III. La route chinoise ou comment on bourlingue dans un bus qui vole
Autant quitter
Lalibela avait été laborieux, autant décamper de Gashena s'est avéré élémentaire. Le village de Gashena n'est qu'un carrefour. Constitué de quelques habitations au demeurant assez quelconques, l'endroit ne vous incite nullement à vouloir vous y attarder. Il n'y a rien... absolument rien. Rien à voir. Rien à faire.Valérie et moi dénichons l'unique gargote du village.Valérie, c’est ma grande copine. Anthropologue, comme beaucoup de ses pairs elle rêvait de l'
Ethiopie depuis des années.Après seulement une heure d'attente à avaler des cafés, arrive un bus. Un gros bus. Il va à Bahar Dar. Il est déjà plein mais cette fois nous n'avons pas le choix. Ne pas le prendre signifie passer la nuit à Gashena.Nous n'en avons pas la possibilité : le village ne semble pas offrir le moindre hébergement.Ca tombe plutôt bien, nous n'en avons pas l'envie non plus.
Nos sacs à dos sont hissés sur le toit. Nous trouvons tant bien que mal deux mini places, tout au fond.Quand je réalise que j'ai oublié mon second bagage à l'avant du véhicule. L'allée pleine de sacs, de caisses, de paille aussi, est impraticable. La seule solution qui se présente à moi est de ressortir par la porte arrière
. Mais le bus démarre
. Si lentement que, nigaude, j'estime que je peux sauter par la porte encore ouverte. Je sens que ça claque dans mon mollet gauche. Ce qu'il advient ensuite est assez confus. Je crois entendre qu'un peu plus loin, à l'intérieur du bus, ça s'agite. On crie aussi peut-être. Le bus s'immobilise. J'ignore comment je récupère mon sac et par quel moyen je regagne ma place. Ce que je sais c'est qu'une douleur lancinante qui ne me quittera pas pendant plusieurs jours m'interdit de poser le pied par terre. Nous pouvons enfin partir. Pour un trajet qui promet d'être long. Et turbulent. "
Ca va ? Tu es blanche comme un linge. " me demande Valérie inquiète. Non ça ne va pas fort. Je serre les dents.
La route chinoise doit son nom à la contribution financière apportée par l'Empire du Milieu lors de sa construction. Très pratique, elle permet la jonction entre les deux grands axes routiers nord-sud. D'après mon guide, nous avions déjà parcouru près de 900 kilomètres sur les routes éthiopiennes. Toutes étaient certes en mauvais état mais celle-ci décroche assurément la palme. Pour tout dire, le terme de " route " ne lui convient guère. Il tiendrait même plutôt du concept. La route chinoise n'est en fait que cailloux et nids-de-poules.Notre chauffeur, comme pris par un besoin urgent... celui d'arriver à destination, roule vite. Très vite. Ca secoue ! C'est alors qu'heurtant un des nombreux terre-pleins qui parsèment la route, le bus comme propulsé... décolle. Lorsqu'il touche à nouveau le sol dans un vacarme épouvantable, de ma place je peux voir mes prochains être projetés en l'air sur plusieurs dizaines de centimètres. Je subis d'ailleurs le même sort
. Soucieux de ne pas contrarier Newton, nous nous écrasons tous sur nos sièges comme de lourdes masses. Le choc est rude.Ma colonne est en vrille sans compter ma jambe malade qui heurte brutalement le sol. Tout ne dure que quelques secondes durant lesquelles Valérie et moi hurlons.D'effroi plus que de douleur.L'ensemble des passagers se retourne. Ils sont hilares. Nous sommes mortes de peur...eux, sont morts de rire. Une question d'habitude.La recette pour éviter une désarticulation certaine est de ne jamais adhérer au sol nous explique-t-on.Votre corps catapulté au complet opère ainsi une réception moins fracassante. Cette précision sur comment s'asseoir dans un autocar spasmodique signifie-t-elle que cette première cascade n'est qu'un baptême, un exercice d'entraînement ? Nous découvrirons très vite que oui. Pendant près de 200 kilomètres, notre véhicule aux prises avec la route cabossée fera de nombreux décollages.Bien dure épreuve pour mes lombaires et pour ma jambe qui, ne connaissant pas de répit, me fait souffrir.
