L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge
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Bonjour à tous,

Lecteur assidu du forum qui s'est avéré une aide précieuse lors de la préparation de ce voyage, j'ai finalement décidé de sauter le pas et de livrer à mon tour mon expérience et mes impressions. Au retour d'un stage infirmier dans un hôpital de Phnom Penh, j'ai rassemblé mes notes dans un court récit, afin de garder une trace de ces deux mois incroyables passés au Cambodge. Passionné de littérature de voyage, je me suis pris au jeu de l'écriture et bien vite, ce carnet de bord est devenu un compte-rendu très subjectif de ce que j'ai pu voir lors de mon échappée asiatique. J'y parle de ce que j'y ai vécu en tant qu'étudiant infirmier mais aussi de mon émerveillement lors de mes escapades à la découverte du pays.

Je vous en poste les premières lignes, en espérant que cela vous donnera envie d'en lire davantage. Si c'est le cas, n'hésitez pas à me le faire savoir et je mettrai la suite avec plaisir ! Je m'excuse par avance des coquilles, surement nombreuses, et des longueurs dans le texte, qui en rebuteront surement certains et qui correspondent à mon état d'esprit au moment où je l'ai rédigé. Avec un peu de chance, ce retour permettra de passer le temps à ceux qui sont sur le départ et rappellera peut-être des souvenirs aux autres, qui ont déjà râpé leurs sandales sur les pistes d'Angkor et les trottoirs de Phnom Penh.

L'extinction de ce qui brûle Carnets d'un étudiant infirmier au Cambodge

« La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines. » Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes

I De l’art de plier bagages

Combien d’heures passées, la tête entre les mains, à m’esquinter les yeux avec ferveur en dévorant les récits de Monod, Lévi-Strauss et autres explorateurs au long cours ? Combien de temps passé à les suivre dans leurs pérégrinations, promenant mon regard fiévreux sur un atlas fatigué en rêvant d’ailleurs lointains, d’archéologie exotique et de médecine tropicale ? J’ai appris ma géographie en accompagnant par la pensée ces scientifiques, aventuriers et voyageurs de tous poils dans leurs périples lointains, ivre de la musique de ces noms synonymes d’ailleurs : Adrar mauritanien, route des Incas, Terre de Feu, jungle indonésienne... « La toponymie est un moyen de transport », écrit Sylvain Tesson. Mes nuits deviennent blanches, à force de me surprendre en pleine lecture de ces récits de voyages. Je me laisse hypnotiser par les aventures indochinoises de Pierre Loti, redécouvrant les temples d’Angkor dans une terreur sacrée, et de Malraux pillant les mêmes avec une religieuse application. Fasciné, je suis les tours de roues des écrivains-voyageurs qui traversent à vélo cette Asie mystérieuse et envoûtante, en me faisant la promesse d’aller moi aussi, un jour, user mes semelles sur les chemins de ces contrées de légende.

Voyant se profiler à l’horizon la fin de mes études en soins infirmiers, je me livre à une introspection. Difficile de dire avec précision ce qui m’a décidé à devenir soignant sans échapper aux poncifs du genre. Peut-être est-ce la proximité avec les soignés, cette possibilité de mettre du sens dans mes actions et de me frotter aux buissons épineux de la vie et de ses accidents de parcours pour pouvoir avancer à mon tour ? En apprenant que certains se saisissent de leur dernière année pour partir voir comment l’on soigne aux antipodes, une idée me taraude, s’infiltre peu à peu pour hanter mes nuits et ne plus me laisser de repos. Partir ? Oui, mais où ? Avant même que la question ne se fasse jour, un nom brûle déjà mes lèvres. Cambodge, ce pays de mystères que j’ai tant de fois visité en pensée. Une ronde infinie de questions me paralyse : comment faire ? Que vais-je bien pouvoir apprendre là-bas ? Ne vaut-il pas mieux laisser le rêve de côté et se contenter de trouver un stage en France ? Pourtant, la monotonie de mon quotidien me pèse, je ne me satisfais plus des cours interminables sur les arcanes de la santé publique, ni de ces longues journées d’ennui dans un service de rééducation. A nouveau, une phrase de Tesson me revient : « A trop réfléchir aux raisons qui poussent à partir, on néglige de boucler son sac. » Ma décision est prise.

Fasciné depuis longtemps par cette destination, je ne tarde pas à rassembler les informations qui me manquent pour saisir les problématiques auxquelles le Cambodge est confronté. Ravagé par un génocide il y a seulement quarante ans, le royaume tente de relever la tête en oubliant l’horreur, le regard tourné vers un avenir encore incertain. Déterminé à devenir, lui aussi, un dragon au sein du marché asiatique, il a entamé une course folle vers sa modernisation, prêt à tout pour rattraper en marche le train de la mondialisation. Les malchanceux laissés sur les rails sont aussi nombreux qu’inaudibles, victimes de l’écart toujours croissant entre richesse et pauvreté, dont les retentissements se font ressentir jusque dans l’accès aux soins. Dans un pays où les accidents de la voie publique tuent cinq personnes par jour et où le traumatisme crânien est la première cause de mortalité aux urgences, la traumatologie revêt une importance significative. La chirurgie sera donc mon carton d’invitation pour partir à la rencontre des cambodgiens. Trois jours suffisent pour ficeler un dossier vantant les mérites de cette expérience internationale en usant du jargon de circonstance. Camille, amie précieuse et partenaire infatigable de treks en tous genres se joint à l’aventure. Sa spontanéité et sa bonne humeur ne seront pas de trop pour surmonter les moments de doute à venir.

En attendant les réponses à nos demandes d’autorisation et de financement, nous sommes pris de vertige devant ce saut dans l’inconnu qui nous attend. Qu’attendre d’un tel voyage, au-delà de la découverte d’une culture aux antipodes de la sienne ? Tout. Et rien. C’est parfois la meilleure manière d’éviter la déception née de l’incompatibilité du fantasme avec la réalité. En partant là-bas, j’ai bon espoir que le milieu des soins nous permettra d’en apprendre davantage sur le rapport des cambodgiens à la vie mais aussi à la mort, à la souffrance et au handicap. Je suis curieux de connaître leur façon d’appréhender le sacré et de savoir quel rôle la spiritualité et la philosophie jouent dans leur vie, pour les aider à surmonter les aléas d’une vie parfois très rude. Ce voyage est aussi l’occasion de prendre du recul, d’éclairer sous un nouveau jour notre manière de penser le soin en Occident.

Quelques semaines plus tard, l’accord de la direction de l’école claque comme le coup de feu annonçant le départ de la course : j’ai des fourmis dans les jambes depuis longtemps mais le départ est pris. Avides de découvertes, de rencontres et de nouvelles pierres pour nous construire, nous faisons nos sacs, le cœur déjà loin à l’Est.

II La colline de Madame Penh

Premiers pas sur le tarmac de l’aéroport. Un millier d’odeurs se disputent l’accès à nos narines en même temps que nos corps ont la sensation de plonger dans un bain d’eau chaude, tandis que nous forçons notre passage à travers cet air moite qui nous colle à la peau. Dans la lumière rasante de la fin de journée, nous pressentons Phnom Penh : tel un animal mythologique, sa présence s’impose avant même qu’on ne puisse la voir. Nous la devinons à sa rumeur, concerto pour klaxons et moteurs à bout de souffle, ainsi qu’à son parfum: effluves évanescentes de viande grillée et d’encens, additionnée de l’âcre odeur de l’huile de vidange. Ce premier contact nous laisse déboussolés, interdits, immobiles avec nos sacs à la main, comme attendant d’être tirés d’un rêve étrange. Reprenant nos esprits, nous nous jetons sur un chauffeur de tuk-tuk comme des naufragés sur un morceau de bois flottant et filons vers le centre, à travers le chaos de la circulation. Cramponnés à tout ce qui dépasse dans l’habitacle, nous nous en remettons à la dextérité du conducteur, qui fend le flot de véhicules sur sa monture pétaradante, sorte de Moïse des temps modernes traversant la mer du trafic phnom penhois.

Nous échouons finalement dans une auberge au décor de pub irlandais. En Asie, ces établissements à mi-chemin entre l’hôtel bon marché et l’auberge de jeunesse pullulent, proposant au voyageur fatigué le confort d’un lit à la propreté variable et la cuisine correspondante. Le propriétaire de notre point de chute, un américain jovial, semble y avoir trouvé le décor d’une existence confortable et tranquille. Nos valises déposées, nous décidons d’aller prendre le pouls de la ville, transformée par la nuit en un dédale de rues éclairées anarchiquement par quelques enseignes clignotantes et des lampadaires fatigués. Il fait 27° et sur les trottoirs, la vie déborde des logements exigus où la famille ne tient pas sans se marcher dessus. Ici, un homme ventripotent regarde la télé en short, là des passants sont rassemblés autour d’un restaurant ambulant duquel émane des effluves appétissantes, alors que des gamins jouent dehors en pyjama, sans que l’on sache au juste de quelle échoppe crasseuse ils sont sortis tels des diables d’une boîte. En revenant du quai Sisowath, nous faisons la connaissance des rats de Phnom Penh : gros comme de jeunes chats, ils traversent à toute vitesse le parc arboré qui nous ramène vers le centre. Soudain, un enfant s’approche, tout sourire, et me lâche un « hello » sonore en me tendant la main. J’esquisse d’abord un mouvement de recul, pensant que le môme va me réclamer un dollar, mais il n’en est rien. Il repart satisfait après m’avoir serré la main à l’occidentale, comme dans les séries américaines. Note à moi-même : goûter au voyage c’est libérer son esprit du poids de ses préjugés pour laisser de la place aux rencontres à venir... Plus tard dans la soirée, je m’assois dans un fauteuil en rotin sur le toit de la guesthouse. En face, le palais royal perce l’épaisseur de la nuit de ses centaines de guirlandes lumineuses. Autour de moi, Phnom Penh, perle de l’Asie, étale son bric à brac d’architecture coloniale, de façades décrépies et de pierres centenaires qui servent de refuge à un million cinq cent mille habitants. Dans cette atmosphère onirique de bout du monde, je me sens tout à coup arrivé.

Nos premiers jours dans cette mégalopole miniature sont occupés à nous trouver un logement dans l’ancien quartier français, à proximité de l’hôpital qui doit nous accueillir. Notre quête aboutit finalement dans un établissement aux prix modestes, où nous dégottons une chambre correcte (un seul préservatif usagé sous le lit !). Le gérant, un cambodgien anglophone à l’abdomen proéminent paraît ravi d’accueillir deux nouveaux occidentaux à qui il pourra vendre ses nouilles et ses boissons fraîches. Notre quartier général trouvé, nous partons rapidement à la découverte de la ville, profitant de ces quelques jours de flottement avant le début de notre stage pour l’arpenter en long, en large et en travers. Nous nous laissons porter par nos pas, ivres de l’atmosphère créée par le parfum des fleurs cuisant doucement au soleil et de la poussière en suspension, filtrant la lumière du soleil sur les grandes avenues du centre. Nous errons dans les ruelles jonchées de détritus où, le soir venu, s’organisent des matchs de volley endiablés entre adversaires torse-nus, jeunes adultes grandis trop vite et retrouvant, l’espace de quelques heures, une innocence perdue. Je repense à Nietzsche, qui disait que la maturité de l’homme consiste à retrouver le sérieux qu’il avait au jeu étant enfant…

Un dimanche, notre vagabondage quotidien nous mène au Wat Phnom, le plus vieux temple de la ville. Situé dans un écrin de verdure au beau milieu de la ville et à deux pas du Mékong, il semble parfaitement intégré dans l’espace urbain qui l’entoure. Lieu sacré dédié au Bouddha, son grand stupa immaculé renferme les restes du dernier empereur d’Angkor, qui a fui son palais lors de l’invasion Siam du XVème siècle. Selon la légende, une certaine Daun Penh, ou « Grand-mère Penh », aurait aperçu, flottant dans le Mékong, un tronc d’arbre dans lequel reposaient des statues sacrées. Les dieux avaient littéralement abandonné Angkor. Avec l’aide de quelques villageois, madame Penh recueilli les objets sacrés et les installa dans un petit temple au sommet d’une butte en terre érigée pour l’occasion. La ville alentour s’étoffa et devint Phnom Penh, « la colline de madame Penh ». Au sommet de ce monticule d’une trentaine de mètres, les murs blancs du temple veillent sur la ville, indifférents aux aléas de l’Histoire. Il s’agit d’un lieu de rassemblement, où l’on vient autant pour s’attirer les faveurs du Bouddha en lui déposant quelques offrandes que pour venir s’asseoir à l’ombre des grands arbres qui entourent le lieu saint. Dans les feuillages des longaniers, quelques singes s’échangent les nouvelles du jour alors que des mélodies traditionnelles émanent du sommet de la colline, s’élevant vers le ciel comme une fumée d’encens.

Poursuivant notre exploration, nous atteignons le musée national des beaux-arts. Conçu par l’Ecole Française d’Extrême-Orient au début du siècle dernier, il s’inspire à la fois de l’architecture traditionnelle khmère et du style colonial. Il constitue la preuve que certains ont fait le choix de respecter le pays dont ils étaient les hôtes, plutôt que de le marquer au fer rouge d’une domination occidentale nauséabonde. Le palais royal, lui, n’aura pas bénéficié de la même attention : dès leur entrée dans le pays, les sujets du Roi de France ont gravé leurs fleurs de lys sur ses magnifiques dalles en argent. Nous parcourons les salles de ce musée, à peine aussi grand qu’une aile du Louvre. En plus d’être un oasis de fraîcheur dans l’atmosphère brûlante de la ville, il renferme de véritables trésors extraits des temples à travers le pays pour les protéger des pillards. Des statues pré-angkoriennes nous toisent de leurs regards énigmatiques, alors qu’un peu plus loin, des linteaux de pierre racontent le fracas des batailles antiques, danses frénétiques où les chars affrontent sans merci les éléphants de guerre. De temps à autre, une femme âgée nous propose de lui acheter une fleur de lotus ou quelques bâtonnets d’encens pour les déposer au pied d’une statue de Bouddha ou d’une représentation d’Harihara, déité syncrétique unifiant les figures de Vishnu et de Shiva. Quelques moines en toges safran venus visiter le musée s’arrêtent au passage et saluent avec respect les images sacrées. Pour les voyageurs que nous sommes, la scène est étrange : imagine-t-on des nonnes déposer des bougies aux pieds de la Vierge à L’enfant de Da Vinci ? Ici, les avatars du divin, pour être des œuvres d’art, n’en continuent pas moins d’être vénérées, inscrivant ce musée dans la vie spirituelle et culturelle du pays, au même titre que ses temples. Au détour d’une allée ouverte sur le luxuriant jardin central, la figure de Prajnaparamita, déesse de la parfaite sagesse du Bouddhisme, m’arrête en plein élan. La finesse de ses traits, l’aura de mystère et de beauté qui s’en dégagent m’hypnotisent et me figent. Je me perds dans la contemplation de son visage, transpirant la sérénité. Peut-on tomber amoureux d’un bloc de pierre ? Dehors, de jeunes moines se reposent autour d’un bassin à l’ombre de leurs parapluies orange. Ils discutent tranquillement, indifférents aux cliquetis des photographes en herbe trop contents de pouvoir immortaliser la scène, qui figurera en bonne place dans leur diaporama de vacances.

Pour nous imprégner davantage de la vie de Phnom Penh, nous visitons ses marchés, foisonnant de vie. Le Phsar Thom Thmey, d’abord, grand marché central de l’époque française dont la coupole art déco fait partie des vingt plus grandes au monde. Le marché russe, ensuite, dédales d’allées sombres et surchauffées où un bric à brac invraisemblable remplit l’espace du sol au plafond. On y trouve tout ce qu’il est humainement possible de vendre : depuis les étoffes aux couleurs éclatantes jusqu’aux pièces de viande se balançant à hauteur du visage, en passant par l’électronique chinoise, les pièces de mécanique, les vêtements contrefaits et les répliques d’œuvres d’art. Attaque en règle des cinq sens, qui frise l’overdose sous les assauts répétés de ces stimuli incessants.

Le soir nous rentrons à la guesthouse, fourbus par les kilomètres faits à pied plutôt qu’en tuk-tuk afin de favoriser notre immersion dans la ville et aussi d’économiser quelques dollars précieux. Notre auberge est une sorte d’oasis urbain où les backpackers fatigués et les expatriés gouailleurs se retrouvent à la tombée du jour comme des animaux à un point d’eau. Enfoncé dans un fauteuil, je me livre à une ethnologie sauvage de cette faune hétéroclite entre deux verres de tequila bon marché – n’ayant pas le cœur d’essayer le Mékong Whisky, la production locale. Des individus que tout sépare se côtoient dans cette version cambodgienne de l’auberge espagnole. Ici une voyageuse aux habits colorés lit en silence, indifférente aux borborygmes d’un finlandais éméché venu chercher une énième bière tandis qu’un américain schizophrène s’occupe à faire taire les voix qui résonnent dans sa tête en monologuant dans un coin. Tous, du rabatteur au visage creusé par la métamphétamine jusqu’au jeune touriste hébété semblent trouver leur compte dans cette ambiance de liberté façon beatnik, arrosée d’alcool, de substances indéterminées et d’une quête d’absolu un peu vaine. Dans la moiteur de la nuit tropicale, les mouvements semblent se diluer dans l’air, les corps ne plus faire qu’un avec le bain dans lequel ils sont immergés. Dans cette atmosphère féconde qui infiltre chacun de mes pores, je griffonne inlassablement sur mon carnet, couchant sur papier les impressions laissées par ce voyage dans l’Ailleurs, les mégots de mes Alain Delon – les acteurs se fument au Cambodge – s’entassant dans un cendrier sur la table basse. Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir.
Audentes Fortuna Iuvat.
KO Kola Globetrotter ·
Ici ou ailleurs ce métier aura toujours un sens, mais qu'il est difficile parfois de concilier savoir faire avec savoir Être... Alors, partir dans un bout du monde avec entre les mains un talent tout neuf, des gestes qu'il faut encore réfléchir, pour aller vers les autres en sachant qu'au début, la communication sera difficile... c'est une démarche courageuse.

J'attends le début du stage et les premiers pas dans le service avec intérêt... 🙂
SI Sifodias69 Veteran ·
joli reçit ! je n'aurais jamais la patience (et la redaction) d'en faire un texte pareil ! j'ai pris un peut le méme choc pour ma premiere fois au cambodge et pourtant j'avais auparavant fait le vietnam (et la thaillande) quand ont est habitué a notre mode de vie et a surtout tout ce qui nous entoure en terme d'hopitaux, de services, de transport ect évidement le choc est violent. mais le pays et sa population sont attachants. bonne continuation 😉
"le véritable coeur de Rome ne se situe pas dans le marbre du sénat, mais dans le sable du colisée"
LO Lotus13 Regular ·
Merci pour le partage. Hâte de lire la suite !
PT Ptilivier Veteran ·
Bonjour,

Ça c'est le prélude, on l'a tous vécu. Bien écrit. J'attend avec impatience la suite, l'expérience dans les hôpitaux et les différences avec notre pays.
GR Grene Regular ·
bonjour,

actuellement à PP, pour quelques heures encore, j'attends avec impatience la suite de votre récit

Merveilleusement bien écrit.

à + Chantal
Chantal
OB Obeoandpai Globetrotter ·
Sawadee krap

les mégots de mes Alain Delon – les acteurs se fument au Cambodge – s’entassant dans un cendrier sur la table basse.

