De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Jojoone1 · 20 février 2026 à 10:34 · 95 photos 78 messages · 13 participants · 5 568 affichages | | | | À: Jojoone1 · 1 mars 2026 à 13:00 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 21 de 78 · Page 2 de 4 · 1 096 affichages · Partager Des paysages nouveaux, un climat radicalement différent, des mets inconnus...est-ce si surprenant que j'identifie toutes ces composantes à l'appétit de voyager ?
L'un des moments préférés de mon enfance, c'est celui où mon père décidait qu'on allait se faire une séance de diapositives. Un morceau de tissu blanc était installé par dessus la télévision, on éteignait les lumières ou on fermait les volets. Les images des jours heureux défilaient alors, à notre grand bonheur. Ca se terminait toujours trop vite. C'est là que j'ai senti que revivre un voyage, c'est plutôt sympa. Une deuxième couche... Ce projecteur de diapositives des années 60 paraissait étonnamment sophistiqué et il avait dû couter une petite fortune. Récemment, un entrepreneur qui passait chez ma mère lui en a proposé une belle somme et elle-même ne sait pas pourquoi elle n'a pas voulu le céder. La crainte de se séparer d'un pan de sa propre histoire ?
Une fois que le grand-père et la grand-mère nous eurent quittés et à partir du moment où ma mère eut son troisième enfant, pas prévu au programme celui-là, il n'y eut plus qu'une seule paye à la maison au lieu de quatre. Adieu veaux, vaches, cochons et départs en fanfare pour de nouveaux horizons.
C'est frustrant de ne connaitre des vacances lointaines que les cartes postales chatoyantes envoyées parfois par quelques parents plus ou moins éloignés, celles-ci étant essentiellement pour moi le signe qu'ils nous agitaient leur bonne fortune sous le nez. Les écrits, le timbre-poste et l'image étaient autant une provocation narquoise qu'une invitation au rêve.
Tante Jacqueline et tonton Gérard étaient ceux de la famille qui avaient réussi. Ils étaient tous deux très intelligents, dotés d'un caractère fort et d'un regard perçant, ce qui fait que je les craignais quelque peu. Lui, à la fin de sa carrière, avait même découvert une astuce technologique qu'il a fait breveter pour Peugeot. En tant que représentant de commerce, il avait toujours un beau modèle de véhicule récent et, chose inimaginable pour nous, il leur arrivait même de prendre l'avion pour partir en vacances ! Un fait évoqué en famille en chuchotant presque, religieusement, comme si on parlait des privilèges royaux ou impériaux. Et ce n'est pas tout : en plus, ils allaient à l'hôtel ! Tous les jours des vacances, dites donc ! Chacun chez nous a certainement considéré que ces possibilités étaient et resteraient hors d'atteinte. Tant le prix des vols que le coût des hôtels, voire des activités qu'ils s'offraient. Ces choses-là, c'est pour les autres, du moins ceux qui peuvent se le permettre.
Ce qui faisait envie, c'est qu'ils nous relataient au retour les anecdotes les plus drôles. De retour d'Afrique, le Kénya je crois, tante Jacqueline raconte qu'au moment de la baignade dans l'océan elle a voulu faire une farce à tonton Gérard, qui se tenait quelques mètres plus loin. Elle repère sa position, se met sous l'eau et une fois arrivée lui descend son slip de bain. En se relevant, ô stupeur, elle s'aperçoit qu'elle a mis à poil un autre homme. Je ne me souviens plus de la suite, laquelle n'a au fond aucune importance. D'ailleurs, on n'écoute même plus la suite, tant on en rit.
