Yangguizi · 28 décembre 2006 à 11:33 34 messages · 12 participants · 8 601 affichages | | | | Une fois n'est pas coutume, c'est sans grand enthousiasme et plutôt par défaut que j'ai choisi ma destination de voyage, à des dates qui ne m'enchantaient pas non plus. Une partie du forum a déjà assisté en direct au (pas si) long processus de décision qui m'a incité à choisir le Cambodge, inutile donc d'épiloguer dessus. Pour simplifier, disons qu'il ne me déplaisait pas d'aller visiter un pays où il ne fait pas trop froid l'hiver, où on mange bien, et où il y a des choses à voir et à faire. La gentillesse et le sourire des gens n'ont en revanche pas pesé dans ce choix, car je n'aime en général pas les gens qui sourient trop, et me sens plus à l'aise dans les plus austères contrées d'Asie du Nord.
Bon an mal an, je me suis retrouvé il y a quelques jours dans le superbe nouvel aéroport de Canton, où je devais embarquer pour Phnom Penh, après avoir passé une journée dans la capitale de la Chine du Sud et sa voisine Dongguan, sous le signe de la bonne bouffe, des amis retrouvés... et de la bière.
Sans surprise, c'était surtout des chinois qui occupaient l'avion, les cambodgiens étant quasi absents, et les étrangers en route pour les vacances pas trop mal représentés.
Les chinois qui étaient autour de moi n'étaient pas des vacanciers, mais des migrants en quête de petits boulots. Ayant aidé quelques uns d'entre eux à remplir leurs papiers d'immigration (ils ne savaient ni lire ni écrire l'anglais ou le khmer), cela m'a donc permis de lier connaissance et d'écouter leurs histoires.
Ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui les attendait là-bas ni de ce qu'ils allaient y faire, ni de combien de temps ils allaient rester. Tout ce qu'ils savaient, c'est que quelqu'un viendrait les chercher à l'aéroport et s'occuperait de tout. Une dame a toutefois dit qu'elle supposait qu'on allait l'envoyer dans une usine textile. Tout cela n'a rien d'extraordinaire, de nombreux passagers ayant déjà rencontré ce type de migrants dans les avions reliant la Chine à la plupart des destinations du monde. Mais ce qui se comprend facilement pour la France est plus surprenant pour le Cambodge, un des pays les plus pauvres du monde, où la main d'oeuvre non qualifiée ne doit pas manquer. Malgré cela, des avions de chinois continuent à atterrir à Phnom Penh pour y débarquer de la main d'oeuvre docile et peut-être à peine plus chère que la locale.
Mon voisin de gauche avec qui j'ai sympathisé car il venait de la province du Jiangxi (les fidèles lecteurs de mes carnets savent pourquoi j'aime bien cette province et ses habitants) avait un problème que je n'arrivais pas à résoudre pour remplir ses papiers d'immigration: le lieu d'émission du visa était écrit en khmer. Notre remue-ménage a fini par attirer une hôtesse qui a froncé les sourcils, et a conseillé à notre homme d'écrire "Jiangxi" dans cette case.
La semaine de travail que je venais de passer était une des plus dures de ma carrière, et la pression accumulée avait besoin de se dégonfler le plus rapidement possible. Voir donc une hôtesse chinoise (une espèce vivante à l'intelligence souvent assez limitée) proférer des absurdités administratives, c'était exactement ce qu'il me fallait pour atteindre ce but. Un crime contre la paperasse ordonnée et l'orthodoxie juridique, du pain béni pour moi!
Elle ne voulait pas lâcher le morceau: il fallait écrire "Jiangxi" dans la case "place of issuance" (sous entendu du visa). Je lui ai donc dit qu'en tant qu'hôtesse de l'air il était stupéfiant qu'elle ne sache pas la différence entre un passeport et un visa et qu'il n'était vraiment pas sympa de dire n'importe quoi aux passagers, à qui on pourrait plus difficilement reprocher ce manque de connaissances élémentaires. Les arguments logiques ont tous échoué: il n'y a pas de consulat cambodgien au Jiangxi, comment voulez vous que le visa ait été émis là-bas? regardez la dame à côté, son visa a été émis à Pékin (l'ambassade) tandis que son passeport a été émis au Jiangsu (là où elle vit)
Elle a alors rétorqué qu'elle avait déjà posé la question à un expert (???) qui avait dit qu'il fallait écrire ce qui était indiqué en face de "place of issuance" sur le passeport. Elle ajouta non sans ironie que: c'est écrit en anglais sur le passeport, tu peux lire "place of issuance: Jiangxi". Et bien sur le formulaire cambodgien c'est pareil, ce sont les mêmes mots "place of issuance", il faut donc écrire pareil.
J'ai eu beau lui répondre que si elle savait lire l'anglais elle comprendrait immédiatement que son argument est stupide, elle ne voulait pas lâcher prise. Pire: elle prétendit que si la dame d'à côté avait " Pékin" et "Jiangsu" sur son passeport et visa, c'était parce que le formulaire précisait qu'il fallait indiquer le lieu où le visa a été décidé et celui où il avait été octroyé, dans les cases "place of issuance" et "purpose of the trip". Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire et de faire perdre volontairement la face à l'hôtesse en hurlant que ce serait complètement débile d'écrire " Pékin" ou "Jiangxi" dans une case "but du voyage (au Cambodge)" dans un formulaire cambodgien, mais l'hôtesse a fini par décréter que je n'y connaissais rien, et, après avoir pris acte de mon refus de responsabilité, a fini par convaincre le pauvre homme de remplir le formulaire selon ses lubies. de toute façon les cambodgiens se foutent de ce qu'on écrit sur le formulaire, ils n'y font pas attention, ajouta-t-elle.
Bon ok, je veux bien, mais ça heurte mon bon sens et mon culte du papier bien rempli, et ça m'a foutu en rogne pour le reste du trajet.
Voilà donc comment inventer des problèmes pour s'occuper pendant un voyage en avion quand on n'a absolument rien à faire. Sur ce, l'avion a fini par atterrir et tous les chinois sont passés devant à l'immigration, tandis que les occidentaux devaient d'abord demander leur visa. | | | Une fois passées toutes les formalités et récupéré ma valise, la première chose à faire fut de trouver de l'argent liquide. Le bureau de change de l'aéroport étant fermé en raison de l'heure tardive, il ne restait plus que les distributeurs automatiques. J'ai fini par en trouver un, ai retiré du liquide et en ai profité pour me familiariser avec la monnaie locale.
La monnaie du Cambodge est le dollar cambodgien, qui se subdivise en 4000 riels. Ce n'est pas évident pour compter les petites sommes. Il n'y a apparemment pas de pièces de monnaie en circulation. Les dollars cambodgiens sont verts d'un côté, et gris de l'autre, et tout y est écrit en anglais. Le dollar cambodgien vaut un peu moins d'un euro. Curieusement, les visages sur ces billets sont tous d'apparence occidentale, ce qui montre à mon avis l'extraordinaire ouverture sur le monde des cambodgiens. Encore plus curieusement, figure sur ces billets la mention "United States of America". C'est peut-être pour que les touristes américains se sentent en terrain connu. Enfin bref, je n'ai pas encore trouvé d'explication sérieuse à cet état de fait.