J'adore !

Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir.

Même impatience pour la lecture

Le titre de ton post, une influence de ?: "le papier ne peut pas envelopper la braise"
Mon YouTube https://www.youtube.com/user/voyageurasie/videos?view_as=subscriber
AU Audentes ·
Tout d'abord, merci à tous pour vos encouragements !

J'en profite pour répondre à certains :

Kola et Sifodias69: Je ne sais pas si il s'agit d'une démarche courageuse, mais j'avoue avoir eu quand même quelques instants de doute au moment de quitter mon petit cocon pour partir dans l'inconnu ! La communication a en effet été un sacré challenge à relever, parmi tant d'autres...je pense que c'est aussi ce qui fait le sel du voyage et des métiers de l'humain.

Tokara : Le titre de ces carnets s'inspire d'un livre dont je parle un peu plus loin. J'ai souvent l'impression que ces intitulés s'imposent d'eux-mêmes, comme s'ils découlaient naturellement du chemin fait en voyage et portaient en eux un peu de son atmosphère. Une sorte de mini-haïku, en quelque sorte !

J'ai effectué ce stage en février-mars 2013 et j'ai longtemps hésité avant d'en présenter le récit. Par timidité je suppose, et aussi parce qu'il s'agit d'un compte-rendu assez personnel dont j'avais peur qu'il n'intéresse pas grand monde. En tout cas, je suis ravi que ça puisse vous plaire et je vous poste donc la partie suivante, impatient comme toujours de lire vos commentaires.

III Chirurgie tropicale

Notre premier contact avec l’hôpital se fait à travers ce que nous en disent les cambodgiens. Mouroir pour les uns, vitrine du progrès médical que connaît le pays pour les autres, l’endroit ne laisse pas indifférent. Apprenant que nous allons y débuter un stage, un habitué de la guesthouse nous met en garde : ici, la médecine a deux vitesses, selon que la patient a les moyens de sa santé défaillante ou non. Nos recherches nous avaient déjà appris qu’il n’existe pas de sécurité sociale au Cambodge et, bien qu’un ersatz de projet soit parait-il dans les cartons du gouvernement, nos interlocuteurs nous le confirment : il ne fait pas bon être à la fois malade et pauvre au pays du sourire.

En remontant la rue de la mosquée, nous rejoignons le boulevard Monivong, une des grandes artères de la ville. De part et d’autre, les bâtiments caractéristiques de l’époque coloniale française rappellent le passé de cette cité asiatique. Nous dirigeons nos pas vers l’un d’eux, l’hôpital Calmette, baptisé ainsi en hommage au médecin français co-inventeur du vaccin contre la tuberculose. A l’entrée, une pancarte très kitsch montre des infirmières khmères faisant le salut traditionnel en souriant, mains jointes devant la poitrine. Un peu plus loin, des panneaux indiquent les noms des services de soins en français et en khmer. Si la génération qui avait appris la langue de Molière sur les bancs de l’école a maintenant quasiment disparue, le français reste présent, notamment dans le monde médical. Les étudiants en médecine l’apprennent durant leurs études car la plupart des documents médicaux qu’ils seront amenés à rédiger devront l’être dans cette langue. Une chance pour Camille et moi car le khmer, dérivé du sanskrit, ne nous rend pas la tâche facile pour communiquer.

En parcourant du regard les bâtiments aux allures d’hôpital de province, j’essaie d’imaginer les lieux il y a soixante ans. Mis à part l’immense cube de verre noir signalant l’entrée des urgences, les lieux n’ont pas dû changer beaucoup depuis que mon grand-père les a connus. Capitaine dans le Génie de l’armée française, il fit connaissance avec Phnom Penh dans des circonstances plutôt pénibles durant la guerre d’Indochine. Empoisonné par un cuisinier infiltré par le Viêt Minh, il fut évacué sur Calmette, qui était alors un des plus grands centres de soins du territoire colonial. Après plusieurs semaines de traitement et un voyage retour éprouvant en bateau, il retrouva les siens, ramenant avec lui un corps affaibli et un esprit envahi de souvenirs terribles comme seules savent en produire les guerres. A la maison, son aura et ses citations pour bravoure faisaient la fierté de ma grand-mère mais nuls ne parlaient d’un conflit qui, comme celui d’Algérie, semble ne pas vouloir se transcrire par des mots.

Dès nos premiers jours en Chirurgie Générale, nous sommes les témoins impuissants du sort réservé aux plus pauvres. A l’hôpital, il existe deux types de services : les unités dites «A », procurant des soins standards et payants et les services de médecine ou de chirurgie « B », destinés aux indigents. Les conditions de vie y sont radicalement différentes. Dans les services B, les patients et leurs familles hantent de grands dortoirs dans lesquels hygiène, intimité et asepsie sont restées des notions assez floues. Un coup d’œil dans ces salles où chaque mètre carré, chaque box raconte une tragédie individuelle suffit à prendre la mesure de ce fossé entre riches et pauvres, dont les effets se font sentir avec violence dans tous les domaines de la société. En France, les chambres seules et doubles sont la norme, avec exceptionnellement l’ajout d’un troisième lit, dit « de crise ». Ici, nous nous apercevons bien vite qu’il y a souvent quatre, six voire huit grabats dans la même pièce, sans distinction d’âge, de sexe ou de statut infectieux. Les chambres seules, désignées avec la mention « VIP » étant quant à elle réservées aux plus riches et aux plus influents, ce qui va souvent de paire. La question du coût des soins est omniprésente. Chaque geste, de la prise de sang à l’examen radiographique est côté sur une grille tarifaire et donne lieu à une facture dont le patient, par l’intermédiaire de sa famille, doit s’acquitter au plus vite. Dans ce jeu de l’oie sinistre où les cases figurent le parcours de soin, le règlement de la facture est la condition sine qua non pour pouvoir progresser. Sur le chariot de l’infirmière, des échantillons de sang coagulent doucement sur un présentoir, attendant d’être envoyé au laboratoire dès que le prix de l’analyse aura été payé.

L’hôpital foisonne de monde. Rien d’étonnant quand on sait qu’autour de chaque patient gravite en permanence un ou plusieurs proches, s’occupant à tour de rôle de veiller sur le malade. Il n’existe pas d’aides-soignants au Cambodge, un patient sans famille est donc souvent un patient non changé, non lavé et non nourri, puisque l’hôpital ne fournit pas non plus de repas. Dans ce contexte, la famille joue un rôle essentiel d’accompagnement au quotidien et est souvent très présente lors des soins, ce dont il nous faut également tenir compte. Ces pratiques bouleversent nos habitudes d’étudiants infirmiers français. Chez nous, les visites étant interdites le matin, il nous était facile de réaliser les soins dans un environnement calme et dégagé. Ici, les mères, les enfants, les grands-parents et les cousins sont en permanence au chevet de celui qui souffre, et pas question de faire sortir tout ce petit monde quand un pansement doit être refait. Pour tromper leur ennui, tous se rassemblent autour de l’infirmière quand celles-ci déballe les compresses, sans que cette promiscuité ne paraisse gêner le soigné – qui n’a du reste aucun moyen de s’en prémunir.

Malgré la peur et la douleur qui collent aux murs décrépis de cet établissement, je ne parviens pas à le considérer comme un mouroir. Es-ce la lumière du soleil de février, qui brille sans défaillir au-dessus des tuiles et des immenses palmiers? Ou bien est-ce dû à cette ambiance si particulière, faite d’agitation, de torpeur et d’attente, qui donne un charme étrange à ce centre de soins ? L’hôpital est de toute évidence un lieu de grande souffrance où la mort a ses entrées mais ici c’est également un espace qui regorge de vie : on y circule, on y mange, on y parle, on y patiente ensemble. Les malades sont souvent très entourés par leur famille, qui pallie les manques de l’institution en souriant sans compter, en tenant les mains avides d’une présence amie, assurant les massages, les soins d’hygiène et les techniques de médecine traditionnelle en faisant preuve d’une abnégation qui force le respect. Certaines images s’inscrivent pour toujours dans nos rétines, comme lorsque ce gamin se laisse pétrir la main sans broncher par sa mère, grimaçante de douleur alors qu’un infirmier charcute la plaie néoplasique infectée qui lui dévore la cuisse.

Notre intégration est laborieuse. Si les médecins parlent notre langue couramment, l’équipe paramédicale, elle, peine parfois à utiliser un anglais basique. Les transmissions en khmer, bien qu’émaillées de termes techniques empruntés au français, restent souvent hermétiques à nos oreilles. Parfois le découragement nous guette quand, malgré nos efforts, nous ne parvenons pas à nous faire comprendre, comme avec cette vieille infirmière revêche – une espèce manifestement répandue sur toute la planète – qui ne tentera à aucun moment de nous aider dans nos tentatives laborieuses pour entamer un échange. Nous travaillons dur pour dissiper les malentendus et éviter d’être pris pour de jeunes occidentaux blasés qui auraient acheté leur stage pour le frisson de l’exotisme. Heureusement, la communication n’est pas qu’une affaire de langage et nous parvenons tout de même à entrer en relation avec les patients et le staff qui nous encadre. La plupart nous encouragent de leurs sourires quand nous baragouinons maladroitement un mélange de khmer, d’anglais et de français en accompagnant le tout d’une gestuelle alambiquée. Nos esprits, tendus vers tout signe potentiellement chargé de sens, accèdent à une communication parallèle, en périphérie du discours. Tant de choses se transmettent dans un regard, un geste, un signe de tête ou par le sourire qui vient illuminer un regard fatigué... Petit à petit, nous tissons des liens avec les étudiants qui, comme nous, sont venus effectuer leur stage en chirurgie. Les échanges avec cette nouvelle génération, souvent anglophone, sont l’opportunité d’obtenir des réponses aux nombreuses interrogations qui nous assaillent. Nous discutons beaucoup avec Vannarith, un élève infirmier en deuxième année qui devient pour nous un nouveau Virgile, guide précieux dans notre descente dans les cercles du système de santé cambodgien. Patiemment, il nous aide à comprendre ce que nous voyons et nous apprécions cette présence amie lors de ces premières semaines à l’hôpital. Curieux de notre mode de vie, ses premières questions concernent le coût de nos études. Il ouvre de grands yeux quand nous lui annonçons qu’elle ne nous coûte que quelques centaines d’euros, montant encore réduits par les bourses que nous touchons parfois. Nous mesurons notre chance quand il nous annonce débourser neuf cents dollars par an pour son école : une fortune au Cambodge, où le salaire moyen avoisine les soixante dix dollars par mois.

Notre quotidien est rythmé par les soins effectués auprès des 8 patients dont la prise en charge nous est dévolue. A chaque fois que nous entrons dans la pièce, les malades ouvrent de grands yeux écarquillés, tout étonnés de voir à leurs chevets deux petits blancs aux tenues bardées de phrases en français. On se passe le mot, on se retourne, on rit sous cape, on s’interroge : c’est l’effervescence dans l’unité de Chirurgie A Bis ! Les actes infirmiers sont les mêmes qu’en France, bien que les conditions d’asepsie soient très variables. Les connaisseurs apprécieront les détails, comme le remplissage des ballonnets de sonde vésicale à l’eau du réseau – non potable-, ou les tournées de soins de bouche avec une seule et même pince, sans réelle désinfection du matériel entre chaque patient... Nos journées sont émaillées de scènes de chirurgie tropicale invraisemblables pour les étudiants français que nous sommes. Un après-midi, alors que nous discutons calmement en salle de pause, un homme vient nous chercher pour nous demander de nous rendre au chevet de son ami. Le pauvre bougre a la jambe fracturée et stabilisée par un fixateur externe. En temps normal, ce genre de système implique une asepsie rigoureuse et une surveillance rapprochée, le risque étant l’apparition d’une infection liée à des germes profitant de cette ouverture cutanée providentielle. La leçon du jour c’est qu’au Cambodge, il faut aussi prévenir l’apparition des fourmis ! Celles-ci, attirées par le festin, ont en effet trouvé le moyen d’entrer par la fenêtre ouverte et de parcourir cinq mètres en file indienne jusqu’à la jambe du malheureux. Pendant que l’infirmière essaie de noyer ces centaines d’insectes avec du sérum physiologique, le patient en question tente vainement de les chasser en soufflant dessus, le corps raidi à la vue de cette invasion peu commune. N’y croyant pas mes yeux, je me mords la lèvre pour ne pas éclater de rire devant cette scène improbable ! Chaque jour apporte son lot de surprises, dans les soins comme dans l’organisation du service, si différente de ce que nous avons pu connaître en France.

Soucieux d’accomplir notre travail du mieux possible, nous tentons tant bien que mal d’utiliser les ressources à notre disposition pour réaliser les pansements, injections et autres activités en suivant les recommandations françaises, suscitant la curiosité et l’intérêt des étudiants, des infirmières et des médecins qui nous observent. Nous prenons garde à ne pas inverser les rôles : nous sommes venus ici pour apprendre, pas pour importer des techniques qu’il serait de toute façon difficile de mettre en place avec les ressources matérielles disponibles. A mesure que les journées passent, nous détectons un subtil changement d’attitude dans l’équipe. D’abord prudents, les infirmiers et infirmières nous confient davantage d’activités à réaliser et semblent plus détendus. Lors des pauses, ils nous offrent des fruits où nous font goûter à des friandises khmères, éclatant de rire quand nous croquons du bout des lèvres dans ces offrandes au goût imprévisible.

Quand le soleil se couche sur les jardins de l’hôpital, les proches des patients dressent les hamacs et les moustiquaires entre les palmiers, se préparant à une nouvelle nuit sans rêves. Environnés par le chant des insectes et les fragrances évanescentes des bâtons d’encens offerts à Bouddha, ils vont déposer une offrande sur l’autel installé en face des urgences en murmurant une prière pour qu’un être cher survive à la nuit qui s’annonce. Nous quittons l’enceinte de Calmette, retrouvant la frénésie de la circulation sur Monivong, et parcourons les rues bardées d’échoppes du quartier musulman avant de rentrer à la guesthouse. Voilà un peu plus de quinze jours que nous y sommes arrivés et déjà, j’ai l’impression de vivre à Phnom Penh depuis des mois. La chaleur, de plus en plus étouffante à mesure que la saison sèche s’avance, transforme les trottoirs en plaques de cuisson. Quand le soleil jette enfin l’éponge après une journée à courir le ciel, les odeurs capiteuses de fruits mûrs nous enveloppent, comme le parfum troublant porté par une femme lascive. Dans l’atmosphère moite de cette ville où les corps s’entrechoquent, j’ai la sensation de n’être qu’un vibrion anodin, flottant comme des milliers, des millions d’autres dans une mare débordante de vie. La France et les préoccupations que j’y ai laissées me semblent appartenir à une vie antérieure. Mon univers ? Le présent. Mon royaume ? Quelques kilomètres de rues défoncées où chaque angle laisse présager d’étonnantes découvertes.

Accoudé à une table crasseuse sur une terrasse envahie par les moustiques, je fais mollement don de mon sang à cette myriade de vampires tout en laissant mes idées infuser dans une énième tequila consolatrice. A mesure que les heures s’égrènent comme un chapelet et que les verres vides s’accumulent sur le comptoir, le bilan des premiers temps de notre aventure cambodgienne m’apparaît plutôt positif. Malgré nos difficultés, nous sommes parvenus à nouer des liens avec ces hommes et ces femmes qui nous ont accueillis et qui, à leur manière, nous ont pris sous leur aile. Le peuple cambodgien, je le comprends à présent, ne se livre pas facilement. En apprenant à nous connaître, certains infirmiers se laissent aller à prononcer quelques phrases en français et nous comprenons qu’ils simulaient en réalité de ne pas parler notre langue afin d’éviter de se sentir humilié par leur maladresse. Une manifestation typique de pudeur khmère ! A présent, l’atmosphère est plus détendue et notre présence, tolérée au début, semble maintenant acceptée par la plupart. Bien que nous restions un peu sur notre faim en ce qui concerne l’apprentissage de soins techniques, nous emmagasinons énormément sur le terrain des relations humaines et ce soir, confusément, cela me semble justifier d’avoir tenté l’aventure.

Dans la nuit, le ronflement éloigné des moteurs de tuks-tuks berce nos échanges avec les voyageurs de passage. Je rencontre ainsi une jeune autrichienne fraîchement arrivée à Phnom Penh. Son bac en poche, elle a décidé de partir seule arpenter l’Asie du Sud-Est pendant trois mois, de la Birmanie au Cambodge. Sa simplicité, la flamme qui l’anime quand elle évoque son voyage ravivent en moi un besoin irrépressible de reprendre la route, alors que des images de temples en ruines perdues dans la forêt tropicale envahissent mon esprit. La conversation se prolonge dans la nuit, tandis qu’autour de nous la terrasse se vide et que les couche-tard rapprochent leurs sièges en parlant à mi-voix. C’est l’heure où chacun vide sa besace et en exhibe des anecdotes rocambolesques, des projets en chantiers et partage avec l’autre sa vision du monde. Je me laisse happer par ces heures suspendues entre rêve et réalité, buvant les paroles de cette baroudeuse aux cheveux blonds comme les blés et à l’accent allemand à couper au couteau. Angkor et ses cités mythiques m’attirent comme un aimant et, pareille à quelque fée à l’aura magnétique, cette aventurière me rappelle combien le mouvement est nécessaire, vital, essentiel. Les jambes flageolantes sous le double effet de la fatigue et d’un tord-boyaux au prix ridicule, je vais réserver au gérant de la guesthouse deux places dans le prochain bus pour Siem Reap, la ville aux portes des temples. En compagnie de ma mystérieuse interlocutrice, je lève mon verre aux aventuriers, aux poètes vagabonds, aux amoureux de la route, à ces explorateurs qu’une quête d’ailleurs travaille au corps pour les mener vers de nouvelles conquêtes. Alors que se lève une lune laiteuse dans un ciel d’encre de chine, nous trinquons aux voyages et à ceux qui les font.
Audentes Fortuna Iuvat.
KO Kola Globetrotter ·
Ici comme ailleurs, ainsi va la vie, douce et cruelle remplie de ces petits riens paisibles, cocasses ou tragiques.

J'aime ton regard sensible, lucide, curieux mais très respectueux, qui capte bien les visages, les voix, les anecdotes... et cette jolie manière vivante, émouvante, de trouver les mots justes pour raconter.
MO Mong1 Globetrotter ·
Qu'est-ce que c'est bien écrit ! 🙂 Je lis ton récit comme un "vrai" livre... Expérience intéressante, mêlée de tous les parfums du Cambodge... On suit tes pas comme si on y était, tes ressentis, ton cheminement intérieur, ton attirance pour ce pays et tes sources d'inspiration. C'est exactement ça ! (Quant à l'hôpital Calmette... tu oublies de préciser que ce n'est pas n'importe quel hôpital. J'avais vu un superbe reportage sur "la chaîne de l'espoir" et le professeur Deloche...) Tu arrives à nous faire voyager, avec un sujet pas évident, abordé tout en délicatesse. (Je comprends ton hésitation et ta peur d'être ennuyeux, mais quand on a de telles facilités d'écriture...) J'attends la suite sur Siem Reap, évidemment !
AU Audentes ·
Un grand merci pour ces retours ! Il est vrai que je ne me suis pas étendu sur les programmes de Calmette, qui entretient des partenariats avec plusieurs CHU français ainsi que des associations et ONG d'envergure (Chaîne de l'Espoir, Douleur Sans Frontière...). Peut-être aura-t-on l'occasion d'y revenir.