Ils ramenaient aussi de bonnes blagues de leurs vacances. Tonton Gérard me raconte qu'il a vu les PANOUS PANOUS et il me demande d'un air entendu si je sais ce que c'est. Dans ces situations, au début de votre adolescence, vous n'avez d'autre choix que de jouer le jeu. Je lui dis, me montrant fort intrigué : Aah non ". " Tu vois, pendant le safari, tu es en train de guetter qu'une grosse bête déboule. D'un coup, tu vois que ça bouge dans les fourrés. Tu pointes le fusil et tu es sur le point d'appuyer sur la gâchette. A ce moment, des noirs sortent des fourrés en criant : pas nous, pas nous ! ". C'est ça les PANOUS PANOUS !! On ne pourra pas me reprocher, notamment face à la personne, de ne pas être de bonne composition. C'est surtout que je n'aime pas gêner les autres, c'est souvent trop facile. Disons que ma première réaction aurait été en partie de sourire en visualisant la situation mais mon esprit avait du mal à occulter la part de...comment dire ? Une espèce de complexe de supériorité, un manque de considération pour ses semblables un peu plus assombris par des millénaires d'exposition au soleil ? Tonton Gérard était content que je fasse mine de bien rigoler de sa blague alors que je dissimulais parfaitement ce soupçon de malaise qui perçait en moi. Relativisons, toutes les blagues ne vous font pas finir à vous tordre par terre et vous étouffant dans votre fou-rire...c'était tout bonnement une autre époque.
Moi qui avais eu le plus grand mal du monde à convaincre ma mère de me donner un peu d'argent de poche, je n'allais pas m'imaginer un jour prendre l'avion ni surtout passer mes vacances à l'hôtel. Non, ma mère n'était pas radine, elle était économe. C'est elle qui le dit. Cependant, elle compense cette tendance assez marquée en se montrant parfois philosophe et réaliste. Pour preuve, je me souviens qu'à des moments où percent certains regrets par rapport à des biens matériels, elle lance volontiers l'une de ses répliques favorites : " De toute façon, quand on partira pour de bon, on n'emmènera rien avec nous".
Mon premier souvenir de vacances sans mes parents, c'était à l'âge de neuf ans. Notre école était passée par l'intermédiaire de l'Alliance Française pour une découverte de Paris en trois jours. Je ne sais plus pourquoi je ne connaissais pas les autres garçons autour de moi, avais-je été sélectionné parce que j'étais le premier de ma classe ? En tout cas, le fait d'être le plus jeune et le plus petit du groupe m'a valu d'en devenir la mascotte. Surtout auprès d'un des maîtres accompagnants, lequel avait eu l'idée saugrenue de m'appeler Emile plutôt que d'employer mon prénom. Malgré mon jeune âge, je trouvais suspecte et quelque peu embarrassante l'attitude qu'il avait avec moi, celle-ci se manifestant par une recherche de ma compagnie et une affection surgissant de nulle part. Il tenait absolument à me prendre sur ses épaules. Certes, je me suis senti un peu rustre de l'ignorer systématiquement mais une partie de moi a dû se dire que dans le doute il était préférable de de montrer hostile plutôt que de sympathiser, bonne résolution qu'il m'aurait fallu appliquer plus souvent en d'autres occasions.
D'ailleurs, le curé de la paroisse m'a fait le même coup quelques années plus tard. Me voyant, il n'était pas rare qu'il entonne un chant qui m'était inconnu, commençant par : " Joel, Joel, Noel...", son visage jovial contrastant à ce moment avec la mine sévère et même effrayante qu'il arborait généralement derrière ses lunettes hypnotisantes, et pas seulement pendant l'homélie. Un jour, il s'est même enhardi à me proposer de devenir enfant de choeur et de passer les samedis à la sacristie. Il s'est montré fort déçu quand je lui répondis que je ne pouvais pas parce que j'avais football. Je me suis composé un visage gêné ne réflétant pas du tout mon état d'esprit, un péché de plus qu'il m'aurait théoriquement fallu confesser par la suite. Un jour, en discutant de lui avec mon nouveau voisin d'en face, il m'a raconté que monsieur le curé était venu un jour voir la famille pour leur suggérer de choisir sa paroisse, notre rue étant située à la frontière des territoires des deux principales paroisses de la ville. Ce qui m'apprit déjà que la concurrence pouvait aussi jouer dans le domaine spirituel. Mon jeune voisin n'avait pas vraiment aimé que le curé le prenne sur ses genoux, d'autant plus que celui-ci avait malheureusement une bien mauvaise haleine. Les langues se sont déliées bien des années plus tard, en ce qui concerne d'ailleurs les curés des deux paroisses, les saints hommes ayant entre temps rejoint un monde meilleur ou plutôt effectué, à mon sens, un séjour relativement long au purgatoire. Soit, Jésus aurait dit " Laissez venir à moi les petits enfants " mais n'entendait pas par là qu'il fallait leur mettre dans la bouche autre chose que des hosties. Mais je m'égare, les osties n'existaient pas il y a deux mille ans.
