De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Jojoone1 · 20 février 2026 à 10:34 · 95 photos 78 messages · 13 participants · 5 377 affichages | | | | 20 février 2026 à 10:34 · Modifié le 20 fév. 2026 à 17:03 De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 1 de 78 · Page 1 de 4 · 2 872 affichages · Partager Comme je l'avais relaté par ailleurs, j'ai hérité de mes parents et de certains de mes grands-parents le goût du voyage. Un goût marqué mais hélas limité par des ressources familiales assez modestes. Aussi, vivant à l'époque en Alsace du Nord, un simple déplacement vers le sud du département, avec pour objectif la route des vins, apparaissait pour le petit bonhomme que j'étais alors fin des années soixante début des années 70 comme un périple extraordinaire dans un pays de cocagne. Tout parait si gigantesque quand on est encore un nain. De multiples sensations m'assaillirent à l'époque, moi qui avais déjà une grande sensibilité, un esprit fort réceptif ainsi qu'un nez et des papilles de professionnel en plein développement. Ce qui ne constitue pas toujours un avantage, comme je m'en apercevrai régulièrement au fil du temps ou au fil d'Ariane.
Il faut savoir que les journées magiques se déroulaient invariablement par une douce matinée de fin de printemps ou de plein été. L'intérieur de la 404 Peugeot blanche immatriculée 210 LZ 67 avait déjà pris le soleil avant que le moteur ne ronronne et l'habitacle exhalait un parfum reconnaissable entre mille, que je trouvais si agréable et que je serais encore en mesure d'identifier aujourd'hui. Loin de moi, en ce temps, l'idée qu'il s'agisse simplement de l'odeur de plastique tiède du matériel conçu par l'équipementier de la marque. Alors oui, les senteurs de la 404 pendant les beaux jours sont devenues ma madeleine de Proust... De plus, toute la famille promenait exceptionnellement sa gaieté car ces moments de décontraction et de loisirs étaient rares. Tous travaillaient et aucun ne pratiquait un métier facile, personne n'était vraiment bien payé. N'eussent été les 30 glorieuses que ce vécu ne se fut dégagé du néant.
Une fois franchies les limites du canton, je percevais intensément que je me trouvais à des années-lumière de mon environnement quotidien et chaque kilomètre me projetait davantage en terra incognita. Et c'était passionnant. Loin de ma ville dite moyenne s'étalaient champs de blé, de mais et de choux avec de temps en temps de hauts poteaux reliés par de longs fils de fer et coiffés de végétation, un peu comme des étendoirs géants sans linge où auraient pu pousser les fameux haricots magiques ayant vocation à toiser le ciel. Il était encore loin le temps où j'en goûterai la production, c'est-à-dire tout banalement la bière. En ces temps-là, il y avait encore une production locale conséquente de houblon. Pour la petite histoire, ce n'est qu'en 2002 que des scientifiques anglo-saxons ont été en mesure de prouver que le houblon et le cannabis appartiennent à la même famille biologique.
Après les champs, un degré supplémentaire était franchi par le paysage défilant sous les yeux du petit bonhomme qui avait souvent son nez collé aux vitres. D'abord quelques modestes vallonnements, puis une succession de collines qui allaient bientôt former une chaîne ininterrompue. Leurs sept cents mètres d'altitude, je les traduisais en sommets himalayens, comme des êtres aussi impressionnants qu'inertes, une espèce de monde nouveau. A les contempler, une émotion intense sourdait quelque part entre mon ventre et mes poumons, me coupant presque le souffle. Quels mystères, quels trésors recelaient ces reliefs ? Surtout, il y avait les cerises sur le gâteau, la touche magistrale enjolivant le tableau : se donnaient à contempler, fiers et majestueux, plusieurs châteaux-forts coiffant les sommets tels d'impassibles vigiles. Des monuments surgis du passé mais solidement ancrés dans le présent et sur leurs éperons rocheux. Le petit gars avait les yeux étincelants, lui qui s'était vu offrir pour Noel un château avec ses créneaux, ses tours, son pont-levis et ses preux chevaliers dûment armés et armurés, lui qui avait vu et vécu Ivanhoé à la télévision sur la seule chaîne française existante.