Encouragés par vos messages, je vous livre donc le chapitre suivant. L'histoire s'éloigne momentanément de PP et de ses estropiés mais patience ! le stage n'est pas encore fini...

IV La forêt des visages de pierre

Quitter Phnom Penh par la route est comme retirer une écharde d’un doigt douloureux. La ville semble ne jamais céder de terrain, ne pas en finir d’agoniser en d’infinies banlieues de tôles où des camions d’un autre âge viennent accoucher de leurs cargaisons gargantuesques. Finalement, les habitations se raréfient comme à regret pour laisser le champ libre à une campagne exsangue, vidée de ses forces par la saison sèche. Les silhouettes tranchantes des palmiers se découpent comme des ombres chinoises, explosant en d’étranges feux d’artifices végétaux dans ce ciel transformé en lavis par un soleil moribond. Dans le car qui cahote entre les nids de poule, des téléviseurs fatigués vomissent des clips musicaux que les passagers ne regardent que d’un œil. Des histoires de lycéens en uniformes qui se font la cour sur fond de pop asiatique. De temps à autres, nous faisons escale dans un troquet de bord de route, petit ilot de lumière blafarde dans la nuit cambodgienne où quelques paysannes aux yeux cernés vendent sans conviction des insectes frits et des plats de nouilles. Au terme d’un voyage de six heures, nous touchons finalement au but. En débarquant, je suis presque étonné de ne pas voir le petit village de pêcheur que décrivait Pierre Loti en 1901. En lieu et place de cette vision fugitive, Siem Reap étale ses rues modernes où les touristes déambulent de bars branchés en salons de massage comme des papillons de nuit hagards.

Dès le lendemain, j’enfourche un vélo plus vieux que moi et pédale à toutes jambes vers les temples d’Angkor en soulevant la poussière rouge des chemins de latérite. Excité comme un gosse un jour de Noël, je me perds dans les labyrinthes de pierre, errant d’un édifice à un autre sans savoir où donner de la tête. Sous le règne des dieux-rois, chaque souverain se devait de faire construire un palais qui devenait la nouvelle capitale de son royaume et le symbole de ses pouvoirs temporel et spirituel. Des édifices pré-angkoriens dédiés aux divinités de l’hindouisme jusqu’aux temples du XIII° siècle voués à Bouddha, ce sont des siècles de vie religieuse qui m’écrasent de leur majesté. Angkor Thom et son Bayon énigmatique, le Banteay Kdei et ses nymphes célestes, le Baphuon et ses faux airs de pyramide maya, le choc des armées sur les murs gravés d’Angkor Vat... la démesure et l’aura de ces édifices me frappent comme un coup de poing. Malgré le ronronnement des tuk-tuks, les touristes chinois, les vendeurs de souvenirs et les guides exubérants, l’atmosphère a quelque chose de surnaturel, comme si ces temples mystérieux avaient leur vie propre et parlaient directement à l’âme de ceux qui tendent l’oreille. En fin d’après-midi, alors que le soleil amorce sa descente au-dessus de la jungle, les temples baignent dans une lumière de genèse, restituant au toucher la chaleur accumulée dans leurs blocs de pierre. Les apsaras, figées dans leurs danses muettes, sourient au visiteur égaré d’un air légèrement inquiétant tandis que les visages des bas-reliefs se font tour à tour apaisants et menaçant, sereins et terribles, à mesure que la Terre sombre doucement dans l’obscurité.

« Tout de même, avant de m’éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi, … et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille, … et puis trois, et puis cinq, et puis dix il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts… Les « tours à quatre visages ! » ». Voilà ce qu’écrivait Loti après avoir vu surgir le Bayon de la jungle indochinoise lors de son voyage à Angkor. Comme lui, je suis saisi d’un mélange d’effroi et d’émerveillement devant ces immenses figures de pierre qui veillent jalousement sur les quatre points cardinaux. Construit par Jayavarman VII, premier roi bouddhiste d’Angkor et bâtisseur infatigable, le Bayon signe l’apogée de l’art khmer. Le mystère plane toujours sur l’identité précise de ces personnages. Représentent-ils Lokeshvara, bodhisattva de la compassion ? Jayavarman VII, empereur et demi-dieu ? La divinité tutélaire de l’hindouisme, Brahma ? Ou bien encore les quatre vertus du Bouddha : sympathie, pitié, constance et égalité ? Peut-être tout cela à la fois ? Quelle que soit leur modèle, ces figures de grès promènent leurs regards énigmatiques sur les insectes que nous sommes, comme pour nous surveiller de près pendant que nous troublons la sérénité des lieux. Dans ce labyrinthe faits de couloirs à demi-effondrés, de salles obscures et de grandes terrasses surplombant la forêt environnante, je me perds à plusieurs reprises, jamais certain d’en ressortir par l’une des quatre portes que je m’étais juré d’atteindre. En quittant les lieux, à l’heure où les singes descendent des arbres par centaines, j’ai le sentiment d’y laisser une partie de moi-même.

Je passe le jour suivant à sillonner la plaine angkorienne, passant d’un Ta Prohm en ruines envahi par la jungle à la citadelle mythique d’Angkor Vat, dont les tours ornent le drapeau national. Sur les 400 kilomètres carrés de la plaine d’Angkor, la forêt de pierre et celle des végétaux se livrent un combat sans merci. Bien souvent, cette lutte inégale voit la nature triompher, ses soldats de feuilles et de bois envahissant peu à peu les constructions. Les oiseaux sont le soutien aéroporté de cette guerre silencieuse : ce sont leurs déjections qui déposent les graines sur les façades des temples. Les murs de grès et les fromagers aux racines tentaculaires s’unissent alors dans une étreinte fratricide et lient leurs destins : si l’arbre meure, les pierres s’écroulent… Dans ces cités endormies où le temps semble avoir suspendu son cours, la vie est partout. Des plantes aux enfants des ruines, un élan vital contrebalance l’inertie des constructions humaines. Au milieu des temples, des moines marchent, petites tâches safran dans les éboulis de pierre, alors que dans les antichambres obscures de ces lieux de culte, de vieilles femmes édentées vendent aux visiteurs des bâtonnets d’encens pour qu’ils les déposent aux pieds de Bouddha et des Bodhisattvas.

Insatiable comme un explorateur du XIX° siècle, je décide de partir visiter un temple éloigné avec Camille. Arrachant les kilomètres sur nos montures brinquebalantes, nous pédalons dans le cagnard, croisant les doigts pour que notre destination ait échappée aux tour-opérateurs sino-coréens. Au fil de la route, nous contemplons la campagne cambodgienne dans tout son dénuement. Des palmiers gigantesques s’élèvent dans les champs, comme pour fuir ces terres rendue stériles par un soleil vengeur. Entre les maisons de bois sur pilotis, quelques vaches dont on peut compter les côtes déambulent autour des marigots asséchés. La plaine cuit doucement à la chaleur de midi, comme sortie tout droit d’un panorama africain. Tout au long de la route, des enfants déguenillés nous crient des « hello » en agitant les mains, délaissant pour quelques instants un chien galeux ou une balle rapiécée pour se montrer du doigt ces deux blancs un peu fous qui préfèrent la poussière et l’effort aux sièges inclinables des cars à touristes climatisés.

Après avoir versé quelques litres de sueur en tribut au dieu de l’aventure, nous parvenons enfin au Banteay Srei, la « citadelle des femmes ». D’après la légende, ce temple aurait gagné son nom moderne en raison de l’incroyable qualité de ses sculptures et bas-reliefs, dont on imaginait qu’ils n’avaient pu être réalisés que par des demoiselles aux mains délicates. En parcourant les allées du temple, on ne peut que souscrire à l’émerveillement des premiers occidentaux à avoir contemplé ces façades de grès rose où chaque centimètre carré est travaillé avec un soin exquis. Les feuilles des arbres sur les bas-reliefs sont ciselées avec une précision qui dépasse l’entendement et l’on peut compter les dents des guerriers singes qui se livrent une bataille féroce sur les frontons de pierre. C’est ici que Malraux était venu en 1923, alors âgé de seulement vingt-deux ans, soit notre âge aujourd’hui. Armé d’un marteau et d’un burin, le futur ministre de la culture décrocha quelques apsaras pour les charger dans son char à bœufs, avant de faire demi-tour en rêvant à la somme rondelette que les statues promettaient de lui rapporter sur le marché noir des antiquités. Malheureusement pour lui, son convoi manquait de discrétion et il fut arrêté dès son retour à Siem Reap. Accusé de trafic d’objets d’arts volés, il plaida le res nullius, expliquant que ces biens n’étant la propriété de personne en particulier, il en découlait naturellement qu’ils appartenaient à tout le monde. L’argument ne parut pas satisfaire les autorités, qui placèrent l’écrivain en résidence surveillée à Phnom Penh. Seuls les cris d’orfraies de l’intelligentsia française parvinrent à l’extirper de sa détention et, de retour en France, il publia La Voie Royale, magnifique roman d’aventure inspiré de ses péripéties de pilleur de temples indochinois.

Nous repartons, encore sous le charme de ce monument hors du commun et pédalons dans un état second sur une quinzaine de kilomètres. Tout à coup, alors que Camille dépasse une cambodgienne sur son vélo, ses roues dérapent sur un morceau de bitume un peu traître. Elle vacille, semble se rétablir un instant et s’écroule finalement dans un grand fracas métallique, entrainant la grand-mère dans sa chute. Une fois le nuage de poussière retombé, je me précipite au chevet de la vieille dame, qui geint en se tenant la jambe. Camille, indemne si ce n’est pour quelques dermabrasions, est sous le choc. Faisant appel au peu de vocabulaire médical appris sur le tas en chirurgie, je commence un interrogatoire afin d’essayer d’y voir plus clair. Quelques cambodgiens du hameau voisin commencent à arriver sur les lieux au compte-goutte et j’en profite pour engager comme interprète une fille qui baragouine un peu d’anglais. Apparemment, notre victime se plaint surtout du mollet. Une palpation sommaire m’apprend qu’elle n’a pas de fracture déplacée, mais je n’écarte pas l’hypothèse de dégâts moins évidents, dont le diagnostic dépasse de loin mes compétences. En tâchant d’avoir l’air assuré, je décide de la relever avec l’aide d’un chauffeur de tuk-tuk qui s’est arrêté pour jeter un coup d’œil. Elle marche ! Elle boite, certes, mais elle marche ! Elle me regarde comme si j’étais un petit-fils qui l’avait beaucoup déçu. En espérant que la douleur ne soit liée qu’à un bel hématome, je m’arrange pour qu’elle soit amenée à l’hôpital le plus proche. Si il s’avère qu’elle n’a rien de cassé, elle pourra au moins repartir avec une plaquette d’antalgiques. Le tuk-tuk accepte de la conduire gratuitement mais l’on me fait comprendre qu’il faut payer pour les soins. Nous sommes à présents au milieu d’un groupe d’une dizaine de personnes qui entendent bien que la grand-mère obtienne réparation et nous n’avons de toute façon pas le cœur à en négocier le montant. Après lui avoir donné cinquante dollars, Camille s’excuse platement et nous reprenons notre ruban d’asphalte, un peu chamboulés par cette expérience très personnelle des aléas de la route cambodgienne.

Au terme d’une volée de kilomètres parcourus en silence, nous faisons halte devant la silhouette monumentale du Pre Rup, un temple-montagne du X° siècle dont les murs de grès rougeoient dans la lumière rasante du soir. Impressionnés, nous gravissons les marches menant au sommet pour y arriver le souffle court, autant par l’effort fourni que devant le panorama offert. Nous errons sur la terrasse, profitant d’une vue dégagée sur la plaine et la forêt qui la parsème. Quelque part, un guide cambodgien joue d’un instrument traditionnel. Le temps ralentit, abdique devant la magie de l’instant. Encore sous le choc de l’accident, nous profitons de cette atmosphère irréelle qui nous vide la tête. Rasséréné, je m’assois sur la pierre encore chaude, simplement heureux à l’idée d’habiter ce moment et d’en graver tous les détails dans ma mémoire.

Petit à petit la mélancolie me gagne à l’idée de retourner à Phnom Penh. Rendu fou par le sentiment exaltant d’une liberté à portée de guidon, j’aimerai tourner bride et foncer tête baissée vers le Laos ou bien plein Ouest, en direction des pagodes birmanes. Malheureusement, la raison de notre présence au Cambodge nous rattrape et c’est le cœur gros que nous rendons nos montures avant de reprendre la route. Dans le bus qui nous ramène, je me fais la promesse de revenir un jour donner quelques coups de pédales dans cette Asie mythique, où les palais ont des visages et parlent aux Hommes à la tombée du jour.
Audentes Fortuna Iuvat.
OB Obeoandpai Globetrotter ·
Tu nous régale 1000 fois merci 🙂
Mon YouTube https://www.youtube.com/user/voyageurasie/videos?view_as=subscriber
LI Lisa66 Regular ·
C'est tellement bien écrit !...

Si un jour tu abandonnes le métier d'infirmier, deviens écrivain....c'est tellement agréable de te lire.

Et pour moi qui suis allée 3 fois au Cambodge, je retrouve bcp d'impressions connues. Et c'est très instructif de voir comment est la vie dans les hopitaux, ça , on ne peux pas s'en rendre compte en tant que voyageurs.

Merci de ce témoignage.
lisa
SI Sifodias69 Veteran ·
c'est sur que c'est bien écrit ça laisse songeur .......... pour les hopitaux en octobre dernier lors de mon deuxiéme séjours au cambodge j'ai apporté une malette rempli de différent médicaments(desinfectant, lotion antiseptique, bandes, anti-douleur, pommade, tule gras ect) et j'ai déposé tout cela a l'hopital pour enfant a siem reap ils etaient trés content.

je le dit pour ceux qui seraient intéréssé a faire un geste mais qui défois manque d'information.
"le véritable coeur de Rome ne se situe pas dans le marbre du sénat, mais dans le sable du colisée"
RO Rogerbarthas Globetrotter ·
Merci pour ce superbe carnet de voyage !

Vous avez un vrai talent, c'est un grand plaisir de vous lire
Roger
AU Audentes ·
Au risque de me répéter, je vous remercie tous à nouveau pour ces commentaires très élogieux, qui m'encouragent énormément. Mes pattes de mouche sont loin d'arriver à la cheville des écrivains-voyageurs dont les récits m'inspirent mais je n'en cesse pas moins de griffonner dans mes carnets : j'apprécie beaucoup ces instants, où l'on se repasse le film de sa journée et qu'on essaie de le mettre en mots. C'est la première fois que je me risque à faire lire tout ça à des gens qui ne me connaissent pas mais je ne pouvais pas rêver mieux que de le faire avec des personnes qui ont été charmées par ce pays si particulier, comme je l'ai été.

Pour ce qui est du métier d'infirmier, il est pour moi une source inépuisable d'inspiration, même en France. Du coup, je ne m'imagine pas le lâcher de si tôt et espère bien vivre grâce à lui de nouvelles aventures dans ces Ailleurs qui nous dépaysent...

Je poursuis donc sur ma lancée. N'hésitez pas à réagir en faisant part de votre propre expérience du Cambodge : il est fascinant de voir comme les ressentis varient d'un voyageur à l'autre !

V Construire sur la cendre

Retour à Phnom Penh. Nos pensées déjà tournées vers les Urgences, nous reprenons le chemin du service de « Chirurgie A bis » pour y terminer la première partie de notre stage. Nous retrouvons nos patients du troisième étage. Huit personnes se partagent ici une pièce d’une vingtaine de mètres carrés, dont les murs sont ornés d’une fresque représentant les trois petits cochons et une blanche-neige tombant en pâmoison dans les bras de son prince charmant. Décalage. Probablement l’œuvre d’un peintre zélé du temps où l’hôpital était français et le bâtiment dédié à la pédiatrie. Entre ces murs, les malades et leurs familles ont apprit à vivre ensemble, supportant bon gré mal gré cette promiscuité forcée, prenant sur eux pour passer outre le défaut total d’intimité. Les pathologies sont variées : depuis la luxation de hanche réduite par traction – « l’école française », nous explique fièrement le chirurgien- jusqu’au polytraumatisé, en passant par l’appendicite ayant dégénéré en péritonite et l’abcès fessier bilatéral. Nous sommes à présent adoptés par les patients et leurs familles. Tout en s’amusant gentiment de la médiocrité de notre khmer, ils nous en apprennent beaucoup sans le savoir sur leur façon de vivre et d’appréhender le monde du soin. Une fois de plus, je suis sidéré par leur attitude stoïque face à la souffrance et à la maladie. Mélange de fierté et de résignation, leur désir de ne pas craquer à la vue de tous est palpable. Bien entendu, certains se tordent de douleur et gémissent – on les comprend étant donné leurs pathologies – mais la plupart développent des trésors de courage et ne laissent pas échapper une plainte. Serrer les dents et attendre que ça passe, voilà leur programme quotidien. Certains trouvent même la force de nous témoigner de la sympathie et chacun de nos sourires nous sont rendus au centuple. Ils nous sidèrent par le calme et la gentillesse dont ils font preuve en dépit de la douleur et du désespoir. L’une de ces gueules cassées, un garçon d’à peu près mon âge, me marque plus particulièrement. Je lis son dossier et parcoure ses radios. J’apprends qu’il a été blessé dans un accident alors qu’il travaillait sur un chantier. Aujourd’hui, une de ses mains nécrose sous les compresses tandis que son pied droit laisse voir sur les clichés des os réduits en charpie, maintenu par un mikado de broches qui lui sortent des orteils. Pourtant, il ne laisse rien paraître de sa tristesse et s’efforce de boiter dignement avec sa béquille, nous faisant de grands sourires quand ils nous croisent dans les couloirs. Ces instants poignants sont des leçons dont nous nous rappellerons longtemps.

Nous quittons finalement le service, reconnaissant pour tout ce que nous y avons appris et impatients de poursuivre l’aventure. Notre initiative de régaler toute l’équipe de pâtisseries khmères semble faire l’unanimité dans la salle de soins pleine à craquer d’infirmières, d’étudiants, d’internes et de chirurgiens. Ces derniers, bien plus accessibles que leurs homologues français, nous racontent avec enthousiasme et fierté la belle époque de leur internat à Pau ou à Paris, déplorant seulement le climat rigoureux des hivers de nos régions.

Maintenant familier de Phnom Penh, je parcoure avec Camille les boulevards et ruelles du centre, errant à vélo autour des marchés, explorant au petit bonheur les boutiques tenues par de vieilles dames khmères dures en affaires. Heureusement, notre connaissance de la langue du pays s’est étoffée et, après quelques mots, les visages se dérident et nous cessons d’être pris pour des barangs fraîchement débarqués à qui l’ont peut vendre un objet cinq fois son prix. Nous profitons d’un jour de repos pour aller visiter Tuol Sleng, lieu d’horreur durant le régime khmer rouge qui fut reconverti par la suite en Musée du Génocide.

