L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Audentes · 12 février 2014 à 15:49 · 57 photos 47 messages · 24 participants · 10 669 affichages | | | | 12 février 2014 à 15:49 L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 1 de 47 · Page 1 de 3 · 7 511 affichages · Partager Bonjour à tous,
Lecteur assidu du forum qui s'est avéré une aide précieuse lors de la préparation de ce voyage, j'ai finalement décidé de sauter le pas et de livrer à mon tour mon expérience et mes impressions. Au retour d'un stage infirmier dans un hôpital de Phnom Penh, j'ai rassemblé mes notes dans un court récit, afin de garder une trace de ces deux mois incroyables passés au Cambodge. Passionné de littérature de voyage, je me suis pris au jeu de l'écriture et bien vite, ce carnet de bord est devenu un compte-rendu très subjectif de ce que j'ai pu voir lors de mon échappée asiatique. J'y parle de ce que j'y ai vécu en tant qu'étudiant infirmier mais aussi de mon émerveillement lors de mes escapades à la découverte du pays.
Je vous en poste les premières lignes, en espérant que cela vous donnera envie d'en lire davantage. Si c'est le cas, n'hésitez pas à me le faire savoir et je mettrai la suite avec plaisir ! Je m'excuse par avance des coquilles, surement nombreuses, et des longueurs dans le texte, qui en rebuteront surement certains et qui correspondent à mon état d'esprit au moment où je l'ai rédigé. Avec un peu de chance, ce retour permettra de passer le temps à ceux qui sont sur le départ et rappellera peut-être des souvenirs aux autres, qui ont déjà râpé leurs sandales sur les pistes d' Angkor et les trottoirs de Phnom Penh.
L'extinction de ce qui brûle Carnets d'un étudiant infirmier au Cambodge
« La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines. » Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes
I De l’art de plier bagages
Combien d’heures passées, la tête entre les mains, à m’esquinter les yeux avec ferveur en dévorant les récits de Monod, Lévi-Strauss et autres explorateurs au long cours ? Combien de temps passé à les suivre dans leurs pérégrinations, promenant mon regard fiévreux sur un atlas fatigué en rêvant d’ailleurs lointains, d’archéologie exotique et de médecine tropicale ? J’ai appris ma géographie en accompagnant par la pensée ces scientifiques, aventuriers et voyageurs de tous poils dans leurs périples lointains, ivre de la musique de ces noms synonymes d’ailleurs : Adrar mauritanien, route des Incas, Terre de Feu, jungle indonésienne... « La toponymie est un moyen de transport », écrit Sylvain Tesson. Mes nuits deviennent blanches, à force de me surprendre en pleine lecture de ces récits de voyages. Je me laisse hypnotiser par les aventures indochinoises de Pierre Loti, redécouvrant les temples d’ Angkor dans une terreur sacrée, et de Malraux pillant les mêmes avec une religieuse application. Fasciné, je suis les tours de roues des écrivains-voyageurs qui traversent à vélo cette Asie mystérieuse et envoûtante, en me faisant la promesse d’aller moi aussi, un jour, user mes semelles sur les chemins de ces contrées de légende.
Voyant se profiler à l’horizon la fin de mes études en soins infirmiers, je me livre à une introspection. Difficile de dire avec précision ce qui m’a décidé à devenir soignant sans échapper aux poncifs du genre. Peut-être est-ce la proximité avec les soignés, cette possibilité de mettre du sens dans mes actions et de me frotter aux buissons épineux de la vie et de ses accidents de parcours pour pouvoir avancer à mon tour ? En apprenant que certains se saisissent de leur dernière année pour partir voir comment l’on soigne aux antipodes, une idée me taraude, s’infiltre peu à peu pour hanter mes nuits et ne plus me laisser de repos. Partir ? Oui, mais où ? Avant même que la question ne se fasse jour, un nom brûle déjà mes lèvres. Cambodge, ce pays de mystères que j’ai tant de fois visité en pensée. Une ronde infinie de questions me paralyse : comment faire ? Que vais-je bien pouvoir apprendre là-bas ? Ne vaut-il pas mieux laisser le rêve de côté et se contenter de trouver un stage en France ? Pourtant, la monotonie de mon quotidien me pèse, je ne me satisfais plus des cours interminables sur les arcanes de la santé publique, ni de ces longues journées d’ennui dans un service de rééducation. A nouveau, une phrase de Tesson me revient : « A trop réfléchir aux raisons qui poussent à partir, on néglige de boucler son sac. » Ma décision est prise.
Fasciné depuis longtemps par cette destination, je ne tarde pas à rassembler les informations qui me manquent pour saisir les problématiques auxquelles le Cambodge est confronté. Ravagé par un génocide il y a seulement quarante ans, le royaume tente de relever la tête en oubliant l’horreur, le regard tourné vers un avenir encore incertain. Déterminé à devenir, lui aussi, un dragon au sein du marché asiatique, il a entamé une course folle vers sa modernisation, prêt à tout pour rattraper en marche le train de la mondialisation. Les malchanceux laissés sur les rails sont aussi nombreux qu’inaudibles, victimes de l’écart toujours croissant entre richesse et pauvreté, dont les retentissements se font ressentir jusque dans l’accès aux soins. Dans un pays où les accidents de la voie publique tuent cinq personnes par jour et où le traumatisme crânien est la première cause de mortalité aux urgences, la traumatologie revêt une importance significative. La chirurgie sera donc mon carton d’invitation pour partir à la rencontre des cambodgiens. Trois jours suffisent pour ficeler un dossier vantant les mérites de cette expérience internationale en usant du jargon de circonstance. Camille, amie précieuse et partenaire infatigable de treks en tous genres se joint à l’aventure. Sa spontanéité et sa bonne humeur ne seront pas de trop pour surmonter les moments de doute à venir.
En attendant les réponses à nos demandes d’autorisation et de financement, nous sommes pris de vertige devant ce saut dans l’inconnu qui nous attend. Qu’attendre d’un tel voyage, au-delà de la découverte d’une culture aux antipodes de la sienne ? Tout. Et rien. C’est parfois la meilleure manière d’éviter la déception née de l’incompatibilité du fantasme avec la réalité. En partant là-bas, j’ai bon espoir que le milieu des soins nous permettra d’en apprendre davantage sur le rapport des cambodgiens à la vie mais aussi à la mort, à la souffrance et au handicap. Je suis curieux de connaître leur façon d’appréhender le sacré et de savoir quel rôle la spiritualité et la philosophie jouent dans leur vie, pour les aider à surmonter les aléas d’une vie parfois très rude. Ce voyage est aussi l’occasion de prendre du recul, d’éclairer sous un nouveau jour notre manière de penser le soin en Occident.
Quelques semaines plus tard, l’accord de la direction de l’école claque comme le coup de feu annonçant le départ de la course : j’ai des fourmis dans les jambes depuis longtemps mais le départ est pris. Avides de découvertes, de rencontres et de nouvelles pierres pour nous construire, nous faisons nos sacs, le cœur déjà loin à l’Est.
II La colline de Madame Penh
Premiers pas sur le tarmac de l’aéroport. Un millier d’odeurs se disputent l’accès à nos narines en même temps que nos corps ont la sensation de plonger dans un bain d’eau chaude, tandis que nous forçons notre passage à travers cet air moite qui nous colle à la peau. Dans la lumière rasante de la fin de journée, nous pressentons Phnom Penh : tel un animal mythologique, sa présence s’impose avant même qu’on ne puisse la voir. Nous la devinons à sa rumeur, concerto pour klaxons et moteurs à bout de souffle, ainsi qu’à son parfum: effluves évanescentes de viande grillée et d’encens, additionnée de l’âcre odeur de l’huile de vidange. Ce premier contact nous laisse déboussolés, interdits, immobiles avec nos sacs à la main, comme attendant d’être tirés d’un rêve étrange. Reprenant nos esprits, nous nous jetons sur un chauffeur de tuk-tuk comme des naufragés sur un morceau de bois flottant et filons vers le centre, à travers le chaos de la circulation. Cramponnés à tout ce qui dépasse dans l’habitacle, nous nous en remettons à la dextérité du conducteur, qui fend le flot de véhicules sur sa monture pétaradante, sorte de Moïse des temps modernes traversant la mer du trafic phnom penhois.
Nous échouons finalement dans une auberge au décor de pub irlandais. En Asie, ces établissements à mi-chemin entre l’hôtel bon marché et l’auberge de jeunesse pullulent, proposant au voyageur fatigué le confort d’un lit à la propreté variable et la cuisine correspondante. Le propriétaire de notre point de chute, un américain jovial, semble y avoir trouvé le décor d’une existence confortable et tranquille. Nos valises déposées, nous décidons d’aller prendre le pouls de la ville, transformée par la nuit en un dédale de rues éclairées anarchiquement par quelques enseignes clignotantes et des lampadaires fatigués. Il fait 27° et sur les trottoirs, la vie déborde des logements exigus où la famille ne tient pas sans se marcher dessus. Ici, un homme ventripotent regarde la télé en short, là des passants sont rassemblés autour d’un restaurant ambulant duquel émane des effluves appétissantes, alors que des gamins jouent dehors en pyjama, sans que l’on sache au juste de quelle échoppe crasseuse ils sont sortis tels des diables d’une boîte. En revenant du quai Sisowath, nous faisons la connaissance des rats de Phnom Penh : gros comme de jeunes chats, ils traversent à toute vitesse le parc arboré qui nous ramène vers le centre. Soudain, un enfant s’approche, tout sourire, et me lâche un « hello » sonore en me tendant la main. J’esquisse d’abord un mouvement de recul, pensant que le môme va me réclamer un dollar, mais il n’en est rien. Il repart satisfait après m’avoir serré la main à l’occidentale, comme dans les séries américaines. Note à moi-même : goûter au voyage c’est libérer son esprit du poids de ses préjugés pour laisser de la place aux rencontres à venir... Plus tard dans la soirée, je m’assois dans un fauteuil en rotin sur le toit de la guesthouse. En face, le palais royal perce l’épaisseur de la nuit de ses centaines de guirlandes lumineuses. Autour de moi, Phnom Penh, perle de l’Asie, étale son bric à brac d’architecture coloniale, de façades décrépies et de pierres centenaires qui servent de refuge à un million cinq cent mille habitants. Dans cette atmosphère onirique de bout du monde, je me sens tout à coup arrivé.
Nos premiers jours dans cette mégalopole miniature sont occupés à nous trouver un logement dans l’ancien quartier français, à proximité de l’hôpital qui doit nous accueillir. Notre quête aboutit finalement dans un établissement aux prix modestes, où nous dégottons une chambre correcte (un seul préservatif usagé sous le lit !). Le gérant, un cambodgien anglophone à l’abdomen proéminent paraît ravi d’accueillir deux nouveaux occidentaux à qui il pourra vendre ses nouilles et ses boissons fraîches. Notre quartier général trouvé, nous partons rapidement à la découverte de la ville, profitant de ces quelques jours de flottement avant le début de notre stage pour l’arpenter en long, en large et en travers. Nous nous laissons porter par nos pas, ivres de l’atmosphère créée par le parfum des fleurs cuisant doucement au soleil et de la poussière en suspension, filtrant la lumière du soleil sur les grandes avenues du centre. Nous errons dans les ruelles jonchées de détritus où, le soir venu, s’organisent des matchs de volley endiablés entre adversaires torse-nus, jeunes adultes grandis trop vite et retrouvant, l’espace de quelques heures, une innocence perdue. Je repense à Nietzsche, qui disait que la maturité de l’homme consiste à retrouver le sérieux qu’il avait au jeu étant enfant...