Une fois et une seule, mon grand-père paternel nous avait accompagnés lors d'un de ces périples. Un homme de haute taille et très intelligent, au visage tantôt sévère tantôt malicieux, manifestement doté d'humour et de charisme. Il faut dire que sa rencontre avec l'alcool avait hélas eu des conséquences néfastes sur son existence et par ricochet sur celles de ses proches. Il avait du caractère; le jour où le patron dépassait les bornes, il pouvait ne pas hésiter à lui en coller une, ce qui fait qu'il a passé en revue de nombreux métiers très variés. C'est qu'à l'époque, on quittait un travail, on avait l'embarras du choix pour en trouver un autre. C'est plutôt spectaculaire d'être confronté à la présence imposante de celui qui, au dernier stade, voit vraiment des éléphants roses et en arrive à boire du parfum quand il n'a plus rien d'autre à se mettre sous la main. La dernière fois que je l'ai vu, c'est quand il a faussé compagnie aux médecins et aux infirmières alors qu'il était hospitalisé dans un état assez grave, du moins au niveau du foie je présume. Nous étions attablés en famille autour de midi lorsque la porte s'est ouverte en coup de vent et qu'il est apparu en pyjama, l'oeil espiègle et clairement content de son effet. Ce coup de théâtre ne nous a pas dispensés de l'enterrer quelques mois plus tard, à l'âge de 71 ans. Un jour, ma mère m'a raconté que le médecin de famille lui a discrètement fait la réflexion que c'était bien dommage parce qu'avec la constitution robuste qu'il avait il aurait pu espérer devenir centenaire. Hé oui, le médecin de famille, c'était cet homme qui venait vous soigner n'importe quel jour à pratiquement toute heure sur simple appel téléphonique. Oui oui, ça a bien existé, ce n'est pas une légende !
Donc ce jour-là son épouse, ma grand-mère paternelle, était aussi de la promenade. Tous s'accordaient à dire que Jeannette c'était une brave femme. Elle travaillait comme serveuse au Tigre, la plus grande brasserie de la ville, sise en plein centre. La plupart des clients désiraient d'ailleurs être servis de préférence par elle, y compris les notables et monsieur le maire en personne. Enfant, je ne la trouvais pas très drôle, pas très ouverte et un peu sévère. C'était d'ailleurs un temps où, atteignant la cinquantaine, les femmes avaient déjà un visage et une constitution de grand-mère. Même topo pour les hommes, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. J'étais loin de pouvoir me représenter les soucis qu'elle connaissait du fait de son mari. Je ne savais pas encore que 30 ans plus tôt elle avait dû fuir l'Alsace enceinte, sous la menace des chasseurs-bombardiers de l' Allemagne nazie. Je ne savais pas qu'elle avait fait plusieurs fausses-couches et que mon père, son seul enfant viable né prématuré en mars 1940 à l'autre bout de la France, pesait moins d'un kilo à la naissance et était si menu qu'on pouvait le loger dans un carton à chaussures. Difficile d'imaginer qu'il serait un jour un beau gaillard de près d'un mètre 80 avec jusqu'à cent kilos à la pesée. Lorsque vous revenez début août de la colonie de vacances et que vous demandez pourquoi elle n'est pas venue vous chercher avec vos parents, quand on vous dit alors en vous ménageant qu'elle est au ciel, vous êtes évidemment loin de réaliser qu'elle est partie à 54 ans dans de grandes souffrances d'un cancer de l'estomac qui s'est généralisé.