En 1975, des révolutionnaires renversent le pouvoir établi par le général putschiste Lon Nol, qui avait lui-même déposé le roi Sihanouk. Phnom Penh tombe dans les mains des khmers rouges et le Cambodge, dans la période la plus sombre de son histoire. L’Angkar, le régime nouvellement installé, vante les mérites d’un grand bond en avant communiste et met en place par la force des mesures destinées à assurer l’autosuffisance alimentaire du pays. Les citadins sont considérés comme inférieurs aux agriculteurs des campagnes et sont bientôt évacués vers les provinces rurales, parfois à plusieurs centaines de kilomètres de chez eux. Les deux millions d’habitants de Phnom Penh sont en grande partie évacués de la ville, transformée en cité fantôme. Les révolutionnaires abattent les vieillards dans leurs lits à coups de crosse pour économiser les balles. Les intellectuels font l’objet d’une persécution particulièrement violente et se voient attribuer les tâches les plus pénibles et les rations les plus maigres, quand ils ne sont pas tout simplement exécutés. Pour être classé dans cette catégorie, il suffisait bien souvent de porter des lunettes ou d’avoir sur soi un stylo.

Les dirigeants khmers rouges vivent dans l’angoisse permanente qu’on en veuille à leur révolution. Dans leur paranoïa délirante, ils voient des complots et des agents de la CIA partout et se font fort d’éradiquer la prétendue menace. Dès qu’un individu est soupçonné d’être un espion à la solde de l’impérialisme américain, il est emprisonné avec toute sa famille et torturé jusqu’à ce qu’il avoue ses fautes, sans savoir ce qui lui est reproché ni ce qu’il adviendra de ses proches. Le même sort est réservé aux cadres du régime dont la fidélité est remise en question, souvent pour un oui ou pour un non. Des centres de détention spécialement dédiés à la détention de ces prisonniers sont créés dans tout le pays et administrés par la police politique. Le camp de Sécurité 21, ou Tuol Sleng, est l’un des plus secrets et des plus barbares. Des familles entières sont transportées jusqu’à cet ancien lycée français au cœur de Phnom Penh, où les classes sont reconverties en cellules et en salles d’interrogatoire – comprendre, de torture. L’imagination des tortionnaires de Tuol Sleng laisse sans voix : arrachage des ongles, passage à tabac, coups de fouet et de bâton, chocs électriques, asphyxie, etc.… Après avoir avoué à peu près tout et n’importe quoi, les détenus étaient transportés à Choeung Ek, le site d’extermination où les survivants étaient tués d’une balle dans la tête ou abattus d’un coup de masse. Les enfants et les bébés recevaient le même traitement. Sur les milliers de prisonniers ayant transité par Tuol Sleng, aucun n’a pu s’échapper et seuls sept survivants furent retrouvés dans la prison à la libération de la ville en 1979. En parcourant le Musée, on imagine l’horreur vécue par les détenus entre ses murs, et l’on prend la mesure du traumatisme que représente la période khmère rouge pour les habitants du pays. De grandes salles présentent les clichés pris à l’arrivée des prisonniers : certains sourient encore, ne sachant pas encore ce qui va leur arriver. Plus loin, on peut lire les biographies des leaders du régime ainsi que certains de leurs écrits, dans lesquels l’aveuglement, la haine et la cruauté transparaissent à toutes les lignes et donnent la nausée. En consultant ces mêmes panneaux, la tension monte d’un cran lorsque l’on comprend que la justice n’a pas inquiété outre mesure la plupart des cadres de l’Angkar. Tel chef a été jugé mais pas condamné, tel autre est devenu patriarche des bouddhistes du Cambodge. Si le Musée n’est pas mis en valeur et manque de lisibilité, sa visite n’en reste pas moins un moment fort, d’autant plus que les cambodgiens semblent assez réticent à évoquer cette page sombre de leur Histoire.

Mal à l’aise et un peu écœurés par la folie des Hommes, nous sortons groggys de l’ancienne prison, retrouvant avec bonheur le bruit de la circulation et le labyrinthe des ruelles du centre-ville. Nous poursuivons notre errance, allant d’un marché à un autre, nous arrêtant de temps à autre pour photographier un bâtiment ou pour boire un thé parfumé à la terrasse d’un estaminet à la propreté toute relative. Au gré de nos vagabondages, nous ouvrons les yeux sur l’envers du décor de cette Perle d’Asie à l’éclat un peu terni. Si la ville se fait cajoleuse avec ses marchés pleins de vie, ses temples rutilants et ses bars branchés, il n’est pas besoin d’être extralucide pour s’apercevoir qu’elle a deux visages : par delà les décors pour touristes, une autre réalité, amère et cruelle, se dessine.

Le pays tout entier vit une période charnière dans son Histoire. Au crépuscule de la folie destructrice khmère rouge, le Cambodge était un champ de ruines. Ce petit Etat asiatique avait perdu deux millions de personnes, ses villes étaient ravagées, les élites qui n’avaient pas été massacrées avaient fui une mort certaine et les secteurs de l’éducation et de la santé étaient renvoyés cinquante ans en arrière. Humilié, complexé, le Cambodge lorgne sur la réussite de ses voisins asiatiques, rêvant d’une reconstruction à la vietnamienne et d’un développement économique sur le modèle thaïlandais. Depuis quarante ans, le Royaume s’acharne donc à faire oublier l’apocalypse qu’il a subit à grands renforts de chantiers titanesques : on assèche les lacs et on fait pousser les gratte-ciels, en espérant que le calme revenu attirera davantage d’investisseurs aux poches bien remplies. Et tant pis si, pour hâter le retour à l’ordre, il a fallu caresser les meurtriers d’hier dans le sens du poil. Dans certaines provinces, l’équilibre n’est assuré que par la collaboration des autorités avec les chefs mafieux locaux, anciens bourreaux du Régime pour certains, qui tiennent d’une main de fer le commerce des filles, de la came et les recettes du jeu illégal. Le premier ministre est lui-même un ancien milicien khmer rouge, rallié à l’opposition quand son espérance de vie au sein de l’Angkar s’est vue nettement raccourcie en raison de doutes sur sa loyauté. Aujourd’hui, son gouvernement règne sans partage sur tout le territoire national, s’appuyant sur des figures locales rattachées au tout-puissant Parti du Peuple Cambodgien pour maintenir son hégémonie.

La corruption est endémique mais l’Etat veut convaincre qu’il s’est engagé dans un processus de modernisation en profondeur, construisant des banques et multipliant les contrats avec des entreprises étrangères pour accroître sa crédibilité sur la scène internationale. Le Cambodge s’est jeté dans une grande fuite en avant qui ne profitent pas à tous ses citoyens. Petit à petit, mes yeux s’ouvrent sur le spectacle inavoué de Phnom Penh et de ses laissés-pour-compte. Oasis décadent pour rêves brisés, la capitale est un lieu de paradoxes où le beau côtoie l’immonde, et le luxe, la pauvreté la plus crasse. Le soir, j’observe avec le cœur serré des gamines aux regards éteints promener leurs mini-jupes sur les trottoirs du quartier des ambassades, bradant leur jeunesse, leur santé et ce qui leur reste de rêves et d’espoirs pour une poignée de billets verts qui finiront dans les mains grasses d’un mac violent. A la guesthouse, je discute avec Tieng Peng. Garçon d’à peu près mon âge, il travaille ici pour un salaire de misère, partageant son temps entre des parties de billards enfiévrées et des soirées arrosées d’alcool de palme avec ses amis. Sur un ton de confidence, il m’apprend qu’il fume de la ice, comme beaucoup de jeunes de son âge. A mots voilés, il me fait comprendre que cette méthamphétamine qui lui anesthésie le cerveau est son moyen de faire face – ou plutôt d’éviter de faire face – aux réalités qui sont les siennes. Les repères de la société s’effilochent puis disparaissent, laissant la nouvelle génération démunie. Sous l’influence chinoise et les coups de boutoir d’une mondialisation incontrôlable, la religion perd en spiritualité, n’assurant plus que le service minimum en proposant à la population de venir déposer quelques centaines de riels aux pieds des bouddhas pour s’assurer bonne fortune et réussite.

Dans la ville, le contraste entre richesse indécente et misère de chien est partout perceptible. Ceux qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu traversent les avenues à bord de leurs SUV aux vitres teintées, dépassant sans les voir des familles entières dormant à même le trottoir. Les enfants des rues, petits fantômes hagards et crasseux, déambulent comme ils vivent : par habitude et sans savoir où aller. Dans la continuité de cet écart qui va en s’agrandissant, l’accès aux soins est lui aussi problématique. A deux vitesses, il laisse peu de chances aux classes les plus pauvres, frappées de plein fouet par le VIH et décimées par les accidents de la route que favorisent la consommation d’alcool. La danse savante des engins à moteur sur les boulevards surchargés a en effet des ratés. Un dépassement mal calculé, une manœuvre d’évitement trop tardive et c’est l’accident. Fracas du métal contre le métal, au mépris de la chair prise dans l’étau. Cris, casques roulant sur la chaussée. Parfois, la victime se relève indemne, le visage fermé, l’esprit occupé à remercier les dieux et maudire le chauffard. Le reste du temps, la violence du choc ne laisse pas de place au doute et le malheureux est évacué sur l’hôpital ou en clinique, s’il en a les moyens. Régulièrement, les journaux font état de ces accidents catastrophiques, à Phnom Penh ou Sihanoukville. Avec près de deux mille morts par an, les accidents de la voie publique sont la deuxième cause de décès après le SIDA et touchent essentiellement les conducteurs de deux-roues, c’est-à-dire les couches les plus humbles de la société.

Dans ce contexte, certains désespèrent mais beaucoup s’échinent à relever la tête et à tout mettre en œuvre pour faire leur trou et accéder un jour au rêve cambodgien : une maison pour y caser toute sa famille, une moto et – apogée d’une vie - une voiture. Tous les jours, de la terrasse, je vois le propriétaire bedonnant de notre « quartier général » laver entièrement son 4x4 avec un soin maniaque : la réussite sociale se mesure à présent à la taille des voitures et à l’éclat de leurs jantes. Le fossé entre nantis et miséreux, la jeunesse désabusée, les laissés pour compte du capitalisme, les politiques auxquels on ne croit plus : tout cela me saute au visage dans ce pays ou je suis l’invité mais ce sont des problématiques que la France connaît aussi. Peut-être avais-je choisi de ne pas le voir. A l’image d’un Guevara prenant la pleine mesure du quotidien des classes ouvrières durant son voyage à travers l’Amérique du Sud, cette parenthèse cambodgienne est l’opportunité d’une réflexion qui dépasse de beaucoup le cadre de notre stage.

Heureusement, des initiatives voient le jour, ici et là, et contribuent à redonner un peu de foi en l’humanité. En contemplant cette face cachée du Cambodge, certains ont fait le choix d’agir plutôt que de se lamenter et ont créé des associations pour garantir un accès aux soins aux plus démunis et sortir les gamins de la rue. La première étape de l’action est la prise de conscience : voilà ce que nous aura permis ce voyage au Cambodge, ce pays de contraste qu’il faut avoir le courage de regarder dans les yeux.
Audentes Fortuna Iuvat.
AU Audentes ·
Après les premiers pas en chirurgie, la découverte de Phnom Penh et l'émerveillement en découvrant les temples, je vous livre la suite avec le récit de nos premières armes aux urgences de Calmette.

VI Sang et poussière

Prudent, l’infirmier qui nous accueille nous explique dans un anglais impeccable que nos premiers jours aux Urgences seront ceux de l’observation : il s’agit de nous familiariser avec l’organisation des soins et la procédure à suivre lorsqu’un patient est brancardé en salle. Finalement, au terme de cette première journée, nous aurons pratiqué un massage cardiaque, injecté des drogues vasopressives à un homme en arrêt cardio-respiratoire, posé une demi-douzaine de perfusions, scopé plusieurs personnes et réalisé une aspiration sur trachéotomie. Dès le départ, le ton est donné : aux urgences, on ne s’ennuie pas !

Les journées se succèdent et avec elles, leur cortège de pathologies : accident « moto contre vache » (sic), hémorragie digestive massive, plaies par balles, AVC, traumatismes crâniens à la pelle et comas aux étiologies variées. Les cas sont souvent sérieux, parfois gravissimes. Les infirmiers de la salle de déchocage sont impressionnants de maîtrise : chacun de leur geste a un but, chacune de leur action est calculée et réalisée avec un soin extrême. Ils sont rapides mais ne se précipitent pas, conscients de l’urgence sans se départir de ce calme inaltérable, presque inhumain, qui nous apaise dans ce maelstrom d’os brisés et de corps en souffrance. Lors des réanimations, les ampoules d’adré vides tombent comme des douilles dans les plateaux en métal, sans qu’aucun de ces visages angkoriens concentrés sur les chiffres des scopes ne paraissent s’émouvoir des soubresauts de ces patients qui agonisent. Le contraste entre la gravité des situations rencontrées et la sérénité des soignants est saisissant : les scènes observées s’en trouvent comme nimbée d’une aura irréelle. J’imagine ce que doit éprouver un photographe de guerre en contemplant l’horreur à travers la lentille de son appareil. Dans cette atmosphère où notre cerveau peine à accepter les informations reçues de la part des organes des sens, chacun se découvre capable de voir et de faire des choses qu’il aurait pensées bien au-dessus de ses forces. Quand un moine vietnamien blessé au bras dans un accident de moto arrive en secteur de « petite chirurgie », c’est avec un naturel déconcertant que je m’observe enlever son bandage pour le chirurgien, rattrapant au dernier moment les doigts qui ne pendent plus qu’à un fil à son membre déchiqueté. Dans ces moments, la conscience est comme anesthésiée, le corps agissant en pilote automatique en fonction d’une grille de réflexes : si ça nécessite un traitement, je perfuse, si ça saigne, je comprime, si ça respire mal, je mets sous oxygène, si ça ne bat plus, je masse… Peu à peu, la stoïque application de nos tuteurs déteint sur nous : nos mains tremblent moins, nos gestes se précisent alors que nous prenons en charge nos premiers patients. L’exemple donné par ces soignants résonne comme un écho subtil à la culture khmère, toute imprégnée de détachement et de retenue asiatiques.

Les patients et leurs familles ne cessent d’être pour moi un perpétuel sujet d’étonnement. Bien que les cris et les pleurs soient plus fréquents ici qu’en chirurgie, je retrouve sur de nombreux visages cette attitude indéfinissable et légèrement mélancolique qui semble osciller entre attente et fatalisme. A la tombée du jour, le jardin attrape les dernières lueurs d’un soleil mourant, tandis que de vieilles femmes errent entre les moustiquaires installées entre les arbres. Plus que jamais, le cadre exotique du lieu semble démentir sa vraie nature. On peine à admettre qu’à quelques mètres seulement, des êtres souffrent et meurent, indifférents au parfum des plantes et au ballet nocturne des chauves-souris. Alors que le monde plonge dans l’obscurité, l’équipe des Urgences veille d’un air las sur la salle de triage. Dans ces instants de répits où le temps semble suspendu par un démiurge capricieux, je lutte contre le sommeil, appuyé sur un chariot de soin. Le regard vissé sur les portes battantes, j’attends, sachant que tôt ou tard, elles produiront un nouveau patient à techniquer. Vers une heure du matin, un ambulancier nous amène un homme dont l’extrême pâleur en dit long sur son état. Pendant que je tente vainement de lui prendre un pouls, l’infirmière place les électrodes du scope sur sa poitrine couverte d’étranges volutes et d’inscriptions mystérieuses à l’encre passée. Ces sak yant, tatouages sacrés protecteurs, sont supposés prémunir ceux qui les portent contre les mines, les armes à feu, les accidents ou tout autre danger auxquels les exposent leur profession : une pratique dérivée d’une branche du bouddhisme pervertie par la superstition et les croyances populaires. Une brève expérience aux urgences suffit pour concevoir de sérieux doutes quant à leur efficacité et, dans le cas présent, le diagnostic est sans appel : « mourant-entrant », me dit le médecin dans un français malhabile mais limpide.

Une autre fois, un homme est brancardé en déchocage dans un état d’agitation très important. Très vite, il perd connaissance, avant même que je n’ai eu le temps de le perfuser. L’infirmière lui pose un masque à oxygène haute concentration mais c’est déjà trop tard : le patient gaspe, avalant l’air de manière anarchique comme un poisson hors de l’eau. Sans attendre, il est intubé et ventilé par l’équipe. Le médecin inspecte ses pupilles, évalue son état de conscience. Le diagnostic tombe : c’est la mort cérébrale. Un infirmier m’explique que l’homme en question a d’abord été consulter en clinique, où il a été déplacé d’unités en unités sans recevoir de soins, avant d’être finalement acheminé aux urgences en raison de l’aggravation de son état, où il décède d’un probable œdème aigu du poumon. Pendant ce temps, une femme âgée s’approche du brancard. Elle n’a pas émis un son durant tout le temps qu’ont duré nos tentatives de réanimer son mari. Elle a tout vu, tout entendu, n’a pas perdu une miette de ce dernier acte qui s’est si mal terminé. Le respirateur fait se soulever la poitrine de son époux avec une régularité un peu effrayante, tandis que cette femme, drapée dans sa dignité, ravale ses larmes en lui faisant des massages. Croit-elle qu’il est toujours en vie, trompée par la respiration artificielle ? Ou bien lui dit-elle adieu à sa manière ? Au bout de quelques minutes, les sondes sont retirées et les dernières machines éteintes. Alors que j’aide Camille et un autre infirmier à déplacer le corps vers un couloir adjacent, la vieille femme nous murmure des paroles que nous ne comprenons pas, en joignant plusieurs fois les mains devant son visage en signe de gratitude. Nous sommes estomaqués : de quoi peut-elle bien nous remercier ? D’avoir tenté de sauver son mari ? Je suis démuni devant l’humilité de cette femme, caractéristique de la réaction des cambodgiens en pareilles circonstances et qui tranche si nettement avec celle des familles après un décès brutal en France. Ne sachant pas comment exprimer nos condoléances en khmer, nous tâchons par notre présence d’accompagner cette femme durant quelques minutes. Nous recouvrons finalement le corps d’un drap blanc et laissons la veuve avec son fils qui vient d’arriver. Dans le couloir à l’abri des regards, les deux êtres peuvent enfin laisser libre cours à cette peine qui leur tord le ventre. Après un dernier regard, nous retournons à nos postes, prêt à veiller sur les blessés que la nuit produit à intervalles réguliers.

Durant la journée, l’activité est plus importante. En plus des entrées, il faut s’occuper des patients hospitalisés dans les lits de court séjour de l’unité : soins de bouche et de trachéotomie, administration des thérapeutiques IV, changements de perfusion... Là encore, les situations difficiles ne manquent pas : jeune adolescente perdant peu à peu sa bataille contre la tuberculose ou père de famille dans le coma suite à une méningite infectieuse, ces prises en charges nous confrontent au pire et nous secouent les tripes.

Si le flot des heures s’écoule à toute vitesse quand les entrées s’enchaînent, le temps s’épaissit parfois à la faveur d’un échange avec un blessé ou sa famille. Ces temps forts sont notre chance de mieux saisir les spécificités culturelles des cambodgiens vis-à-vis de la maladie et du handicap, de tenter de comprendre leur approche de la fatalité ainsi que leurs attentes en matière de soin. Ces instants marquent les soignants que nous sommes au fer rouge de leur intensité. Un après-midi, je m’approche ainsi d’un vieil homme tout juste arrivé aux Urgences. Vêtu du krama traditionnel, il gît sur son brancard comme un naufragé sur son radeau, perdu au milieu d’un environnement anxiogène à mille lieux du confort relatif de son logement exiguë. _ Choum rieb sour, ôm. Kniom tvéa tchieum (Bonjour monsieur, je prends votre tension), dis-je machinalement. _ Bonjour, monsieur, me répond-il dans un souffle. J’ouvre de grands yeux étonnés. Si le Cambodge a autrefois parlé français, le génocide a fait disparaître une large part de ceux qui l’ont appris sur les bancs de l’école. Tout en lui prenant ses constantes, je lui demande s’il parle ma langue. _ Un peu, acquiesce-t-il faiblement, avant d’ajouter : Merci très beaucoup. Je lui souris derrière mon masque. _ Oui, il faut m’aider, lâche-t-il enfin. Il faut m’aider. _ Ne vous inquiétez pas, on va bien s’occuper de vous : ça va aller, vous allez voir. Sur son visage, ses rides sont comme des canyons majestueux creusés par les années qui passent et avec elles, leur lot de petites joies et de grandes souffrances. Dans ses traits, je lis entre les lignes l’histoire terrifiante et belle d’un homme qui en a vu de dures. Son état n’étant pas immédiatement inquiétant, il est transféré par le médecin dans un autre service pour y être traité.

