle incroyable. J’étais à moitié endormi, dans cette gare rustre et je regardais ces quatorze jeunes gens venus de différents pays discuter, blaguer, danser. Je ne savais pas encore bien si c’était réel ou simplement un fantasme brodé par mon manque de sommeil. En regardant les sourires surpris ou un peu apeurés des autres voyageurs, il semblait que c’était bien réel. Je restais là, debout mais légèrement absent ; Vizma vint pour discuter brièvement puis le train fut annoncé…
DA Daisyone Globetrotter ·
Magnifique ! un vrai talent d'écriture !
daisy
TH Thartampion Regular ·
d'acc avec daisy. un vrai régal.
MI Micoud Regular ·
Merci, merci.

J'essaye de faire en sorte que ce soit un peu agréable à lire. :)
MI Micoud Regular ·
Chapitre 2

J’avais passé la première partie de ce voyage à dormir, tout simplement. Et ces cinq heures s’étaient déroulées sans encombre, étant seulement réveillé par le contrôleur. Je me retirerais des rêves à la Gara de Nord. Une journée après. Comme si ces vingt dernières heures n’avaient pas réellement existé. Je rigolais de l’absurdité de cet aller-retour subi. Nous avions une paire d’heures à attendre avant notre correspondance vers Predeal, où nous allions séjourner quelques jours. Sargis m’expliqua qu’on y allait afin de participer à un « training ». Je ne savais pas exactement ce à quoi ce terme faisait référence mais il m’expliqua tant bien que mal que l’on passerait nos journées à parler du projet, du volontariat, de la Roumanie mais surtout à manger considérablement et à faire la fête dans un hôtel très agréable. Cela me semblait être un programme tout à fait alléchant.

Nous prîmes d’assaut le Mc Donald’s de la gare pour combler ces quelques heures d’attente. Bien entendu, comme nous étions quinze, un quart de l’établissement nous était quasiment alloué malgré l’insistance du manager qui cherchait à nous rassembler sur deux tables… J’entendais ainsi parler espagnol, danois, français, anglais, roumain, russe, arménien et géorgien autour de moi. Et j’étais semble-t-il le seul de ce groupe à trouver cela étrange, les autres n’y faisaient apparemment plus attention. Je découvrais peu à peu les affinités constituées dans le groupe. Les Caucasiens semblaient très proches alors que les deux Péruviens parlaient ensemble. Sur une table à côté, un autre groupe s’était formé avec les Argentins, les Danois, Lucie et Vizma. Il m’apparaissait ainsi que je devrais trouver ma place dans ce groupe et ces sous-groupes, étant le dernier arrivé parmi le projet. Les deux Camerounais m’accaparèrent pendant ces quelques heures à Bucarest alors que certains partirent marcher. Je découvrais ainsi Ibrahim et Roméo, qui semblaient assoiffés de discussions. Ils étaient arrivés quelques semaines avant moi en Roumanie et me contaient leurs chocs respectifs face à cette nouvelle culture et le regard posé sur eux. J’avais moi-même senti les regards sur leurs passages ; tantôt curieux, parfois suspects, souvent froidement moqueurs. Il était également vrai que ces deux personnages attiraient le regard : Ibrahim était grand et fort athlétique alors que Roméo, d’une taille moyenne, était remarquable de par sa coiffure et son visage enfantin et joyeux, toujours rieur. J’en apprenais un peu plus sur ces deux personnages ; je découvrais ainsi en eux les doutes de pionniers. Ils se sentaient investis d’une mission en étant envoyé en Europe et plus particulièrement en Roumanie et cette mission transpirait dans leur discours : ils savaient qu’ils représentaient, de par leurs attitudes, leurs mots, leurs sourires, l’homme Noir, l’Afrique et le Cameroun.