Revenons donc à cette sortie en famille, cette parenthèse enchantée; je me suis même souvenu où nous avions déjeuné quand je suis passé quelques décennies plus tard à Dambach-la-Ville. Un de ces nombreux bourgs si charmants et si fleuris comme l'Alsace sait en produire en quantité...et les préserver. Celui-ci est situé en hauteur sur une butte et j'étais resté quelque peu scotché sur le parking puisque la vue portait loin et en contrebas c'était la plaine d'Alsace, ses champs, ses villages, ses coteaux, ses forêts. Le monde m'a paru ce jour-là si vaste et si attrayant alors que je n'en entrevoyais pourtant qu'une infime fraction.
Cette région était déjà très touristique mais ce n'est que bien plus tard que je verrai des inconvénients à ce fait. En ce dimanche midi, je découvris un restaurant de grande taille avec de nombreux convives attablés. Je revois cet énorme viande qui me fut servie, décorée d'une petite pique en bois ornée d'un drapeau. Je l'ai conservée longtemps, celle-là. C'était le temps béni où les sauces étaient royales, coulantes et épaisses, si goûteuses, l'époque où on faisait les meilleures frites du monde, sur place, avec les meilleures patates. Pour ne rien gâter, j'avais exceptionnellement droit à une petite bouteille de jus de pomme ou d'Orangina ou, mieux encore si possible, une bouteille de Sinalco. Oui, Sinalco, c'était comme l'Orangina, mais en mieux. Une marque qui a dû disparaitre dès les années 70, mais pourquoi diable et quel dommage ! Les petites bulles ont, depuis, projeté Orangina à l'autre bout de la planète : la marque est maintenant japonaise.
Année après année, je guettais ce moment extatique où apparaissait dans mon champ de vision le plus beau château d'Alsace, le Haut-Koenigsbourg. Ce modèle, cet archétype qui se fondait dans le panorama à hauteur des rêves d'enfant. Le retour à la maison sonnait comme un rappel à la réalité, moins sonore qu'un réveil-matin mais plus diffus et plus mélancolique. Dès lors, un seul souhait : quand est-ce qu'on repart ? | | | À: Jojoone1 · 20 février 2026 à 17:23 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 2 de 78 · Page 1 de 4 · 2 846 affichages · Partager salut
Hé oui, le médecin de famille, c'était cet homme qui venait vous soigner n'importe quel jour à pratiquement toute heure sur simple appel téléphonique. Oui oui, ça a bien existé, ce n'est pas une légende !
Pour ceux qui avaient le téléphone et encore un peu de sous à la fin du mois... | | | À: Djalma · 20 février 2026 à 18:00 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 3 de 78 · Page 1 de 4 · 2 833 affichages · Partager Il y en a plus d'un qui faisait passer l'appel téléphonique par le voisin. De toute façon, on n'avait pas le poney-express !! | | | À: Jojoone1 · 20 février 2026 à 19:06 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 4 de 78 · Page 1 de 4 · 2 825 affichages · Partager Salut On doit avoir à peu près le même age, je me reconnais tellement dans ton récit. Même les photos, j'ai l'impression d'avoir les mêmes. Tes parents ressemblaient aux miens... Donc, j'embarque, évidement. | | | À: Jojoone1 · 20 février 2026 à 19:35 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 5 de 78 · Page 1 de 4 · 2 811 affichages · Partager La machine à remonter le temps version Joël ! 
(C'est pas une clope qu'on distingue en photo 3 ? Un truc qu'on ne voit quasi plus en pixels aujourd'hui...) | | | À: Attila · 20 février 2026 à 21:21 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 6 de 78 · Page 1 de 4 · 2 796 affichages · Partager C'est pas une clope qu'on distingue en photo 3 ? Un truc qu'on ne voit quasi plus en pixels aujourd'hui...
J'ai remarqué moi aussi 
On te suit, Joël, dans ce récit façon Madeleine de Proust. | | | À: Jojoone1 · 21 février 2026 à 8:48 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 7 de 78 · Page 1 de 4 · 2 766 affichages · Partager Hello Joël
J'embarque aussi pour cette remontée dans les années 60-70 (et suivantes). On s'y croirait  (bien que mes souvenirs d'enfance soient beaucoup moins précis que les tiens  ). En route! | | | À: Jojoone1 · 21 février 2026 à 9:34 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 8 de 78 · Page 1 de 4 · 2 755 affichages · Partager Occupation : contre l'occupation Autre intérêt : étude du sexe opposé...