Toujours est-il que la capitale de notre merveilleux pays aura elle aussi semé en moi quelques graines pour le goût du voyage. La tour Eiffel, l'arc de triomphe, le musée Grévin, le Sacré-Coeur et le château de Versailles ont laissé en moi le souvenir de découvertes grandioses et la certitude que s'il y avait là tant de belles choses à découvrir ou à contempler, il devait y en avoir tout autant ailleurs. Je devais être si ému par les découvertes que j'ai omis de mettre les timbres-poste sur les cartes postales envoyées à toute la famille ainsi qu'aux parrain et marraine, ce qui en plus de la bonne surprise d'avoir de mes nouvelles leur a permis de redécouvrir l'existence des timbres-taxe, réservés aux défauts d'affranchissement et payés par les destinataires.
Mon adolescence m'offre hélas un seul souvenir de voyage, un séjour de trois semaines en colonies de vacances sur la presqu'île de Gien, près d'Hyères, non loin de Toulon. Si cela m'a plu, ça ne m'a pas enthousiasmé plus que ça. Ma seule faiblesse dans mon parcours de voyageur. Ce n'était peut-être pas le bon moment. Ce fut pourtant agréable de retrouver la plage de sable et la vue de la mer. Surtout son odeur iodée caractéristique. Quand on habite à plus de 800 kilomètres des côtes, l'odeur de la mer c'est encore mieux que celle du sapin de Noel. C'est le parfum d'un monde idéalisé, celui du pays des vacances. Ca n'avait pourtant pas si bien commencé. Il y avait un long trajet en train, dans les 800 kilomètres, qui fut interminable. Encore une fois, j'étais le plus petit dans le compartiment. Il était prévu que les parents donnent aux jeunes de quoi s'alimenter pour la collation du soir et tout le monde a sorti son petit sandwich sauf moi. En effet, ma mère m'avait gâté en m'achetant un petit poulet rôti. L'occasion a été trop belle pour les grands de me le piquer et de me faire tourner en bourrique en se le jetant pendant que j'essayais désespérément de l'attraper. Bon, ils n'ont pas été trop cruels mais ce n'est pas peu dire que j'ai mangé contrarié. Ce qui est génial, c'est de s'apercevoir à l'arrivée, en milieu de matinée, qu'on a quitté des lieux bien connus pour une région très différente : tout est à découvrir et par conséquent chaque instant est riche. De tout ça il ne subsiste que quelques flashs quand j'active ma mémoire. La marche dans une forêt de bambous pour accéder à la colo. Le deuxième soir, la seule fois où j'ai appelé mes parents depuis une cabine téléphonique pour leur annoncer que j'étais embêté parce que j'avais le kiki qui brûlait quand je faisais pipi. En définitive, rien de grave, ça a guéri tout seul. Peut-être un rappel à ne pas pisser contre le vent... Je me souviens de ces grandes tentes militaires dans lesquelles on dormait à huit et le soir où un mono est venu nous réprimander, se forçant à paraitre sévère, alors que j'avais fait se plier de rire les autres garçons en improvisant une version salace du Rossignol de Luis Mariano. On reste peut être idiot après, mais on ne le sera jamais plus autant qu'à cet âge. J'ai le souvenir aigu de ce soir où je trainais dans le campement et où je suis tombé sur une fille qui pleurait à chaudes larmes. Ah ça, elle personnifiait vraiment le désespoir. Je me demandais où elle pouvait avoir mal et à quel point pour pleurer autant. Il s'est avéré que cette jeune fille était en avance sur celles de son âge sur le plan du développement physique. Là où ses camarades de tente étaient encore non formées, elle avait déjà un corps d'adolescente avec une poitrine volumineuse du meilleur effet sur un maillot de bains deux pièces. Malheureusement, cela lui a fait subir bien des moqueries, certainement beaucoup de remarques désagréables en groupe et c'est difficile quand on est loin de chez soi avec personne pour vous défendre. Il suffit d'être un peu différent pour se faire prendre en grippe. Qu'est-ce que les filles sont méchantes entre elles, aussi.