Je n'avais eu qu'environ dix minutes pour préparer mon voyage au Cambodge, en raison de la quantité de travail mentionnée plus haut. Tout ce que j'ai pu faire fut donc de réserver une chambre pour la première nuit grâce à Mossieur Google et au pifomètre, ma tentative de réservation auprès d'une guesthouse recommandée par un éminent membre de ce forum ayant lamentablement échoué dans les termes suivants: bonjour monsieur, je souhaiterais réserver une chambre pour le 23 au soir quand allez-vous arriver? le 23, tard dans la soirée. Avez-vous des chambres disponibles? oui, nous en avons. Vous voulez quel type de chambre? vous avez quoi? 6 ou 10 dollars? disons 10 pas de problème, donnez moi votre nom bla bla bla d'accord, très bien. C'est réservé. très bien. Alors mon avion arrive vers 10 heures du soir à Phnom Penh, donc je pense que je serai vers chez vous vers minuit vous arriverez de Chine? oui ah désolé, il n'y a pas de chambre disponible. mais vous venez de me dire qu'il y en avait oui, mais vous venez de Chine et alors? et alors vous arriverez trop tard, et on ne peut pas réserver de chambre pour vous mais je vous ai dit dès le début que j'arriverais tard et ça n'avait pas l'air de poser problème désolé, on ne peut rien faire pour vous, au revoir super, au revoir
La guesthouse que j'avais choisie au hasard m'avait comme convenu envoyé un tuk tuk pour le transfert de l'aéroport. Une fois à bord, j'essayais de saisir tout ce qui se présentait à mes yeux. Malgré l'heure avancée, la ville n'était pas morte, et nombre de deux roues arpentaient encore les artères principales de la ville. Première impression: il y a beaucoup de choses écrites en français, surtout devant les bâtiments officiels ou assimilés. Nous avons passé le boulevard Mao Tse Toung (est-ce une curiosité unique au monde? Même en Chine il n'y en a pas et n'y en a je crois jamais eu) puis avons "rapidement" atteint le centre-ville.
Apparemment ma guesthouse se trouvait sur les quais. Avant d'avoir mis pied à terre, j'ai eu le temps d'apercevoir à proximité de la guesthouse des bars apparemment assez sordides où des groupes d'occidentaux admiraient les fesses de danseuses à moitié nues. Comme première image du Cambodge, j'espérais mieux!
La guesthouse était moche et d'une qualité incroyablement mauvaise pour le prix payé. Mais j'étais mort de fatigue et pas vraiment d'humeur à en chercher une autre pour la nuit. Après avoir posé ma valise, j'ai fait un petit tour dans les environs, pour avoir la confirmation que le quartier ne me plaisait pas du tout, n'étant guère du genre à apprécier les bars à putes et leurs prestataires de services. | | | Hé bé, j'espère que ça va aller crescendo. Je t'avais conseillé d'aller au Laos, mais tu n'en fais qu'à ta tête. | | | Chut.... pour l'instant il dort. | | | Je savoure à l'avance la partition... | | | La première chose que j'ai faite le lendemain en me levant fut ma valise, que j'ai rapidement descendue à la réception avant de sortir trouver un autre endroit pour dormir la nuit suivante. Comme je ne voulais pas me fatiguer, j'ai choisi la guest house juste à côté, qui était à peu près aussi moche, mais où la chambre coûtait trois fois moins cher, ce qui en faisait un rapport qualité prix presque acceptable.
Puis je suis parti explorer le quartier des quais. Rapidement j'ai été stupéfait par la quantité d'étrangers présents. Je savais que le Cambodge et Phnom Penh en particulier étaient très touristiques, mais je ne pensais pas que c'était dans ces proportions. En plein jour, le quartier me sembla évidemment moins glauque que la veille au soir, mais il ne me plut toujours pas. L'architecture était plutôt jolie, mais l'impression d'être dans un vrai ghetto touristique n'était pas très plaisante. En chemin j'ai quand même acheté un faux lonely planet, histoire de savoir où je pourrais mettre les pieds (je rappelle que je n'avais strictement rien préparé ni prévu pour ce voyage).
J'ai été rapidement énervé par la permanence et l'omniprésence des démarcheurs en tous genres, et notamment des tuk tuks. Certes tout cela se passe avec le sourire, certes on ne saurait blâmer les gens de chercher à gagner quelques dollars cambodgiens, certes il n'y a aucune méchanceté ni aggressivité dans leur démarche, mais j'ai fini par être débordé par le nombre et par être de moins en moins précautionneux dans ma manière de dire "non merci". La situation était quasiment permanente, phénomène que je n'avais jamais rencontré dans ces proportions dans les pays pourtant pas très riches où j'avais déjà mis les pieds.
J'ai aussi été étonné par le nombre de "couples" mixtes croisés dans ce quartier. De fait, les hommes occidentaux seuls semblaient être plutôt rares, et ceux qui étaient en couple avaient pour beaucoup l'air de touristes aussi lambdas que moi. Ces couples étaient très nombreux à la terrasse des cafés et restaurants, et, pour m'être assis dans deux ou trois d'entre eux pour siroter un jus de fruit et potasser mon lonely planet, j'ai pu remarquer que la plupart de ces couples ne se parlaient pas. C'était en fait plutôt triste à voir...
J'ai fini par déjeuner et par découvrir la très bonne cuisine khmère, qui - à ce jour - ne m'a encore jamais déçu. Ce fut la bonne surprise du voyage. Les prix en revanche étaient disproportionnés, que ce soit sur les quais ou dans les autres coins à touristes que j'allais fréquenter plus tard. Tout était en fait plutôt plus cher qu'à Shanghai, alors que les niveaux de vie ne sont pas comparables. Mais comme c'est très bon, ça ne me dérange pas. Il ne faut pas regarder à la dépense pour la bonne nourriture.
Après la visite du Wat Phnom (bof) et du Musée National (superbe), j'ai mis le cap sur le Palais Royal près duquel je me suis fait cette fois aborder par un mendiant australien. Très mauvais acteur, il n'a pas réussi à me convaincre avec son histoire de vol de papiers. Et de toute façon, s'il fallait vraiment donner quelque chose à quelqu'un, les innombrables enfants et estropiés des rues le mériteraient certainement infiniment plus que ce monsieur.
Une fois dans le Palais royal, j'ai fini par m'asseoir quelque part pour siroter un soda et continuer à lire mon guide de voyage. Un moine en tenue orange est venu s'asseoir avec moi en souriant. Chouette, enfin un contact et une discussion avec un cambodgien qui ne soit pas basé sur l'argent ou le rapport de prestataire à client.
Après les quelques échanges de banalités d'usage, le moine m'a rapidement demandé si je voulais son aide pour trouver des filles. Je lui ai répondu que je n'étais pas venu dans son pays pour ça et il me demanda alors de lui payer à boire. Puisque j'avais ma canette de soda à côté de moi, je lui ai proposé d'en boire autant qu'il lui plairait mais il a fait la grimace en disant que je ferais mieux de lui en payer une neuve pour lui tout seul. Comme j'ai refusé il m'a alors demandé de l'argent pour financer ses "études" et comme j'ai refusé, il m'a demandé pourquoi et je lui ai alors répondu que ça ne m'intéressait pas du tout, le faisant ainsi se lever sans dire un mot pour aller aborder le touriste suivant.