Un dimanche, notre vagabondage quotidien nous mène au Wat Phnom, le plus vieux temple de la ville. Situé dans un écrin de verdure au beau milieu de la ville et à deux pas du Mékong, il semble parfaitement intégré dans l’espace urbain qui l’entoure. Lieu sacré dédié au Bouddha, son grand stupa immaculé renferme les restes du dernier empereur d’ Angkor, qui a fui son palais lors de l’invasion Siam du XVème siècle. Selon la légende, une certaine Daun Penh, ou « Grand-mère Penh », aurait aperçu, flottant dans le Mékong, un tronc d’arbre dans lequel reposaient des statues sacrées. Les dieux avaient littéralement abandonné Angkor. Avec l’aide de quelques villageois, madame Penh recueilli les objets sacrés et les installa dans un petit temple au sommet d’une butte en terre érigée pour l’occasion. La ville alentour s’étoffa et devint Phnom Penh, « la colline de madame Penh ». Au sommet de ce monticule d’une trentaine de mètres, les murs blancs du temple veillent sur la ville, indifférents aux aléas de l’Histoire. Il s’agit d’un lieu de rassemblement, où l’on vient autant pour s’attirer les faveurs du Bouddha en lui déposant quelques offrandes que pour venir s’asseoir à l’ombre des grands arbres qui entourent le lieu saint. Dans les feuillages des longaniers, quelques singes s’échangent les nouvelles du jour alors que des mélodies traditionnelles émanent du sommet de la colline, s’élevant vers le ciel comme une fumée d’encens.
Poursuivant notre exploration, nous atteignons le musée national des beaux-arts. Conçu par l’Ecole Française d’Extrême-Orient au début du siècle dernier, il s’inspire à la fois de l’architecture traditionnelle khmère et du style colonial. Il constitue la preuve que certains ont fait le choix de respecter le pays dont ils étaient les hôtes, plutôt que de le marquer au fer rouge d’une domination occidentale nauséabonde. Le palais royal, lui, n’aura pas bénéficié de la même attention : dès leur entrée dans le pays, les sujets du Roi de France ont gravé leurs fleurs de lys sur ses magnifiques dalles en argent. Nous parcourons les salles de ce musée, à peine aussi grand qu’une aile du Louvre. En plus d’être un oasis de fraîcheur dans l’atmosphère brûlante de la ville, il renferme de véritables trésors extraits des temples à travers le pays pour les protéger des pillards. Des statues pré-angkoriennes nous toisent de leurs regards énigmatiques, alors qu’un peu plus loin, des linteaux de pierre racontent le fracas des batailles antiques, danses frénétiques où les chars affrontent sans merci les éléphants de guerre. De temps à autre, une femme âgée nous propose de lui acheter une fleur de lotus ou quelques bâtonnets d’encens pour les déposer au pied d’une statue de Bouddha ou d’une représentation d’Harihara, déité syncrétique unifiant les figures de Vishnu et de Shiva. Quelques moines en toges safran venus visiter le musée s’arrêtent au passage et saluent avec respect les images sacrées. Pour les voyageurs que nous sommes, la scène est étrange : imagine-t-on des nonnes déposer des bougies aux pieds de la Vierge à L’enfant de Da Vinci ? Ici, les avatars du divin, pour être des œuvres d’art, n’en continuent pas moins d’être vénérées, inscrivant ce musée dans la vie spirituelle et culturelle du pays, au même titre que ses temples. Au détour d’une allée ouverte sur le luxuriant jardin central, la figure de Prajnaparamita, déesse de la parfaite sagesse du Bouddhisme, m’arrête en plein élan. La finesse de ses traits, l’aura de mystère et de beauté qui s’en dégagent m’hypnotisent et me figent. Je me perds dans la contemplation de son visage, transpirant la sérénité. Peut-on tomber amoureux d’un bloc de pierre ? Dehors, de jeunes moines se reposent autour d’un bassin à l’ombre de leurs parapluies orange. Ils discutent tranquillement, indifférents aux cliquetis des photographes en herbe trop contents de pouvoir immortaliser la scène, qui figurera en bonne place dans leur diaporama de vacances.
Pour nous imprégner davantage de la vie de Phnom Penh, nous visitons ses marchés, foisonnant de vie. Le Phsar Thom Thmey, d’abord, grand marché central de l’époque française dont la coupole art déco fait partie des vingt plus grandes au monde. Le marché russe, ensuite, dédales d’allées sombres et surchauffées où un bric à brac invraisemblable remplit l’espace du sol au plafond. On y trouve tout ce qu’il est humainement possible de vendre : depuis les étoffes aux couleurs éclatantes jusqu’aux pièces de viande se balançant à hauteur du visage, en passant par l’électronique chinoise, les pièces de mécanique, les vêtements contrefaits et les répliques d’œuvres d’art. Attaque en règle des cinq sens, qui frise l’overdose sous les assauts répétés de ces stimuli incessants.
Le soir nous rentrons à la guesthouse, fourbus par les kilomètres faits à pied plutôt qu’en tuk-tuk afin de favoriser notre immersion dans la ville et aussi d’économiser quelques dollars précieux. Notre auberge est une sorte d’oasis urbain où les backpackers fatigués et les expatriés gouailleurs se retrouvent à la tombée du jour comme des animaux à un point d’eau. Enfoncé dans un fauteuil, je me livre à une ethnologie sauvage de cette faune hétéroclite entre deux verres de tequila bon marché – n’ayant pas le cœur d’essayer le Mékong Whisky, la production locale. Des individus que tout sépare se côtoient dans cette version cambodgienne de l’auberge espagnole. Ici une voyageuse aux habits colorés lit en silence, indifférente aux borborygmes d’un finlandais éméché venu chercher une énième bière tandis qu’un américain schizophrène s’occupe à faire taire les voix qui résonnent dans sa tête en monologuant dans un coin. Tous, du rabatteur au visage creusé par la métamphétamine jusqu’au jeune touriste hébété semblent trouver leur compte dans cette ambiance de liberté façon beatnik, arrosée d’alcool, de substances indéterminées et d’une quête d’absolu un peu vaine. Dans la moiteur de la nuit tropicale, les mouvements semblent se diluer dans l’air, les corps ne plus faire qu’un avec le bain dans lequel ils sont immergés. Dans cette atmosphère féconde qui infiltre chacun de mes pores, je griffonne inlassablement sur mon carnet, couchant sur papier les impressions laissées par ce voyage dans l’Ailleurs, les mégots de mes Alain Delon – les acteurs se fument au Cambodge – s’entassant dans un cendrier sur la table basse. Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir. Images attachées: | | | À: Audentes · 12 février 2014 à 16:21 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 2 de 47 · Page 1 de 3 · 7 470 affichages · Partager Ici ou ailleurs ce métier aura toujours un sens, mais qu'il est difficile parfois de concilier savoir faire avec savoir Être... Alors, partir dans un bout du monde avec entre les mains un talent tout neuf, des gestes qu'il faut encore réfléchir, pour aller vers les autres en sachant qu'au début, la communication sera difficile... c'est une démarche courageuse.
J'attends le début du stage et les premiers pas dans le service avec intérêt... | | | À: Audentes · 12 février 2014 à 19:01 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 3 de 47 · Page 1 de 3 · 7 440 affichages · Partager joli reçit ! je n'aurais jamais la patience (et la redaction) d'en faire un texte pareil ! j'ai pris un peut le méme choc pour ma premiere fois au cambodge et pourtant j'avais auparavant fait le vietnam (et la thaillande) quand ont est habitué a notre mode de vie et a surtout tout ce qui nous entoure en terme d'hopitaux, de services, de transport ect évidement le choc est violent. mais le pays et sa population sont attachants. bonne continuation | | | À: Audentes · 12 février 2014 à 19:29 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 4 de 47 · Page 1 de 3 · 7 435 affichages · Partager Merci pour le partage. Hâte de lire la suite ! | | | À: Audentes · 13 février 2014 à 8:40 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 5 de 47 · Page 1 de 3 · 7 386 affichages · Partager Bonjour,
Ça c'est le prélude, on l'a tous vécu. Bien écrit. J'attend avec impatience la suite, l'expérience dans les hôpitaux et les différences avec notre pays. | | | À: Audentes · 13 février 2014 à 11:46 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 6 de 47 · Page 1 de 3 · 7 367 affichages · Partager bonjour,
actuellement à PP, pour quelques heures encore, j'attends avec impatience la suite de votre récit
Merveilleusement bien écrit.
à + Chantal | | | À: Audentes · 13 février 2014 à 12:11 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 7 de 47 · Page 1 de 3 · 7 358 affichages · Partager Sawadee krap
les mégots de mes Alain Delon – les acteurs se fument au Cambodge – s’entassant dans un cendrier sur la table basse.
J'adore !
Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir.
Même impatience pour la lecture
Le titre de ton post, une influence de ?: " le papier ne peut pas envelopper la braise" | | | À: Audentes · 13 février 2014 à 16:51 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 8 de 47 · Page 1 de 3 · 7 325 affichages · Partager Tout d'abord, merci à tous pour vos encouragements !
J'en profite pour répondre à certains :
Kola et Sifodias69: Je ne sais pas si il s'agit d'une démarche courageuse, mais j'avoue avoir eu quand même quelques instants de doute au moment de quitter mon petit cocon pour partir dans l'inconnu ! La communication a en effet été un sacré challenge à relever, parmi tant d'autres...je pense que c'est aussi ce qui fait le sel du voyage et des métiers de l'humain.
Tokara : Le titre de ces carnets s'inspire d'un livre dont je parle un peu plus loin. J'ai souvent l'impression que ces intitulés s'imposent d'eux-mêmes, comme s'ils découlaient naturellement du chemin fait en voyage et portaient en eux un peu de son atmosphère. Une sorte de mini-haïku, en quelque sorte !
J'ai effectué ce stage en février-mars 2013 et j'ai longtemps hésité avant d'en présenter le récit. Par timidité je suppose, et aussi parce qu'il s'agit d'un compte-rendu assez personnel dont j'avais peur qu'il n'intéresse pas grand monde. En tout cas, je suis ravi que ça puisse vous plaire et je vous poste donc la partie suivante, impatient comme toujours de lire vos commentaires.