Eu égard aux vacances, le reste de mon adolescence et le début de l'âge adulte auront finalement eu pour effet de me faire languir dans l'attente de temps meilleurs. Un jour, Marek Halter dira : " Un rêve de beignet, c'est un rêve, pas un beignet. Mais un rêve de voyage, c'est déjà un voyage. " A quoi j'ajouterai que lorsqu'on ne peut pas partir, ça nous fait une belle jambe.
Un peu après mes vingt ans, mon voisin d'en face m'avait gentiment prêté son appareil photo pour que je puisse immortaliser quelques images de mon premier vrai voyage solo. J'avais fait se volatiliser toutes mes premières économies de jeune travailleur en m'offrant un billet AR Luxembourg - Chicago - San Francisco. Le fait d'avoir rencontré en 1984 une sympathique jeune américaine de Portland à un concert d'Ultravox à Strasbourg n'y était pas étranger, je l'avoue. Je me souviendrai toujours de ce moment où mon copain et moi, arrivés à l'avance au premier rang, nous étions retournés pour voir la foule entrer dans la salle, nos regards happés par cette minijupe courte en jean révélant une splendide paire de jambes. Surtout, la réaction de mon copain, qui me lâche : " Tu vois, ces filles c'est pas pour nous ". Et devinez qui vient se poster juste derrière nous dix minutes plus tard, parlant anglais à ses camarades de cours ? Ca tombait bien, j'ai toujours adoré cette langue et la demoiselle était si ravie que quelqu'un s'adresse à elle qu'après avoir disparu un instant elle est revenue nous amener des bières. Je me demande encore comment j'ai osé lui demander le numéro de téléphone de la famille chez laquelle elle était hébergée ni pourquoi elle a consenti à me le donner.
Selon elle, San Francisco me plairait plus que d'autres villes et par chance elle y finissait ses études. Ce fut ma première entorse à ma décision prise très tôt de ne jamais faire de photos, estimant qu'une fois âgé il me serait insupportable de me revoir jeune ou de me souvenir des belles expériences vécues. J'étais persuadé que cela ternirait mon moral pour des semaines. Avec le recul, je considère que j'avais à la fois tort et raison. Non mais sérieusement, à qui ça peut faire plaisir de se revoir post adolescent, beau, musclé et bronzé quarante ans plus tard ? 
San Francisco, cette ville où les gens disaient bonjour quand je passais devant chez eux le matin, a relancé mes envies de voyages et a presque eu la capacité de susciter en moi des velléités d'expatriation. If you are going to San Francisco...
| | | À: Jojoone1 · 1 mars 2026 à 15:27 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 22 de 78 · Page 2 de 4 · 1 078 affichages · Partager Bonjour,
en une langue riche, précise, poétique et colorée vous me faites retomber en enfance, adolescence, jeune adulte, revivre ce que j'ai vécu en ces années là, moi et mon entourage familial.... que je reconnais! du coup je sombre dans une douce nostalgie mélancolique en ce bel après midi languedocien ensoleillé, avec certes des sourires mais également des regrets et aussi quelques remords...
Merci pour tout cela
Calaf | | | À: Calaf · 1 mars 2026 à 18:30 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 23 de 78 · Page 2 de 4 · 1 064 affichages · Partager C'est fait pour ça ! 