Je suis alors sorti pour aller me balader à nouveau le long du fleuve, où il était agréable d'observer les locaux prendre du bon temps. Je suis resté un bon moment. Puis il fut temps de diner, et je n'ai malheureusement pas réussi à trouver de restaurant où le personnel ne soit pas déguisé en tenue de Noel. Moi qui avais justement choisi ce pays en partie parce que je pensais qu'on n'y fêterait pas Noel, j'ai été déçu. Je savais bien que j'aurais dû aller dans un pays musulman.
Le repas, toujours sur les quais, était plutôt bon, et la gentillesse et les sourires du personnel ont réussi à endormir mon énervement quand j'ai failli m'étrangler avec un petit fil métallique. Ils n'ont en revanche pas réussi à endormir ma méfiance quand j'ai découvert deux dollars cambodgiens ayant fait une miraculeuse apparition sur l'addition, et que j'ai dû insister pour voir supprimer.
Puis je suis allé boire quelques bières avec des anglais au rez-de-chaussée de ma guesthouse, qui avait l'avantage d'être plutôt propre par rapport à d'autres établissements du coin (il n'y a eu que deux vieux avec jeunes prostituées au total). L'un de ces anglais - qui avait quelques bières d'avance sur moi - a finalement hurlé sur les coups de minuit que c'était Noel, l'heure de Noel, un comportement qui m'a assez déplu (puisque je suis un anti-Noel primaire). Mais il s'est heureusement rattrappé en blasphémant et en hurlant des insanités à l'encontre de l'hypothèse jésus. | | | Je pense que tu t'es fait refouler au téléphone par la Okay Guest House?
Si t'es encore à PP, vas-y, c'est une assez bonne adresse. Ils verront bien que t'es pas chinois maintenant. Au premier Tuk Tuk venu, tu demandes, et hop.
Dis, si tu vas à Siem Riep, fais-le en minibus brinqueballant. Juste pour rire et le plaisir de te lire par la suite.  Le bâteau, c'est trop confortable pour toi | | | oui, il s'agissait bien de la Okay guesthouse (tu as triché en lisant la discussion concernée dans le forum asie du sud-est, ou bien ils sont connus pour ça?). Je suis maintenant à Siem Reap que je quitterai demain matin pour Battembang, et mon voyage en bus s'est passé sans encombre  (mais j'en parlerai plus tard)
Je serai de retour à Phnom Penh dans deux ou trois jours et j'hésite à aller à la Okay. Certes tout le monde - et maintenant toi - en dit du bien, mais j'ai encore la conversation téléphonique de l'autre jour en travers de la gorge. | | | mais j'ai encore la conversation téléphonique de l'autre jour en travers de la gorge.
 ... N'hésite surtout pas à y aller : c'est une occasion à ne pas rater pour leur dire tout ce que tu as "en travers de la gorge".. et nous raconter tout ça dans ton prochain message ! | | | Pour la Okay, je te comprends, mais bon... J'y étais il y a deux ans oui. Pas mal.
Tu as voyagé en autobus de luxe, je le sents d'ici! Bourgeois! 
Pour ce qui est de la nourriture, as-tu essayé les cafards grand comme une main? | | | non non, le bus n'était pas de luxe, ou en tout cas ce n'était pas le plus luxueux. Mais pour avoir pris quelques bus en Inde, je place maintenant la barre très haut pour pouvoir qualifier un bus de "limite". Celui de PP à Siem Reap était tout à fait convenable.
Bon, vous avez tous presque réussi à me convaincre. Je vais peut-être quand même tenter la Okay. D'autant plus que je dois retrouver un ami français le 31 à PP, et qu'il faut qu'on trouve un nom de guesthouse d'ici là pour pouvoir se retrouver. Mais il faut quand même que je trouve de bonnes blagues à leur faire sur la Chine. | | | Le lendemain matin, je suis parti explorer les quartiers plus intérieurs de la ville, un peu en retrait des quais, tout en restant dans le centre-ville.
Moins bruyante et tumultueuse que la plupart des villes indiennes ou chinoises, Phnom Penh m'a cette fois donné une plutôt bonne impression, notamment grâce à la belle architecture de nombre de ses maisons. La population plutôt souriante ne bousculait pas, ce qui est là-aussi plutôt agréable comparé à d'autres grandes villes asiatiques.
Je suis passé devant le Monument de l'Indépendance, sorte d'arche ou d'arc de triomphe comme on en trouve dans beaucoup de pays, puis ai mis le cap sans le savoir sur l'énorme monument à l'amitié vietnamo-cambodgienne (tiens, je croyais qu'ils ne pouvaient pas se saquer?). Je suppose que ce sont les gentils vietnamiens qui en ont eu l'idée pendant les longues années de leur présence au Cambodge. J'ai ensuite pris mon déjeuner, toujours aussi bon, à un tarif bien plus correct que ceux pratiqués sur les quais. Confirmation donc que ce dernier quartier est bien à éviter.
J'ai ensuite embarqué à bord du bus pour Siem Reap que j'avais réservé la veille. Il était plutôt correct bien qu'il ne s'agisse pas du modèle le plus luxueux. Une famille franco-chinoise à bord était furieuse de s'être fait avoir et d'avoir payé plus du double du prix pour ce trajet. Les occasions de se faire arnaquer semblent donc ne pas manquer au Cambodge. Le bus était rempli aux deux tiers de cambodgiens et au tiers de touristes occidentaux.
J'ai eu la chance d'être placé à côté d'une jolie jeune fille qui malheureusement n'était pas très bavarde et ne parlait de toute façon pas un mot d'anglais. On n'a donc pu s'échanger que des sourires. Apparemment ma présence à ses côtés a fait rire beaucoup de cambodgiens... En face de moi, deux moines (des vrais cette fois) ont aussi tenté de discuter avec moi mais ce fut vraiment très laborieux. Mais au moins ils avaient l'air très sympas, eux. L'écran télé du bus diffusait ce que j'ai identifié comme des émissions comiques, puisque les cambodgiens à bord étaient unanimes dans leurs éclats de rire, le comique de situation et probablement de dialogue laissant en revanche la totalité des occidentaux de marbre. Humour différent sans doute, mais je dois quand même reconnaître - au vu de mes expériences postérieures - au peuple cambodgien un vrai sens de l'humour, rarement retrouvé ailleurs en Asie.
A mi-chemin, le bus a fait un arrêt pipi miam miam. Qu'allais-je donc manger en attendant le dîner? J'ai fait semblant d'hésiter entre un ananas frais et un panier de sauterelles grillées, avant de finalement... suspense... opter pour l'ananas. Perdu! Il n'était pas bon du tout, en tout cas beaucoup moins que dans les autres régions d' Asie du Sud Est où j'avais mis les pieds (Malaysie et Xishuangbanna).