Excellent | | | À: 69Eric · 21 février 2026 à 14:54 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 9 de 78 · Page 1 de 4 · 2 731 affichages · Partager Salut On doit avoir à peu près le même age, je me reconnais tellement dans ton récit. Même les photos, j'ai l'impression d'avoir les mêmes. Tes parents ressemblaient aux miens... Donc, j'embarque, évidement.
Ton message me plait bien. C'est vrai, on est tout à fait de la même génération et pas loin d'avoir le même âge.
Pour ce qui est des photos, merci à ma charmante Françoise d'avoir consacré tant de temps à numériser tous ces clichés qui n'allaient pas tarder à entrer en symbiose avec les volumineux albums où ils étaient classés | | | À: Attila · 22 février 2026 à 11:20 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 10 de 78 · Page 1 de 4 · 2 695 affichages · Partager La machine à remonter le temps version Joël ! 
(C'est pas une clope qu'on distingue en photo 3 ? Un truc qu'on ne voit quasi plus en pixels aujourd'hui...)
C'était l'époque Gitanes et Kiravi, jeu de cartes en famille le samedi soir et bougies quand l'électricité sautait à cause de l'orage... | | | À: Jojoone1 · 22 février 2026 à 16:56 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 11 de 78 · Page 1 de 4 · 2 689 affichages · Partager C'était l'époque Gitanes et Kiravi, jeu de cartes en famille le samedi soir et bougies quand l'électricité sautait à cause de l'orage...
Le 1000 bornes ? | | | À: Jojoone1 · 22 février 2026 à 18:00 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 12 de 78 · Page 1 de 4 · 2 676 affichages · Partager Gitanes, oui (pas maïs). Le paquet était bleu avec la silhouette d'une danseuse de flamenco entourée de volutes de fumée.  Kiravi, non... 
Ce duo infernal a dû quand même envoyer pas mal de monde au cimetière... | | | À: Jojoone1 · 22 février 2026 à 18:01 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 13 de 78 · Page 1 de 4 · 2 676 affichages · Partager Le Kiravi c'était aussi un pinard non?  La pub c'était Kiravi le velours de l'estomac ! A moins que ce soit la pub pour Gévéor...ou Gévéor revigore! | | | À: Kate · 23 février 2026 à 5:34 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 14 de 78 · Page 1 de 4 · 2 643 affichages · Partager J'ai remarqué moi aussi 
On te suit, Joël, dans ce récit façon Madeleine de Proust.
J'ai beaucoup apprécié les rares carnets de voyage vintage publiés sur VoyageForum. Ca varie les plaisirs, ça fait voyager dans le temps. Du coup, j'essaie d'en faire un qui a du sens, qui creuse un peu plus profond, nos motivations à partir, à découvrir l'ailleurs.