Les urgences sont un lieu de passage. Nous y rencontrons aussi des moines, venus accompagner l’un des leurs : le contraste de leurs vêtements oranges dans ces salles de carrelage blanc est réjouissant et tous s’avèrent très sympathiques, avides d’échanges et impatients d’utiliser les quelques mots d’anglais qu’ils ont appris. Un soir, nous croisons mêmes trois étudiantes françaises de notre école ! En stage comme nous en Asie du Sud-Est, nous les croyions à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans un orphelinat vietnamien. Les croiser aux Urgences de Calmette est une véritable surprise. L’une d’entre elles s’étant foulé la cheville lors d’un trek dans la jungle, elles profitent d’une halte à Phnom Penh pour obtenir une ordonnance avant de repartir visiter les temples. Un matin, tout étonnés de croiser une autre occidentale, nous faisons la connaissance de Mathilde, jeune infirmière française travaillant pour une association implantée près de Phnom Penh. Seule soignante dans un centre de soins accueillant les malades en provenance de plusieurs villages, elle nous parle de son activité et du milieu de la santé au Cambodge. Elle aussi déplore l’offre de soins et nous explique que se faire soigner, pour un cambodgien pauvre habitant un village de province, est un véritable parcours du combattant.

Les Urgences deviennent pour moi une école de la vie : au fil des rencontres, des échanges et d’une observation de chaque instant, à travers le sang et les larmes, je touche du doigt l’essence de l’identité khmère, ce mélange de fierté, de pudeur et de courage, qui m’a si souvent pris au dépourvu de la part des cambodgiens. Chaque jour est une plongée dans leur monde, un bouleversement de tous mes repères qui m’obligent à faire table rase des mes idées préconçues et à adapter mon comportement pour accorder ma tonalité à celle de la musique orientale dont je m’efforce de déchiffrer la partition.
Audentes Fortuna Iuvat.
FA FabGreg Globetrotter ·
Petits commentaires sur la publication introductive

marquer au fer rouge d’une domination occidentale nauséabonde.

Si le Vietnam a subi une colonisation d'exploitation économique, ce n'était pas autant le cas pour le Cambodge ou le Laos.

Pour ces 2 derniers pays, on peut même considérer qu'en l'absence de protectorat français, ces pays n'existeraient pas aujourd'hui. Le Laos serait pour l'essentiel thaïlandais, et le Cambodge serait partagé entre la Thaïlande et le Vietnam (ce qui est un peu le cas aujourd'hui économiquement).

Mon propos n'est pas un plaidoyer pour la colonisation française, qui a eu ses travers même au Cambodge, mais s'il y a eu des oppositions (cf. révolte de 1885), il n'y a pas eu au Cambodge de guerre pour occuper ce territoire. Ni même de guerre d'indépendance.

Le palais royal, lui, n’aura pas bénéficié de la même attention : dès leur entrée dans le pays, les sujets du Roi de France ont gravé leurs fleurs de lys sur ses magnifiques dalles en argent.

Auriez-vous des sources soutenant vos propos. Car il me semble que le Palais Royal a été construit en 1860, alors que le dernier roi en France était Louis-Philippe, et ce jusqu'en 1848.

Par ailleurs, le protectorat de la France sur le Cambodge a été établi en 1863 seulement. Si Napoléon III avait voulu imposer une décoration à Norodom Ier, cela aurait été plutôt des abeilles, symbole du bonapartisme. Et non des fleurs de lys.

Les fleurs de lys sont tout simplement un motif qui a plu lors de la construction du Palais Royal. On trouve cette décoration ailleurs dans le Monde, par exemple ornant les grilles de villas modernes en Iran. Je ne suis pas convaincu que cela soit une "marque au fer rouge d'une domination occidentale nauséabonde".

Scories regrettables, car le récit est bien écrit.

Et je suis impressionné par la randonnée à vélo jusqu'à Banteay Srei. Surtout que cela n'était pas la seule visite de la journée. Infirmier peut-être, mais avec de redoutables mollets !

Fabrice

P.S. : Pour Calmette, on peut aussi rappeler le vaccin BCG, pour bilié Calmette-Guérin.
S'exposer à l'Etranger lointain amène à mieux connaître et comprendre sa propre Culture.
AU Audentes ·
Il semblerait en effet que j'ai parlé un peu vite, au sujet de ces dalles en argent fleur-de-lysées. N'ayant pas moi-même constaté la chose, je me suis fié à ce que d'autres voyageurs m'en ont dit et n'ai en plus pas pris la peine de confronter l'histoire à l'Histoire... au temps pour moi, donc !

Concernant la phrase qui a pu vous choquer, elle découle simplement de mon sentiment qu'une colonisation quelle qu'elle soit - même sous le régime du protectorat - participe d'un état d'esprit qui me semble peu digne d'un pays qui se fait fort d'être un chantre des droits de l'homme. Imposer sa domination, même morale, même symbolique, a un autre peuple m'apparait comme une démarche difficilement défendable. Sur ce point, je persiste et je signe, même si je veux bien avouer que je n'y suis pas allé avec le dos de la cuillère... Peut-être que mes paroles ont dépassé ma pensée, dans ce cas précis. Je suis d'ailleurs le premier à reconnaître que l'époque coloniale a également été marquée par des hommes qui étaient profondément épris de leurs pays d'accueil et témoignaient beaucoup de respect à leurs habitants (à l'image du travail réalisé sur le musée des beaux-arts, par exemple).

Ceci étant dit, mes connaissances du contexte géopolitique de la région au XIXème siècle ne m'autorisent pas à dire si le Cambodge a pu profiter de cette présence française et même maintenir sa souveraineté grâce à elle.

Quoi qu'il en soit, je vous remercie pour ces éclaircissements et pour vos commentaires sur le récit !
Audentes Fortuna Iuvat.
FA FabGreg Globetrotter ·
N'ayant pas moi-même constaté la chose, je me suis fié à ce que d'autres voyageurs m'en ont dit

Toujours se méfier des propos ou idées rapportés. Comme vis à vis de la Presse (ou les déclarations de nos politiques), il y a lieu de s'interroger dès que cela semble bizarre. Cela s'étend aussi à ce que l'on peut lire dans certains guides de voyage, pas toujours irréprochables. S'il y avait autant de charlatans dans la profession médicale, l'espérance de vie serait sans doute de 10 à 20 ans moindre.

P.S. certains articles wikipedia ne sont pas exempts de "bizarrerie", il peut être avisé de consulter les articles correspondant dans les autres langues.

colonisation quelle qu'elle soit - même sous le régime du protectorat

La présence française s'est traduite très différemment selon les pays, en l'occurrence Vietnam d'une part, Cambodge et Laos d'autre part. Lesquels étaient sous protectorat, mais ce n'est pas tant le régime qui a changé la question à mon avis.

Le Vietnam présentait des opportunités économiques qui ont été exploitées (durement), notamment en s'appuyant sur une main-d'oeuvre travailleuse et relativement éduquée (les cadres du protectorat au Cambodge étaient souvent vietnamiens).

Ces attraits étaient absents au Cambodge et au Laos, ce qui explique aisément la moindre implication française dans ces territoires de l'Union Indochinoise. Et donc pas de réelle guerre d'indépendance, mais guerres civiles dès la France partie.

La colonisation a suffisamment d'aspects désagréables pour ne pas lui en imputer à tort.

Fabrice
S'exposer à l'Etranger lointain amène à mieux connaître et comprendre sa propre Culture.
FA FabGreg Globetrotter ·
contexte géopolitique de la région au XIXème siècle ne m'autorisent pas à dire si le Cambodge a pu profiter de cette présence française et même maintenir sa souveraineté grâce à elle.

Il n'est pas très difficile d'en prendre connaissance, il suffira d'une petite lecture sur http://fr.wikipedia.org/...C3%A7ais_du_Cambodge.

Cambodge comme royaumes laos n'avaient à l'époque plus qu'une souveraineté de façade, étant doublement vassalisés par le Siam et le Vietnam, depuis le XVIIIe pour le Cambodge (voir http://fr.wikipedia.org/...amois_et_Vietnamiens). Les vietnamiens qui ont d'ailleurs conservé la Cochinchine où vit encore une minorité khmère. Un partage d'influence Thaïlande / Vietnam que l'on retrouve dans le monde économique du Cambodge d'aujourd'hui, même si la Chine est aussi très présente. Situation très comparable au Laos.

L'action de la France au bénéfice de la souveraineté cambodgienne s'est traduite in fine par la délimitation de la frontière en 1907 avec l'actuelle Thaïlande suite à l'accord franco-siamois du 23 mars 1906. C'est grâce à cette délimitation que le temple de Preah Vihear est de nos jours reconnu internationalement au Cambodge. Encore en 2013 par la Cour International de Justice se basant sur la cartographie de 1907. Site superbe au demeurant que je vous recommande de découvrir.

Connaître un peu d'Histoire aide toujours à comprendre le Monde d'aujourd'hui.

Fabrice
S'exposer à l'Etranger lointain amène à mieux connaître et comprendre sa propre Culture.
KO Kola Globetrotter ·
Connaître un peu d'Histoire aide toujours à comprendre le Monde d'aujourd'hui.

C'est juste. Et ton érudition est très instructive. Mais...

En marge de la grande histoire, qui gagne toujours à être exposée le plus rigoureusement possible, s'écrivent de petites histoires qui ouvrent sur un quotidien, une culture, des gens qui vont et viennent... un pays en mouvement. Petites histoires qui aident aussi à comprendre le Monde d'aujourd'hui.

L'auteur de ce carnet nous offre un récit insolite bien écrit, empreint de sensibilité, de respect, d'humilité... un témoignage, une expérience personnelle tout contre la vie des autres. Alors, que le regard soit à ce moment un peu subjectif, que le ressenti ou l'affectif l'emporte sur l'objectivité... ne sont que minuscules accrocs dans un texte aussi empathique.

Texte écrit par un tout jeune homme de 24 ans dont les choix et la manière d'être laissent entrevoir une belle maturité, un regard lucide et bienveillant que beaucoup de désenchantés de deux ou trois fois 24 ans qui s'expriment ici ne possèderont jamais. Le temps qui passe va lui donner une jolie patine...
MO Moushika Globetrotter ·
Bonjour,

Voilà un récit réaliste et sensible à la fois .

Très bien écrit en prime, avec le recul (une année ) qui a permis la maturation .

Une étape importante dans une vie .

Merci beaucoup de nous permettre de partager ces instants .
"La vie est un voyage qui se vit au présent ou jamais ...."
AU Audentes ·
La fin du récit approche à pas feutrés. Porté par les encouragements de ceux qui l'ont commenté, je vous en livre donc un nouveau chapitre...

VIII Epiphanie dans la jungle

Au Sud-Ouest du pays, la chaîne des Cardamomes offrent ses courbes féminines à un ciel serein. Toujours avides de découvrir ce Cambodge authentique qui ne jure pas que par la camelote chinoise et les séries américaines, Camille et moi avons une fois de plus délaissé la jungle urbaine Phnom Penhoise pour son homologue sylvestre, d’arbres et de pierres. Après quelques heures de bus, nous échouons à Koh Kong, petite ville perdue au milieu de la province du même nom. La saison sèche bat son plein et les rues poussiéreuses prennent aux heures chaudes des airs de far west asiatique. En errant sur le quai qui longe la rivière Tatai, nous apercevons au loin les pentes couvertes de végétation des montagnes de l’arrière-pays, déroulant leurs tapis aux mille nuances de vert au-dessus des eaux placides. Attirés par ces étendues ne demandant qu’à être explorées, nous partons avec deux jeunes frères cambodgiens, pour remonter la rivière jusqu’à un petit hameau au cœur de la mangrove. Là, quelques familles vivent humblement dans des maisons en bois sur pilotis, comme dans un espace en suspens. Devant, quelques mètres de rivages gagnés sur la mangrove permettent d’accoster des bateaux, tandis qu’à l’arrière, une clairière permet l’existence de quelques cultures et de l’indispensable petit terrain de volley. Nous repartons bientôt à l’assaut de la forêt, accompagné de nos deux guides. En nous enfonçant dans le silence de cette cathédrale de lianes et de plantes exotiques, nous avons l’impression d’être une paire d’aventuriers se dirigeant vers quelque mystère caché.

Après plusieurs heures d’une progressions laborieuse sur un sentier pentu, nous parvenons à un chaos de roches, surplombé par une falaise à pic. De son sommet, un filet d’eau fraîche se jette dans le vide, laissant à l’imagination le soin de reconstituer les chutes impressionnantes que l’on peut y admirer durant la saison des pluies. Ecrasé par la chaleur de la mi-journée, je profite de cette halte bienvenue pour rincer ma lassitude sous la pluie battante de cette cascade atrophiée. En écartant les bras, je ferme les yeux et me laisse dissoudre par cette eau vive, le corps martelé par les gouttes lancées à pleine vitesse. Mon rythme cardiaque, en métronome obéissant, s’accorde au tempo de cette rivière suicidaire, accélérant ou diminuant son rythme avec les fluctuations du débit. Je me souviens avoir lu la description d’un rite d’initiation amérindien, au cours duquel le chaman de la tribu accompagnait un jeune garçon prometteur à une cascade. Ensembles, ils se plaçaient alors dessous en psalmodiant une mélodie répétitive. Le corps transi de froid, transpercé par mille flèches glacées, leurs deux esprits s’abîmaient alors dans un état second. Contrairement à la croyance populaire, l’altération de l’état de conscience recherchée pour communiquer avec le monde invisible ne supposait pas systématiquement l’usage de drogues. La science a démontré les effets réciproques de l’hypnose et de la perception des stimuli nociceptifs sur le cerveau. Sous ma cascade, j’imagine sans peine ce détachement qui s’atteint aux portes de la conscience. Lors de certaines randonnées, j’ai parfois fait l’expérience de ces instants où l’esprit semble s’affranchir du corps et où ce dernier continue à fonctionner, comme une machine bien huilée dotée d’une vie propre. Marcher, pédaler, pagayer : des verbes d’action qui invitent à la transe, qui libèrent l’esprit pour une danse hors du temps.

Après cette escapade dans la forêt, nous rejoignons la cabane de bois où vivent nos hôtes avec leur famille. A l’heure où la canopée passe du vert sombre au pourpre à la lumière rasante du soleil couchant, la rivière se transforme en un serpent d’or fondu, sa surface polie reflétant les montagnes alentours. Dans ce jeu de miroirs, notre village de pêcheurs semble flotter dans un rêve, ceinturé par un ciel rougeoyant comme une braise rebelle au sommet des Cardamomes. Avant de s’abandonner à la fatigue et au confort des hamacs, nous ne résistons pas à la tentation d’aller nager dans l’eau tiède de la rivière, fendant sa surface en jouissant de ces instants volés à l’éternité. Ivres de cette joie païenne, nous nous laissons porter par le courant limoneux en fermant les yeux. Comme Camus à Tipasa, nous vibrons sur le mode de cette vie solaire où chaque pièce semble trouver sa place dans le grand puzzle de nos existences.

Le lendemain, nous repartons à travers la jungle et son enchevêtrement inextricable de branches, de lianes et de plantes grimpantes. La visite d’une petite ferme de brousse fait partie du trek proposé par les deux frères cambodgiens avec qui nous avons déjà crapahuté la veille. Nous progressons lentement dans la végétation. La chaleur nous abat, nous fait suer des litres et nous transforme en de petites marionnettes incandescentes. Comme des moutons dociles, nous suivons notre guide avec une confiance aveugle, plaçant nos pas dans les siens afin d’éviter les pièges tendues par une forêt jalouse. Après deux heures à ahaner sur les pentes poussiéreuses de cette colline, nous débouchons finalement dans une clairière. Là, une maison traditionnelle semble sommeiller au milieu des bananiers et des manguiers, écrasée par le soleil de midi. A l’invitation d’Erng, le jeune cambodgien qui nous accompagne et dont j’ai toutes les peines du monde à prononcer le nom, nous nous approchons de la case de bois sur pilotis. En haut de l’échelle qui y mène, un vieil homme vêtu d’un pagne et coiffé du krama nous attend, accroupi. Après un bref échange en khmer avec notre guide, il nous invite d’un geste à entrer. Nous nous asseyons en tailleur sur les lattes de bois, profitant de la fraîcheur apportée par l’ombre.

Quelque part dans les tréfonds de la bicoque, la musique éraillée d’un transistor résonne faiblement. Après les salutations d’usage, la conversation s’amorce. Notre hôte nous pose des questions sur la France : curieux de savoir le temps qu’il y fait, ce qu’on y mange et si les marchés y sont plus gros qu’ici. Il s’étonne qu’il puisse y pleuvoir toute l’année et même y neiger, bien qu’il ne semble pas saisir tout à fait le principe de cette dernière curiosité météorologique. Entre les lignes, je devine qu’il a passé toute sa vie dans sa petite exploitation, avec de temps à autre une excursion à la « ville » pour y vendre ses fruits et acheter les quelques produits qu’il ne peut fabriquer lui-même. Le vieil homme me demande ensuite combien coûte un billet d’avion pour la France. Je lis dans ses yeux l’incompréhension devant le prix que j’avance. Il est probable qu’il n’en gagne pas la moitié en un an de travail acharné. Me voilà ensuite embarqué dans une explication confuse des rouages de l’inflation pour tenter de faire passer la pilule du montant d’un mois de salaire dans notre pays !

Peu à peu, l’atmosphère se détend et notre intrusion se transforme en rendez-vous au fil de la conversation. Par 40° de température, la glace est vite rompue. Erng me confie son envie de quitter le village et, tant qu’à faire, sa province natale. D’un geste, il désigne les montagnes environnantes et lâche : « je les vois tous les jours, alors je ne les aime plus. » Ce qu’il voudrait c’est fouler le sable blanc des plages de Sihanoukville où vivre à Phnom Penh. Parfois, quand il se connecte dans un cyber-café à Koh Kong, il voit sur facebook des photos de ces endroits qui le font fantasmer. Il y a encore quelques années, les jeunes des provinces rurales n’avaient que des récits pour exciter leurs fantasmes d’exode. Internet et facebook ont depuis aiguillonné ce désir d’exode. Le web les abreuve d’images, échos dénaturés d’une rééalité qu’ils se chargent d’embellir et de transformer en paradis. Rendus malades par ce rêve à portée de main et pourtant inaccessible, les jeunes Cambodgiens des campagnes rongent leur frein, condamnés à rêver en silence en chérissant l’espoir d’économiser suffisamment pour pouvoir se payer un peu de poudre d’escampette. Nourris aux magasines people et aux séries occidentales, ils voudraient avoir la peau blanche et vivrent dans des décors de sitcom. Erng aimerait pouvoir aller à l’université pour apprendre un métier et partir à la ville mails il est lucide : son petit business de treks pour touristes rapporte trop pour que sa famille l’y autorise et pas assez pour qu’il puisse se le permettre. Camille et moi avons presque le même âge que lui et son frère. Nous comprenons sans peine leur soif d’ailleurs, leur besoin d’indépendance et leur désir de s’embarquer pour une vie dont ils seraient les seuls à tenir la barre.