Le train se présenta finalement sur le quai et nous prîmes la direction de Predeal. Lucie se mit à mes côtés pour ces deux heures. Tout dans son attitude et sa manière de parler transpirait la naïveté. Elle semblait, du haut de ses 24 ans, avoir gardé intacte son âme d’enfant. Elle était en Roumanie depuis trois mois déjà, « les trois mois les plus extraordinaires de sa vie ». Et c’est ainsi par l’intermédiaire de Lucie que je fis connaissance avec le concept de la « famille des volontaires », qui dans un premier temps ne m’arracha qu’un large sourire teinté d’ironie. Je n’avais jamais vraiment été homme de groupe ou de bande et il me semblait difficile, à première vue, de pouvoir faire de ces divers étrangers des membres de ma famille. Mais j’écoutais Lucie me développer son argumentaire et la beauté du concept, sans la contredire ni l’interrompre. Je ne lisais ni dans ses mots ni dans son regard aucune retenue ; elle y croyait honnêtement et entièrement. Un bref instant, je fus pris par un questionnement : peut-être en arriverais-je également là après quelques mois en leur compagnie ? Mais mon détachement reprit bien vite le dessus. Alors que Lucie partit jouer aux cartes avec les autres filles, je chaussai mes écouteurs pour profiter à la fois des mélodies de Leonard Cohen et des paysages qui devenaient de plus en plus montagneux au fur et à mesure que nous avancions.

Les chemins étaient escarpés, à flanc de montagne. Sur quelques dizaines de mètres, nous pouvions voir la vallée et la rivière couler des deux côtés du pont que nous empruntions. L’allure était très lente et nous permettait à souhait de profiter de ces merveilleux instants. Finalement, la gare de Predeal fit son apparition. Un village au milieu de la montagne. Ma première vision, quand je descendis du train, fut ces deux pistes de ski herbeuses. Bien entendu, en ce début de mois d’octobre, il n’y avait pas encore de neige mais la manière dont la forêt était rasée sur une bonne cinquantaine de mètres de largeur sur toute la descente, ainsi que la présence de remontées mécaniques, ne laissaient guère de doute.

Certains étaient déjà venus à Predeal et nous suivîmes donc Rodrigo vers notre hôtel. La marche dura environ une vingtaine de minutes, juste en montée et enfin nous nous trouvions devant l’hôtel Belvedere. J’avais pu dénombrer une bonne dizaine d’hôtels sur notre chemin, la plupart comptant au moins trois étoiles. Le Belvédère était un de ceux-ci, haut d’une dizaine d’étages et large d’une vingtaine de chambres par étage. Nous prîmes chacun nos quartiers, un à un, jusqu’au moment où nous nous sommes aperçus que je ne faisais pas partie de la liste des « invités ». Georgi me fit remarquer, dans un large rire, que c’était ma première prise de contact avec l’organisation à la roumaine, du moins celle de notre association. Je restais là, assis pendant une bonne demi-heure ; personne ne pouvant contacter Dani. Georgi commença à redescendre de sa chambre pour jouer en réseau via le wifi du grand hall de l’hôtel puis Guada reprit la situation en main et réussit à parler à Dani qui arrangea la chose avec l’administration de l’hôtel. Au final, alors que tous les autres étaient en binôme dans leurs chambres, je jouissais d’une chambre individuelle, agrémentée d’un lit double et d’une vue exceptionnelle sur la vallée.
MI Micoud Regular ·
* ** Cette journée de dimanche se déroulait sans grand entrain. La plus importante partie des troupes essayait de récupérer d’une nuit passée dans une discothèque puis dans le train ; certains restaient simplement dans leurs chambres. Mathias et Rodrigo étaient partis se promener dans les bois alentours. Je me retrouvais ainsi dans le hall de cet hôtel, affalé sur un des confortables divans, avec mon ordinateur portable. A quelques mètres de moi, Georgi en faisait autant. Il n’y avait pas vraiment de place pour le dialogue, son casque vissé sur ses oreilles freinant toute tentative de ma part. Seulement, lui parlait. Du moins, à intervalles réguliers, il laissait échapper un mot ou quelques mots qui ne faisaient pas sens pour moi. Roméo, vivant avec lui depuis quelques temps, m’expliquerait plus tard qu’il s’agit en fait de codes échangés avec les autres joueurs en ligne avec qui Georgi communique. Je regardais donc ce jeune homme, au style très soigné avec ses Timberland bleue nuit, son jeans très serré et sa chemise marron cintrée, enchaînant cigarette sur cigarette et laissant tomber quelques mots ci et là. Il avait quelques regards pour moi. Mais un réel échange ne se produisit qu’au moment où Live Forever d’Oasis s’échappa de mon ordinateur. En ricochet, un sourire glissa alors de sa bouche enfantine et enfumée et dans un clin d’œil, il glissa « Yeah, Oasis ». Il me narra alors son rapport privilégié avec le groupe des frères Gallagher, le qualifiant de « groupe de sa jeunesse ». Cela me fit rire. J’estimais Georgi à environ 18-20 ans, il devait donc avoir environ 6 ans au plus au moment de la déferlante Wonderwall. Mais au moins, cela faisait un terrain d’entente et l’on pouvait ainsi créer un embryon de contact. Georgi délaissa son jeu quelques instants et scruta mes playlists. Il cita à haute voix les artistes qui semblaient recueillir son approbation et par la même m’adouber comme un potentiel homme de goût, du moins à ses yeux : Joy Division, New Order, Justice, Interpol, The National… Je lui fis découvrir Elliot Smith. Puis cette parenthèse se referma assez vite, Georgi s’excusant en disant qu’il devait retourner à sa partie.