L'arrivée à Siem Reap eut lieu étonnamment plus tôt que prévu, le trajet ayant pris moins que les six heures annoncées. C'était quand même la tombée de la nuit, et ce fut avec grand plaisir que j'ai rejoint la guesthouse choisie dans le guide où j'ai pu prendre une douche bien méritée. Très bonne adresse celle-là, qui contrastait avec les bouges de Phnom Penh.
Je me suis immédiatement précipité sur internet pour lire mes mails et me connecter à MSN, où, par une extraordinaire coïncidence, l'ami français que je devais retrouver venait aussi de se connecter. Nous avons donc pu nous fixer un rendez-vous en direct, ce qui aurait été extraordinairement plus compliqué, voire impossible, sans cet outil de dialogue instantané.
Un peu plus tard, X et sa copine, deux français de Shanghai, me retrouvent donc à ma guesthouse et nous nous dirigeons vers la sienne pour aller chercher une quatrième personne avant d'aller diner et prendre un verre. Cette rencontre n'était qu'à moitié planifiée, car ce n'est que quelques jours avant le départ que nous avons réalisé que nous partions dans le même pays. Ce fut en tout cas un coup de chance car il repartait le lendemain matin pour Sihanoukville, tandis que j'allais pour ma part découvrir Angkor pour lequel mon couple d'amis a eu le coup de foudre. | | | Tout le monde m'avait unanimement parlé d' Angkor comme d'une merveille parmi les merveilles, d'un site unique qu'il fallait absolument avoir vu au moins une fois dans sa vie, des émotions si profondes que l'on doit ressentir en arpentant ses temples. Amateur de vieilles pierres et d'histoire, il fut donc difficile de résister à la tentation, et j'ai voulu moi aussi en avoir le coeur net.
Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de rester trois jours à Siem Reap / Angkor, ce qui est pour moi exceptionnellement long. Il est très rare que je passe plus de deux jours d'affilée au même endroit en voyage.
Pendant ces trois jours j'ai vu tous les sites majeurs d' Angkor, ainsi que bon nombre de sites secondaires. Je pense n'en avoir raté que quelques uns. Comme moyen de locomotion pour ces trois jours, j'ai choisi un tuk tuk et son sympathique chauffeur Mi.
Je n'avais malheureusement pas eu le temps de préparer mon voyage, et je n'avais absolument rien lu sur le site d' Angkor et son histoire, pas plus que sur l'histoire khmère et d' Asie du Sud Est en général. J'ai donc débarqué à Angkor comme un ignare absolu. Je n'ai pas voulu prendre de guide, car j'évite toujours leur présence, et me suis contenté d'acheter le bouquin de référence à un enfant, à l'entrée du premier site visité. Les éclairages de ce livre furent hélas bien insuffisants, car ce n'est pas à la lecture de ces quelques pages que je pouvais réellement apprécier les lieux.
C'est donc nourri de cette frustration et de ce sentiment de culpabilité que j'ai abordé Angkor. Que les monuments soient superbes et étonnants, je pense que personne ne pourra le nier. Le site est effectivement impressionnant. Je n'ai en revanche rien ressenti de magique, contrairement à la plupart des personnes qui m'en avaient parlé, ou qui en ont parlé sur ce forum. Je suppose que cela est dû à ma méconnaissance des lieux. Et pourtant, j'ai discuté de ça avec plusieurs touristes rencontrés sur les lieux ou plus tard, qui, comme moi, étaient ignares, mais qui avaient malgré cela ressenti ce fameux "choc" d' Angkor.
Angkor ne fut donc pour moi qu'une succession de sites, certains effectivement superbes, mais qui m'ont sans doute moins impressionné qu'ils ne l'auraient dû. J'ai pris beaucoup de plaisir à visiter Angkor, mais je n'y retournerai pas. Contrairement à d'autres vieilles pierres de première importance dans l'histoire de l'humanité et que j'ai pu visiter (soldats de Xi'an, Persepolis, Macchu Picchu...), je n'ai pas ressenti cette symbiose avec la pierre que j'ai pu connaître ailleurs.
Et pourtant les conditions étaient optimales: saison sèche, température agréable, pas trop trop de monde sur les lieux (quoi que), et aucune galère à déplorer. Seul bémol: les nuées d'enfants qui harcèlent les touristes sur les sites pour leur vendre livres, eau, ou souvenirs. Des enfants certes très gentils, intelligents, et pleins d'humour, avec qui il était même plutôt agréable d'échanger quelques mots, mais dont le nombre et l'omniprésence a réellement gâché la visite de certains sites car il était impossible d'être seul et de profiter sereinement des lieux, ne pouvant me résoudre à être méchant avec eux. Autre petit désagrément: les arnaques à l'addition, que je passais mon temps à recompter: environ une fois sur deux, il y avait des "erreurs". Cela ne peut pas être une coïncidence, d'autant plus que ça ne m'est arrivé qu'exceptionnellement dans d'autres pays.
J'ai même fait l'effort d'assister au lever du soleil à Angkor Vat, mais n'ai pas particulièrement apprécié l'événement, si ce n'est en raison du fait que tout le monde est ensuite reparti petit-déjeuner et que j'ai pu visiter le site presque seul.
C'est en tout cas avec un sentiment mitigé que j'ai quitté les lieux, un mélange de satisfaction d'avoir pu visiter une oeuvre majeure de l'humanité, et de frustration d'avoir certainement raté quelque chose. Sur place, j'ai sympathisé avec quelques chinois avec qui on restera peut-être en contact, et me suis amusé à observer les visiteurs autant que les sites (et pas seulement les jolies touristes venues des quatre coins du monde). Dans l'ensemble, les gens se comportaient très bien et semblaient s'intéresser sincèrement au site (bien que la plupart soient sans doute aussi ignorants que moi). Peu de mauvais comportements à signaler, à part quelques chinois crachant sur les ruines, et d'autres jetant des mégots de cigarette n'importe où. L'équilibre était à peu près atteint entre touristes occidentaux et asiatiques, avec une très forte présence chinoise et française (les deux seules langues que l'on peut lire fréquemment dans la rue, en plus du khmer et de l'anglais).
Siem Reap ne m'a pas vraiment plu. Je n'ai fait qu'y manger et dormir, et l'ai très peu visitée. La concentration de touristes et d'infrastructures touristiques y était telle que je n'ai même pas eu envie de l'explorer réellement, bien que je ne puisse pas nier ses charmes. J'ai en revanche detesté le harcèlement diurne et nocturne des rabatteurs et autres proxénètes qui passaient leur temps à vouloir me vendre du "pussy" ou du "beautiful girl". Je hais ces gens-là qui exercent un des métiers les plus méprisables au monde. A Shanghai, je connais toute une batterie d'insultes et de vannes pour les envoyer promener, mais ici, je n'avais que l'anglais et le sentiment d'être en terre hostile, et je me suis donc contenté de manifester poliment ma désapprobation. Je le répète, cela m'a fortement déplu.
Je n'ai donc pas été mécontent de quitter Siem Reap. | | | Hier matin, je me suis encore levé aux aurores pour attraper le bateau pour Battambang, dont le départ était prévu à 7 heures du matin et l'arrivée à midi.