A ma droite est assise une petite fille âgée de dix ans tout au plus. Toute fluette, elle valdingue dans tous les sens. Elle tremble comme une feuille et s'agrippe à moi. Bien piètre réconfort puisque de toute façon j'ai aussi peur qu'elle sinon plus. Je tente de lui parler mais que lui dire quand de l'amharique, la langue la plus parlée ici, vous n'avez retenu que comment dire "
merci " et "
non " ? Sa maman est installée quelques rangées devant. Elle tient un bébé dans ses bras. Les chocs sont d'une violence inouïe et bien entendu, totalement imprévisibles. Un mauvais coup pourrait être funeste pour le nourrisson.Ca ne semble toutefois pas inquiéter la maman outre mesure. Fort détendue, la dame a entamé une conversation avec son voisin et à la voir babiller gaiement, j'en déduis que les sursauts de l'engin l'incommodent à peine. Curieux éthiopiens qui paraissent ne s'alarmer de rien.
Il était écrit quelque part que ce voyage devait être mouvementé. Quelqu'un l'avait incontestablement décidé. De ce fait, entre deux vols planés, je perçois une sensation très désagréable sur ma hanche. Une sensation que je commence à bien connaître : la morsure d'une puce.
Moi... aux abois : -
Des puces ! Il y a des puces dans le bus !!Valérie... pour l'instant épargnée : -
Ne me dis pas qu'on en a emmenées avec nous !Je le découvrirai dans ma chambre à Bahar Dar, j'en exportais bien via mes bagages.Assoupies jusqu'alors, la faim les avait sûrement réveillées.Des puces made in
Lalibela où elles pullulent dans les innombrables tapis qui recouvrent le sol des églises.Particulièrement voraces, elles se jettent sans vergogne sur la blanche cheville du touriste en visite. Si votre conformation sanguine leur sied, vous êtes cuits.Ces bestioles sont une véritable engeance.Impossible de s'en débarrasser. Vous les tuez... qu'à cela ne tienne, elles sont fatalement supplées par des copines.Je ne vais tout de même pas sortir ma bombe de
kill it !
Kill it, c'est l'insecticide autochtone. Mon épiderme étant strictement allergique à tout insecte piqueur ou mordeur, lui et moi on ne se quitte plus. Seulement
kill it qui porte bien son nom est excessivement toxique. Il occit les puces... et vous par la même occasion. Vous avez beau aérer, rien n'y fait :
kill it demeure.Vous êtes ainsi achevés par des relents de dichloro - diphényl - quelque chose... bref, des vapeurs nocives, en proie à d'épouvantables maux de têtes
. Dans ce bus pris de convulsions, sans mon suicidaire mais efficace allié, je n'ai pas d'autre choix que de laisser les ogresses banqueter.
Tel un ruban, l’unique route sinue à n’en plus finir.Après chaque montagne, une nouvelle montagne. Nous grimpons... puis nous descendons. Pour encore grimper... et redescendre. Les hauts-plateaux m’évoquent un décor dantesque tant leur relief semble disloqué. Quel profond bouleversement tectonique avait pu dessiner ces belvédères cyclopéens et ces canyons vertigineux ? Le bus roule à tombeau ouvert, sautillant sur les lignes de crête qui pour certaines culminent à plus de 3000 m d'altitude, frôlant de dangereux à-pic.Arriverons-nous entières ? Arriverons-nous seulement ? Cette croisière apocalyptique à travers les montagnes a duré six heures... elle m'a paru s'étirer sur une éternité.
Mais voilà que nous redescendons vers la vallée. Les paysages changent. Ils sont beaucoup moins tourmentés. Tout en bas... une vision singulière. Egaré au beau milieu de la plaine se dresse, solitaire, un piton démesurément haut. Les hauts-plateaux sont pourtant déjà loin derrière nous.Ca me rappelle bizarrement King Kong et les vieux films de Tarzan. Un peu plus loin, le
lac Tana... et le bitume."
Une route ! une vraie route " je m'exclame, soulagée. Tout le monde fait volte-face et se marre.Nous aussi.Après des heures passées dans ce cercueil ambulant nous arrivons, éreintées, à Bahar Dar. Il fait nuit.