Je l'écris aussi en ayant une pensée pour les participants, la plupart disparus, qui nous ont livré de longs récits nous ayant tenu en haleine avec leurs histoires et leurs anecdotes incroyables mais vécues. Une forme d'hommage... | | | À: Djalma · 23 février 2026 à 11:35 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 15 de 78 · Page 1 de 4 · 2 622 affichages · Partager Dans mon enfance:
"Kiravi, votre vin favori" | | | À: Calaf · 23 février 2026 à 11:46 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 16 de 78 · Page 1 de 4 · 2 615 affichages · Partager Ou Kiravi me ravit! Il y avait une "réclame" (On ne disait pas encore publicité) où l'on voyait un mec dans une bouteille avec un verre de vin à la main C'était pour Kiravi ou Gévéor  Mais moi je consommais du Banania...Ya bon Banania ! | | | À: 69Eric · 24 février 2026 à 10:12 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 17 de 78 · Page 1 de 4 · 2 569 affichages · Partager Nos mémoires occultent malheureusement la plupart des souvenirs de nos jeunes années mais à propos des voyages une séquence marquante s'est imprimée profondément dans mon esprit : cette unique fois où la famille s'est transportée quelques jours dans le sud de la France en été, peut-être bien du côté du Lavandou. C'est tout simplement l'un des premiers souvenirs de mon existence. L'étape majeure était le pèlerinage à Lourdes, d'où il était impensable de ne pas ramener un flacon d'eau bénite ainsi qu'une statuette de la Sainte Vierge. N'ayant pas alors été touché par la grâce ou par l'esprit saint, je n'ai aucune réminiscence de ce passage dans la cité de Bernadette Soubirous. D'ailleurs, cette statuette a longtemps trôné sur un socle dans la cour de la maison familiale, parfois entourée de quelques fleurs. Un événement a d'ailleurs fortement marqué mon esprit en rapport avec cet objet. Je jouais dans la cour avec un petit pistolet à barillet dans lequel on pouvait enrouler une mince bande de papier sur laquelle se détachaient de petits points sombres. Chaque fois que j'appuyais sur la détente, le chien du pistolait heurtait l'un de ces points et l'effet en était l'imitation d'une détonation. Hé oui, à la période chevaliers avait succédé une longue période cowboys et indiens. Dans le feu de l'action et dominé par mon imaginaire, j'étais je ne sais pourquoi en train de viser la Sainte Vierge et je m'apprêtais à tirer lorsque ma grand-mère a surgi de nulle part en s'écriant qu'il ne faut pas faire ça, sur un ton qui ne laissait aucun doute sur le fait que j'étais sur le point d'accomplir un abominable forfait, que dis-je : un sacrilège. Malheureusement, déjà entêté comme un âne et emporté dans mon élan, j'ai malgré tout appuyé sur la gâchette. Seulement voilà, au lieu du coup de feu attendu, on entendit un long et inquiétant "pffff" en même temps qu'une longue et fine flammèche surgit du barillet. Un petit défaut de fabrication, une péripétie pas si rare, ce que j'ignorais. Sur ce, ma grand-mère me dit : ' Tu vois ce qui arrive quand on fait ça à la Sainte Vierge ". Ces mots prononcés avec un ton sentencieux et solennel me firent autant d'effet que son regard me donnant à croire que j'avais commis un péché quasi mortel, ne me laissant qu'espérer avoir échappé de justesse à la damnation. Jésus Marie Joseph ! Aurais-je eu une apparition que ma foi ne se serait pas raffermi davantage et la conséquence en fut qu'avant de devenir un individu pas très catholique je restai quelque temps un jeune fort croyant, ou crédule si vous préférez.
J'ai malgré tout un souvenir net de cette merveilleuse contrée de notre sud de France où il semblait faire beau et chaud pour l'éternité. D'ailleurs, j'ai longtemps cru que c'était l'été permanent côté méditerranéen. Elle offrait un sable doux à souhait sous les pieds nus, lequel donnait sur cette étendue paisible et majestueuse qu'on m'apprit être la mer. Des années après, ici et là le long de la Méditerranée j'ai ressenti le même bien-être, la liberté caressée par le soleil et la brise, avec le grand bleu pour sublime horizon.