Le "village" où se trouvait l'embarcadère recouvrait une décharge à ciel ouvert et je plains sincèrement la population qui y vivait. Et dire que c'était le village de pêcheurs que certains touristes vont visiter... quelle horreur.
Nous étions vingt sur le bateau, en plus du pilote et du mécanicien. Vingt européens en route pour Battambang. Le bateau était probablement en fin de carrière et le mécanicien a passé beaucoup de temps sur le moteur, qui n'avait pas l'air de tourner rond. Bref, il était extrêmement bruyant et lent. Rapidement, nous avons atteint le lac Tongle Sap, une immense étendue d'eau qui n'est ni plus ni moins que le plus grand lac d' Asie du Sud Est. Effectivement, quand on est dessus, la rive est loin, et de l'autre côté, on ne voit que l'horizon. Pas très rassurant quand même étant donné la stabilité très précaire de l'embarcation.
Puis nous avons atteint la "rivière" qui menait à Battambang. Le paysage était très agréable et nous avons traversé de nombreux villages flottants dont la population n'était avare ni de sourires ni de coucous, que nous leur rendions bien volontiers. Un paysage de carte postale qui ne masquait toutefois pas l'extrême pauvreté des régions traversées. Au fur et à mesure que nous approchions de la destination, les eaux se faisaient de plus en plus sales, et c'était parfois de véritables décharges publics qui bordaient ces eaux marron foncé dans laquelle la population se baignait. C'était absolument atroce.
Ces eaux troubles avaient l'air très poissonneuses comme l'attestaient les nombreux pêcheurs présents. En fait, je suppose que toute cette vie autour de la rivière est centrée sur la pêche. La population était très jeune, et nous n'avons quasiment pas aperçu de personnes âgées. Malgré tout cela, l'expérience était très intéressante.
Voilà pour les aspects positifs. Hélas, les négatifs sont tellement nombreux et graves que je déconseille formellement de tenter l'aventure: au lieu des 5 heures annoncées, ça en a pris plus de 8. Bon, ça, ce n'est pas vraiment grave. le bateau est extrêmement bruyant. Etant assis près du moteur, j'ai réellement souffert. Hors de question d'écouter de la musique ou même d'essayer de discuter avec ses voisins, c'est tout simplement impossible. Et à l'arrivée, nous étions tous dans un sale état en raison du mal aux oreilles et à la tête. j'avais lu sur le forum et dans le lonely planet que les gros bateaux étaient un danger pour la population locale en raison des vagues engendrées qui déstabilisaient les pirogues. C'est également vrai pour les plus petites embarcations comme la mienne, qui avançait pourtant comme une tortue. J'avais vraiment honte de voir se soulever les pirogues pilotées par des enfants. le plus grave de tout: ces embarcations sont dangereuses pour leurs passagers. Je ne l'avais pas réalisé sur le coup, même si je l'avais vaguement supposé, mais une fois à quai, la discussion avec un français qui était à bord m'a glacé le sang. Vieux loup de mer et skipper professionnel, il avait un vécu impressionnant, mais m'a dit qu'il ne s'était jamais autant senti en danger que sur cette embarcation. Extrêmement instable, ayant en partie pris l'eau, à fond quasiment plat, surchargée, les chances de faire naufrage à la moindre vaguelette sur le lac Tongle Sap étaient sérieuses. Et si loin de la rive et avec pas assez de gilets de sauvetage, cela aurait assuré la mort à plusieurs d'entre nous. Il va faire une lettre circonstanciée aux principaux guides de voyage à son retour pour déconseiller formellement aux touristes d'embarquer sur ces rafiots, absolument pas prévus pour ce genre de croisière (ce sont des pirogues de pêcheurs à l'origine). Pour ma part, j'avais heureusement retiré ma valise de là où le pilote l'avais mise, car je l'aurais à coup sûr perdue lorsque le bateau s'est incliné sur le lac. | | | Il ne vous aura pas échappé que mes impressions cambodgiennes ont été plutôt mitigées et pas vraiment positives jusque là. La journée et demie que je viens de passer à Battambang a sérieusement rattrappé tout ça, et m'a fait regarder le Cambodge avec un regard beaucoup plus positif.
Pensant arriver hier à midi, je comptais passer l'après-midi d'hier à visiter la ville et la journée d'aujourd'hui les environs. L'arrivée tardive et la fatigue accumulée m'ont fait changer mes plans et je suis finalement resté en ville, sans chercher à explorer la campagne et les sites environnants.
Hier, j'ai pris un verre avec deux américains du bateau avant de retrouver la famille française pour diner. Des discussions très intéressantes se sont dégagées de ces rencontres, et nous nous sommes longuement félicités d'avoir survécu à ce voyage. Par ailleurs, à Battambang, on peut bien manger et déguster d'excellents jus de fruits pour des sommes bien plus raisonnables qu'à Phnom Penh ou Siem Reap, ça change.
Aujourd'hui, j'ai visité la ville sans but précis, d'autant plus que j'ai trouvé porte close au Musée National. J'ai un peu discuté en chinois avec quelques jeunes cambodgiens qui apprenaient la langue. Ce sont des initiatives qu'il faut encourager, l'anglais ne devant pas devenir la seule langue étrangère attractive ni la seule langue internationale de communication. Au Cambodge, le français et le chinois sont des alternatives sérieuses, même si la première est plutôt en perte de vitesse et la seconde en phase de développement.
La population de Battambang m'a fait une très bonne impression, et avait l'air bien plus sincère et authentique que celle des deux villes précédemment visitées. Finalement, ce n'est pas si désagréable que ça de voir des gens qui sourient et qui disent hello.
L'architecture coloniale fut elle un petit peu décevante, puisque c'est en principe ce qui est censé attirer les visiteurs, mais c'était quand même agréable de se ballader dans les rues plutôt tranquilles et pleines de cachet de la seconde ville du pays.
Dans l'après-midi, j'ai visité quelques temples où j'ai fait quelques rencontres plutôt intéressantes, leurs occupants étant avides de pratiquer leur anglais. Avec un jeune "temple boy" tout d'abord, un jeune venu de la campagne qui bénéficiait de l'enseignement gratuit du temple, en échange de ses services auprès des bonzes. Il s'agit d'un modèle apparemment assez répandu, et qui ma foi ne doit pas être si mauvais que ça, même pour moi qui suis si méfiant à l'égard des religions.
Dans ce temple-là, j'ai aussi rencontré un professeur à l'âge vénérable, qui, comme beaucoup de gens de sa génération, parlait un excellent français. Ce grand Monsieur qui enseignait la physique et la biologie (en français!) était un puits de science et d'une gentillesse exquise. Ce fut un très grand plaisir de discuter une petite heure avec lui. Hélas, une fois encore, mes connaissances insuffisantes sur l'histoire de son pays m'ont empêché de profiter de tout ce qu'il avait à dire sur la politique et l'histoire du Cambodge. Assez intéressants ses propos sur les enfants des dirigeants Khmers rouges qui étudient en ce moment même à Paris. Je suppose que comme tous ses compatriotes, il a énormément souffert pendant cette période, mais sa pudeur l'a empêché d'en parler. Tout juste baissait-il la voix quand il prononçait les mots "khmers rouges".