Rodrigo et Mathias firent peu de temps après leur apparition dans le hall. Le Danois fila dans sa chambre alors que Rodrigo s’assit entre Georgi et moi. Depuis que je l’avais vu, Rodrigo était celui qui m’intriguait le plus. Bien entendu, pour l’instant, cela ne relevait que de son style. Dans un premier temps, on ne peut être aspiré vers une personne que par son style. Rodrigo ne dégageait pas un charisme particulier mais sa manière de se vêtir le rendait singulier. Il était l’aventurier, le volontaire sorti de l’image d’Epinal : pantalon marron côtelé avec un large ourlet, vieilles baskets affublées de trous à leurs bouts et chemise bleu délavée avec un col Mao. Un bandana multicolore ornait son cou. Son visage participait également à cette impression générale : sa barbe de quelques semaines mal taillée et sa chevelure baignant sur sa nuque avec quelques bouclettes à leur extrémité mettaient en emphase cette impression globale de liberté concernant le personnage et également le peu d’attention portée à son apparence. Sa nationalité argentine et son allure me laissèrent fantasmer que j’avais peut-être devant moi un jeune Guevara, bien que l’allure du Che était relativement soignée : « Alors, tu es venu en Roumanie sans ton Alberto Granado ?, demandais-je dans un sourire. - Ahah sacrée entrée en matière, me répondit-il pour nos premiers mots échangés. - Tu as une allure qui en rappelle d’autres. - Oui, on m’a déjà dit cela. Pour ce qui est de ton analogie, je n’y avais pas pensé plus tôt mais il y a peut-être un peu de cela dans cette expérience ; poursuivit-il, me démontrant ainsi qu’il avait compris l’image usitée. » La discussion continua quelques temps sur le Che puis bifurqua sur Cuba. En y pensant, je m’apercevais que Rodrigo ne me faisait en fait pas directement penser au Che mais beaucoup plus à Camilo Cienfuegos, héros de la Révolution. En écoutant le récit de ses trois premiers mois en Roumanie, je découvrais un jeune homme (20 ans) largement concerné par les autres. Il me décrivit notamment son attachement particulier aux communautés Roms, très présentes dans le village où il vivait en Roumanie. Ce jeune homme, à l’allure dégingandée, démontrait ainsi par son discours qu’il savait parfaitement pourquoi il était venu en Roumanie. L’expérience humaine et sociale était pour lui la véritable vocation de son périple. Son attachement croissant à la population Rom l’amena même à me poser des questions très précises sur les raisons de la politique menée en France par Sarkozy à leur encontre. Il semblait réellement très au fait de la situation et le voile de l’allure désordonnée écarté avait en fait mis en exergue un jeune homme à la réflexion aboutie et intéressante. Cependant, l’heure du dîner sonna et il nous fallut rejoindre les autres, à regret.