Dans les petites îles qui surnagent dans la mangrove, des villages vivent entre deux eaux. Dans l’un de ces hameaux peuplés de pêcheurs énigmatiques et d’enfants désœuvrés, un Cambodgien m’explique avoir créé une école. Derrière la fumée d’un joint, il parle d’offrir aux gamins qui errent sur le sable des perspectives qu’il n’a jamais eu. Avec le développement du tourisme, il a bien compris l’intérêt de leur donner une solide maitrise de l’anglais mais il peine à trouver des professeurs. A chaque fois qu’un bateau dégueule sur l’île son flot de touristes cramponnés à leurs appareils photos, il essaie d’engager la discussion en espérant convaincre un australien bohème ou un américain altruiste de rester quelques semaines sur ce bout de terre perdu dans la rivière. Aussi séduit que je le suis à l’idée de faire classe à une ribambelle de mioches aux regards espiègles, je décline l’invitation avec politesse en lui expliquant que je travaille dans un hôpital de la capitale. L’homme part d’un éclat de rire, comme à chaque fois qu’un cambodgien se voit opposer un refus à sa demande, et tire de plus belle sur son pétard. Dans son regard, il y a quelque chose d’un peu triste et de résolu. J’ai une furieuse envie de lui dire, que si, finalement, j’accepte, et de bon cœur encore, ne serait-ce que pour voir sa figure cuivrée se fendre d’un grand sourire. Ce sera pour une prochaine fois, peut-être. De retour à Koh Kong, les réalités de ce Cambodge rural et pauvre nous rattrapent quand deux enfants viennent mendier un morceau de sandwich à la terrasse du troquet où nous sommes attablés. Je reste impuissant devant cette paire de gamins déguenillés, errant pieds nus sur les quais, baladant leur désillusion de bars en restaurants à la recherche d’une cannette de coca et d’un dollar fripé tendu par un touriste indifférent. J’aimerais leur offrir un repas mais, au fond, je sais que cela serait inutile. A Phnom Penh, il y a quelques années, un occidental bien intentionné avait, comme moi, été ému par le spectacle de ces traîne-misères faisant la manche pour un peu de nourriture. Bien décidé à leur venir en aide, il s’était démené pour leur payer des repas, tâchant de mettre sur pied une organisation associative dont le but serait que ces enfants des rues mangent à leur faim. Un peu plus tard, il comprit qu’il ne faisait qu’entretenir ces gamins sans leur proposer d’échappatoire. Du reste, à force d’amadouer les touristes, certains parvenaient à faire quatre à cinq repas par jour. Devant ce constat, le jeune homme en question changea d’approche : son association a aujourd’hui pour but de sortir ces mômes de la rue en leur proposant d’apprendre un métier manuel qui leur permettra de subvenir à leurs besoins et de vivre dignement. De passage dans ce pays où la misère nous serre la gorge, Camille et moi ne pouvons que saluer ces initiatives en espérant pouvoir y contribuer à notre tour un jour, dans le cadre de notre futur métier.

Phnom Penh provoque chez nous des sentiments ambivalents. La ville nous apparaît à présent familière, nous connaissons comme notre poche ses différents bâtiments et ses principaux quartiers. Pourtant, tôt ou tard, le bruit, la foule et la pollution engendre une lassitude sourde qui nous donne des ailes. Des échappées s’imposent alors, comme à Koh Kong, autant pour préserver notre santé mentale que pour satisfaire notre envie de découvrir le pays. Il devient alors urgent de prendre le large en embarquant dans un bus bondé en partance pour un endroit où le bitume se fait tout petit devant la majesté des paysages. Nous nous perdons alors dans la contemplation des palmiers malingres qui défilent, en espérant que nos quelques mots de khmer mâtinés d’anglais auront suffi à faire comprendre au vendeur de billets la destination souhaitée. Lors de l’une de ces évasions, le bus nous recrache à Kep, petit ville de quelques milliers d’âmes à moins de deux cents kilomètres de Phnom Penh.

Autrefois lieu de villégiature à la mode chez les gros bonnets du colonialisme à la française, l’ancienne Kep-Sur-Mer jouit d’une situation avantageuse. Située au pied des reliefs de la chaîne des Eléphants et au bord d’une mer parsemée d’îles de cartes postales, on comprend sans peine l’attrait qu’a pu susciter cet endroit. En parcourant ces grandes avenues désertes peuplées de villas en ruines, stigmates bien visibles d’une guérilla urbaine féroce, on comprend également qu’à l’image du pays, la ville a été traumatisée par la cruauté du régime de Pol Pot. Délaissée par l’élite cambodgienne, elle a vécu plusieurs décennies de léthargie, laissant à Sihanoukville, sa voisine, la place de première cité balnéaire du royaume. Aujourd’hui, Kep attire de nouveaux les investisseurs immobiliers, ses côtes préservées offrant le cadre idéal pour y implanter de lucratifs complexes hôteliers. En attendant que ces sinistres desseins se concrétisent, la ville profite de ce sursis de tranquillité, à l’ombre des collines qui toisent le paysage avec une nonchalance de pachydermes. Le décor aurait des airs de village méditerranéen, si des statues de déesses aux bras multiples ne venaient démentir cette impression. Sur la route qui mène à la place du centre-ville, impossible de manquer le crabe géant monté sur une plate-forme à quelques mètres du rivage : l’invertébré de cinq mètres de haut affublé d’un panneau « Welcome to Kep » rappelle cette esthétique qu’affectionnent les Cambogiens, entre kitsch assumé et suave ambiance de bout du monde.

Pour accentuer le dépaysement, je décide avec Camille de prendre le prochain bateau pour Koh Tonsay, une île à un jet de pierre de cette bourgade endormie. Le caillou, sur lequel vivent quelques dizaines de familles à l’année est assailli de visiteurs dans la journée. Un véritable débarquement de touristes au « teint de salade poussée à l’ombre » comme dirait Monod, qui défilent en maillot de bains au plus grand bonheur des commerçants de l’île, dont les prix indécents ferait éclater de rire n’importe quel habitant des grandes villes. Sur les rivages de cet îlot où s’épanouit une nature paradisiaque, les déchets s’amoncellent, charriés par la mer ou simplement abandonnés là par des autochtones indifférents et des étrangers indélicats. L’endroit est donc représentatif des hauts lieux touristiques du Cambodge, avec ses paysages de rêve jonchés de détritus et envahis par la foule. Un peu désabusés, nous nous asseyons au pied des palmiers, attendant le départ hypothétique de cette marée humaine que nous pensions avoir laissé derrière nous en quittant la capitale. Soudain, de manière inespérée, le miracle se produit. La fin d’après-midi sonne le repli général : en l’espace d’une heure, les bateaux à moteur ramènent leurs hordes de conquistadors en tongs vers le continent, laissant les plages alanguies offrire leurs étendues redevenues vierges au soleil rougeoyant. Dans cette atmosphère irréelle propice à la rêverie, je me laisse flotter dans l’eau à vingt-cinq degrés en repensant aux aventuriers des mers du Sud, du Robinson de Tournier à Moitessier, en passant par Coelho, errant comme une âme en peine sur les rivages mystérieux de Rodrigues. Leur point commun ? La recherche fébrile, frénétique, d’un ailleurs plein de promesses, où il serait possible de vivre en dehors du temps, en marge de la société et des hommes.

Imitant Démocrite et son choix de finir en cabane, d’autres écrivains se sont laissé tenter par le retrait du monde et le recours aux forêts. Il faut lire Pan de Knut Hamson ou le récit de l’exil volontaire de Sylvain Tesson au Baïkal. Dans ces textes, à la fois manifestes pour une vie solaire et odes à une nature mystique, on devine qu’il est vital pour ces hommes de pouvoir se recueillir dans ces espaces si particuliers, avec pour seule compagnie un chien fidèle et le bruit du vent dans les arbres. Le soir, à la fin d’une journée occupée à couper du bois et user leurs godillots sur les chemins de traverse, ils retrouvent le confort spartiate de leur foyer et une pile de pages vierges, qui les attendent comme des femmes dociles. Ces quêtes immobiles, ces voyages aux confins de soi sont des aventures philosophiques et spirituelles. Elles sont une invitation à penser, à vivre autrement, elles sont le faire-part gravé dans un morceau d’écorce qui annonce les retrouvailles de l’homme et de la nature. Loin du chaos des villes, déçu par une humanité qui produit sa propre souffrance, ces anachorètes prennent leurs distances avec une vie dépourvue de sens et partent à la poursuite de ce qui leur manque dans les étendues fertiles d’un environnement sauvage. Dans ces contrées où l’homme est livré à lui-même, ils trouveront le salut dans la réappropriation de soi ou les germes de la folie dans l’ivresse d’une liberté à laquelle ils n’étaient pas préparés. Mus par une force mystérieuse, ces ermites reviendront alors parmi les leurs mais différents, transfigurés par cette expérience au bout d’eux-mêmes.

Sur notre île, le temps se dilate, s’épaissit, coagule. Nous en faisons le tour à pied, délaissant la plage principale pour nous perdre durant des heures dans un monde de palmiers et de mangrove où les seuls habitants ont des plumes ou des nageoires. A nouveau, nous touchons du doigt un satori étrange, animés du sentiment d’avoir notre place dans cet univers. Ces instants de flottement engourdissent les sens et fouettent l’esprit. Ils renvoient l’homme à sa vraie mesure, distillant doucement un mélange d’humilité face à ce qui l’entoure et de joie féroce à l’idée d’en faire partie.
Audentes Fortuna Iuvat.
NI NinoSoldado Veteran ·
La plume est vraiment très belle!

Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir.

Ma préférée!
KR Kristine Regular ·
Merci et felicitations ! C'est un vrai plaisir que vous lire , cela aurait été dommage de garder ces textes pour vous 😉 Le premier chapitre terminé, on a hate de lire le suivant. Un grand merci !
"Si tu tues le coq au village, et la perdrix dans la forêt, qui est-ce qui t'indiquera le lever du jour ?
PA Pachyderme Veteran ·
Ils renvoient l’homme à sa vraie mesure, distillant doucement un mélange d’humilité face à ce qui l’entoure et de joie féroce à l’idée d’en faire partie.

déjà dis en mp mais bon tu écrit super bien! 🙂
https://youtu.be/Zf3BvhjWTKg?si=1YaiHFtGqzqgC54P
SI Silvestik Veteran ·
Merci pour ce très joli récit. Je dois dire que tu nous a gâté ! Quand aux photos elles me rappellent ce Cambodge que j'ai visité en 2008. Et je suis agréablement surpris quand j'aperçois quelques tours à Phnom Penh, c'est le signe d'une belle évolution Il n'y en avait pas dans mes souvenirs.

Par contre là ou je rejoins Fabgreg mon complice de VF, c'est que si la colonisation est un acte illégal et complètement réprimandable - car il s'agit de priver de liberté un peuple - les khmers comme les Laos en ont bien profité. Et tant mieux pour eux !

Les deux royaumes ont accepté facilement le concept de protectorat français, pour la simple et bonne raison, qu'ils obtenaient d'un tiers fort lointain, leur liberté vis à vis de la couronne Royale Thaïlandaise, leur voisin gènant. Tu as visité les Temples khmers d'Angkor, ils étaient le coeur d'une civilisation qui dominait d'ailleurs la Thaïlande, avant que Pratheet Thaï ne devienne une nation et n'envahisse le pays Khmer pour en faire son vassal. Fini donc la vassalité et tout ce que cela entraîne. Je crois que le bouddha d'Emeraude exposé à Bangkok était un souvenir peu agréable pour la couronne laotienne à l'époque...

Et puis l'avantage c'est que les Français, en plus d'apporter une liberté vis à vis de la couronne thaï, apportaient infrastructures, organisation territoriale, développement économique, et de surcroit intérêt et participation à l'entretien des temples d'Angkor, enfouient sous la végétation. J'en oublie la protection militaire plus générale. Une très belle exposition de Louis De LaPorte au Palais de Tokyo montrait en ce début d'année, la fascination française pour ce pays.

Alors certes, des colons français ont exploité le sol pour le caoutchouc principalement (mais les employés n'étaient pas plus mal traités que sous la direction d'un Khmer... croit moi), certes André Malraux a pillé Angkor (mais le scandale de cette affaire a permis le retour de ce qu'il avait emporté, et fait prendre conscience sur les risques des pillages - d'ailleurs les Khmers rouges ont fini par piller une partie pour faire de l'argent, vu le régime suicidaire et autodestructeur qu'ils avaient mis en place), certes le royaume Khmer était sous tutelle (mais en collaborant, le roi gagnait plus d'autonomie et de présence qu'avec le régime thai...). Il ne faut pas oublier que les seuls territoires coloniaux véritablement rentables pour l'Etat, c'étaient ceux de l'Indochine. Régie du tabac et de l'opium, production de caoutchouc avec une demande en plein essort, contrôle de la route commerciale vers la Chine, étaient des activités fort rentables. Pauvres français, eux qui croyaient un temps, que par le contrôle du Cambodge et du Laos, ils avaient une entrée sur la Chine via les transports commerciaux qu'ils auraient pu mettre en place sur le Mékong... Lubie que les courants du Mékong ont calmé ! 😛 On oublie donc ces indochinois qui économiquement ont pu profité de la présence française.

Pour sceller l'alliance franco-khmer, Napoléon III offrit d'ailleurs un pavillon en métal au Cambodge. Tu as du le voir dans l'enceinte du Palais Royal à Phnom Penh. Il aurait été préférable de le garder en Occident, car l'humidité fait rouiller 😉 Là encore, l'histoire de ce pavillon est intéressante.

Pour moi, on ne peut comparer les régimes coloniaux mis en place à travers le monde. De ceux nés en Afrique des restes de la traite négrière orchestrée avec les pouvoirs locaux (les précurseurs de la france-afrique et de l'alliance TOTAL-Afrique par exemple, ou Areva-Niger...), du régime colonial algérien avec énormément de colons sur place, ou des régimes coloniaux antillais ou maoré par exemple. Il s'agit bien sur d'un Empire nationaliste raciste, et c'est de ces empires terribles que naitront deux guerres mondiales inhumaines, mais les conséquences sur place ne sont pas toutes les mêmes. Toutefois le sort des Indigènes ne fut heureusement pas le même partout. Pas toujours aussi déplorable.

C'est d'ailleurs pour cette raison, que de nombreux colonisés en "Indochine" refusaient l'indépendance, et le départ des Français. Cette image d'épinal selon laquelle un peuple opprimé s'est soulevé tout entier contre l'occupant est une lubie. Beaucoup se sont battus pour que les Français restent. Je ne dis pas que les Indigènes nous voyaient tous comme des amis, car il s'agissait d'une puissance occupante depuis quelques décennies. Mais peut-être pas la pire des gouvernances pour certains...

Je pense particulièrement au Vietnam, témoignages à l'appui d'un ami... Le vietcong et l'armée chinoise qui le supportait (au passage notre Cher Général De Gaulle passera l'éponge et reconnaitra l'existence de la république communiste Chinoise quelques années plus tard... ), n'étaient pas vraiment des enfants de coeur, et lorsqu'on connait l'état du pays avant l'arrivée des français, on comprend que le pouvoir était partagé et disputé déjà entre l'Etat Viet, les lettrés, les militaires, les sectes, les chrétiens, des groupes de notables, les minorités, les chinois du Vietnam, les politiciens, et les seigneurs locaux... Un vrai foutoir ! Il n'y avait donc pas d'unité contre les français, chaque groupes ou institutions défendaient sa part du gateau à sa façon. J'ai un très bon ouvrage à ce sujet... Quand on connait la résistance vietnamienne lors des deux guerres du Vietnam, on comprend que la colonisation ne s'est pas faite sans accords sur place...

Résultat, à l'indépendance beaucoup de locaux ont payé leur attachement à la France très cher : assassinats, destitutions de leurs biens, privations de droits et départ du territoire... Ce bel exil vers la métropole...

On oublie aussi souvent que les minorités ethniques étaient les grandes gagnantes de ces colonisations. Car pour la première fois depuis la création des pouvoirs centraux viet, khmer, lao et thai (ce qui veut dire depuis fort longtemps !!) elles recouvraient l'égalité vis à vis de la majorité dominante. Tous les "indigènes" étaient mis sur le même pied d'égalité, et tous pouvaient bénéficier des quelques apports de la colonisation. Ou du même traitement "offert" aux indigènes dans leur ensemble. Ce qui signifie beaucoup pour certaines communautés... Infrastructures, construction de ponts, respect du droit de possession du sol, de la terre et des biens. Les droits étaient moindre que pour les quelques colons d'Indochine, mais il y en avait plus pour les minorités qu'en l'absence des Français.

Voilà donc l'histoire de ces peuples qui comme le raconte un des ouvrages que je possède : journal d'un sous-officier de bataillon Thai : Indochine 1953-1955, avec le maigre appui de l'armée française, et le courage de soldats français parfois volontaires, baroudeurs et soldats de l'impossible, se sont battus comme des guérilleros pour une indochine coloniale, mais qui permettait au moins à ces peuples d'avoir des droits et une certaine reconnaissance. Il évoque d'ailleurs les Thaïs noirs et Blancs, ces communautés venus de Chine à la même époque que les Thaïs de Thaïlande, et sédentarisés, passez moi l'expression au Laos.

Je te recommande aussi le témoignage vidéo du colonel Sassi, qui parle de son combat avec les unités Hmong contre le pathet Lao et les vietcongs au nord du pays : http://www.youtube.com/watch?v=9n0Tc_9NN3A Ce témoignage est édifiant et fait echo au sort oublié de la guérilla Hmong au Laos aujourd'hui, ou à celle des Karens au nord-est de la Birmanie.

Les colons sont partis, mais l'inégalité entre les hommes est toujours bien présente. Bien sur avec le silence, c'est aussi l'absence de visibilité et d'informations. Il est préférable de réduire le monde et son évolution constante, et de ne voir que des gentils contre des méchants. Mais en étudiant un peu on se rend compte que les travers humains règnent même chez les gentils...

Rien contre toi, en tout cas, je le rappelle, ton sujet est superbe. Je voulais simplement nuancer la vision coloniale, qui certes est un acte d'occupation tout à fait condamnable, mais ne se traduit pas forcément partout comme on l'entend... Toujours facile de critiquer le passé quand on en est loin, plus difficile de comprendre ce qu'il se passe lorsqu'on le vit. Qui nous dit que nos deux guerres africaines aujourd'hui (plébiscitées par les plus radicaux des Républicains Américains - un socialiste français aux ébats légendaires, applaudit par des conservateurs anglo-saxons, on aura tout vu) ne sont pas des guerres de colonisation économique et politique ? le temps nous le dira... sauf si l'on en reste à l'histoire officielle 🙂

Toute vérité n'est pas bonne à dire, mais je me ferai un plaisir de la chanter !