Et vous, pour chacune de vos incursions dans mes carnets (mais pas que les miens), vous avez toujours trouvé les mots qui m'ont encouragé à continuer. | | | À: Calaf · 1 mars 2026 à 21:13 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 24 de 78 · Page 2 de 4 · 1 051 affichages · Partager Bonjour, en une langue riche, précise, poétique et colorée vous me faites retomber en enfance, adolescence, jeune adulte, revivre ce que j'ai vécu en ces années là, moi et mon entourage familial.... que je reconnais! du coup je sombre dans une douce nostalgie mélancolique
Bonsoir Idem pour moi. A tel point que, moi aussi, j'ai une tata Jacqueline et un tonton Gérard. Incroyable. Pour moi aussi, les timbres m'ont fait voyager et m'ont incité à les collectionner. Des voyages qui me semblaient inaccessibles à l'époque. De toute ma famille, seuls mes grands-parents avaient fait un voyage, et un seul, en Tunisie. Pour moi, ce n'aurait pas été plus extraordinaire s'ils avaient été sur la lune ! "Et vous avez pris l'avion ? Et vous étiez dans un hôtel avec piscine ? Et vous avez vu des dromadaires ?" Merci pour ce retour en arrière de 50 ans. (P'tain 50 ans déjà, mais qu'est ce qui s'est passé ? y'a eu une rupture du continum temporel, c'est pas possible autrement) | | | À: 69Eric · 2 mars 2026 à 19:08 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 25 de 78 · Page 2 de 4 · 1 025 affichages · Partager De mieux en mieux ! C'est vraiment gratifiant pour moi que mes souvenirs parlent à plusieurs d'entre vous, et qu'ils l'expriment. Je ne suis pas vraiment certain qu'il en ira de même pour la suite de mes insignifiantes aventures, mais on verra bien...
Ce retour dans le passé est une manière, en quelque sorte, de refermer ma boucle sur VoyageForum. Mais je suis déjà content si je parviens à offrir quelques bons moments de lecture à ceux qui s'intéressent à ce qu'il me prend de raconter. J'avais un doute au départ sur l'intérêt de mon idée : vous êtes quelques-uns à m'avoir rassuré. | | | À: Jojoone1 · 7 mars 2026 à 11:17 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 26 de 78 · Page 2 de 4 · 987 affichages · Partager Ce qui a changé la tournure de ma vie à bien des égards, c'est l'insistance de mon voisin d'en face. Il avait pris soin de m'expliquer soigneusement et avec force détails à quel point c'était cool d'être cool et quelque part, à mon corps défendant serais-je tenté de dire, à presque 22 ans ma première cigarette fut conique. Je quittai ainsi le monde des gens un peu coincés et nunuches pour un univers à la fois un peu plus ténébreux, plus drôle et plus prometteur. Les fêtes et leurs péripéties, les happenings, les musiques qui nous emportent l'âme, les visages des gens borderline et leurs dégaines improbables furent, plutôt que les voyages, ce qui me décida à acheter un appareil photo. La décision s'est faite un peu par hasard. Je passais dans un magasin Hypermédia pour renouveler mon stock de musique quand je remarquai une promotion paraissant sensationnelle. Un petit réflex Minolta à moins de 1000 francs. Je n'y connaissais rien mais je me suis dit que ça ferait l'affaire. Au feeling, une fois de plus.
C'est sur ces entrefaites que je me suis retrouvé sans copine, la dernière en date ayant eu la mauvaise inspiration de ne pas se tenir à la règle ultime qui à mon sens devait être respectée et à laquelle je me suis toujours tenu : aucun de deux ne prend le dessus sur l'autre.
A l'époque, en 1995, nous étions une bande de copains se caractérisant par un noyau d'une quinzaine de personnes, avec une bonne vingtaine d'autres gais-lurons gravitant autour. Je connaissais des centaines de personnes dans le département et je crois bien que des milliers me connaissaient, entre concerts, festivals, fêtes d'anniversaire, week-ends dans des chalets et autres soirées déguisées. Pourtant, il y en a surtout un avec qui il était agréable de partir en vacances, c'était Eric. Originaire de la Bretagne et ayant une partie de sa famille en région parisienne, c'était un beau gosse d'un mètre 87, avec des faux airs de Jean-Claude Brialy. Peut-être vivotait-il considérablement mais a-t-on jamais vu quelqu'un d'aussi souriant et facile à vivre ?
On a certainement réalisé un beau jour de juin qu'on était les seuls à ne rien avoir de prévu pour les vacances et qu'il fallait faire quelque chose. Voilà ce qui se passe quand tu es cool : peu de choses revêtent un caractère d'urgence, tu ne stresses pas à anticiper ou à prévoir outre mesure, ce qui a l'avantage de t'épargner toutes sortes d'affolements. Bien entendu, tu ne penses guère aux conséquences non souhaitées de cette attitude et tu te retrouves à y faire face un peu comme la mouche qui subitement se cogne à la vitre. J'avais vu dans le journal une annonce promotionnelle pour un vol aller-retour Orly- Marrakech pour à peine 890 francs. Nous nous sommes rendus aussi sec à l'agence en question, Nouvelles Frontières, et dans un premier temps ce fut le désappointement. Nous avions été trop cool, d'autres plus réactifs; les vols pour des séjours de deux et trois semaines étaient déjà complets. Après un temps d'hésitation et une brève concertation, nous avons fait une réservation pour un séjour d'une semaine, nous disant que ce serait mieux que rien, que nos maigres budgets n'en seraient que moins grevés et nos bagages forcément plus légers.