Ayant la bougeotte, je ne comprenais pas pourquoi les parents et la grand-mère s'obstinaient à stagner sous le parasol en palabrant inutilement alors que le petit pot, la pelle et le rateau en plastique ne demandaient qu'à dévorer des tonnes de sable humide et compact pour en fabriquer, évidemment, des châteaux de sable. Je devais avoir quatre ou cinq ans, peut-être étions-nous à dix ou quinze mètres du rivage. Ma mère, dont j'étais alors le premier et le seul, m'a autorisé à aller au bord de l'eau mais attention, hein, tu ne t'engages pas dans la mer. Avec sa peau laiteuse et diaphane, il n'est pas surprenant qu'elle n'ait pas voulu s'exposer davantage à l'astre de vie. Je répondis oui en clignant des yeux car dans le temps il n'y avait pas grand monde, hélas, qui pensait à faire porter des lunettes de soleil à ses enfants. Je me souviens m'être retourné par prudence au bout de quelques pas. Au jugé, oui, tout va bien, il n'y a que quelques parasols épars, le nôtre est multicolore, je saurai revenir sans difficulté. Le temps se dilate terriblement lorsqu'on se concentre sur une tâche importante et qui réclame du soin ainsi qu'un minimum de savoir-faire. Surtout quand on adore l'accomplir et qu'il s'agit d'une activité inédite. Aussi quelle ne fut ma surprise en me retournant, quand enfin je me lassai de mon oeuvre, de découvrir une incroyable accumulation de gens et de parasols sur la plage. Problème, le nôtre n'était plus immédiatement identifiable. Ce fut mon premier mais pas mon dernier moment de panique lors d'un voyage, cet instant inconfortable et angoissant où s'effacent subitement assurance, certitudes et sérénité. Il m'est certes venu l'idée de réfléchir un peu et mon raisonnement m'a poussé à retourner sur mes pas, perpendiculairement au rivage. J'ai ainsi erré dans une incertitude absolue, fixant la multitude de visages, cherchant à retrouver ce satané parasol. Soudain, le nuage de désespoir fixé au-dessus de ma tête a éclaté car les voilà, ces merveilleuses couleurs arc-en-ciel de notre parasol ! Dans ma certitude immédiate de retrouver mon univers familier, le noyau familial chéri, je laissai échapper dans un grand moment d'inspiration cette exclamation géniale : "Papa, maman !". A l'ombre du parasol, tous les visages se sont tournés vers moi. Sur le mien s'est pointé une telle expression de désappointement que si je me revoyais aujourd'hui je crois bien que j'aurais pitié. C'était pourtant le même parasol. Je crois que ces gens m'ont parlé mais peu importe ce qu'ils disaient; mon seul réflexe a été de poursuivre ma recherche. J'ai repris ma pérégrination comme une âme en peine, accompagné de mon désespoir. Au bout du compte, il se trouve que plein de gens avaient le même parasol, quel cauchemar. Cette plage était aussi large que mes pas étaient petits mais il a bien fallu que j'en vienne à bout. A bout, je l'étais d'ailleurs mais ma mémoire me susurre que je n'ai pas pleuré. Le problème, c'est que là j'étais à court d'idées. Toujours est-il qu'il n'a pas passé beaucoup de temps pour qu'un couple de grands, débordants de fraicheur, dynamiques et sympathiques, vienne m'interroger pour savoir ce que je faisais là tout seul. Ils étaient certes grands et beaux mais pas aussi vieux que la plupart des personnes que la vie me faisait rencontrer. Autant ils me paraissent tous jeunes maintenant, autant il y avait à l'époque une majorité de grands ou de vieux dans mon environnement. Je me souviens parfaitement de cette image dans le poste de garde, quand ils m'interrogeaient en douceur tout en tentant de me rassurer autant que possible. J'ai bien entendu collaboré de mon mieux et je leur ai lâché le précieux sésame : mon prénom. J'imagine le soulagement de mes parents quand ils ont entendu l'appel dans les haut-parleurs et leur certitude à cet instant précis que le petit Joel n'atterrirait pas, quelques miles nautiques plus loin, dans le ventre d'un cachalot ravi de l'aubaine. Vers la fin de mon adolescence, la famille d'un camarade de classe a perdu sa si mignonne petite benjamine aux cheveux bouclés pendant les congés d'été dans les flots soudain agités d'une côte corse et ce fut une expérience éprouvante de voir les visages marqués des parents, je sais donc à quoi nous avons tous échappé. Les retrouvailles familiales furent brèves mais intenses et désormais on n'allait plus me laisser filer aussi facilement. L'esprit humain étant ce qu'il est, le bons souvenirs prennent le pas sur les autres. Un de mes professeurs appelait ça la mémoire affective. Ce qui est certain, c'est que chacune de mes retrouvailles avec la mer m'emplit d'un profond sentiment de plénitude. La première expérience avait été si enchanteresse.