III Chirurgie tropicale
Notre premier contact avec l’hôpital se fait à travers ce que nous en disent les cambodgiens. Mouroir pour les uns, vitrine du progrès médical que connaît le pays pour les autres, l’endroit ne laisse pas indifférent. Apprenant que nous allons y débuter un stage, un habitué de la guesthouse nous met en garde : ici, la médecine a deux vitesses, selon que la patient a les moyens de sa santé défaillante ou non. Nos recherches nous avaient déjà appris qu’il n’existe pas de sécurité sociale au Cambodge et, bien qu’un ersatz de projet soit parait-il dans les cartons du gouvernement, nos interlocuteurs nous le confirment : il ne fait pas bon être à la fois malade et pauvre au pays du sourire.
En remontant la rue de la mosquée, nous rejoignons le boulevard Monivong, une des grandes artères de la ville. De part et d’autre, les bâtiments caractéristiques de l’époque coloniale française rappellent le passé de cette cité asiatique. Nous dirigeons nos pas vers l’un d’eux, l’hôpital Calmette, baptisé ainsi en hommage au médecin français co-inventeur du vaccin contre la tuberculose. A l’entrée, une pancarte très kitsch montre des infirmières khmères faisant le salut traditionnel en souriant, mains jointes devant la poitrine. Un peu plus loin, des panneaux indiquent les noms des services de soins en français et en khmer. Si la génération qui avait appris la langue de Molière sur les bancs de l’école a maintenant quasiment disparue, le français reste présent, notamment dans le monde médical. Les étudiants en médecine l’apprennent durant leurs études car la plupart des documents médicaux qu’ils seront amenés à rédiger devront l’être dans cette langue. Une chance pour Camille et moi car le khmer, dérivé du sanskrit, ne nous rend pas la tâche facile pour communiquer.
En parcourant du regard les bâtiments aux allures d’hôpital de province, j’essaie d’imaginer les lieux il y a soixante ans. Mis à part l’immense cube de verre noir signalant l’entrée des urgences, les lieux n’ont pas dû changer beaucoup depuis que mon grand-père les a connus. Capitaine dans le Génie de l’armée française, il fit connaissance avec Phnom Penh dans des circonstances plutôt pénibles durant la guerre d’Indochine. Empoisonné par un cuisinier infiltré par le Viêt Minh, il fut évacué sur Calmette, qui était alors un des plus grands centres de soins du territoire colonial. Après plusieurs semaines de traitement et un voyage retour éprouvant en bateau, il retrouva les siens, ramenant avec lui un corps affaibli et un esprit envahi de souvenirs terribles comme seules savent en produire les guerres. A la maison, son aura et ses citations pour bravoure faisaient la fierté de ma grand-mère mais nuls ne parlaient d’un conflit qui, comme celui d’ Algérie, semble ne pas vouloir se transcrire par des mots.
Dès nos premiers jours en Chirurgie Générale, nous sommes les témoins impuissants du sort réservé aux plus pauvres. A l’hôpital, il existe deux types de services : les unités dites «A », procurant des soins standards et payants et les services de médecine ou de chirurgie « B », destinés aux indigents. Les conditions de vie y sont radicalement différentes. Dans les services B, les patients et leurs familles hantent de grands dortoirs dans lesquels hygiène, intimité et asepsie sont restées des notions assez floues. Un coup d’œil dans ces salles où chaque mètre carré, chaque box raconte une tragédie individuelle suffit à prendre la mesure de ce fossé entre riches et pauvres, dont les effets se font sentir avec violence dans tous les domaines de la société. En France, les chambres seules et doubles sont la norme, avec exceptionnellement l’ajout d’un troisième lit, dit « de crise ». Ici, nous nous apercevons bien vite qu’il y a souvent quatre, six voire huit grabats dans la même pièce, sans distinction d’âge, de sexe ou de statut infectieux. Les chambres seules, désignées avec la mention « VIP » étant quant à elle réservées aux plus riches et aux plus influents, ce qui va souvent de paire. La question du coût des soins est omniprésente. Chaque geste, de la prise de sang à l’examen radiographique est côté sur une grille tarifaire et donne lieu à une facture dont le patient, par l’intermédiaire de sa famille, doit s’acquitter au plus vite. Dans ce jeu de l’oie sinistre où les cases figurent le parcours de soin, le règlement de la facture est la condition sine qua non pour pouvoir progresser. Sur le chariot de l’infirmière, des échantillons de sang coagulent doucement sur un présentoir, attendant d’être envoyé au laboratoire dès que le prix de l’analyse aura été payé.
L’hôpital foisonne de monde. Rien d’étonnant quand on sait qu’autour de chaque patient gravite en permanence un ou plusieurs proches, s’occupant à tour de rôle de veiller sur le malade. Il n’existe pas d’aides-soignants au Cambodge, un patient sans famille est donc souvent un patient non changé, non lavé et non nourri, puisque l’hôpital ne fournit pas non plus de repas. Dans ce contexte, la famille joue un rôle essentiel d’accompagnement au quotidien et est souvent très présente lors des soins, ce dont il nous faut également tenir compte. Ces pratiques bouleversent nos habitudes d’étudiants infirmiers français. Chez nous, les visites étant interdites le matin, il nous était facile de réaliser les soins dans un environnement calme et dégagé. Ici, les mères, les enfants, les grands-parents et les cousins sont en permanence au chevet de celui qui souffre, et pas question de faire sortir tout ce petit monde quand un pansement doit être refait. Pour tromper leur ennui, tous se rassemblent autour de l’infirmière quand celles-ci déballe les compresses, sans que cette promiscuité ne paraisse gêner le soigné – qui n’a du reste aucun moyen de s’en prémunir.
Malgré la peur et la douleur qui collent aux murs décrépis de cet établissement, je ne parviens pas à le considérer comme un mouroir. Es-ce la lumière du soleil de février, qui brille sans défaillir au-dessus des tuiles et des immenses palmiers? Ou bien est-ce dû à cette ambiance si particulière, faite d’agitation, de torpeur et d’attente, qui donne un charme étrange à ce centre de soins ? L’hôpital est de toute évidence un lieu de grande souffrance où la mort a ses entrées mais ici c’est également un espace qui regorge de vie : on y circule, on y mange, on y parle, on y patiente ensemble. Les malades sont souvent très entourés par leur famille, qui pallie les manques de l’institution en souriant sans compter, en tenant les mains avides d’une présence amie, assurant les massages, les soins d’hygiène et les techniques de médecine traditionnelle en faisant preuve d’une abnégation qui force le respect. Certaines images s’inscrivent pour toujours dans nos rétines, comme lorsque ce gamin se laisse pétrir la main sans broncher par sa mère, grimaçante de douleur alors qu’un infirmier charcute la plaie néoplasique infectée qui lui dévore la cuisse.
Notre intégration est laborieuse. Si les médecins parlent notre langue couramment, l’équipe paramédicale, elle, peine parfois à utiliser un anglais basique. Les transmissions en khmer, bien qu’émaillées de termes techniques empruntés au français, restent souvent hermétiques à nos oreilles. Parfois le découragement nous guette quand, malgré nos efforts, nous ne parvenons pas à nous faire comprendre, comme avec cette vieille infirmière revêche – une espèce manifestement répandue sur toute la planète – qui ne tentera à aucun moment de nous aider dans nos tentatives laborieuses pour entamer un échange. Nous travaillons dur pour dissiper les malentendus et éviter d’être pris pour de jeunes occidentaux blasés qui auraient acheté leur stage pour le frisson de l’exotisme. Heureusement, la communication n’est pas qu’une affaire de langage et nous parvenons tout de même à entrer en relation avec les patients et le staff qui nous encadre. La plupart nous encouragent de leurs sourires quand nous baragouinons maladroitement un mélange de khmer, d’anglais et de français en accompagnant le tout d’une gestuelle alambiquée. Nos esprits, tendus vers tout signe potentiellement chargé de sens, accèdent à une communication parallèle, en périphérie du discours. Tant de choses se transmettent dans un regard, un geste, un signe de tête ou par le sourire qui vient illuminer un regard fatigué... Petit à petit, nous tissons des liens avec les étudiants qui, comme nous, sont venus effectuer leur stage en chirurgie. Les échanges avec cette nouvelle génération, souvent anglophone, sont l’opportunité d’obtenir des réponses aux nombreuses interrogations qui nous assaillent. Nous discutons beaucoup avec Vannarith, un élève infirmier en deuxième année qui devient pour nous un nouveau Virgile, guide précieux dans notre descente dans les cercles du système de santé cambodgien. Patiemment, il nous aide à comprendre ce que nous voyons et nous apprécions cette présence amie lors de ces premières semaines à l’hôpital. Curieux de notre mode de vie, ses premières questions concernent le coût de nos études. Il ouvre de grands yeux quand nous lui annonçons qu’elle ne nous coûte que quelques centaines d’euros, montant encore réduits par les bourses que nous touchons parfois. Nous mesurons notre chance quand il nous annonce débourser neuf cents dollars par an pour son école : une fortune au Cambodge, où le salaire moyen avoisine les soixante dix dollars par mois.
Notre quotidien est rythmé par les soins effectués auprès des 8 patients dont la prise en charge nous est dévolue. A chaque fois que nous entrons dans la pièce, les malades ouvrent de grands yeux écarquillés, tout étonnés de voir à leurs chevets deux petits blancs aux tenues bardées de phrases en français. On se passe le mot, on se retourne, on rit sous cape, on s’interroge : c’est l’effervescence dans l’unité de Chirurgie A Bis ! Les actes infirmiers sont les mêmes qu’en France, bien que les conditions d’asepsie soient très variables. Les connaisseurs apprécieront les détails, comme le remplissage des ballonnets de sonde vésicale à l’eau du réseau – non potable-, ou les tournées de soins de bouche avec une seule et même pince, sans réelle désinfection du matériel entre chaque patient... Nos journées sont émaillées de scènes de chirurgie tropicale invraisemblables pour les étudiants français que nous sommes. Un après-midi, alors que nous discutons calmement en salle de pause, un homme vient nous chercher pour nous demander de nous rendre au chevet de son ami. Le pauvre bougre a la jambe fracturée et stabilisée par un fixateur externe. En temps normal, ce genre de système implique une asepsie rigoureuse et une surveillance rapprochée, le risque étant l’apparition d’une infection liée à des germes profitant de cette ouverture cutanée providentielle. La leçon du jour c’est qu’au Cambodge, il faut aussi prévenir l’apparition des fourmis ! Celles-ci, attirées par le festin, ont en effet trouvé le moyen d’entrer par la fenêtre ouverte et de parcourir cinq mètres en file indienne jusqu’à la jambe du malheureux. Pendant que l’infirmière essaie de noyer ces centaines d’insectes avec du sérum physiologique, le patient en question tente vainement de les chasser en soufflant dessus, le corps raidi à la vue de cette invasion peu commune. N’y croyant pas mes yeux, je me mords la lèvre pour ne pas éclater de rire devant cette scène improbable ! Chaque jour apporte son lot de surprises, dans les soins comme dans l’organisation du service, si différente de ce que nous avons pu connaître en France.