Chouette et pratique, Eric avait encore une partie de sa famille dans la région parisienne et nous pourrions y dormir la veille du vol. Malgré mes doutes que je me gardai de révéler, la vieille petite Ford Fiesta d'Eric est parvenue à nous mener à bon port, parcourant vaillamment l'interminable trajet sur la Nationale 4, avec ses limaces et ses semi-remorques en procession. Oui, déjà à l'époque l'autoroute de l'est était à la fois chère (et la plus chère).
A de nombreuses reprises, j'ai eu la confirmation qu'Eric était bien plus cool que moi. Il faut dire que j'ai hérité d'une tare familiale, la terrible crainte de rater un départ, associée à un insondable stress d'avant départ. Conformément à ce qu'énonçaient les consignes, les magazines et les guides, je me serais bien présenté à l'aéroport quatre heures avant le départ. Eric ne voyait pas les choses de cet oeil et m'a dit, avec l'air de celui qui a l'expérience et à qui on ne la fait pas, qu'arriver une heure avant serait tout aussi opportun. Tout ça avec son regard serein et son oeil pétillant. Hormis lui, il n'y a que chez les chiens que j'ai décelé un regard aussi expressif, quand ils vous convainquent d'un unique coup d'oeil qu'ils méritent d'être aimés et qu'il est primordial de partager avec eux la nourriture que vous avez à la main... Je lui en suis reconnaissant aujourd'hui encore car de temps à autre je suis parvenu à maitriser et à dominer mon stress dans ce genre de moments. Evidemment, c'était un temps où vous ne regrettiez pas d'avoir mis une ceinture le jour de l'enregistrement, où vous n'alliez pas vous trouver à justifier de vos implants dentaires une fois passé le portique clignotant, où vous ne deviez pas enlever vos chaussures comme si vous alliez à la mosquée, où vous ne passiez pas pour un terroriste contraint de jeter dans un sac plastique votre bouteille d'eau minérale à peine entamée. Finalement, Eric avait raison. Nous sommes arrivés juste quand il le fallait pour passer directement, sans maudire ces heures d'attente perdues à tenter de s'occuper, ces heures vacantes et stériles dans une vie déjà si brève.
Je n'ai guère de souvenirs de ce vol charter de trois heures sur une bétaillère de la compagnie Corsair. Tiens, cela me fait invariablement penser à ces personnes si originales qui distillent parfois l'idée que ce n'est pas la destination qui importe, c'est le voyage. Il existe nombre de citations de ce genre, la plupart émanant de personnages illustres. Certains les reprennent de temps à autre sur un forum de voyages, ça fait son effet mais j'ai toujours senti confusément qu'ils n'y croyaient pas eux-mêmes et que de toute manière ce n'était pas crédible.
Pourtant, dans les années 90 un vol en avion valait son pesant de cacahuètes parce que vous les sentiez et vous les entendiez, l'accélération et le décollage. J'ai eu la sensation d'être un cosmonaute sans scaphandre avec ceci de différent que la poussée était horizontale plutôt que verticale. Pour peu qu'on se trouvât à hauteur des réacteurs, le grondement donnait à croire qu'on gisait dans le ventre d'une machine monstrueuse, à deux doigts de l'explosion, ne maitrisant plus rien de ce qui allait suivre. Cependant, rien ne m'a été plus agréable que la sensation de descendre l'escalier d'embarquement sous l'ardeur du soleil africain, de me trouver pour la première fois sur le sol de ce continent et de rejoindre les bâtiments à pied en foulant le bitume brûlant de l'aéroport. Loin de mon microcosme, c'étaient d'autres visages, d'autres constructions, une autre végétation. La réalité rejoignait enfin les images vues à la télévision.