Il a longuement parlé aussi de Norodom Sihanouk, ex-roi, et toujours en vie, qui a dominé le paysage politique cambodgien depuis maintenant plus de 60 ans. Et au détour d'une phrase, j'ai sursauté. Je lui ai fait répéter plusieurs fois pour être sûr d'avoir bien compris: Norodom Sihanouk, qui avait passé du temps à Pékin pendant ses années d'exil, en avait profité pour passer aussi quelques séjours en Corée du Nord, pays dont il est tombé amoureux, et où il s'est fait construire un palais. Et d'après ce vieux professeur, Norodom Sihanouk serait en ce moment-même à Pyongyang où il a élu domicile et où il "travaillerait". Je n'en avais absolument jamais entendu parler, moi qui suis pourtant avide de toute information concernant la Corée du Nord. Le professeur ajouta que l'ex souverain était amoureux de la langue française, de la Chine, et de la Corée du Nord, une triple particularité que je partage et qui me fait donc regarder ce personnage avec un regard neuf et curieux. Toujours est-il que si, comme prévu, je retourne à Pyongyang l'année prochaine, je creuserai la question.
Autre information intéressante divulguée par le professeur, le français est obligatoire pour apprendre le droit et la médecine à Phnom Penh, où des professeurs français viennent régulièrement enseigner quelques mois. Effectivement, il me revient maintenant à l'esprit qu'un de mes anciens professeurs de droit se vantait régulièrement d'avoir passé un peu de temps à Phnom Penh il y a longtemps.
J'ai également discuté avec quelques moines dans d'autres temples, tous désireux de parler un peu avec un étranger, et qui tous avaient en commun d'avoir fui la campagne pour bénéficier de l'enseignement bouddhiste et généraliste prodigué dans les temples. Ces structures dépassent donc très largement le cadre strictement religieux que je leur attribuais et sont un pilier dans le système social et éducatif du pays.
La journée fut donc bien remplie, et pour la première fois du voyage, je me sens plutôt heureux d'être ici. Demain sera ma dernière journée au pays, avec un retour à Phnom Penh et une soirée du nouvel an en principe avec mes deux amis français de Shanghai, avant d'embarquer très tôt le matin du Premier Janvier pour la Chine. Et oui, on a finalement convenu de se retrouver à la Okay Guesthouse. | | | La dernière soirée à Battambang se passa au bord de la rivière, où s'étaient rassemblés des milliers de personnes venues assister à un concert de musique atroce, et se restaurer de petits mets vendus dans la rue. Ce ne fut pas, en ce qui me concerne, mon souvenir gastronomique le plus émouvant du voyage, mais l'ambiance était plutôt agréable. Un petit groupe de filles a éclaté de rire en me voyant et j'ai cru qu'elles m'ont apostrophé, je me suis donc approché d'elles pour leur demander ce qui les faisait rire. Je ne sais pas si elles ont compris ce que je disais, mais elles n'ont répondu qu'en khmer, en finissant par des gestes pas très gentils voulant sans doute dire "va-t'en". Le même manège s'est reproduit vingt minutes plus tard lorsque je les ai recroisées ailleurs. Devant me lever tôt le lendemain matin, je ne suis pas resté très tard, et ai rapidement rejoint mon hôtel, où j'ai regardé en boucle les images et commentaires sur l'exécution de Saddam Hussein. Sans commentaires. Le lendemain donc, j'ai eu la bonne surprise de voir que mon bus pour Phnom Penh était très confortable, malgré le prix plutôt modique de la course. J'étais cette fois le seul étranger à bord, mais n'ai une fois encore guère eu l'occasion de converser, ma voisine étant cette fois une mère de famille ne possédant aucune notion d'anglais. La route était belle, et le bus fonçait sur la nouvelle route en parfait état. Les six heures de trajet annoncées seraient-elles réduites grâce à cette bonne allure? Malgré un tout petit retard au départ, cela était très possible, laissant rapidement loin derrière nous les innombrables champs, pagodes et surprises de la route que l'on dépassait en permanence, et n'étant qu'à peine ralenti par la traversée de quelques bourgs. Un trajet idyllique donc, tout juste ponctué par les vomissements nonchalents de quelques passagers autour de moi. Quelques heures plus tard, tandis que je contemplais les amoncellements d'ordures laissés au bord de la route et jusque dans les rues des bourgades traversées, je m'étonnais que l'odeur épouvantable qui devait s'en dégager atteigne l'habitacle de notre bus. Quelle puanteur, j'ai fini par devoir me boucher les narines, scrutant désespérement autour de moi d'autres nez agressés, dont les propriétaires ne manqueraient pas de partager avec moi un regard de fraternité. C'est finalement vers ma voisine immédiate que je me suis tourné, mais je n'ai pas osé la déranger car elle était consciencieusement en train de vomir ses entrailles dans un minuscule sachet en plastique. Serait-ce elle la cause de cette puanteur? J'ai fini par m'en convaincre, bien que l'odeur dégagée soit extrêmement surprenante de la part d'un être humain. Comme elle voulait manifestement m'aider à résoudre cette énigme, elle a consenti à remplir d'autres sachets en plastique de ses entrailles, afin de me laisser plusieurs occasions de percer son mystère, la durée de vie olfactive d'une telle manifestation n'étant après tout que d'une dizaine de minutes, une durée d'ailleurs amputée par le fait qu'elle fasse don de ses sachets à ses enfants qui étaient juste devant. Finalement, les autres passagers du bus autour de moi ont eux aussi tenu à m'aider, et se sont livrés au même manège, une fois que ma voisine avait épuisé toutes ses cartouches. Quelle pronfonde gentillesse! Las! Nous sommes arrivés à Phnom Penh, avec plus d'une heure d'avance, avant que je n'ai pu percer ce mystère olfactif. J'ai pris un tuk tuk pour la Okay guesthouse où j'ai été moins mal accueilli qu'au téléphone, et où j'ai eu la bonne surprise de retrouver mes deux amis qui étaient arrivés juste avant moi, eux aussi avec une heure d'avance. L'excellente surprise de cette guesthouse, c'est qu'elle est à deux pas de l'ambassade de la Corée du Nord, au sommet duquel flottait ce joli drapeau bleu blanc rouge que je repère en général de loin. Une très bonne adresse donc, d'autant plus qu'ils acceptent les chinois (j'en ai vus). | | | Après le déjeuner, nous avions tous les trois la même intention: passer la demi-journée certainement la plus triste du voyage, mais néanmoins nécessaire. L'histoire du Cambodge, et notamment son histoire récente fut souvent une histoire de souffrances et de malheurs. Le gouvernement des khmers rouges pendant plus de trois ans, dans la seconde moitié des années 70 fut certainement le paroxysme de cette souffrance, et une horreur peut-être inégalée dans l'histoire universelle moderne.