Pour la soirée, nous nous étions quasiment tous retrouvés dans le hall. Seuls quatre ou cinq volontaires manquaient à l’appel. Les jeux de cartes se succédèrent alors que les Timisoreana (bière roumaine) vides commençaient à joncher le sol pour former un long serpent. Nous nous retrouvâmes vers minuit en petit comité : cinq ou six seulement. Le temps fut venu de jouer aux jeux des questions-réponses. En tant que nouveau, j’étais bien entendu la cible de la plupart des questions. Ils voulaient sans doute savoir qui était le nouvel arrivant. Qui étais-je ? Bonne question. On est toujours un peu malaisé au moment de se décrire. Qu’est-ce qui me définit le mieux ? Mon âge, mes études, mon poids, ma taille, mes rêves, mes lectures ? Jusque-là, je n’avais rien accompli d’admirable : un simple étudiant lambda ayant su voguer sur les rives calmes de la vie étudiante française pour obtenir le Graal « bac+5 ». Mais partir à l’étranger, commencer une nouvelle vie avec des personnes qui n’ont aucune idée de votre passé, c’est également l’occasion de se réinventer, de sortir d’un contexte qui avait participé à former ma personnalité pour en découvrir un autre où je pourrais développer un autre pan de moi-même. Qui avais-je envie d’être à leurs yeux ? Qui avais-je envie d’être réellement ? Qu’avais-je envie de mettre en exergue de ma personnalité ? Cela restait encore assez vague dans mon esprit et je pris ainsi le parti tout au long de la soirée de rester aussi évasif que possible, soulignant simplement mes passions au long cours pour le football, Charles Bukowski et Serge Gainsbourg. Les deux derniers semblaient rester des inconnus pour nombre de mes camarades. Fatigué par ces jeux et voulant me retirer sur une pirouette, à la suite d’une discussion sur la folie supposée de Mathias, je sortis une citation de Buk’ de mon chapeau : « Some people never go crazy, what truly horrible lives they must lead ». Elle fut réceptionnée par un sourire partagé et c’est sur ce sourire international que je pris congé de mes nouveaux camarades.
JA Jacko91 ·
.. poétique .. magnifique .. rigolo .. on veut la suite !!

"Il cita à haute voix les artistes qui semblaient recueillir son approbation et par la même m’adouber comme un potentiel homme de goût, du moins à ses yeux" ..
DE Dennis Globetrotter ·
Il cita à haute voix les artistes qui semblaient recueillir son approbation et par la même m’adouber comme un potentiel homme de goût, du moins à ses yeux : Joy Division, New Order, Justice, Interpol, The National…

....ah, c'est sur qu'écouter Ian Curtis sur fond d'usines délabrés et sous un ciel bien plombé, ca doit fonctionner assez bien.....
MI Micoud Regular ·
* ** Lundi sonnait le début du « training » à proprement parler. Au petit déjeuner, premier levé, j’avais découvert l’homme qui nous accompagnerait pendant ces quatre jours. Il se présenta sous le nom de Daniel, homme rond sur la forme autant que sur le fond, ce qui lui serait salutaire comme je le découvrirai plus tard. Il me parla quelques temps de ses voyages en France alors que nous profitions du large buffet offert, ses yeux brillants semblant feuilleter les images de sa mémoire « ah Paris, ah Paris ».

Je ne savais pas réellement à quoi m’attendre en ce qui concernait ce training. Mais au fond, cela m’apparaissait avant tout comme une immense chance de pouvoir mieux connaître mes camarades en étant tous réunis pendant ces quelques jours. Une salle dans un niveau inférieur de l’hôtel nous était allouée. Daniel accueillit chacun d’entre nous un par un, tantôt en français, tantôt en espagnol, tantôt en roumain, tantôt en anglais ; ses connaissances en danois et langues caucasiennes semblant relativement restreintes, à son grand dam. Il s’assit face à nous, alors que nos quinze chaises étaient disposées en arc de cercle. L’atmosphère me fit penser à un rassemblement d’alcooliques anonymes.

L’homme nous décrivit ensuite succinctement le programme tant attendu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous ne serions sans doute pas retrouvé suffoquant sous une montagne de travail. Mais après tout, ce n’était pas ce que j’étais venu chercher non plus. Après une brève présentation de lui-même, Daniel entra dans le vif du sujet. Pour lui, le plus important était que l’on apprenne à mieux se connaître puisque nous serions amenés à vivre ensemble pendant ces quelques mois. Il commença donc par demander pourquoi nous étions venus en Roumanie. Personne ne se bousculait réellement pour répondre, Sargis se marrait dans son coin. Guada prit la parole. Sa réponse fut plus qu’exhaustive ; s’efforçant d’ailleurs, sans que personne ne l’ait réellement demandé, à nous présenter son long CV. Long monologue certes assez impressionnant par son contenu pour une jeune femme de 20 ans avec ses diverses expériences associatives et journalistiques mais somme toute assez pompeux dans ce contexte.