Soucieux d’accomplir notre travail du mieux possible, nous tentons tant bien que mal d’utiliser les ressources à notre disposition pour réaliser les pansements, injections et autres activités en suivant les recommandations françaises, suscitant la curiosité et l’intérêt des étudiants, des infirmières et des médecins qui nous observent. Nous prenons garde à ne pas inverser les rôles : nous sommes venus ici pour apprendre, pas pour importer des techniques qu’il serait de toute façon difficile de mettre en place avec les ressources matérielles disponibles. A mesure que les journées passent, nous détectons un subtil changement d’attitude dans l’équipe. D’abord prudents, les infirmiers et infirmières nous confient davantage d’activités à réaliser et semblent plus détendus. Lors des pauses, ils nous offrent des fruits où nous font goûter à des friandises khmères, éclatant de rire quand nous croquons du bout des lèvres dans ces offrandes au goût imprévisible.
Quand le soleil se couche sur les jardins de l’hôpital, les proches des patients dressent les hamacs et les moustiquaires entre les palmiers, se préparant à une nouvelle nuit sans rêves. Environnés par le chant des insectes et les fragrances évanescentes des bâtons d’encens offerts à Bouddha, ils vont déposer une offrande sur l’autel installé en face des urgences en murmurant une prière pour qu’un être cher survive à la nuit qui s’annonce. Nous quittons l’enceinte de Calmette, retrouvant la frénésie de la circulation sur Monivong, et parcourons les rues bardées d’échoppes du quartier musulman avant de rentrer à la guesthouse. Voilà un peu plus de quinze jours que nous y sommes arrivés et déjà, j’ai l’impression de vivre à Phnom Penh depuis des mois. La chaleur, de plus en plus étouffante à mesure que la saison sèche s’avance, transforme les trottoirs en plaques de cuisson. Quand le soleil jette enfin l’éponge après une journée à courir le ciel, les odeurs capiteuses de fruits mûrs nous enveloppent, comme le parfum troublant porté par une femme lascive. Dans l’atmosphère moite de cette ville où les corps s’entrechoquent, j’ai la sensation de n’être qu’un vibrion anodin, flottant comme des milliers, des millions d’autres dans une mare débordante de vie. La France et les préoccupations que j’y ai laissées me semblent appartenir à une vie antérieure. Mon univers ? Le présent. Mon royaume ? Quelques kilomètres de rues défoncées où chaque angle laisse présager d’étonnantes découvertes.
Accoudé à une table crasseuse sur une terrasse envahie par les moustiques, je fais mollement don de mon sang à cette myriade de vampires tout en laissant mes idées infuser dans une énième tequila consolatrice. A mesure que les heures s’égrènent comme un chapelet et que les verres vides s’accumulent sur le comptoir, le bilan des premiers temps de notre aventure cambodgienne m’apparaît plutôt positif. Malgré nos difficultés, nous sommes parvenus à nouer des liens avec ces hommes et ces femmes qui nous ont accueillis et qui, à leur manière, nous ont pris sous leur aile. Le peuple cambodgien, je le comprends à présent, ne se livre pas facilement. En apprenant à nous connaître, certains infirmiers se laissent aller à prononcer quelques phrases en français et nous comprenons qu’ils simulaient en réalité de ne pas parler notre langue afin d’éviter de se sentir humilié par leur maladresse. Une manifestation typique de pudeur khmère ! A présent, l’atmosphère est plus détendue et notre présence, tolérée au début, semble maintenant acceptée par la plupart. Bien que nous restions un peu sur notre faim en ce qui concerne l’apprentissage de soins techniques, nous emmagasinons énormément sur le terrain des relations humaines et ce soir, confusément, cela me semble justifier d’avoir tenté l’aventure.
Dans la nuit, le ronflement éloigné des moteurs de tuks-tuks berce nos échanges avec les voyageurs de passage. Je rencontre ainsi une jeune autrichienne fraîchement arrivée à Phnom Penh. Son bac en poche, elle a décidé de partir seule arpenter l’ Asie du Sud-Est pendant trois mois, de la Birmanie au Cambodge. Sa simplicité, la flamme qui l’anime quand elle évoque son voyage ravivent en moi un besoin irrépressible de reprendre la route, alors que des images de temples en ruines perdues dans la forêt tropicale envahissent mon esprit. La conversation se prolonge dans la nuit, tandis qu’autour de nous la terrasse se vide et que les couche-tard rapprochent leurs sièges en parlant à mi-voix. C’est l’heure où chacun vide sa besace et en exhibe des anecdotes rocambolesques, des projets en chantiers et partage avec l’autre sa vision du monde. Je me laisse happer par ces heures suspendues entre rêve et réalité, buvant les paroles de cette baroudeuse aux cheveux blonds comme les blés et à l’accent allemand à couper au couteau. Angkor et ses cités mythiques m’attirent comme un aimant et, pareille à quelque fée à l’aura magnétique, cette aventurière me rappelle combien le mouvement est nécessaire, vital, essentiel. Les jambes flageolantes sous le double effet de la fatigue et d’un tord-boyaux au prix ridicule, je vais réserver au gérant de la guesthouse deux places dans le prochain bus pour Siem Reap, la ville aux portes des temples. En compagnie de ma mystérieuse interlocutrice, je lève mon verre aux aventuriers, aux poètes vagabonds, aux amoureux de la route, à ces explorateurs qu’une quête d’ailleurs travaille au corps pour les mener vers de nouvelles conquêtes. Alors que se lève une lune laiteuse dans un ciel d’encre de chine, nous trinquons aux voyages et à ceux qui les font. Images attachées: | | | À: Audentes · 13 février 2014 à 18:30 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 9 de 47 · Page 1 de 3 · 7 291 affichages · Partager Ici comme ailleurs, ainsi va la vie, douce et cruelle remplie de ces petits riens paisibles, cocasses ou tragiques.
J'aime ton regard sensible, lucide, curieux mais très respectueux, qui capte bien les visages, les voix, les anecdotes... et cette jolie manière vivante, émouvante, de trouver les mots justes pour raconter. | | | À: Audentes · 14 février 2014 à 10:42 · Modifié le 14 fév. 2014 à 11:34 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 10 de 47 · Page 1 de 3 · 7 240 affichages · Partager Qu'est-ce que c'est bien écrit !  Je lis ton récit comme un "vrai" livre... Expérience intéressante, mêlée de tous les parfums du Cambodge... On suit tes pas comme si on y était, tes ressentis, ton cheminement intérieur, ton attirance pour ce pays et tes sources d'inspiration. C'est exactement ça ! (Quant à l'hôpital Calmette... tu oublies de préciser que ce n'est pas n'importe quel hôpital. J'avais vu un superbe reportage sur "la chaîne de l'espoir" et le professeur Deloche...) Tu arrives à nous faire voyager, avec un sujet pas évident, abordé tout en délicatesse. (Je comprends ton hésitation et ta peur d'être ennuyeux, mais quand on a de telles facilités d'écriture...) J'attends la suite sur Siem Reap, évidemment ! | | | À: Mong1 · 15 février 2014 à 16:13 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 11 de 47 · Page 1 de 3 · 7 155 affichages · Partager Un grand merci pour ces retours ! Il est vrai que je ne me suis pas étendu sur les programmes de Calmette, qui entretient des partenariats avec plusieurs CHU français ainsi que des associations et ONG d'envergure (Chaîne de l'Espoir, Douleur Sans Frontière...). Peut-être aura-t-on l'occasion d'y revenir.
Encouragés par vos messages, je vous livre donc le chapitre suivant. L'histoire s'éloigne momentanément de PP et de ses estropiés mais patience ! le stage n'est pas encore fini...
IV La forêt des visages de pierre
Quitter Phnom Penh par la route est comme retirer une écharde d’un doigt douloureux. La ville semble ne jamais céder de terrain, ne pas en finir d’agoniser en d’infinies banlieues de tôles où des camions d’un autre âge viennent accoucher de leurs cargaisons gargantuesques. Finalement, les habitations se raréfient comme à regret pour laisser le champ libre à une campagne exsangue, vidée de ses forces par la saison sèche. Les silhouettes tranchantes des palmiers se découpent comme des ombres chinoises, explosant en d’étranges feux d’artifices végétaux dans ce ciel transformé en lavis par un soleil moribond. Dans le car qui cahote entre les nids de poule, des téléviseurs fatigués vomissent des clips musicaux que les passagers ne regardent que d’un œil. Des histoires de lycéens en uniformes qui se font la cour sur fond de pop asiatique. De temps à autres, nous faisons escale dans un troquet de bord de route, petit ilot de lumière blafarde dans la nuit cambodgienne où quelques paysannes aux yeux cernés vendent sans conviction des insectes frits et des plats de nouilles. Au terme d’un voyage de six heures, nous touchons finalement au but. En débarquant, je suis presque étonné de ne pas voir le petit village de pêcheur que décrivait Pierre Loti en 1901. En lieu et place de cette vision fugitive, Siem Reap étale ses rues modernes où les touristes déambulent de bars branchés en salons de massage comme des papillons de nuit hagards.
Dès le lendemain, j’enfourche un vélo plus vieux que moi et pédale à toutes jambes vers les temples d’ Angkor en soulevant la poussière rouge des chemins de latérite. Excité comme un gosse un jour de Noël, je me perds dans les labyrinthes de pierre, errant d’un édifice à un autre sans savoir où donner de la tête. Sous le règne des dieux-rois, chaque souverain se devait de faire construire un palais qui devenait la nouvelle capitale de son royaume et le symbole de ses pouvoirs temporel et spirituel. Des édifices pré-angkoriens dédiés aux divinités de l’hindouisme jusqu’aux temples du XIII° siècle voués à Bouddha, ce sont des siècles de vie religieuse qui m’écrasent de leur majesté. Angkor Thom et son Bayon énigmatique, le Banteay Kdei et ses nymphes célestes, le Baphuon et ses faux airs de pyramide maya, le choc des armées sur les murs gravés d’ Angkor Vat... la démesure et l’aura de ces édifices me frappent comme un coup de poing. Malgré le ronronnement des tuk-tuks, les touristes chinois, les vendeurs de souvenirs et les guides exubérants, l’atmosphère a quelque chose de surnaturel, comme si ces temples mystérieux avaient leur vie propre et parlaient directement à l’âme de ceux qui tendent l’oreille. En fin d’après-midi, alors que le soleil amorce sa descente au-dessus de la jungle, les temples baignent dans une lumière de genèse, restituant au toucher la chaleur accumulée dans leurs blocs de pierre. Les apsaras, figées dans leurs danses muettes, sourient au visiteur égaré d’un air légèrement inquiétant tandis que les visages des bas-reliefs se font tour à tour apaisants et menaçant, sereins et terribles, à mesure que la Terre sombre doucement dans l’obscurité.