A Phnom Penh, deux lieux symbolisent l'horreur du gouvernement du Kampuchea Démocratique (le nom donné au Cambodge par les khmers rouges), il s'agit bien sûr de la prison de haute sécurité appelée S21, et du charnier de Choeung Ek, où 17000 personnes, des deux sexes, de tous âges, et de toutes conditions, ont été minutieusement torturées et exterminées.
Le S21 était une école, avant de devenir le camp de concentration et de torture qu'il devint en 1975. La visite est sobre, et les commentaires souvent minimalistes, ce qui est exposé suffisant de toute façon à montrer et démontrer ce qui s'y est passé. Le S21 ne résume pas à lui tout seul l'horreur du régime khmer rouge, mais il en est très représentatif. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que même si la majorité du peuple cambodgien a eu la chance de ne pas fréquenter cet établissement ou d'autres du même genre, la vie de l'immense majorité était soumise à un totalitarisme impitoyable visant à annihiler leur condition d'humain, à détruire leur âme à défaut de détruire leur corps.
Avec mes amis, nous avons décidé d'engager une guide pour visiter ce lieu. Malgré son anglais épouvantable, ses explications complétèrent fort à propos ce qui s'offrait à nos yeux. Inutile d'épiloguer sur le détail des tortures et meurtres qui ont été accomplis au S21, c'est aujourd'hui notoire et fait partie du patrimoine négatif de l'Humanité. Comme tout le monde, j'ai bien entendu été extrêmement ému de ce que j'ai pu y voir. Le plus insoutenable n'était en fait pas la vue des instruments de torture, ni même des photos de corps détruits et sanguinolents, non, le plus dur à mon sens était de voir les centaines ou milliers de portraits de tous ces innocents minutieusement photographiés avant que ne commence l'entreprise de destruction de leur âme et de leur corps. Des photographies, et un ordre qui symbolise tout: interdiction de crier pendant les séances de torture, sous peine de sévices supplémentaires. Et le regard qui revient vers ces immenses et interminables panneaux, ces milliers de regards tristes d'hommes, de femmes, d'enfants qui avaient sans doute une idée de ce qui les attendait, tandis que l'appareil photo immortalisait les derniers instants de leur condition d'être humain entier.
Tout aussi difficile à regarder: les photos du personnel khmer rouge, masculin et féminin, organisant la terreur dans ce camp. Des hommes et des femmes au fond pas si différent de ceux à qui ils faisaient face. Ce face-à-face dans l'exposition devait bien entendu soulever la question fondamentale: qu'est-ce qui fait que certains hommes, certaines femmes, issus d'un groupe endossent le rôle de bourreau impitoyable et de criminel contre l'Humanité. Certains n'étaient que des enfants, beaucoup étaient jeunes. Peut-être la machine politique qui se cachait derrière pouvait-elle les exonérer d'une part de responsabilité, je ne sais pas. Ils sont de toute façon coupables, et doivent être regardés comme tels.
Un autre détail qui m'a troublé: la coupe au carré de toutes les femmes sur les photographies, tant les victimes que les khmeres rouges. Exactement la même coupe uniforme que celle en vigueur en Chine à cette époque. Jusqu'où est donc allée cette diabolique inspiration? La Chine encourageait-elle cela, le savait-elle, elle qui sortait de ses années noires au moment où le Cambodge y rentrait? Je n'ai pas interrogé les nombreux chinois présents dans le musée. Il aurait sans doute été intéressant d'entendre leur avis et leur ressenti. Nous avons également tressailli lorsque la guide nous affirma qu'il était très probable que des khmers rouges encore vivants et en liberté viennent de temps en temps au S21, en se faisant passer pour des visiteurs normaux. Que viennent-ils y chercher? Repentir, curiosité, nostalgie?
A la fin de la visite, nous avons visionné le film dont le moment fort est la rencontre entre l'un des 7 survivants du camp et un ancien khmer rouge ayant officié au S21. Un dialogue surprenant, étonnant de franchise, de tranquilité et de pudeur, de part et d'autre. On en ressort troublé.
Après le S21, le tuk tuk nous a emmené visiter le charnier de Choeunk Ek à l'écart de la ville, où ont été exterminés tous les prisonniers ayant résisté aux tortures du S21. Les centaines de cranes exposés dans le stupa central sont bouleversants, mais les portraits des vivants exposés au S21 restaient le plus dur à voir. Les commentaires sur les panneaux et les brochures sont, eux, parfois assez intriguants. Une étonnante course à l'horreur avec le régime nazi est notamment abordée, et le qualificatif de "réactionnaire" attribué aux khmers rouges est des plus inattendus, même si on suppose que c'est le régime pro-vietnamien qui l'a inspiré.
Sur un plan plus personnel, qu'est-ce qu'un personnage comme moi, s'intéressant de près aux totalitarismes communistes du continent asiatique, a pu penser de cette confrontation avec le sommet de l'horreur? Sans doute le régime khmer rouge fut-il largement pire que ses homologues chinois et nord-coréens (puisque ce sont ceux que je connais le mieux, et que l'on compare - je pense à tort - au Kampuchea Démocratique). Je ne pense pas que quoi que ce soit de positif puisse être trouvé à ce régime, alors que les autres cités dans ce paragraphe ont quand même des accomplissements positifs à leur actif. J'ai beau aimer me faire l'avocat du diable et feindre d'adopter les postures idéologiques les plus douteuses, je ne peux que conclure à l'infinie cruauté de l'espèce humaine - car avant d'être des communistes ou des cambodgiens, ces bourreaux étaient avant tout des êtres humains - et rejeter cette immondice avec un geste de dégoût. Si j'étais croyant, j'y verrais sans doute l'oeuvre du Diable.
Plus cyniquement et plus prosaïquement, je n'ai même rien trouvé chez ces khmers rouges qui me rappelle l'esthétique révolutionnaire de Chine et de Corée que j'affectionne tellement. Leur hymne national était moche, leurs uniformes étaient moches, ils n'ont rien produit d'artistique, leur "oeuvre" n'étant que destruction. Je n'aurais toutefois pas dédaigné d'acquérir un buste de Pol Pot, puisqu'il parait que ça a existé vers la fin du régime. | | | et ben dis donc yang... pourquoi diable es tu alle au cambodge, y a franchemment pas grand chose, le laos t aurait surement plus plu. en tout ca ne fait pas la meme erreur que j avais fait a l epoque ou j etais monte au mondulkiri, tout est deforeste, y a quelques villages miserables qui survivent on se demande comment et pour y aller tu te feras grassement ponctionner a coup de prix touriste par les chauffeurs de pick ups pour avoir l honneur de bouffer de la poussiere et de la piste a bord de leurs tcharafis... par contre je ne savais pas qu ils avaient maintenant un dollar cambodgien, a l epoque il y avait les riels et les dolls americains... enfin bon, bon sejour quand meme... | | | Bah, je ne regrette pas ce voyage au Cambodge. Même si les débuts ont été laborieux, j'ai fini par m'y plaire.