Sargis continuait à se marrer, vraisemblablement pour attirer l’attention. Daniel finit par mordre à cet hameçon, trop longtemps resté à essayer de trouver des « touches » au bord de l’eau. A vrai dire, c’est sans doute à cet instant que je découvris celui qui serait mon compagnon de fortune (ou d’infortune). Il répondit avec un entrain et une pointe de dédain à l’interrogation adressée : « Ahah, quelle question. Je pense que vous auriez plutôt dû demander comment nous avons pu être assez stupides pour venir en Roumanie dans ce projet. C’était ça la vraie question ! Voilà trois mois que je suis ici et c’est la plus belle galère de ma vie ! J’avais tout en Arménie : un travail, une famille, une vie que j’aimais dans la capitale. Et là… Je me retrouve dans un village sans bar, sans discothèque… » Tout le monde rigolait à vive voix, surtout ceux qui avaient côtoyé Sargis depuis trois mois et semblaient connaître par cœur son ressentiment. Je me rendis compte également qu’un bon nombre de mes camarades m’enveloppèrent de chaleureux regards pleins d’empathie pour ma pauvre personne. Dans chacun de ceux-ci, je pouvais lire leur pleine sollicitude quant aux mois que j’allais passer avec mon acolyte arménien. Pour l’instant, je me contentais de rire, sans prendre ce jeu trop au sérieux.

Certains témoignages furent plus intéressants que d’autres, notamment celui de Levan. Celui-ci était venu en Roumanie pour une bonne raison. Cette expérience devait lui faciliter par la suite l’obtention d’un visa pour la Grèce où résidait sa mère. Au fond, en l’écoutant, on comprenait aisément qu’il ne se plaisait pas particulièrement dans son costume de volontaire mais il avait un but qui lui permettait de tenir bon. Mais encore une fois, c’est le personnage de Georgi qui ressortit. D’ailleurs, la manière dont les autres le regardèrent particulièrement cette fois-ci procura une aura spéciale à cet instantané. Il développa : « Je n’ai que 18 ans et à vrai dire, je ne connais pas grand-chose de la vie. (…) Je suis venu ici pour deux raisons principales : je voulais voir autre chose, sortir de mon petit pays avec sa mentalité restreinte et également comme Levan, il est sûr que le fait de participer à ce volontariat en Europe peut m’aider par la suite pour obtenir des visas et étudier en Europe. Mais le plus important est que je souhaite tout simplement voir autre chose, vivre autre chose, ressentir des choses différentes des sensations dont je peux m’imprégner en Géorgie. Je ne veux pas que ma vie file en suivant sagement son cours, d’ors et déjà tracé d’amont en aval. Venir en Roumanie, c’est poser les premières pierres qui doivent faire dévier le cours de ma vie vers une existence qui me ressemblera complètement et surtout choisir la manière dont je dispose ces pierres. » Dans cette peur de ne pas être totalement acteur de sa vie, je ressentais fatalement nombre de sentiments que j’avais expérimenté ou que j’expérimentais encore. J’aurais pu tout aussi bien dire ces mots. Le Georgi, qu’on me décrivit isolé, sombre, peu affable, semblait se révéler aux yeux de tous.