Dans tout ça, je dois reconnaitre que des escapades plus courtes ont tout autant aiguisé mon envie de voyager. Il y a eu quelques passages en Allemagne, la frontière n'étant qu'à un vingtaine de kilomètres. J'ai peut-être associé l'idée du voyage à celle du plaisir en ressentant l'ambiance positive lors des trajets aller et retour. Finalement, il y avait une tension palpable seulement au moment du passage de la frontière vers la France. C'est que jusqu'au courant des années 1970 un grand nombre de biens de consommation de bonne facture étaient meilleur marché en Allemagne et le coffre de la 404 se retrouvait bourré de marchandises, notamment ces excellentes chaussures de la marque Salamander. Le stress visible sur le visage de mon père à l'approche de la douane contrastait véritablement avec sa décontraction au moment d'annoncer le plus innocemment du monde au douanier que nous n'avions rien à déclarer.
Et toujours cette odeur de la 404 qui revient régulièrement, quasi perceptible aujourd'hui encore au niveau de mes récepteurs olfactifs... | | | À: Muriel18 · 25 février 2026 à 19:02 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 18 de 78 · Page 1 de 4 · 2 544 affichages · Partager Hello Joël
J'embarque aussi pour cette remontée dans les années 60-70 (et suivantes). On s'y croirait  (bien que mes souvenirs d'enfance soient beaucoup moins précis que les tiens  ). En route!
Mon premier souvenir date de mes deux ans, je le sais parce que ma mère s'en souvient aussi. Il est très précis parce que non seulement je me souviens des images mais également de ce que j'ai pensé et ressenti.
Une après-midi, on m'a couché pour la sieste mais je n'ai jamais été vraiment sieste. Pour je ne sais quelle raison, probablement une course urgente, mes parents se sont exceptionnellement absentés un quart d'heure. J'ai clairement eu envie de profiter de la situation. J'avoue que j'ai toujours été attiré par le beau et je peux par exemple rester un certain temps devant une oeuvre d'art ou un paysage que j'adore. Or il y avait dans le salon une vitrine où ma mère exposait divers objets, comme sa collection de poupées ou ce service de verres en cristal coloré qu'elle a du se faire offrir pour son mariage. C'était de grands verres, 15 ou 20 centimètres de haut, il y en avait un jaune, un rouge, un vert, un bleu etc Ils me plaisaient trop et quelque part ils m'obsédaient. Ils étaient haut dans la vitrine, ils reflétaient la lumière et j'étais frustré de ne pas les voir mieux, de ne pas pouvoir les toucher.
J'ai trainé une lourde chaise en bois depuis la table du salon, je suis parvenu à grimper dessus, j'ai ouvert la vitrine en faisant coulisser une des portes vitrées. J'ai sorti les verres un à un, je les ai tous posés sur la table du salon et j'étais en train de les admirer quand mes parents sont revenus. Ils ne se sont absolument pas fâchés tellement ils étaient surpris et amusés. Quand il nous est arrivé d'en reparler, ma mère m'a dit que ce qui l'a le plus étonnée, c'est que je n'en ai cassé aucun. | | | À: Jojoone1 · 25 février 2026 à 19:07 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 19 de 78 · Page 1 de 4 · 2 543 affichages · Partager Mon premier souvenir date de mes deux ans, je le sais parce que ma mère s'en souvient aussi. Il est très précis parce que non seulement je me souviens des images mais également de ce que j'ai pensé et ressenti.
Il parait qu'on peut aussi retrouver des souvenirs de ses vies antérieures. | | | À: Djalma · 25 février 2026 à 19:14 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 20 de 78 · Page 1 de 4 · 2 537 affichages · Partager Oui, d'ailleurs j'en ai croisé sur VF qui avant avaient été des chameaux | Carnets similaires sur le Maroc: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 5 020 visiteurs en ligne depuis une heure! |