En fait il n'y a pas de dollar cambodgien, il s'agissait bien sûr de dollars américains (à moins qu'ils ne soient imprimés au Cambodge). Le trait d'humour est apparemment mal passé car tu n'es pas le seul à l'avoir lu au pied de la lettre. | | | Le tuk tuk qui nous accompagnait pour l'après-midi a eu la bonne idée d'éclater un pneu au moment d'arriver au charnier. Pendant que nous visitions, il alla le faire réparer et nous attendit de pied ferme pour nous ramener en ville. Sur le chemin du retour, nous avons à nouveau crevé, et le conducteur alla à nouveau faire réparer sa roue à un croisement poussiéreux et bruyant du centre-ville, où un unijambiste fit une réparation de fortune en une demi-heure. Quelques minutes après le redémarrage, le pneu éclata une troisième fois, mais cette fois-ci, le conducteur allait tenter de nous ramener à destination. Les dernières centaines de mètres furent très laborieuses, le bruit de l'engin sur le goudron ressemblait plus à celui d'une diligence qu'à celui d'un engin motorisé avec pneumatiques. De carrée, la roue devint triangulaire (en langage imagé bien sûr) au moment où nous approchions de la guesthouse.
On a finalement été "sympas" et n'avons pas demandé de réduction du prix pour le temps perdu, car avec toutes les petites sommes engendrées pour réparer le pneu, on peut dire que l'après-midi du tuk tuk n'aura pas été très rentable.
Quelques regrets de ne pas avoir eu le temps d'aller au marché russe, d'autant que pour la première fois de ma vie je n'ai acheté absolument aucun souvenir pendant ce voyage (à part le guide sur les temples d' Angkor).
Il faisait déjà nuit, et nous avons pris la direction des quais, à pieds cette fois, que nous avons rapidement atteints après avoir dépassé une assemblée de jolies filles en tenues tradictionnelles et maquillées à outrance pour vraisemblablement assister à un mariage. En arrivant sur les quais, de nombreux vendeurs proposaient des paniers de sauterelles, de cafards et d'araignées grillées. J'ai longuement hésité, avant de finalement choisir les cafards et les araignées. C'était pas mal mais le résultat fut un peu décevant en raison de la densité (je parle bien entendu des photos que j'ai prises, je n'ai évidemment pas permis à ces choses de se frotter à mon palais).
Il y avait un monde fou dans la partie sud des quais, mais ça se décantait un peu vers le nord. Nous avons dégusté une bière sur une terrasse avant de décider du programme de la soirée de Nouvel An. Hors de question pour mes amis de faire nuit blanche, ce qui était mon idée au départ, devant de toute façon me lever aux aurores. Mais nous sommes rapidement tombés d'accord sur l'idée de manger français pour ce réveillon. Quant à moi, j'étais depuis quelques heures obsédé par le foie gras, mon ami étant pour sa part obnubilé par les profiteroles. Il fallait donc trouver un restaurant qui fasse les deux. Après avoir hésité entre quelques uns, nous sommes allés manger au Lyon d'Or, où mon dernier repas cambodgien fut donc foie gras, entrecôte sauce au poivre, assiette de fromages, et crème brûlée, le tout arrosé par un petit Bordeaux bien sympathique. Il faut bien se faire des petits plaisirs de temps en temps, puisque même à Shanghai, je ne mange pas souvent français. C'est vrai que la cuisine khmère c'est bon, mais la française reste quand même une sinon la meilleure au monde.
A la sortie du restaurant, nous avons été étonnés par le peu de monde qui était encore sur les quais. Très étonnant pour un 31 décembre au soir, une heure avant minuit. Pour patienter avant l'heure fatidique, nous sommes allés prendre un digestif sur une autre terrasse, il le fallait bien, étant donné les quantités gargantuesques de nourriture que nous avions réussi à ingurgiter.
A minuit, la clameur de la foule fut bien faible, tandis que quelques feux d'artifice tirés sur l'autre rive ont finalement réussi à mettre un peu d'animation. Tout cela fut donc bien calme, mais n'étant de toute façon pas fêtard du tout (et même anti-fêtard), ça ne m'a pas déplu.
Je me suis finalement couché vers 1 heure du matin, et ai réglé le réveil à 5.15. La nuit fut donc très courte d'autant plus que, paradoxalement, j'ai mal dormi et me suis réveillé à plusieurs reprises. J'étais malgré tout en assez bon état pour prendre un tuk tuk le 1er au matin, partagé avec un chinois, pour aller à l'aéroport et attrapper mon vol pour Canton. Je m'y suis en fait pris beaucoup trop à l'avance, j'aurais quasiment pu dormir une heure de plus.
Le vol pour Canton fut sans encombre, et étonnamment peu rempli. L'avion étant essentiellement rempli de chinois, quelques uns se chargèrent naturellement de semer la pagaille à bord, et deux ou trois se levèrent avant que l'avion n'atterrisse. Les hôtesses n'ont même pas eu la présence d'esprit de les faire asseoir, et la poufiasse qui était juste devant moi s'est évidemment cassé la gueule lorsque les roues de l'avion ont touché le tarmac. Ca m'a bien fait rire. Puis avant même que l'avion ne se stabilise elle a bousculé tout le monde pour être la première à se planter devant la porte arrière, en criant à tout le monde qu'ils étaient idiots d'aller vers l'avant, et de rire bruyamment quand le steward lui a confirmé que la porte arrière ne s'ouvrirait pas. Elle en a donc profité pour passer un petit savon avec une voix encore plus stridente à son mari/copain/souteneur qui avait renoncé à contenir la furie.
Coup de chance, j'ai pu changer mon billet d'avion pour Shanghai et décoller de Canton à 14.00 au lieu de 20.00. Je n'étais en effet pas d'humeur à aller passer l'après-midi à Canton, mes amis n'étant pas disponibles, et n'ayant de toute façon pas assez d'appétit pour faire une orgie de dim sums en raison de la goinfrerie de la veille au soir.
Arrivé à Shanghai, j'ai retrouvé le froid et la pluie, ainsi que la mauvaise surprise de voir l'électricité coupée chez moi en raison d'une facture payée avec retard, mais payée quand même. Comme un type de la maintenance a pu réparer le truc, je n'ai pas eu besoin d'engueuler la compagnie d'électricité. Dommage, ça m'aurait bien plu.
Mes premiers jours au Cambodge furent plutôt négatifs, et j'envisageais même de mettre ce pays dans la liste de ceux que je n'ai pas vraiment aimés dans mon profil, mais les choses allèrent en s'améliorant, et finalement je tire un bilan plutôt positif de ce voyage, avec toutefois le regret et la certitude d'avoir raté beaucoup de choses, au premier rang desquels des contacts plus approfondis avec la population khmère qui gagne à être connue. Oui, après les avoir trouvés malhonnêtes, paresseux et inefficaces, j'ai finalement su apprécier leur intelligence, leur dignité et leur gentillesse, trois qualités que l'on ne retrouve pas si souvent réunies ensemble.
Y aura-t-il une prochaine fois? Je n'en suis pas sûr, je n'ai pas eu le coup de foudre de beaucoup pour le Cambodge, mais je comprends maintenant parfaitement que l'on puisse être passionnné par ce pays, et je dois confesser avoir eu un petit pincement au coeur en le quittant. | Carnets similaires sur le Cambodge: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 7 215 visiteurs en ligne depuis une heure! |