Le reste de la journée eut peu d’importance, si ce n’est la sortie arrosée dans un des rares bars du village. Il fallait s’y faire : se déplacer à une quinzaine avec des profils physiques très différents provoquait des réactions. Ainsi, dans ce petit bar que l’on s’était approprié, les autochtones demandèrent très vite à Ibrahim et Roméo de prendre des photos en leur compagnie. Les deux hommes se prêtèrent de bonnes grâces à l’exercice et semblaient y prendre goût. Roméo ne manqua d’ailleurs pas l’occasion de se faire prendre en photo avec les deux jeunes Roumaines qui servaient, tout en essayant dans un mélange insolite de langages de prendre rendez-vous avec celles-ci pour une autre soirée. Vizma essayait de comprendre le malaise de Sargis qui n’avait cessé de se plaindre durant la journée, à chaque fois que le responsable lui posait une question sur son expérience. J’écoutais distraitement, beaucoup plus intéressé d’ailleurs par la manière dont Vizma essayait avec une empathie non feinte de prendre le pouls de ce mal-être que par les réponses qu’elle suscitait. La soirée se termina par un défi aux fléchettes entre les jeunes Roumains présents et nous autres volontaires, ce qui nous permit de boire quelques autres coups à l’œil.
MI Micoud Regular ·
* ** La deuxième journée n’eut pour moi aucun intérêt, du moins en ce qui concernait ce que nous fîmes. Les heures se succédèrent au gré de jeux en groupe, dont je comprenais l’intérêt pour la création d’une cohésion de groupe mais dans lesquels j’avais malgré moi du mal à réellement m’investir. Heureusement, les pauses café se succédaient régulièrement et avec elles l’arrivage récurrent de pâtisseries. Il fallait l’avouer, il n’y avait pas de quoi se plaindre de l’hospitalité dont nous profitions ! Les deniers européens étaient bien usités… Toujours est-il que cette journée fut surtout pour moi l’occasion de regarder, de scruter. J’adoptais ma position préférentielle, travaillée durant de longues années au lycée puis à la fac : celle qui me permettait de me faire oublier pour mieux pouvoir m’immiscer dans ce groupe à travers ce que je pouvais en extraire. Ces jeux me furent d’un grand secours pour mieux cerner les comportements de chacun : Guada en ressortait leader de ce groupe plus d’ailleurs par son omniprésence que par un réel charisme, les deux Péruviens restaient relativement en marge de même que Georgi et Linea. Rodrigo et Mathias semblaient être des francs-tireurs, s’insérant peu volontiers dans les décisions collectives mais semblant cependant vouloir faire entendre leurs points de vue. Pour le reste, les autres participaient sans ressortir particulièrement du tableau qui se peignait devant moi. Je remarquais malgré tout l’attitude de Vizma. Elle participait mais à distance ; de plus, son port altier et son élégance naturelle tranchaient réellement avec les autres acteurs de la scène. Elle restait pour moi très mystérieuse, mais de ces mystères dont on se plait à vouloir les percer.

Mercredi plantait son décor avec un matin ensoleillé et un ciel bleu qui laissait percer malgré tout quelques primats de froideur. La séance du matin était marquée par les absences conjuguées d’Aram, Sargis et Georgi. Nul ne savait réellement pourquoi ceux-ci étaient absents et donc bien vite, Guada partit s’enquérir de la situation de chacun. Georgi devait déclarer forfait pour ce matin suite à une longue nuit de jeux en réseau. Pour les deux Arméniens, la raison était un peu différente. En effet, Guada revint en contant brièvement leurs exploits nocturnes : les deux avaient décidé de trouver un club gay à Brasov pour s’aérer l’esprit. Vers minuit, ils avaient donc tous deux pris la direction de la rue principale de Predeal pour faire du stop vers Brasov, distante d’une quinzaine de kilomètres puis de revenir au petit matin. Daniel sourit à l’évocation de cette aventure alors que je traduisais en français pour nos deux Camerounais et que Guada faisait de même pour les deux Péruviens.

Cependant, cette journée s’avéra être fondamentale pour moi. En effet, celle-ci était consacrée au projet en tant que tel. Après mon arrivée et quelques jours passés dans cet hôtel de luxe, j’allais enfin avoir une idée du décor des mois à venir. Daniel fit comme à son habitude un tour pour demander les avis de chacun. A travers les mots de mes camarades, je découvrais la réalité. Certes, en trame de fond, tous narraient la beauté des paysages, des rencontres avec la population locale, la réelle communion qui naît du fait de vivre parmi les autochtones, les liens qui se créent également entre volontaires ; mais tous avaient leurs lots de griefs à l’encontre de l’association. Je découvrais ainsi qu’il n’y avait en fait pas réellement de fil conducteur dans le projet : la base était le travail à l’école mais chacun le faisait comme il l’entendait sans que le manager du projet pousse réellement pour faire plus ou mieux. Il s’avérait ainsi que c’était une réelle liberté qui nous était octroyée. Certains comme Rodrigo semblaient bien s’en sortir alors que d’autres semblaient avoir plus de mal à s’exprimer dans ce décorum sans règles ni limites. La fin de la conversation fut marquée par l’arrivée sous les vivats de Sargis, sourire aux lèvres. Bien entendu, il ne manqua pas de donner son avis sur le projet. Avis globalement négatif. Mais son attitude commençait à en chagriner quelques-uns ; d’ailleurs plus que le fond de sa pensée, c’était sa manière de la cracher à la face de Daniel qui en choquait plus d’un. Ce dernier ne semblait pas s’en offusquer, essayant avec patience et humour de faire sortir des mots positifs de la bouche de l’Arménien. En vain.