« Tout de même, avant de m’éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi,... et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts... Les « tours à quatre visages ! » ». Voilà ce qu’écrivait Loti après avoir vu surgir le Bayon de la jungle indochinoise lors de son voyage à Angkor. Comme lui, je suis saisi d’un mélange d’effroi et d’émerveillement devant ces immenses figures de pierre qui veillent jalousement sur les quatre points cardinaux. Construit par Jayavarman VII, premier roi bouddhiste d’ Angkor et bâtisseur infatigable, le Bayon signe l’apogée de l’art khmer. Le mystère plane toujours sur l’identité précise de ces personnages. Représentent-ils Lokeshvara, bodhisattva de la compassion ? Jayavarman VII, empereur et demi-dieu ? La divinité tutélaire de l’hindouisme, Brahma ? Ou bien encore les quatre vertus du Bouddha : sympathie, pitié, constance et égalité ? Peut-être tout cela à la fois ? Quelle que soit leur modèle, ces figures de grès promènent leurs regards énigmatiques sur les insectes que nous sommes, comme pour nous surveiller de près pendant que nous troublons la sérénité des lieux. Dans ce labyrinthe faits de couloirs à demi-effondrés, de salles obscures et de grandes terrasses surplombant la forêt environnante, je me perds à plusieurs reprises, jamais certain d’en ressortir par l’une des quatre portes que je m’étais juré d’atteindre. En quittant les lieux, à l’heure où les singes descendent des arbres par centaines, j’ai le sentiment d’y laisser une partie de moi-même.
Je passe le jour suivant à sillonner la plaine angkorienne, passant d’un Ta Prohm en ruines envahi par la jungle à la citadelle mythique d’ Angkor Vat, dont les tours ornent le drapeau national. Sur les 400 kilomètres carrés de la plaine d’ Angkor, la forêt de pierre et celle des végétaux se livrent un combat sans merci. Bien souvent, cette lutte inégale voit la nature triompher, ses soldats de feuilles et de bois envahissant peu à peu les constructions. Les oiseaux sont le soutien aéroporté de cette guerre silencieuse : ce sont leurs déjections qui déposent les graines sur les façades des temples. Les murs de grès et les fromagers aux racines tentaculaires s’unissent alors dans une étreinte fratricide et lient leurs destins : si l’arbre meure, les pierres s’écroulent... Dans ces cités endormies où le temps semble avoir suspendu son cours, la vie est partout. Des plantes aux enfants des ruines, un élan vital contrebalance l’inertie des constructions humaines. Au milieu des temples, des moines marchent, petites tâches safran dans les éboulis de pierre, alors que dans les antichambres obscures de ces lieux de culte, de vieilles femmes édentées vendent aux visiteurs des bâtonnets d’encens pour qu’ils les déposent aux pieds de Bouddha et des Bodhisattvas.
Insatiable comme un explorateur du XIX° siècle, je décide de partir visiter un temple éloigné avec Camille. Arrachant les kilomètres sur nos montures brinquebalantes, nous pédalons dans le cagnard, croisant les doigts pour que notre destination ait échappée aux tour-opérateurs sino-coréens. Au fil de la route, nous contemplons la campagne cambodgienne dans tout son dénuement. Des palmiers gigantesques s’élèvent dans les champs, comme pour fuir ces terres rendue stériles par un soleil vengeur. Entre les maisons de bois sur pilotis, quelques vaches dont on peut compter les côtes déambulent autour des marigots asséchés. La plaine cuit doucement à la chaleur de midi, comme sortie tout droit d’un panorama africain. Tout au long de la route, des enfants déguenillés nous crient des « hello » en agitant les mains, délaissant pour quelques instants un chien galeux ou une balle rapiécée pour se montrer du doigt ces deux blancs un peu fous qui préfèrent la poussière et l’effort aux sièges inclinables des cars à touristes climatisés.
Après avoir versé quelques litres de sueur en tribut au dieu de l’aventure, nous parvenons enfin au Banteay Srei, la « citadelle des femmes ». D’après la légende, ce temple aurait gagné son nom moderne en raison de l’incroyable qualité de ses sculptures et bas-reliefs, dont on imaginait qu’ils n’avaient pu être réalisés que par des demoiselles aux mains délicates. En parcourant les allées du temple, on ne peut que souscrire à l’émerveillement des premiers occidentaux à avoir contemplé ces façades de grès rose où chaque centimètre carré est travaillé avec un soin exquis. Les feuilles des arbres sur les bas-reliefs sont ciselées avec une précision qui dépasse l’entendement et l’on peut compter les dents des guerriers singes qui se livrent une bataille féroce sur les frontons de pierre. C’est ici que Malraux était venu en 1923, alors âgé de seulement vingt-deux ans, soit notre âge aujourd’hui. Armé d’un marteau et d’un burin, le futur ministre de la culture décrocha quelques apsaras pour les charger dans son char à bœufs, avant de faire demi-tour en rêvant à la somme rondelette que les statues promettaient de lui rapporter sur le marché noir des antiquités. Malheureusement pour lui, son convoi manquait de discrétion et il fut arrêté dès son retour à Siem Reap. Accusé de trafic d’objets d’arts volés, il plaida le res nullius, expliquant que ces biens n’étant la propriété de personne en particulier, il en découlait naturellement qu’ils appartenaient à tout le monde. L’argument ne parut pas satisfaire les autorités, qui placèrent l’écrivain en résidence surveillée à Phnom Penh. Seuls les cris d’orfraies de l’intelligentsia française parvinrent à l’extirper de sa détention et, de retour en France, il publia La Voie Royale, magnifique roman d’aventure inspiré de ses péripéties de pilleur de temples indochinois.
Nous repartons, encore sous le charme de ce monument hors du commun et pédalons dans un état second sur une quinzaine de kilomètres. Tout à coup, alors que Camille dépasse une cambodgienne sur son vélo, ses roues dérapent sur un morceau de bitume un peu traître. Elle vacille, semble se rétablir un instant et s’écroule finalement dans un grand fracas métallique, entrainant la grand-mère dans sa chute. Une fois le nuage de poussière retombé, je me précipite au chevet de la vieille dame, qui geint en se tenant la jambe. Camille, indemne si ce n’est pour quelques dermabrasions, est sous le choc. Faisant appel au peu de vocabulaire médical appris sur le tas en chirurgie, je commence un interrogatoire afin d’essayer d’y voir plus clair. Quelques cambodgiens du hameau voisin commencent à arriver sur les lieux au compte-goutte et j’en profite pour engager comme interprète une fille qui baragouine un peu d’anglais. Apparemment, notre victime se plaint surtout du mollet. Une palpation sommaire m’apprend qu’elle n’a pas de fracture déplacée, mais je n’écarte pas l’hypothèse de dégâts moins évidents, dont le diagnostic dépasse de loin mes compétences. En tâchant d’avoir l’air assuré, je décide de la relever avec l’aide d’un chauffeur de tuk-tuk qui s’est arrêté pour jeter un coup d’œil. Elle marche ! Elle boite, certes, mais elle marche ! Elle me regarde comme si j’étais un petit-fils qui l’avait beaucoup déçu. En espérant que la douleur ne soit liée qu’à un bel hématome, je m’arrange pour qu’elle soit amenée à l’hôpital le plus proche. Si il s’avère qu’elle n’a rien de cassé, elle pourra au moins repartir avec une plaquette d’antalgiques. Le tuk-tuk accepte de la conduire gratuitement mais l’on me fait comprendre qu’il faut payer pour les soins. Nous sommes à présents au milieu d’un groupe d’une dizaine de personnes qui entendent bien que la grand-mère obtienne réparation et nous n’avons de toute façon pas le cœur à en négocier le montant. Après lui avoir donné cinquante dollars, Camille s’excuse platement et nous reprenons notre ruban d’asphalte, un peu chamboulés par cette expérience très personnelle des aléas de la route cambodgienne.
Au terme d’une volée de kilomètres parcourus en silence, nous faisons halte devant la silhouette monumentale du Pre Rup, un temple-montagne du X° siècle dont les murs de grès rougeoient dans la lumière rasante du soir. Impressionnés, nous gravissons les marches menant au sommet pour y arriver le souffle court, autant par l’effort fourni que devant le panorama offert. Nous errons sur la terrasse, profitant d’une vue dégagée sur la plaine et la forêt qui la parsème. Quelque part, un guide cambodgien joue d’un instrument traditionnel. Le temps ralentit, abdique devant la magie de l’instant. Encore sous le choc de l’accident, nous profitons de cette atmosphère irréelle qui nous vide la tête. Rasséréné, je m’assois sur la pierre encore chaude, simplement heureux à l’idée d’habiter ce moment et d’en graver tous les détails dans ma mémoire.
Petit à petit la mélancolie me gagne à l’idée de retourner à Phnom Penh. Rendu fou par le sentiment exaltant d’une liberté à portée de guidon, j’aimerai tourner bride et foncer tête baissée vers le Laos ou bien plein Ouest, en direction des pagodes birmanes. Malheureusement, la raison de notre présence au Cambodge nous rattrape et c’est le cœur gros que nous rendons nos montures avant de reprendre la route. Dans le bus qui nous ramène, je me fais la promesse de revenir un jour donner quelques coups de pédales dans cette Asie mythique, où les palais ont des visages et parlent aux Hommes à la tombée du jour. Images attachées: | | | À: Audentes · 15 février 2014 à 16:25 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 12 de 47 · Page 1 de 3 · 7 154 affichages · Partager Tu nous régale 1000 fois merci | | | À: Audentes · 15 février 2014 à 17:35 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 13 de 47 · Page 1 de 3 · 7 140 affichages · Partager C'est tellement bien écrit !...
Si un jour tu abandonnes le métier d'infirmier, deviens écrivain....c'est tellement agréable de te lire.
Et pour moi qui suis allée 3 fois au Cambodge, je retrouve bcp d'impressions connues. Et c'est très instructif de voir comment est la vie dans les hopitaux, ça, on ne peux pas s'en rendre compte en tant que voyageurs.
Merci de ce témoignage. | | | À: Lisa66 · 15 février 2014 à 21:04 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 14 de 47 · Page 1 de 3 · 7 109 affichages · Partager c'est sur que c'est bien écrit ça laisse songeur.......... pour les hopitaux en octobre dernier lors de mon deuxiéme séjours au cambodge j'ai apporté une malette rempli de différent médicaments (desinfectant, lotion antiseptique, bandes, anti-douleur, pommade, tule gras ect) et j'ai déposé tout cela a l'hopital pour enfant a siem reap ils etaient trés content.
je le dit pour ceux qui seraient intéréssé a faire un geste mais qui défois manque d'information. Image attachée: | | | À: Audentes · 16 février 2014 à 5:02 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 15 de 47 · Page 1 de 3 · 7 086 affichages · Partager Merci pour ce superbe carnet de voyage !
Vous avez un vrai talent, c'est un grand plaisir de vous lire | | | À: Lisa66 · 16 février 2014 à 16:16 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 16 de 47 · Page 1 de 3 · 7 044 affichages · Partager Au risque de me répéter, je vous remercie tous à nouveau pour ces commentaires très élogieux, qui m'encouragent énormément. Mes pattes de mouche sont loin d'arriver à la cheville des écrivains-voyageurs dont les récits m'inspirent mais je n'en cesse pas moins de griffonner dans mes carnets : j'apprécie beaucoup ces instants, où l'on se repasse le film de sa journée et qu'on essaie de le mettre en mots. C'est la première fois que je me risque à faire lire tout ça à des gens qui ne me connaissent pas mais je ne pouvais pas rêver mieux que de le faire avec des personnes qui ont été charmées par ce pays si particulier, comme je l'ai été.