à Ciao bonsoir! 🙂

Ps : ce post ne vise aucunement à justifier l'entreprise colonial, je tiens simplement à contre-balancer en apportant d'autres éléments

Ps2 : j'espère ne pas être parti dans tous les sens. C'était aussi parfois, le défaut de mon illustre maître de recherche en Histoire d'Asie du Sud-Est à l'université... Une pensée pour ce "jeune" retraité 🙂, celui qui m'a donné la passion.
S'il ne te reste que quelques secondes à vivre, prend simplement le temps d'ouvrir les yeux... Silvestik
SI Silvestik Veteran ·
ps3 : j'adore tes photos !!!! merci encore 🙂
S'il ne te reste que quelques secondes à vivre, prend simplement le temps d'ouvrir les yeux... Silvestik
AU Audentes ·
Vous ne pouvez pas savoir à quel point ça compte des commentaires comme ça ! Surtout de la part de personnes qui connaissent le Cambodge et l'Asie, qui voyagent et qui écrivent parfois eux-mêmes... Je ne pense pas mériter tous les compliments que j'ai reçu mais je vous préviens : je suis extrêmement sensible à la flatterie ! Si vous continuez dans cette veine, vous risquez d'avoir à vous esquinter les yeux sur d'autres pages exhumées de mes cahiers remplis de pattes de mouche. Vous voilà prévenus !

Fidèle à mon petit rythme, je vous laisse donc avec un nouveau chapitre de cette parenthèse cambodgienne. Il s'agit de l'avant-dernier, on touche au bout du périple...

VII A l’ombre du Bouddha

Comme toujours, le temps nous rattrape et sonne la fin de notre escapade. Il est bientôt l’heure de reprendre la route de Phnom Penh et de retourner dans la gueule du monstre, comme des Jonas obéissants. Nous retrouvons la guesthouse, où la vie suit son cours entre parties de billard et discussions multilingues autour d’un amok de poulet et d’une cannette d’Angkor. Après nous être entrainés à suturer des bananes sur la table basse de la terrasse, je profite avec Camille de ces instants en suspens, qui précèdent le coucher du soleil. Enfoncé dans un canapé, je lis le Siddharta d’Herman Hesse en fumant tranquillement, me laissant transporter dans une Inde mythique peuplée de princes et de sâdhus inspirés. Le ciel se pare peu à peu de teintes ocre à mesure que le soir approche, repeignant en pastel les murs des bâtiments alentours. Derrière la guesthouse, l’ex-lac Boeung Kak devenu terrain vague retentit de la rumeur d’un match de volley entre jeunes du quartier. L’air se charge d’une tension étrange, comme si il était parcouru d’une énergie indéfinissable et à peine perceptible. Et soudain, la pluie. Pas quelques gouttes tombées d’un nuage égaré, non : le déluge qui s’abat brutalement et qui trempe en quelques secondes quiconque se trouve en dessous. Une odeur capiteuse d’asphalte humide me saisit alors les narines, tandis que je contemple, fasciné, le ciel crever en de grandes cataractes qui viennent laver à grandes eaux la ville poussiéreuse. La terre assoiffée par des semaines d’un soleil de plomb est noyée en quelques instants. Etrangement, comme Tom Waits après une nuit d’orage, je me sens plus propre.

Dès le lendemain, nous retrouvons la salle de déchoc’ de Calmette, où les accidentés n’ont pas pris de vacances. Nous sommes très vite dans le bain, au point que notre échappée sur la côte nous apparaît bientôt comme un rêve un peu flou, du genre de ceux dont on se souvient à peine au réveil. Les jours suivants, nous enchaînons les prises en charge, passant d’une hémorragie digestive massive à un énième trauma crânien. Perfusions, sondages urinaires, sondages naso-gastriques, aspirations endo-trachéales : nous voulions des soins techniques et nous sommes servis. Parfois, c’est à peine si nous avons le temps de nous arrêter pour dire quelques mots aux familles. Heureusement, le rythme n’est pas toujours aussi soutenu et souvent des creux dans l’afflux des malades et des blessés nous autorisent à relever la tête et échanger un peu avec les proches des patients ou avec les soignants. Les infirmiers nous ont acceptés : nous discutons beaucoup avec eux et ils nous invitent même à aller manger dans une gargote près de l’hôpital quand nous travaillons de nuit. Patients et polis, ils répondent volontiers à nos questions et nous permettent de mieux saisir les particularités du système de santé du pays. Malgré nos efforts, nous avons beaucoup de mal à retenir leurs noms. Pour les différencier, nous attribuons à ces soignants des surnoms qui nous parlent davantage : l’as de la perfusion intra-veineuse sera Il Maestro, le moustachu est rebaptisé Mariachi et l’infirmière au laryngoscope devient La Fée Intubation… Une connivence s’installe entre nous, née de la confiance qu’ils nous accordent et de notre application à suivre leurs recommandations.

En travaillant à leurs côtés, je comprends peu à peu que soigner n’est pas qu’une affaire de gestes techniques et de protocoles et qu’il est vain de prétendre prendre en charge des malades en restant aveugle à ce qui les définit en tant qu’êtres. Leur culture, leurs rites, leurs représentations et leurs croyances sont autant de paramètres à prendre en compte pour pouvoir travailler avec eux et non pas malgré eux. Faire un pas vers l’autre pour aller à sa rencontre implique un processus à double courant. Chercher à comprendre celui qu’on a en face de soi implique de dévoiler un peu de ce que nous sommes. Cette démarche m’affecte profondément. La perpétuelle remise en question qu’elle implique entraîne des changements subtils dans ma manière de me comporter, de percevoir les autres, les soins et la vie en général. Cette expérience cambodgienne me travaille, me pétrit et me force à jeter un regard neuf sur mes représentations d’occidental, d’Européen et de Français. Comme d’autres, je pensais qu’un stage dans un pays comme le Cambodge serait l’occasion de venir en aide aux personnes soignées, de leur apporter soins et réconfort dans ces moments critiques de leurs vies. Je prends maintenant conscience que ce sont elles qui m’enrichissent et que je me transforme à leur contact. Comme Tesson le rappelle, le voyage est l’opportunité de muer. Cette immersion dans l’Asie et le Bouddhisme suscite bel et bien une métamorphose. Mes réflexes, mes attitudes et ma pensée se teintent de savoir-vivre oriental, opérant une lente transformation au contact permanent de ces hommes et de ces femmes dont l’attitude me fascine. A la manière de la statuaire asiatique au contact de l’art importé par les conquêtes d’Alexandre, nous nous dégrossissons, nous nous affinons. Touchés par ce peuple si fier et si pudique à la fois, nos carapaces s’érodent et laissent nos âmes à nu. A la merci du soleil dévorant des sagesses orientales, elles s’offrent au changement, à une maturation comparable à celle du raisin dans la vigne. Au bout du chemin les attend l’ataraxie, cette paix de l’âme chère aux stoïciens comme aux disciples du Jardin.

Par le frottement continu de ces deux mondes, le leur et le nôtre, je m’aperçois que la frontière qui les sépare n’est pas si imperméable qu’il n’y paraît. Pour comprendre ce que signifie pour un cambodgien les notions de vie et de mort, de douleur et de destin, de calme et de tempérance, il m’a fallu partir chercher des réponses à l’ombre du Bouddha, ce personnage conceptuel omniprésent dans la culture khmère. Siddharta Gautama n’a-t-il pas commencé sa vie spirituelle et philosophique en quittant le cocon familial, mû par la nécessité de partir voir de ses yeux la réalité du monde et de trouver les moyens d’y faire face ?

En revenant de Siem Reap en bus, je me souviens d’un cambodgien ramenant avec lui une représentation chinoise d’un bouddha. Chauve, ventripotent, affublé d’un sourire béat, le vieux sage était représenté tenant un lingot dans une main et une bourse bien remplie dans l’autre. Une fois la surcharge pondérale et la gynécomastie correspondante rendues à sa satisfaction, l’artiste zélé y a même ajouté un dragon. Après tout, ça ne coûte rien et ça fait sacrément classe dans un salon. Ce bouddha en dit long sur la manière dont est parfois perçue sa doctrine. Ces représentations qui inondent les boutiques de souvenirs d’Asie traduisent le point de vue de leurs auteurs : à l’image des chinois modernes, ils s’égarent souvent sur le sens du message transmis par le personnage en question, le transformant en une sorte de dieu de la félicité, rondouillard et jouisseur, auprès de qui il sera facile d’acheter un peu de chance à bon compte, à grands renforts de bâtons d’encens et d’offrandes de biscuits. Un comble, quand on sait que Bouddha vantait les mérites d’un mode de vie quasi-ascétique et qu’il invitait à reconnaître les richesses et les honneurs pour ce qu’ils sont : des mirages dont il faut se débarrasser afin de progresser vers l’essentiel. A leur décharge, il faut bien préciser que l’Empire du Milieu n’a pas le monopole du malentendu : se rappeler de ce que notre société a fait de la pensée d’Epicure, de la fête de Noël ou de l’idée de Nirvana…

Gautama invite à la libération de la souffrance, à la réappropriation de soi et au refus de tout excès. A ce titre, les bouddhas du Cambodge, de Thaïlande et de Birmanie paraissent plus fidèles au message premier, avec leurs traits byzantins et leurs postures sereines et énigmatiques. Bouddha était un maître philosophique et spirituel mais son essence n’est pas divine. Il n’est que le guide qui montre le chemin mais qui ne peut pas porter sur ses épaules ceux qui décident de le suivre. Un message reçu cinq sur cinq par les adeptes japonais du zen, tradition pourtant héritée du chan chinois. Au Cambodge, la croyance populaire le croit au contraire capable d’exaucer les souhaits et de répondre aux prières. « Help me, Buddha ! », s’exclame parfois le gérant de notre guesthouse, quand il parie sur la mauvaise équipe de football sur internet. « Aide-toi toi-même », aurait répondu l’intéressé ! Une fois le tri fait et le bouddhisme déshabillé de ses oripeaux facultatifs – ésotérisme obscur, approche théiste et métempsycose des âmes empruntée au brahmanisme -, cette pensée apparaît dans toute sa limpidité, claire et froide comme une rivière de montagne. Les parallèles avec l’épicurisme, le stoïcisme et le nouveau testament sont évidents et frappent par leur actualité. Les figures du sannyâsin indien ou du moine zen nippon, ces ascètes ayant renoncé au monde pour partir sur les routes, n’est pas non plus sans rappeler la figure du cynique grec. Tout comme Diogène, Siddharta Gautama coupe les liens qui le rattachent à la société des hommes et qui entravent sa liberté. A l’image du philosophe à la lanterne, il cherche à éclairer ses contemporains sur leur ignorance et sur la souffrance qui en découle. Jésus, en enjoignant ses disciples à abandonner derrière eux leurs richesses et tous leurs biens s’inscrit dans la même dynamique. Ce que l’Occident considère comme un sacrifice, ces hommes y ont vu une libération. Le mode de vie qui en découle n’est pas privation ou négativité mais le résultat d’un acte volontaire, d’une ferme résolution de reprendre en main les rênes de sa vie. Il s’agit avant tout de cheminer vers la paix intérieure, en évitant les écueils d’une vie passée dans l’illusion: la poursuite des honneurs, le désir incessant, la colère, le découragement. C’est dans cette marche vers la vérité et le bonheur que l’homme se réalise pleinement, peu importe que l’on appelle cette lumière ataraxie, nirvana ou communion avec Dieu. Tirer un trait sur la peur, le désir, l’affliction qui nous taraudent dans une ronde infinie, voilà à quoi nous exhorte les sages. Un certain William Hart résume cet état d'esprit dans un livre sur la méditation Vipassana :

« C’est la signification du mot nirvana : l’extinction de ce qui brûle. Nous brûlons constamment d’avidité, d’aversion, d’ignorance. Quand cesse le feu, la souffrance cesse. Ce qui reste alors est uniquement positif. »

A travers ce voisinage avec le bouddhisme et ceux qui s’en réclament, je m’aperçois que le voyage n’est pas seulement transposition du corps mais aussi cheminement de l’esprit. C’est une expérience qui se vit par-delà la géographie. Elle est l’occasion de penser l’altérité et de jeter un regard différent sur ses propres constructions mentales. Routine, habitude, conventions sociales, représentations tous ces éléments que nous tenons pour acquis nous apparaissent alors dans toute leur relativité. Partir vers l’autre, c’est tendre un miroir devant soi. Comprendre ce qui fait l’identité, la spécificité des personnes rencontrées en chemin est aussi prendre conscience de ce qui nous caractérise et comprendre que d’autres manières d’agir et d’être au monde sont envisageables. C’est une odyssée personnelle invitant à la connaissance et à la construction de soi, avec comme mantra l’injonction de Pindare : « Deviens ce que tu es ». Le voyage, par le mouvement qu’il implique est une pulsion de vie. L’immobilité du corps comme de l’esprit se rapproche de l’eau qui stagne : l’existence n’y connaît ni origine, ni but et ne bénéficie plus des apports salvateurs d’un courant frais. Les nomades en faisaient l’expérience au quotidien : la vie implique le déplacement et pour se réapproprier la sienne, il faut parfois suivre le proverbe arabe et jeter son cœur loin devant soi pour partir à sa poursuite.
Audentes Fortuna Iuvat.
AU Audentes ·
Je suis allé un peu vite, j'ai continué mon récit avant de voir ton commentaire, Nicolas. Je poste donc à nouveau car ça m'aurait ennuyé de ne pas y répondre !

Là, c'est moi qui te remercie pour ce résumé des enjeux et conséquences de la présence française au Cambodge : connaissant mal cette époque (et peu convaincu qu'une page wikipédia pourrait y remédier avec autant de clarté ), je te suis vraiment reconnaissant de m'avoir - de nous avoir - éclairé sur le sujet. Et avec beaucoup de pédagogie et d'humilité, ce qui ne gâche rien.

J'espère que mes propos sur la colonisation, bien que naïfs et généralistes, n'ont pas été mal compris. Je ne faisais que marquer ma désapprobation de manière très vague contre la domination de l'homme par l'homme dans l'absolu.

Je souscris tout à fait à ta vision des choses concernant le colonialisme : d'un pays à l'autre, d'un contexte géopolitique au suivant, l'administration coloniale s'est comportée de manière radicalement différente. L'idée de comparer la situation algérienne avec celle qu'ont pu connaitre le Cambodge et le Laos me semblerait par exemple absurde. Tout au plus ai-je pu souligner la parenté des guerres (Algérie et Indochine) qui ont parfois précédé les processus de décolonisation. Le silence de ceux qui sont revenus de ces terrains d'opérations est suffisamment éloquent pour comprendre que ces conflits, bien que différents par leurs motifs, avaient en commun la même atrocité, le même quotidien d'horreur.

Comme je l'ai souligné un peu plus haut, je suis convaincu que beaucoup d'hommes de valeur se sont impliqués dans les pays concernés et se sont même battus pour eux, partageant une même passion pour ces morceaux de "France" du bout du monde. Je mets mon grand-père au rang de ces hommes-là. Cependant, et tu l'as très bien dit, le fond du problème concerne davantage le racisme sous-jacent, voire complètement assumé par certains, qui accompagnait en filigrane cette présence. Même des écrivains voyageurs comme Pierre Loti ou Henri Lhote, pourtant des individus des plus cultivés, avaient dans leurs récits des formules maladroites et un peu gênantes pour parler des populations qu'ils étaient amenés à côtoyer. Heureusement, ce sentiment n'était pas la règle chez tous les français qui ont œuvré dans les pays colonisés. Je le dis et je le répète : je suis admiratif du boulot qui a été fait par les Français au Cambodge en ce qui concerne les infrastructures (Calmette, entre autres !), l'architecture, les travaux archéologiques de sauvegarde et de restauration menés à Angkor, etc...

D'autre part, je suis un fervent supporter des initiatives au Cambodge aujourd'hui, menées dans les domaines de la santé (à Calmette, à l'Institut Pasteur) et du développement (éducation, soutient aux populations défavorisées). Parfois accusés de néo-colonialisme, ces bénévoles et volontaires qui travaillent chaque jour main dans la main avec les cambodgiens font souvent un boulot formidable et j'espère moi-même m'engager pour de telles missions dans l'avenir. Là encore, il faut prêter attention à l'état d'esprit de l'organisation avec qui on part, mais c'est un autre débat.

Bref, je te remercie pour ton message. Je pense que nous sommes sur la même longueur d'onde sur cette question !
Audentes Fortuna Iuvat.
SI Silvestik Veteran ·
"J'espère que mes propos sur la colonisation, bien que naïfs et généralistes, n'ont pas été mal compris. Je ne faisais que marquer ma désapprobation de manière très vague contre la domination de l'homme par l'homme dans l'absolu."

J'en étais conscient. Tu ne tiens pas des propos naïfs, bien au contraire. Le talent de ta plume et la qualité de tes photos, qui ne sont pas que d'uniques photos de monuments cartes postales, le prouvent. 🙂 J'avais le souci d'apporter un peu de ma part dans la compréhension des lieux.

"Tout au plus ai-je pu souligner la parenté des guerres (Algérie et Indochine) qui ont parfois précédé les processus de décolonisation."

Oui là encore. Processus inévitable. Mais sortir d'une colonisation, construire un état dans une période de troubles régionaux et internationaux majeurs, construire une identité, développer son pays, ne sont pas choses faciles. C'est bien pour ça que des dictateurs africains sont apparus. Dictateurs forts complices avec le Royaume-Uni ou la France encore aujourd'hui... Toutefois il faut faire attention, car comme je le rappelle, les lieux et les situations sont différentes d'un territoire à l'autre. L'exemple de Mayotte et des autres îles comoriennes est saisissant. Les volontés des peuples issus de territoires si proches, sont bien différentes.

"Parfois accusés de néo-colonialisme, ces bénévoles et volontaires qui travaillent chaque jour main dans la main avec les cambodgiens font souvent un boulot formidable et j'espère moi-même m'engager pour de telles missions dans l'avenir."

On est toujours accusé d'agir. Mais encore plus de ne rien faire... S'il s'agit d'actions humanitaires de bénévoles, ou de chantiers archéologiques pour la conservation des monuments, je suis pour. Il ne s'agit pas de colonialisme dans ce cas. Et puis j'aime particulièrement m'opposer à cette vision qui veut que tout blanc qui met le pied dans une ancienne colonie, le fait avec des intérêts sournois... Du même ordre, la croyance en l'unité des peuples colonisés, ou même des diaboliques colonisateurs. Tout n'est question que d'intérêts personnels ou étatiques. Comme toi, j'espère un jour apporter quelque chose au Cambodge. Peut-être sur le plan humanitaire. Cela ne sera qu'une action généreuse, qui j'espère fera autant plaisir à moi, qu'à ceux que je servirai. 🙂

Merci pour ton récit, je n'ai pas lu la fin, et j'espère qu'il n'est pas fini... 🙂 Continu pour les photos !

Une pensée aux peuples montagnards d'Asie-du-sud-est, "esclaves" par leur naissance. Que ces hommes se libèrent et ne soient plus des citoyens de seconde zone...
S'il ne te reste que quelques secondes à vivre, prend simplement le temps d'ouvrir les yeux... Silvestik
AU Audentes ·
Chaque périple a une fin, chaque histoire a sa conclusion. Je vous quitte donc avec ce dernier chapitre de mon carnet , en vous remerciant pour vos commentaires qui m'ont accompagné, encouragé et enrichi pendant ces 10 jours de feuilleton cambodgien. Si vous avez pris autant de plaisir à le lire que moi à l'écrire, je suis un homme comblé !

Je termine avec une liste non exhaustive de livres qui m'ont inspiré pour ce récit. On leur doit souvent beaucoup, à ces quelques kilos de papier noircis...