L’après-midi fut relativement courte. Jhon et moi avions habilement négocié avec Daniel pour pouvoir profiter du terrain synthétique de l’hôtel et disputer un cinq contre cinq. La partie fut beaucoup plus marquée par les fous rires que par les exploits techniques, Jhon étant un des seuls à savoir réellement jouer. Sur le chemin du retour à l’hôtel, on parla rapidement de Teofilo Cubilas. Jhon semblait surpris que je connaisse ce grand joueur péruvien des années 70 et en retour il me cita Platini, Zidane et compagnie. En soirée, une longue discussion s’engagea avec Ibrahim et Roméo. Je discutais avec eux tout en regardant au loin les filles jouer aux cartes. Je me rendais compte que mon regard avait bien du mal à se détacher de l’image de Vizma. Roméo passa un long moment à me raconter la beauté des paysages dans son village située à quelques encablures de Yaoundé. L’homme avait 27 ans et était maçon de profession. Il avait d’ailleurs sa petite entreprise au pays et cela me surprit beaucoup qu’il délaisse cela pour venir en Europe. Il me paraissait assez choqué par ses premières semaines en Europe, il laissa d’ailleurs échapper qu’il ne souhaitait pas que l’Afrique se développe sur le modèle européen sans détailler sa pensée. Selon lui, la grande chance de l’Afrique était d’être un continent en devenir qui pouvait apprendre des erreurs des autres. Ibrahim prit alors son relais pour parler du Cameroun le décrivant comme le berceau du monde et une terre d’accueil exceptionnelle pour les étrangers. Ils parlèrent également des très nombreux dialectes locaux, environ 280, puis Roméo se targua d’en parler une trentaine. Le rapport à la langue semblait très important pour eux. Ne pas pouvoir s’exprimer en anglais semblait être une blessure qu’il chercherait à cicatriser pendant cette expérience mais Ibrahim me raconta fièrement que sa sœur parlait un anglais remarquable, « meilleur que celui de tous les volontaires » ; elle qui était également représentante de la Jeunesse Africaine auprès de diverses instances. Levan vint mettre fin à la discussion en nous énonçant les quelques mots de français qu’il connaissait, principalement des insultes enseignées par Lucie. Le jeune Géorgien baragouinait d’ailleurs maintenant diverses langues comme le français, l’anglais, l’espagnol et l’allemand appris au contact des volontaires alors qu’il était arrivé avec seulement le géorgien et le russe dans ses bagages.

La dernière journée du training trancha singulièrement avec les autres. Tout d’abord, la neige fit son apparition en pleine matinée. Pour les Camerounais, c’était leur premier contact avec la neige et l’image de Roméo en marcel et tongs sous la neige fit particulièrement rire les membres du personnel de l’hôtel, qui prirent également leurs clichés souvenirs. Daniel passa la journée à nous parler de la Roumanie. Tout d’abord, la matinée fut consacrée à un cours de langue. J’essayais d’attraper au vol les quelques mots qui me serviraient pour les premiers contacts, bien que j’étais armé comme tout bon touriste de mon manuel de discussion franco-roumain. Je constatais que les plus anciens, ceux arrivés trois mois auparavant, maitrisaient déjà allégrement ces bases. J’espérais pouvoir en faire autant au fil du temps. Vers midi, Daniel nous proposa de prendre chacun une feuille et d’y marquer nos noms. Ces feuilles devaient servir à chacun pour laisser un message à un volontaire en particulier d’ici la fin du training. Celles-ci étaient donc disposées sur un grand mur où l’on pouvait écrire quand bon nous semblait. Je n’avais pas réellement envie d’écrire quoi que ce soit mais nota quand même une référence à Martin Eden pour Georgi et une à Melody Nelson pour Vizma. Dans l’après-midi, Daniel nous passa une vidéo sur la Roumanie, vidéo sans doute produite par l’office de tourisme roumain déclamant en images la beauté multiple de ce pays. Le séjour se termina sur une funeste vingtaine de minutes sur les dernières heures du couple Ceaucescu. Les images étaient assez crues et je me demandais pourquoi ils n’avaient pas préféré nous montrer un documentaire sur la révolution… Daniel nous salua tous, y compris Sargis qui s’excusa un peu pour sa conduite. En début de soirée, un groupe partit pour Bucarest, celui composé des quatre filles, Mathias et Rodrigo qui devaient rejoindre des amis pour quelques jours. Nous nous saluâmes et un « Bye Melody » fut échangé dans un sourire avec Vizma. Nous autres devions prendre la route pour Targu Jiu le lendemain. Dans la soirée, Georgi me demanda si j’avais fait référence à Martin Eden pour son suicide. Je souris en lui expliquant que cela allait bien au-delà de ceci et que je lui offrirai un exemplaire un de ces jours…

Fin du deuxième chapitre
TH Thartampion Regular ·
psssst...la suite...!
MI Micoud Regular ·
Ce n'est pas la suite à proprement parler mais pour faire patienter, ayant été pris par divers évènements, je vous propose de lire un petit billet que j'avais écrit pour une revue franco-roumaine.