Pour ce qui est du métier d'infirmier, il est pour moi une source inépuisable d'inspiration, même en France. Du coup, je ne m'imagine pas le lâcher de si tôt et espère bien vivre grâce à lui de nouvelles aventures dans ces Ailleurs qui nous dépaysent...
Je poursuis donc sur ma lancée. N'hésitez pas à réagir en faisant part de votre propre expérience du Cambodge : il est fascinant de voir comme les ressentis varient d'un voyageur à l'autre !
V Construire sur la cendre
Retour à Phnom Penh. Nos pensées déjà tournées vers les Urgences, nous reprenons le chemin du service de « Chirurgie A bis » pour y terminer la première partie de notre stage. Nous retrouvons nos patients du troisième étage. Huit personnes se partagent ici une pièce d’une vingtaine de mètres carrés, dont les murs sont ornés d’une fresque représentant les trois petits cochons et une blanche-neige tombant en pâmoison dans les bras de son prince charmant. Décalage. Probablement l’œuvre d’un peintre zélé du temps où l’hôpital était français et le bâtiment dédié à la pédiatrie. Entre ces murs, les malades et leurs familles ont apprit à vivre ensemble, supportant bon gré mal gré cette promiscuité forcée, prenant sur eux pour passer outre le défaut total d’intimité. Les pathologies sont variées : depuis la luxation de hanche réduite par traction – « l’école française », nous explique fièrement le chirurgien- jusqu’au polytraumatisé, en passant par l’appendicite ayant dégénéré en péritonite et l’abcès fessier bilatéral. Nous sommes à présent adoptés par les patients et leurs familles. Tout en s’amusant gentiment de la médiocrité de notre khmer, ils nous en apprennent beaucoup sans le savoir sur leur façon de vivre et d’appréhender le monde du soin. Une fois de plus, je suis sidéré par leur attitude stoïque face à la souffrance et à la maladie. Mélange de fierté et de résignation, leur désir de ne pas craquer à la vue de tous est palpable. Bien entendu, certains se tordent de douleur et gémissent – on les comprend étant donné leurs pathologies – mais la plupart développent des trésors de courage et ne laissent pas échapper une plainte. Serrer les dents et attendre que ça passe, voilà leur programme quotidien. Certains trouvent même la force de nous témoigner de la sympathie et chacun de nos sourires nous sont rendus au centuple. Ils nous sidèrent par le calme et la gentillesse dont ils font preuve en dépit de la douleur et du désespoir. L’une de ces gueules cassées, un garçon d’à peu près mon âge, me marque plus particulièrement. Je lis son dossier et parcoure ses radios. J’apprends qu’il a été blessé dans un accident alors qu’il travaillait sur un chantier. Aujourd’hui, une de ses mains nécrose sous les compresses tandis que son pied droit laisse voir sur les clichés des os réduits en charpie, maintenu par un mikado de broches qui lui sortent des orteils. Pourtant, il ne laisse rien paraître de sa tristesse et s’efforce de boiter dignement avec sa béquille, nous faisant de grands sourires quand ils nous croisent dans les couloirs. Ces instants poignants sont des leçons dont nous nous rappellerons longtemps.
Nous quittons finalement le service, reconnaissant pour tout ce que nous y avons appris et impatients de poursuivre l’aventure. Notre initiative de régaler toute l’équipe de pâtisseries khmères semble faire l’unanimité dans la salle de soins pleine à craquer d’infirmières, d’étudiants, d’internes et de chirurgiens. Ces derniers, bien plus accessibles que leurs homologues français, nous racontent avec enthousiasme et fierté la belle époque de leur internat à Pau ou à Paris, déplorant seulement le climat rigoureux des hivers de nos régions.
Maintenant familier de Phnom Penh, je parcoure avec Camille les boulevards et ruelles du centre, errant à vélo autour des marchés, explorant au petit bonheur les boutiques tenues par de vieilles dames khmères dures en affaires. Heureusement, notre connaissance de la langue du pays s’est étoffée et, après quelques mots, les visages se dérident et nous cessons d’être pris pour des barangs fraîchement débarqués à qui l’ont peut vendre un objet cinq fois son prix. Nous profitons d’un jour de repos pour aller visiter Tuol Sleng, lieu d’horreur durant le régime khmer rouge qui fut reconverti par la suite en Musée du Génocide.
En 1975, des révolutionnaires renversent le pouvoir établi par le général putschiste Lon Nol, qui avait lui-même déposé le roi Sihanouk. Phnom Penh tombe dans les mains des khmers rouges et le Cambodge, dans la période la plus sombre de son histoire. L’Angkar, le régime nouvellement installé, vante les mérites d’un grand bond en avant communiste et met en place par la force des mesures destinées à assurer l’autosuffisance alimentaire du pays. Les citadins sont considérés comme inférieurs aux agriculteurs des campagnes et sont bientôt évacués vers les provinces rurales, parfois à plusieurs centaines de kilomètres de chez eux. Les deux millions d’habitants de Phnom Penh sont en grande partie évacués de la ville, transformée en cité fantôme. Les révolutionnaires abattent les vieillards dans leurs lits à coups de crosse pour économiser les balles. Les intellectuels font l’objet d’une persécution particulièrement violente et se voient attribuer les tâches les plus pénibles et les rations les plus maigres, quand ils ne sont pas tout simplement exécutés. Pour être classé dans cette catégorie, il suffisait bien souvent de porter des lunettes ou d’avoir sur soi un stylo.
Les dirigeants khmers rouges vivent dans l’angoisse permanente qu’on en veuille à leur révolution. Dans leur paranoïa délirante, ils voient des complots et des agents de la CIA partout et se font fort d’éradiquer la prétendue menace. Dès qu’un individu est soupçonné d’être un espion à la solde de l’impérialisme américain, il est emprisonné avec toute sa famille et torturé jusqu’à ce qu’il avoue ses fautes, sans savoir ce qui lui est reproché ni ce qu’il adviendra de ses proches. Le même sort est réservé aux cadres du régime dont la fidélité est remise en question, souvent pour un oui ou pour un non. Des centres de détention spécialement dédiés à la détention de ces prisonniers sont créés dans tout le pays et administrés par la police politique. Le camp de Sécurité 21, ou Tuol Sleng, est l’un des plus secrets et des plus barbares. Des familles entières sont transportées jusqu’à cet ancien lycée français au cœur de Phnom Penh, où les classes sont reconverties en cellules et en salles d’interrogatoire – comprendre, de torture. L’imagination des tortionnaires de Tuol Sleng laisse sans voix : arrachage des ongles, passage à tabac, coups de fouet et de bâton, chocs électriques, asphyxie, etc.... Après avoir avoué à peu près tout et n’importe quoi, les détenus étaient transportés à Choeung Ek, le site d’extermination où les survivants étaient tués d’une balle dans la tête ou abattus d’un coup de masse. Les enfants et les bébés recevaient le même traitement. Sur les milliers de prisonniers ayant transité par Tuol Sleng, aucun n’a pu s’échapper et seuls sept survivants furent retrouvés dans la prison à la libération de la ville en 1979. En parcourant le Musée, on imagine l’horreur vécue par les détenus entre ses murs, et l’on prend la mesure du traumatisme que représente la période khmère rouge pour les habitants du pays. De grandes salles présentent les clichés pris à l’arrivée des prisonniers : certains sourient encore, ne sachant pas encore ce qui va leur arriver. Plus loin, on peut lire les biographies des leaders du régime ainsi que certains de leurs écrits, dans lesquels l’aveuglement, la haine et la cruauté transparaissent à toutes les lignes et donnent la nausée. En consultant ces mêmes panneaux, la tension monte d’un cran lorsque l’on comprend que la justice n’a pas inquiété outre mesure la plupart des cadres de l’Angkar. Tel chef a été jugé mais pas condamné, tel autre est devenu patriarche des bouddhistes du Cambodge. Si le Musée n’est pas mis en valeur et manque de lisibilité, sa visite n’en reste pas moins un moment fort, d’autant plus que les cambodgiens semblent assez réticent à évoquer cette page sombre de leur Histoire.
Mal à l’aise et un peu écœurés par la folie des Hommes, nous sortons groggys de l’ancienne prison, retrouvant avec bonheur le bruit de la circulation et le labyrinthe des ruelles du centre-ville. Nous poursuivons notre errance, allant d’un marché à un autre, nous arrêtant de temps à autre pour photographier un bâtiment ou pour boire un thé parfumé à la terrasse d’un estaminet à la propreté toute relative. Au gré de nos vagabondages, nous ouvrons les yeux sur l’envers du décor de cette Perle d’Asie à l’éclat un peu terni. Si la ville se fait cajoleuse avec ses marchés pleins de vie, ses temples rutilants et ses bars branchés, il n’est pas besoin d’être extralucide pour s’apercevoir qu’elle a deux visages : par delà les décors pour touristes, une autre réalité, amère et cruelle, se dessine.
Le pays tout entier vit une période charnière dans son Histoire. Au crépuscule de la folie destructrice khmère rouge, le Cambodge était un champ de ruines. Ce petit Etat asiatique avait perdu deux millions de personnes, ses villes étaient ravagées, les élites qui n’avaient pas été massacrées avaient fui une mort certaine et les secteurs de l’éducation et de la santé étaient renvoyés cinquante ans en arrière. Humilié, complexé, le Cambodge lorgne sur la réussite de ses voisins asiatiques, rêvant d’une reconstruction à la vietnamienne et d’un développement économique sur le modèle thaïlandais. Depuis quarante ans, le Royaume s’acharne donc à faire oublier l’apocalypse qu’il a subit à grands renforts de chantiers titanesques : on assèche les lacs et on fait pousser les gratte-ciels, en espérant que le calme revenu attirera davantage d’investisseurs aux poches bien remplies. Et tant pis si, pour hâter le retour à l’ordre, il a fallu caresser les meurtriers d’hier dans le sens du poil. Dans certaines provinces, l’équilibre n’est assuré que par la collaboration des autorités avec les chefs mafieux locaux, anciens bourreaux du Régime pour certains, qui tiennent d’une main de fer le commerce des filles, de la came et les recettes du jeu illégal. Le premier ministre est lui-même un ancien milicien khmer rouge, rallié à l’opposition quand son espérance de vie au sein de l’Angkar s’est vue nettement raccourcie en raison de doutes sur sa loyauté. Aujourd’hui, son gouvernement règne sans partage sur tout le territoire national, s’appuyant sur des figures locales rattachées au tout-puissant Parti du Peuple Cambodgien pour maintenir son hégémonie.