IX Du vent dans les palmes

Aux urgences, je réalise avec difficulté que j’accueille mes derniers patients, prélève mes derniers bilans biologiques et pose mes dernières perfusions. La fin du voyage approche, et avec elle son cortège d’incertitudes. Si l’intérêt de cette expérience cambodgienne ne fait aucun doute à mes yeux, l’avenir est plein de questions : vais-je réussir à me réadapter aux soins en France ? Vais-je parvenir à m’épanouir dans mon rôle de soignant dans un établissement que la conjoncture économique et des impératifs financiers risquent fort de choisir pour moi ? « C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce qu’on allait y chercher », écrivait Bouvier. Je suis parti vers l’Est avec des interrogations plein la tête et je m’apprête à cingler à nouveau vers ma vieille Europe avec davantage de questions. Au passage, j’ai appris quantité de chose et parmi celles-ci, que le voyage n’a pas vocation de répondre, d’expliquer ou de clarifier. Il a pour caractéristique principale de remettre en question celui qui le vit, de lui montrer un ailleurs et d’autres façons de faire et de vivre, d’étaler devant ses yeux la multitude des chemins possibles. Durant nos derniers jours sur place, nous faisons la connaissance de quatre étudiantes infirmières française en deuxième année dans une autre école, fraîchement débarquées de l’avion pour effectuer un stage à l’hôpital Calmette. Elles ne connaissent ni la ville, ni l’organisation des services de soins et se montrent curieuses d’entendre le retour d’expérience de deux « troisième année » sur le départ. Nous leur brossons un tableau succinct de ce qui les attend, jouissant du plaisir coupable des initiés, comme de vieux briscards de l’humanitaire donnant leur briefing de fin de mission aux jeunes bleus venus prendre la relève. Maladroites, timides, bafouillant quelques mots d’anglais, elles nous rappellent nos débuts en chirurgie, il y a presque deux mois. Attendris, et aussi un peu vexés d’être remplacés si vite, nous leur souhaitons bonne chance avant de tirer notre révérence. Après avoir fais nos adieux à l’équipe et les avoir remercié pour leur accueil et leur patience de saints, nous quittons l’hôpital, accompagnés par le bruit des feuilles de palmiers s’agitant doucement dans le jardin central : peut-être est-ce la façon du décor de nous souhaiter bon vent ?

Sur le parking de l’aéroport, je me retourne une dernière fois vers Phnom Penh, ce monstre qui gronde de ses mille moteurs vrombissant et qui me recrache enfin, en ce jour de mars. La saison sèche atteindra bientôt son paroxysme. La ville surchauffe, frôle l’ébullition. On me dit qu’à trois cents kilomètres de là, à Angkor, le mercure frôle les quarante-cinq degrés. Pourtant, malgré la chaleur étouffante, je ne suis pas pressé de retrouver la grisaille parisienne et les gelées persistantes d’un hiver tardif. Je quitte le Cambodge comme un dîner entre amis : parce qu’il le faut bien et que ce n’est pas un adieu.

En arrivant à un poste de sécurité, je tends mon passeport à un agent indifférent. Il me gratifie d’un hello, je lui réponds en khmer. Dans un pays dont on est l’invité, la moindre des politesses est d’apprendre à saluer ses hôtes dans leur langue. Immédiatement, le visage de l’homme se fend d’un large sourire. Nous échangeons quelques mots et, avant que je ne parte, il me souhaite bon voyage et me lance, tout sourire : « come back soon ! ». La phrase est un cliché mille fois répété mais j’ai presque envie de prendre ce type dans mes bras. Tout au long de notre stage, le Cambodge et ses habitants m’ont impressionné, étonné, émerveillé, agacé, parfois, mais ne m’ont jamais laissé indifférents. J’ai été fasciné par leur état d’esprit, mélange de courage et d’humilité qui les amène à sourire malgré la douleur, malgré la misère, malgré tout.

Dans l’avion, une violente dispute éclate entre deux passagères, quelque part au-dessus de l’Inde. Les deux femmes, des compatriotes, se hurlent leur mal être au visage, séparées seulement par une rangée de sièges. Pas de doute, nous sommes bien sur le bon vol. Un pays et sa culture ont une influence si grande sur la façon d’être de ses citoyens que c’en est effrayant. Au Cambodge, s’énerver c’est perdre la face, admettre que l’on est incapable de contrôler ce feu qui sommeille en chacun de nous et qui se tient près à tout dévorer à la moindre brise. En France, se mettre en colère est presque une preuve de bonne santé. Un jour, à l’hôpital, alors que nous venions de nous faire invectiver par une veille dame acariâtre, l’infirmière qui m’accompagnait avait commenté sobrement : « C’est une femme de caractère. A ce rythme-là, elle a encore de belles années devant elle. » Contraste.

Une période de réacclimatation sera nécessaire, et je ne parle pas seulement du crachin breton. Les attentes des patients d’ici ne sont pas les mêmes que celles de là-bas. Dommage ? Heureusement ? C’est comme ça, un point c’est tout. Comparer un pays avec un autre, la manière de vivre et d’interagir de leurs habitants n’aurait pas de sens. Il faut prendre les choses comme elles viennent et avancer, toujours avancer. Le voyage est une expérience salvatrice : il fait voir la différence, révèle les forces et les faiblesses de l’homme. C’est une école de la vie où l’on apprend comment tourne le monde. Le voyage montre ce dont l’homme est capable, en bien comme en mal, et quels systèmes il a mis au point pour lui permettre de vivre avec le poids de ses actes. Si le voyage est d’abord marqué par le choc que l’on éprouve face à la différence de l’autre, il devient tôt ou tard l’opportunité de faire l’expérience de ce qui nous rapproche, de ce qui nous lie avec ces hommes et ces femmes côtoyés le temps de ce rêve éveillé. C’est dans cette prise de conscience que se trouve le sel de l’aventure humaine. Mais partir c’est aussi cheminer en soi, accepter la métamorphose que le voyage implique. Emerveillé par une nature grandiose, bouleversé par les êtres rencontrés, étonné par sa propre capacité à remettre en questions ses préjugés, chacun avance sur sa voie. L’esprit entame une longue marche pour se réaliser, pour s’épanouir et trouver au monde une signification qui le rende supportable. Voyager c’est avancer mais c’est donc aussi se faire violence. Le changement fait peur, l’inconnu tétanise. Se diriger vers ce que l’on ne connaît pas est donc un acte délibéré consistant à se mettre en difficulté en étant persuadé que l’on ressortira grandi de cette épreuve. Voyager c’est aussi un peu se vaincre soi-même.

En retrouvant la France et le temps maussade d’un hiver qui traine en longueur, je suis sujet à des sentiments ambivalents. J’éprouve une sorte de tristesse à l’idée que cette parenthèse cambodgienne soit terminée mais également une forme de satisfaction d’avoir pu mener à terme ce projet et, par-dessus tout, de ce qu’il m’a apporté. Après deux mois à naviguer entre bouddhisme et invasion consumériste, entre temples centenaires et pièges à touristes, entre nature sauvage et dépotoirs à ciel ouvert, après avoir contemplé de mes yeux la pauvreté et les inégalités flagrantes d’une société en mal de repères, je reviens différent. Les cambodgiens m’ont touché et j’ai la conviction que sans ce stage auprès d’eux, mon cursus n’aurait pas été le même. Je n’oublierai pas l’intensité des moments que j’y ai vécu, ni les sourires de ceux que j’y ai rencontrés.

En quittant Angkor, je me suis promis de retourner un jour en Asie pour la parcourir en toute liberté. Aujourd’hui, cette pensée m’accompagne tandis que je fomente de nouveaux plans d’évasion pour échapper de nouveau à la morosité d’un quotidien routinier. Pressante, la route fait entendre son appel. Je sais qu’il me faudra lui répondre avant de ne plus entendre cette petite mélodie, vite assourdie par les tracas anodins d’une vie trop sage. Il faut parfois savoir plier bagages, comme nous l’avons fait pour ce stage si particulier. Comme l’écrit Sylvain Tesson : « Il est des actes que rien ne fonde. Et lorsqu’on entend résonner l’infrangible appel du voyage, ou de l’écriture, il faut y répondre, sans en chercher l’origine ». Cette expérience marque donc le terme de mes études mais constitue un nouveau départ dans ma vie. A la fois clap de fin et premier pas à la croisée des chemins, elle m’aura permis d’éteindre certains feux et d’en allumer d’autres.

Bibliographie commentée

Les livres sont des compagnons qui ne déçoivent pas. « Aussi nécessaires que des couteaux suisses » selon Knut Hamsun, ils sont des objets magiques. Ils sont autant de fenêtres ouvertes sur des mondes à la fois proches et lointains, auxquels chaque page donne vie. Voici ceux qui m’ont accompagné durant cette parenthèse cambodgienne. Les bibliophiles curieux trouveront peut-être leur bonheur à Phnom Penh dans les rayons de la librairie du Centre Culturel Français, Carnets d’Asie.

Herman HESSE, Siddharta. Le livre de poche. Edition 35, décembre 2011. Le roman d’une initiation. Monod estimait que les philosophies et les sagesses étaient autant de chemins permettant de gravir la même montagne. Dans ce livre, Hesse nous parle de ce cheminement vers la lumière. Une odyssée spirituelle et philosophique à l’époque du Bouddha.

Jorge Luis BORGES, Qu’est-ce que le bouddhisme.Folio essais, février 2010. Une explication des principales caractéristiques de cette pensée, à la fois philosophie et religion, qui a changé la face de l’Asie.

William HART, l’art de vivre.Points, Sagesses. Septembre 1997. Une immersion dans l’hindouisme et le bouddhisme via les techniques de méditation Vipassana, destinées à soulager les êtres de la souffrance. Un peu technique pour le profane, mais enrichissant tout de même.

Alexandra DAVID-NEEL, le Bouddhisme du Bouddha. Pocket. Mai 2012. Une présentation pleine de passion du bouddhisme, en particulier celui rencontré au Tibet où Alexandra David-Néel fut la première occidentale à pénétrer.

Alexandre POUSSIN et Sylvain TESSON, On a roulé sur la Terre. Pocket, mars 2009. Peut-être un de ces livres qui changent une vie et qui prennent, du point de vue du lecteur converti, les traits d’un objet quasi-sacré ? En tout cas, même s’il n’évoque le Cambodge que de manière succincte, il est très clair pour moi que sans ce livre, notre voyage au Pays du Sourire n’aurait jamais eu lieu…

Sylvain TESSON, Géographie de l’instant. Edition des Equateurs, octobre 2012. Tesson, écrivain-aventurier infatigable, rassemble les écrits qu’il a publiés dans divers magasines spécialisés et au travers desquels il livre sa vision du monde et du voyage.

Pierre-Régis MARTIN et Dy DATHSY, Parler le cambodgien, comprendre le Cambodge. Régissy Editions, 2012 (deuxième édition). Destiné à former les médecins des ONG venus effectuer une mission humanitaire au Cambodge, cet ouvrage permet à la fois d’apprendre les bases du khmer parlé (notamment le vocabulaire médical) et de se familiariser aux traditions du pays. Un guide précieux durant notre séjour !

Bruno DAGENS, Les Khmers. Editions Les Belles Lettres, Guide belles lettres et civilisations, novembre 2005. Une description des principaux aspects de la société khmère à l’époque où cet Empire était l’un des plus puissants d’Asie et érigeait des temples-montagnes en l’honneur de ses dieux.

Claude JACQUES et Michael FREEMAN, Angkor, Cité khmère. Peut-être l’un des meilleurs livres à avoir en main lorsqu’on fait le choix de parcourir les temples angkoriens par soi-même. Clair, précis et bien illustré. Une mine d’informations.
Audentes Fortuna Iuvat.
SI Silvestik Veteran ·
Merci pour tout ce fut un plaisir !! au prochain séjour 🙂
S'il ne te reste que quelques secondes à vivre, prend simplement le temps d'ouvrir les yeux... Silvestik
MO Monkolborei ·
Bonjour, je suis tres emue et reconnaissante d avoir eu la chance de te lire. MERCI
PT Ptilivier Veteran ·
ben moi, ça me permet de patienter jusqu'en août. Je retrouve dans vos écrits le Cambodge tel que je le connais depuis que j'y vais chaque année.
PA Pachyderme Veteran ·
avec tout ça on attend que tu ressortes tes vieux cahiers patte de mouche! au plaisir de te lire à nouveau🙂
https://youtu.be/Zf3BvhjWTKg?si=1YaiHFtGqzqgC54P
LO Lotus13 Regular ·
Merci pour ce récit plein de sensibilité, aussi beau sur le fond que sur la forme !
MO Mohamma2 Veteran ·
Mes pattes de mouche sont loin d'arriver à la cheville des écrivains-voyageurs dont les récits m'inspirent x.

En tout cas sur ce forum tu n'as pas énormément de rivaux ! Je t'ai lu en diagonale (la lecture à l'écran est un obstacle en ce qui me concerne) mais les quelques passages sur la description de la médecine à deux-vitesses, la façon dont cela se traduit au quotidien, m'ont passionné. Bonne ambiance Orwellienne : j'ai pensé à "Histoire Birmane" voire aux romans graphiques de Loustal ou à Zweig ("Amok") pour l'atmosphère... Bravo !!
AU Audentes ·
Merci encore pour ceux qui ont commenté ces dernières lignes et désolé pour la redondance de mes messages de remerciement : je ne m'attendais pas à ce que que ça vous plaise autant et j'arrive au bout de mon vocabulaire de gratitude ! Je suis bien conscient que lire une écriture serrée sur une page web n'est pas des plus agréable, comme le disais Muhammad, mais croyez-moi si je vous dis que c'est bien plus lisible que dans mes cahiers ! Comme vous, je suis fasciné par ces hommes et ces femmes qui savent trouver les mots pour retranscrire au mieux le cours de leur pensée et de leurs expériences en voyage. Poster ici mes propres impressions était une excellente opportunité de les confronter avec vos propres ressentis de ce pays si particulier.

Comme je le disais un peu plus haut, il me tarde de repartir sur la route, à la rencontre de ces lieux que je connais mal et des personnes qui les habitent pour continuer à jeter mes découvertes sur le papier. Des projets de voyage s'entrechoquent das ma caboche et demandent encore quelques mois de réflexion et d'économie avant de voir le jour.

Pour ceux à qui ce carnet a plu et qui sont assez fous pour en demander encore, je suis actuellement en train de reprendre mes notes prises lors d'une randonnée de quinze jours sur le GR20, ce sentier de légende qui traverse la Corse du Nord au Sud. Je ne sais pas exactement par quel biais je vais les publier (dans les carnets de voyage forum, sur un blog ou prendre une chronique dans Closer) mais vous m'avez donné bien envie de ne pas laisser moisir tout ça dans une malle !
Audentes Fortuna Iuvat.
AL Alan Globetrotter ·
Je n'ai pas tout lu .... mais une grand partie, en fait j'ai peur d'attraper une autre vision du Phnom Penh que je connais et que j'adore ... au contraire de toi je n'ai aucune envie de m'en arracher ne serait ce que quelques jours, je m'y sens que trop bien, même auprès de ce qu'il convient d'appeler ses " misères " ... mais pour qui ... ? et il faut savoir les appréhender et leur donner ici dans les rues un autre nom ....

Il faut faire attention, ici à Phnom Penh, de ne pas tomber dans un surcroit de misérabilisme .... même si certes aux yeux du touriste, ou voyageur, de passage il est clair que parfois elle saute aux yeux de manière implacable, mais je dirais qu'elle est sournoise et que le khmer sait l'apprivoiser et en profiter pour en tirer un parti aux yeux de ces mêmes voyageurs ....

Je ne renie pas qu'elle est là .... mais pas si présente que cela, et de même que le S21 ou les Killings Fields sont un prétexte à leurs yeux pour tirer quelque argent du touriste, la façon qu'il ont de vivre leur vie au jour le jour diffère totalement de notre manière d'appréhender un quotidien .... déjà leur vision de la vie est faite au jour le jour, un matin succède à un autre matin, et quelque soit celui ci il faut passer la journée et ce ne sont pas les " vestiges " du passé qui aideront à parcourir celle ci .... le khmer n'est pas un passéiste, et n'a pas de vison de l'avenir ... sa vie est faite de son quotidien, le passé ou l'avenir n'a pas de prise sur celui ci .....

Perdre un enfant la veille et rire avec ses amis le lendemain sont deux choses normales .... on ne traîne pas un chagrin, il est source de nuisances dans le déroulement de la journée à venir ....

Après il est clair que côtoyer les souffrances sur des lits d'hôpital est une autre chose et donne peut être une perception plus mal aisée et plus " extrémiste " de leur vie ..... mais il en est de même pour nous Européens ...

Dommage que l'on ne soit pas rencontré à Phnom Penh, on aurait eu des discussions " intenses " .....

Merci pour tes lignes sur mon pays d'adoption, et bonne continuation .....
CA Camf ·
Cool ta narration ; j'irai au Cambodge cet été et tes infos m'aideront à mieux apprécier ce pays
GI Gildadesiles Globetrotter ·
Je me joins aux compliments...Une très belle plume et un texte remplit d'humanité et d'humilité....Un plaisir.....bravo et merci ! Je ne connais pas (encore) le cambodge mais j'espère avoir la chance d'y aller prochainement.😉
KI Kilika Regular ·
Je ne vais pas etre originale mais je tenais a te feliciter pour ce recit extremement bien ecrit, tu m'as transporte au Cambodge, merci beaucoup!
"Un homme n'est jamais si grand que lorsqu'il est à genoux pour aider un enfant" Pythagore
AU Audentes ·
Merci encore pour ces compliments !

Pour ceux qui sont venus à bout de ce récit et qui sont assez fous pour en redemander, je vous propose mon récit en feuilleton d'une randonnée à travers les montagnes corses, sur le célèbre GR20... Un voyage du corps et de l'esprit, de ceux qui vous transforment en profondeur après vous en avoir fait voir de toutes les couleurs.

Pour ceux que ça tente, c'est par ici : http://voyageforum.com/discussion/terre-comme-ciel-recit-gr20-d6470533/ !
Audentes Fortuna Iuvat.
SE Senmout Veteran ·
Un très beau récit dans ce pays où j'ai eu la chance de voyager et que je retrouve et une belle expérience pour mon oreille d'infirmière uni n'a pas eu l'occasion lors de ses études de faire un tel stage . Merci
il lui suffisait de voir une carte pour se mettre à l'étudier avec passion, puis, invariablement, il commençait à projeter quelque nouveau voyage impossible, qui, parfois, se transformait en réalité. » PAUL BOWLES : « Un Thé au Sahara »
EM Emiette ·
Bonjour Audentes!

Merci pour ce magnifique témoignage, poignant, admirablement bien écrit! ETudiante infirmière aussi je cherche à réaliser un stage à l'étranger pour ma 3e année, je n'ai pas de préférence particulière quant au pays, mais je pensais qu'il serait plus intéressant d'aller dans un pays où l'on peut communiquer avec les patients et les professionnels, donc a priori pas le Cambogge. Mais ton témoignage m'a touché et m'a donné cette impression que même sans la langue, tu as pu créer du lien avec les gens et vivre un stage formateur et enrichissant à tous les niveaux : techniques, connaissances, mais aussi humain.

Du coup je me dis que je pourrai peut être aussi regarder du côté de l'Asie en particulier du Cambodge. Avec quel organisme es-tu parti? Combien est-ce que ce stage t'as coûté?

Merci d'avance!! 🙂

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