"Sans ambition, la vie c'est trop long..."

J’ai perdu beaucoup de mes dernières années à me complaire dans une oisiveté classieuse, du moins du point de vue du jeune branché d’Europe de l’Ouest. Se lever à 15h, passer qq heures sur Facebook ou l’EquipeTV, enchaîner avec un kebab puis squatter un pub ou quelques bars jusqu’à leur fermeture puis enchaîner sur un autre kebab et rentrer pour passer quelques heures à télécharger les derniers albums sortis et rattraper son retard au niveau des séries et des sorties cinéma.

Je découvre ici une autre forme d’oisiveté depuis quelques temps. Une oisiveté subie. Je pourrais aisément tisser des passerelles entre les formes d’oisiveté croisées ici et en France : les longues heures passées à discuter le long d’un comptoir en étant le meilleur exemple. Mais les discussions sont d’un tout autre genre. Les jeunes ont les mêmes rêves que nous autres, Occidentaux, étant abreuvés par nos standards via Internet et la télévision ; mais la réalité les maintient dans un désenchantement anthracite.

Dans chaque famille, un ou plusieurs membres sont déjà partis à l’étranger, l’Italie restant la terre d’accueil la plus sûre. Mais là encore, à l’image des Maghrébins, le Roumain reste un sous-citoyen, bien souvent non déclaré et sous-payé. Ô combien nombreux sont les récits de jeunes hommes partis quelques mois en Italie pour gagner 400 euros par mois, qui sont contraints de rentrer momentanément faute de travail mais n’espèrent qu’une chose : y retourner.

Je pense vraiment que le Roumain aime son pays. Il est fier de sa culture, notamment musicale. Des plus jeunes aux plus vieux, le même genre musical, traditionnel ou folklorique selon le point de vue, est plébiscité : le manele. Certes, il y a des dissensions notoires, notamment entre les populations Roms et les populations roumaines. Mais une certaine unité existe dans ces groupes sociaux bien distincts. Se balader dans un quartier gypsy, c’est d’ailleurs découvrir un autre environnement mais qui répond aux mêmes règles que notre société avec une hiérarchie bien établie, la hiérarchie pouvant s’étudier pour le béotien à la structure de la maison et à son emplacement dans le quartier, pour découvrir l’importance du propriétaire dans la communauté.

Pour moi Français, où la dépression est quasiment une cause nationale, il n’est pas aisé de comprendre l’ambivalence des sentiments ressentis par les Roumains. Ils sont certes très amoureux et fiers de leur pays mais la plupart sont conscients qu’il ne s’agit que d’un bateau ivre, voguant sans destination précise. Parlant avec un villageois il y a qq jours, ce dernier fut ravi d’apprendre que j’étais français. Il me parla longuement de la France, de l’image d’Epinal qu’il en avait, d’une de ses cousines qui avait étudié 6 mois à Clermont… Puis pour conclure, il dit dans un soupir que la Roumanie se situe à des années-lumières de la France, même si cela reste l’Europe. Mais le plus pesant pour lui était sans doute le fait qu’il ne sentait pas de volonté dans son pays de rétrécir cet écart…

Le Roumain vit dans un pays qui stagne, sans grand avenir. Je pensais que c’était mon sentiment en tant qu’étranger qui compare avec ce qu’il a vu dans d’autres pays. Mais plus je croise de Roumains, plus je suis en mesure de dialoguer dans la langue d’Istrati, plus je comprends que ce sentiment est partagé par la plupart des Roumains. Et je me dis qu’il est bien courageux l’homme qui se lève chaque jour avec le sourire aux lèvres, même s’il n’est que de façade, en sachant que l’avenir et ses ambitions légitimes se heurteront aux limites de son propre pays…

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