La corruption est endémique mais l’Etat veut convaincre qu’il s’est engagé dans un processus de modernisation en profondeur, construisant des banques et multipliant les contrats avec des entreprises étrangères pour accroître sa crédibilité sur la scène internationale. Le Cambodge s’est jeté dans une grande fuite en avant qui ne profitent pas à tous ses citoyens. Petit à petit, mes yeux s’ouvrent sur le spectacle inavoué de Phnom Penh et de ses laissés-pour-compte. Oasis décadent pour rêves brisés, la capitale est un lieu de paradoxes où le beau côtoie l’immonde, et le luxe, la pauvreté la plus crasse. Le soir, j’observe avec le cœur serré des gamines aux regards éteints promener leurs mini-jupes sur les trottoirs du quartier des ambassades, bradant leur jeunesse, leur santé et ce qui leur reste de rêves et d’espoirs pour une poignée de billets verts qui finiront dans les mains grasses d’un mac violent. A la guesthouse, je discute avec Tieng Peng. Garçon d’à peu près mon âge, il travaille ici pour un salaire de misère, partageant son temps entre des parties de billards enfiévrées et des soirées arrosées d’alcool de palme avec ses amis. Sur un ton de confidence, il m’apprend qu’il fume de la ice, comme beaucoup de jeunes de son âge. A mots voilés, il me fait comprendre que cette méthamphétamine qui lui anesthésie le cerveau est son moyen de faire face – ou plutôt d’éviter de faire face – aux réalités qui sont les siennes. Les repères de la société s’effilochent puis disparaissent, laissant la nouvelle génération démunie. Sous l’influence chinoise et les coups de boutoir d’une mondialisation incontrôlable, la religion perd en spiritualité, n’assurant plus que le service minimum en proposant à la population de venir déposer quelques centaines de riels aux pieds des bouddhas pour s’assurer bonne fortune et réussite.
Dans la ville, le contraste entre richesse indécente et misère de chien est partout perceptible. Ceux qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu traversent les avenues à bord de leurs SUV aux vitres teintées, dépassant sans les voir des familles entières dormant à même le trottoir. Les enfants des rues, petits fantômes hagards et crasseux, déambulent comme ils vivent : par habitude et sans savoir où aller. Dans la continuité de cet écart qui va en s’agrandissant, l’accès aux soins est lui aussi problématique. A deux vitesses, il laisse peu de chances aux classes les plus pauvres, frappées de plein fouet par le VIH et décimées par les accidents de la route que favorisent la consommation d’alcool. La danse savante des engins à moteur sur les boulevards surchargés a en effet des ratés. Un dépassement mal calculé, une manœuvre d’évitement trop tardive et c’est l’accident. Fracas du métal contre le métal, au mépris de la chair prise dans l’étau. Cris, casques roulant sur la chaussée. Parfois, la victime se relève indemne, le visage fermé, l’esprit occupé à remercier les dieux et maudire le chauffard. Le reste du temps, la violence du choc ne laisse pas de place au doute et le malheureux est évacué sur l’hôpital ou en clinique, s’il en a les moyens. Régulièrement, les journaux font état de ces accidents catastrophiques, à Phnom Penh ou Sihanoukville. Avec près de deux mille morts par an, les accidents de la voie publique sont la deuxième cause de décès après le SIDA et touchent essentiellement les conducteurs de deux-roues, c’est-à-dire les couches les plus humbles de la société.
Dans ce contexte, certains désespèrent mais beaucoup s’échinent à relever la tête et à tout mettre en œuvre pour faire leur trou et accéder un jour au rêve cambodgien : une maison pour y caser toute sa famille, une moto et – apogée d’une vie - une voiture. Tous les jours, de la terrasse, je vois le propriétaire bedonnant de notre « quartier général » laver entièrement son 4x4 avec un soin maniaque : la réussite sociale se mesure à présent à la taille des voitures et à l’éclat de leurs jantes. Le fossé entre nantis et miséreux, la jeunesse désabusée, les laissés pour compte du capitalisme, les politiques auxquels on ne croit plus : tout cela me saute au visage dans ce pays ou je suis l’invité mais ce sont des problématiques que la France connaît aussi. Peut-être avais-je choisi de ne pas le voir. A l’image d’un Guevara prenant la pleine mesure du quotidien des classes ouvrières durant son voyage à travers l’ Amérique du Sud, cette parenthèse cambodgienne est l’opportunité d’une réflexion qui dépasse de beaucoup le cadre de notre stage.
Heureusement, des initiatives voient le jour, ici et là, et contribuent à redonner un peu de foi en l’humanité. En contemplant cette face cachée du Cambodge, certains ont fait le choix d’agir plutôt que de se lamenter et ont créé des associations pour garantir un accès aux soins aux plus démunis et sortir les gamins de la rue. La première étape de l’action est la prise de conscience : voilà ce que nous aura permis ce voyage au Cambodge, ce pays de contraste qu’il faut avoir le courage de regarder dans les yeux. Images attachées: | | | À: Audentes · 17 février 2014 à 21:18 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 17 de 47 · Page 1 de 3 · 6 960 affichages · Partager Après les premiers pas en chirurgie, la découverte de Phnom Penh et l'émerveillement en découvrant les temples, je vous livre la suite avec le récit de nos premières armes aux urgences de Calmette.
VI Sang et poussière
Prudent, l’infirmier qui nous accueille nous explique dans un anglais impeccable que nos premiers jours aux Urgences seront ceux de l’observation : il s’agit de nous familiariser avec l’organisation des soins et la procédure à suivre lorsqu’un patient est brancardé en salle. Finalement, au terme de cette première journée, nous aurons pratiqué un massage cardiaque, injecté des drogues vasopressives à un homme en arrêt cardio-respiratoire, posé une demi-douzaine de perfusions, scopé plusieurs personnes et réalisé une aspiration sur trachéotomie. Dès le départ, le ton est donné : aux urgences, on ne s’ennuie pas !
Les journées se succèdent et avec elles, leur cortège de pathologies : accident « moto contre vache » (sic), hémorragie digestive massive, plaies par balles, AVC, traumatismes crâniens à la pelle et comas aux étiologies variées. Les cas sont souvent sérieux, parfois gravissimes. Les infirmiers de la salle de déchocage sont impressionnants de maîtrise : chacun de leur geste a un but, chacune de leur action est calculée et réalisée avec un soin extrême. Ils sont rapides mais ne se précipitent pas, conscients de l’urgence sans se départir de ce calme inaltérable, presque inhumain, qui nous apaise dans ce maelstrom d’os brisés et de corps en souffrance. Lors des réanimations, les ampoules d’adré vides tombent comme des douilles dans les plateaux en métal, sans qu’aucun de ces visages angkoriens concentrés sur les chiffres des scopes ne paraissent s’émouvoir des soubresauts de ces patients qui agonisent. Le contraste entre la gravité des situations rencontrées et la sérénité des soignants est saisissant : les scènes observées s’en trouvent comme nimbée d’une aura irréelle. J’imagine ce que doit éprouver un photographe de guerre en contemplant l’horreur à travers la lentille de son appareil. Dans cette atmosphère où notre cerveau peine à accepter les informations reçues de la part des organes des sens, chacun se découvre capable de voir et de faire des choses qu’il aurait pensées bien au-dessus de ses forces. Quand un moine vietnamien blessé au bras dans un accident de moto arrive en secteur de « petite chirurgie », c’est avec un naturel déconcertant que je m’observe enlever son bandage pour le chirurgien, rattrapant au dernier moment les doigts qui ne pendent plus qu’à un fil à son membre déchiqueté. Dans ces moments, la conscience est comme anesthésiée, le corps agissant en pilote automatique en fonction d’une grille de réflexes : si ça nécessite un traitement, je perfuse, si ça saigne, je comprime, si ça respire mal, je mets sous oxygène, si ça ne bat plus, je masse... Peu à peu, la stoïque application de nos tuteurs déteint sur nous : nos mains tremblent moins, nos gestes se précisent alors que nous prenons en charge nos premiers patients. L’exemple donné par ces soignants résonne comme un écho subtil à la culture khmère, toute imprégnée de détachement et de retenue asiatiques.
Les patients et leurs familles ne cessent d’être pour moi un perpétuel sujet d’étonnement. Bien que les cris et les pleurs soient plus fréquents ici qu’en chirurgie, je retrouve sur de nombreux visages cette attitude indéfinissable et légèrement mélancolique qui semble osciller entre attente et fatalisme. A la tombée du jour, le jardin attrape les dernières lueurs d’un soleil mourant, tandis que de vieilles femmes errent entre les moustiquaires installées entre les arbres. Plus que jamais, le cadre exotique du lieu semble démentir sa vraie nature. On peine à admettre qu’à quelques mètres seulement, des êtres souffrent et meurent, indifférents au parfum des plantes et au ballet nocturne des chauves-souris. Alors que le monde plonge dans l’obscurité, l’équipe des Urgences veille d’un air las sur la salle de triage. Dans ces instants de répits où le temps semble suspendu par un démiurge capricieux, je lutte contre le sommeil, appuyé sur un chariot de soin. Le regard vissé sur les portes battantes, j’attends, sachant que tôt ou tard, elles produiront un nouveau patient à techniquer. Vers une heure du matin, un ambulancier nous amène un homme dont l’extrême pâleur en dit long sur son état. Pendant que je tente vainement de lui prendre un pouls, l’infirmière place les électrodes du scope sur sa poitrine couverte d’étranges volutes et d’inscriptions mystérieuses à l’encre passée. Ces sak yant, tatouages sacrés protecteurs, sont supposés prémunir ceux qui les portent contre les mines, les armes à feu, les accidents ou tout autre danger auxquels les exposent leur profession : une pratique dérivée d’une branche du bouddhisme pervertie par la superstition et les croyances populaires. Une brève expérience aux urgences suffit pour concevoir de sérieux doutes quant à leur efficacité et, dans le cas présent, le diagnostic est sans appel : « mourant-entrant », me dit le médecin dans un français malhabile mais limpide.
Une autre fois, un homme est brancardé en déchocage dans un état d’agitation très important. Très vite, il perd connaissance, avant même que je n’ai eu le temps de le perfuser. L’infirmière lui pose un masque à oxygène haute concentration mais c’est déjà trop tard : le patient gaspe, avalant l’air de manière anarchique comme un poisson hors de l’eau. Sans attendre, il est intubé et ventilé par l’équipe. Le médecin inspecte ses pupilles, évalue son état de conscience. Le diagnostic tombe : c’est la mort cérébrale. Un infirmier m’explique que l’homme en question a d’abord été consulter en clinique, où il a été déplacé d’unités en unités sans recevoir de soins, avant d’être finalement acheminé aux urgences en raison de l’aggravation de son état, où il décède d’un probable œdème aigu du poumon. Pendant ce temps, une femme âgée s’approche du brancard. Elle n’a pas émis un son durant tout le temps qu’ont duré nos tentatives de réanimer son mari. Elle a tout vu, tout entendu, n’a pas perdu une miette de ce dernier acte qui s’est si mal terminé. Le respirateur fait se soulever la poitrine de son époux avec une régularité un peu effrayante, tandis que cette femme, drapée dans sa dignité, ravale ses larmes en lui faisant des massages. Croit-elle qu’il est toujours en vie, trompée par la respiration artificielle ? Ou bien lui dit-elle adieu à sa manière ? Au bout de quelques minutes, les sondes sont retirées et les dernières machines éteintes. Alors que j’aide Camille et un autre infirmier à déplacer le corps vers un couloir adjacent, la vieille femme nous murmure des paroles que nous ne comprenons pas, en joignant plusieurs fois les mains devant son visage en signe de gratitude. Nous sommes estomaqués : de quoi peut-elle bien nous remercier ? D’avoir tenté de sauver son mari ? Je suis démuni devant l’humilité de cette femme, caractéristique de la réaction des cambodgiens en pareilles circonstances et qui tranche si nettement avec celle des familles après un décès brutal en France. Ne sachant pas comment exprimer nos condoléances en khmer, nous tâchons par notre présence d’accompagner cette femme durant quelques minutes. Nous recouvrons finalement le corps d’un drap blanc et laissons la veuve avec son fils qui vient d’arriver. Dans le couloir à l’abri des regards, les deux êtres peuvent enfin laisser libre cours à cette peine qui leur tord le ventre. Après un dernier regard, nous retournons à nos postes, prêt à veiller sur les blessés que la nuit produit à intervalles réguliers.
Durant la journée, l’activité est plus importante. En plus des entrées, il faut s’occuper des patients hospitalisés dans les lits de court séjour de l’unité : soins de bouche et de trachéotomie, administration des thérapeutiques IV, changements de perfusion... Là encore, les situations difficiles ne manquent pas : jeune adolescente perdant peu à peu sa bataille contre la tuberculose ou père de famille dans le coma suite à une méningite infectieuse, ces prises en charges nous confrontent au pire et nous secouent les tripes.
Si le flot des heures s’écoule à toute vitesse quand les entrées s’enchaînent, le temps s’épaissit parfois à la faveur d’un échange avec un blessé ou sa famille. Ces temps forts sont notre chance de mieux saisir les spécificités culturelles des cambodgiens vis-à-vis de la maladie et du handicap, de tenter de comprendre leur approche de la fatalité ainsi que leurs attentes en matière de soin. Ces instants marquent les soignants que nous sommes au fer rouge de leur intensité. Un après-midi, je m’approche ainsi d’un vieil homme tout juste arrivé aux Urgences. Vêtu du krama traditionnel, il gît sur son brancard comme un naufragé sur son radeau, perdu au milieu d’un environnement anxiogène à mille lieux du confort relatif de son logement exiguë. _ Choum rieb sour, ôm. Kniom tvéa tchieum (Bonjour monsieur, je prends votre tension), dis-je machinalement. _ Bonjour, monsieur, me répond-il dans un souffle. J’ouvre de grands yeux étonnés. Si le Cambodge a autrefois parlé français, le génocide a fait disparaître une large part de ceux qui l’ont appris sur les bancs de l’école. Tout en lui prenant ses constantes, je lui demande s’il parle ma langue. _ Un peu, acquiesce-t-il faiblement, avant d’ajouter : Merci très beaucoup. Je lui souris derrière mon masque. _ Oui, il faut m’aider, lâche-t-il enfin. Il faut m’aider. _ Ne vous inquiétez pas, on va bien s’occuper de vous : ça va aller, vous allez voir. Sur son visage, ses rides sont comme des canyons majestueux creusés par les années qui passent et avec elles, leur lot de petites joies et de grandes souffrances. Dans ses traits, je lis entre les lignes l’histoire terrifiante et belle d’un homme qui en a vu de dures. Son état n’étant pas immédiatement inquiétant, il est transféré par le médecin dans un autre service pour y être traité.
Les urgences sont un lieu de passage. Nous y rencontrons aussi des moines, venus accompagner l’un des leurs : le contraste de leurs vêtements oranges dans ces salles de carrelage blanc est réjouissant et tous s’avèrent très sympathiques, avides d’échanges et impatients d’utiliser les quelques mots d’anglais qu’ils ont appris. Un soir, nous croisons mêmes trois étudiantes françaises de notre école ! En stage comme nous en Asie du Sud-Est, nous les croyions à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans un orphelinat vietnamien. Les croiser aux Urgences de Calmette est une véritable surprise. L’une d’entre elles s’étant foulé la cheville lors d’un trek dans la jungle, elles profitent d’une halte à Phnom Penh pour obtenir une ordonnance avant de repartir visiter les temples. Un matin, tout étonnés de croiser une autre occidentale, nous faisons la connaissance de Mathilde, jeune infirmière française travaillant pour une association implantée près de Phnom Penh. Seule soignante dans un centre de soins accueillant les malades en provenance de plusieurs villages, elle nous parle de son activité et du milieu de la santé au Cambodge. Elle aussi déplore l’offre de soins et nous explique que se faire soigner, pour un cambodgien pauvre habitant un village de province, est un véritable parcours du combattant.
Les Urgences deviennent pour moi une école de la vie : au fil des rencontres, des échanges et d’une observation de chaque instant, à travers le sang et les larmes, je touche du doigt l’essence de l’identité khmère, ce mélange de fierté, de pudeur et de courage, qui m’a si souvent pris au dépourvu de la part des cambodgiens. Chaque jour est une plongée dans leur monde, un bouleversement de tous mes repères qui m’obligent à faire table rase des mes idées préconçues et à adapter mon comportement pour accorder ma tonalité à celle de la musique orientale dont je m’efforce de déchiffrer la partition. Images attachées: | | | À: Audentes · 17 février 2014 à 22:21 · Modifié le 17 fév. 2014 à 23:52 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 18 de 47 · Page 1 de 3 · 6 949 affichages · Partager Petits commentaires sur la publication introductive
marquer au fer rouge d’une domination occidentale nauséabonde.
Si le Vietnam a subi une colonisation d'exploitation économique, ce n'était pas autant le cas pour le Cambodge ou le Laos.
Pour ces 2 derniers pays, on peut même considérer qu'en l'absence de protectorat français, ces pays n'existeraient pas aujourd'hui. Le Laos serait pour l'essentiel thaïlandais, et le Cambodge serait partagé entre la Thaïlande et le Vietnam (ce qui est un peu le cas aujourd'hui économiquement).
Mon propos n'est pas un plaidoyer pour la colonisation française, qui a eu ses travers même au Cambodge, mais s'il y a eu des oppositions (cf. révolte de 1885), il n'y a pas eu au Cambodge de guerre pour occuper ce territoire. Ni même de guerre d'indépendance.
Le palais royal, lui, n’aura pas bénéficié de la même attention : dès leur entrée dans le pays, les sujets du Roi de France ont gravé leurs fleurs de lys sur ses magnifiques dalles en argent.
Auriez-vous des sources soutenant vos propos. Car il me semble que le Palais Royal a été construit en 1860, alors que le dernier roi en France était Louis-Philippe, et ce jusqu'en 1848.
Par ailleurs, le protectorat de la France sur le Cambodge a été établi en 1863 seulement. Si Napoléon III avait voulu imposer une décoration à Norodom Ier, cela aurait été plutôt des abeilles, symbole du bonapartisme. Et non des fleurs de lys.
Les fleurs de lys sont tout simplement un motif qui a plu lors de la construction du Palais Royal. On trouve cette décoration ailleurs dans le Monde, par exemple ornant les grilles de villas modernes en Iran. Je ne suis pas convaincu que cela soit une " marque au fer rouge d'une domination occidentale nauséabonde".
Scories regrettables, car le récit est bien écrit.
Et je suis impressionné par la randonnée à vélo jusqu'à Banteay Srei. Surtout que cela n'était pas la seule visite de la journée. Infirmier peut-être, mais avec de redoutables mollets !
Fabrice
P.S. : Pour Calmette, on peut aussi rappeler le vaccin BCG, pour bilié Calmette-Guérin. | | | À: FabGreg · 18 février 2014 à 12:18 · Modifié le 18 fév. 2014 à 12:37 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 19 de 47 · Page 1 de 3 · 6 881 affichages · Partager Il semblerait en effet que j'ai parlé un peu vite, au sujet de ces dalles en argent fleur-de-lysées. N'ayant pas moi-même constaté la chose, je me suis fié à ce que d'autres voyageurs m'en ont dit et n'ai en plus pas pris la peine de confronter l'histoire à l'Histoire... au temps pour moi, donc !
Concernant la phrase qui a pu vous choquer, elle découle simplement de mon sentiment qu'une colonisation quelle qu'elle soit - même sous le régime du protectorat - participe d'un état d'esprit qui me semble peu digne d'un pays qui se fait fort d'être un chantre des droits de l'homme. Imposer sa domination, même morale, même symbolique, a un autre peuple m'apparait comme une démarche difficilement défendable. Sur ce point, je persiste et je signe, même si je veux bien avouer que je n'y suis pas allé avec le dos de la cuillère... Peut-être que mes paroles ont dépassé ma pensée, dans ce cas précis. Je suis d'ailleurs le premier à reconnaître que l'époque coloniale a également été marquée par des hommes qui étaient profondément épris de leurs pays d'accueil et témoignaient beaucoup de respect à leurs habitants (à l'image du travail réalisé sur le musée des beaux-arts, par exemple).
Ceci étant dit, mes connaissances du contexte géopolitique de la région au XIXème siècle ne m'autorisent pas à dire si le Cambodge a pu profiter de cette présence française et même maintenir sa souveraineté grâce à elle.
Quoi qu'il en soit, je vous remercie pour ces éclaircissements et pour vos commentaires sur le récit ! | | | À: Audentes · 18 février 2014 à 13:27 · Modifié le 18 fév. 2014 à 13:46 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 20 de 47 · Page 1 de 3 · 6 869 affichages · Partager N'ayant pas moi-même constaté la chose, je me suis fié à ce que d'autres voyageurs m'en ont dit
Toujours se méfier des propos ou idées rapportés. Comme vis à vis de la Presse (ou les déclarations de nos politiques), il y a lieu de s'interroger dès que cela semble bizarre. Cela s'étend aussi à ce que l'on peut lire dans certains guides de voyage, pas toujours irréprochables. S'il y avait autant de charlatans dans la profession médicale, l'espérance de vie serait sans doute de 10 à 20 ans moindre.
P.S. certains articles wikipedia ne sont pas exempts de "bizarrerie", il peut être avisé de consulter les articles correspondant dans les autres langues.
colonisation quelle qu'elle soit - même sous le régime du protectorat
La présence française s'est traduite très différemment selon les pays, en l'occurrence Vietnam d'une part, Cambodge et Laos d'autre part. Lesquels étaient sous protectorat, mais ce n'est pas tant le régime qui a changé la question à mon avis.
Le Vietnam présentait des opportunités économiques qui ont été exploitées (durement), notamment en s'appuyant sur une main-d'oeuvre travailleuse et relativement éduquée (les cadres du protectorat au Cambodge étaient souvent vietnamiens).
Ces attraits étaient absents au Cambodge et au Laos, ce qui explique aisément la moindre implication française dans ces territoires de l'Union Indochinoise. Et donc pas de réelle guerre d'indépendance, mais guerres civiles dès la France partie.
La colonisation a suffisamment d'aspects désagréables pour ne pas lui en imputer à tort.
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