Quel moment délicieux par excellence que celui où vous entamez la première minute de votre séjour ! Tout reste à prendre, à découvrir, à déguster. La page est blanche et c'est vous seul qui déciderez de ce qui y sera écrit. Vous n'êtes qu'optimisme et allégresse, vous respirez plus facilement un air qui parait meilleur et plus sain.
Les aventuriers se sont retrouvés au centre-ville de Marrakech avec le Guide du Routard (GDR), incontournable à l'époque pour les jeunes voyageurs. Tiens, rien que la couverture bigarrée avec son jeune homme portant son sac à dos était une invitation au voyage. C'était bien conçu, avec un petit aperçu historique et géographique du pays, ses coutumes mais surtout de bonnes recommandations d'hôtels et de restaurants. Le plus, c'étaient les petits conseils pour éviter l'une ou l'autre arnaque, comme nous le verrons.
Mon premier souvenir est celui d'un jeune homme qui nous a abordés en nous proposant de nous guider pour découvrir la ville. Il a mis plus d'une demi-heure pour parvenir à accepter le fait qu'à peine arrivés avec nos bagages nous n'en avions pas le temps. Ce fut la découverte de la persistance, de la persévérance extrême qu'ont certaines personnes, en Afrique du nord principalement, à vouloir convaincre indéfiniment le potentiel client d'accepter leurs propositions de prestations. Personnellement, il m'a fallu me contenir physiquement et nerveusement pour ne pas exploser face à celui qui tenait manifestement à ne pas nous lâcher les basques. | | | À: Jojoone1 · 7 mars 2026 à 16:24 · Modifié le 7 mars 2026 à 16:48 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 27 de 78 · Page 2 de 4 · 969 affichages · Partager Ah ça c'est du carnet de voyage qui tient en haleine. Quel suspense! On attend la suite avec impatience....Après Marrakech J'imagine bien un petit détour par Ketama | | | À: Djalma · 8 mars 2026 à 18:31 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 28 de 78 · Page 2 de 4 · 930 affichages · Partager Tu plaisantes ? C'était plutôt dangereux de se rendre là-bas à cette époque et pas du tout recommandé ! Disons plutôt que de temps en temps c'est Ketama qui est allé vers moi | | | À: Jojoone1 · 8 mars 2026 à 19:30 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 29 de 78 · Page 2 de 4 · 920 affichages · Partager Dangereux ?Non j'ai visité une ferme perdue dans la montagne, j'ai vu tamiser le double zéro, le plus pur des H et malgré l'insistance du propriétaire (qui voulait d'abord m'en, vendre 1 kg,) j'en suis reparti après avoir goûté aux différents produits mais sans acheter un seul gramme.C'etait en 1975.facile de s'en souvenir car c'était l'année de la marche verte. | | | À: Djalma · 9 mars 2026 à 5:48 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 30 de 78 · Page 2 de 4 · 892 affichages · Partager Oui, mais 20 ans après... | | | À: Jojoone1 · 10 mars 2026 à 0:04 · Modifié le 12 mars 2026 à 18:50 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 31 de 78 · Page 2 de 4 · 854 affichages · Partager Intéressant!
Dancing with tears in my eyes 🎶 Weeping for the memory of a life gone by 🎶 Dancing with tears in my eyes 🎶 Living out a memory of a love that died 🎶 | | | À: Jojoone1 · 12 mars 2026 à 13:53 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 32 de 78 · Page 2 de 4 · 817 affichages · Partager Bonjour Joël,
C'est par hasard que je tombe sur ton très beau texte qui montre tout le cheminement qui t'a conduit à la passion pour les voyages. Je l'ai dévoré d'un seul coup et j'attends la suite avec impatience. En partant de ta tendre enfance, tu nous rappelles beaucoup de souvenirs et engendre la nostalgie d'un temps révolu. A bientôt te lire Larri | | | À: Groschats · 13 mars 2026 à 12:56 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 33 de 78 · Page 2 de 4 · 784 affichages · Partager Occupation : contre l'occupation Autre intérêt : étude du sexe opposé...
Excellent 
Ben quoi, tant qu'on ne ment pas ! Dans la rubrique activités, on aurait tous deux pu mettre : faire du stand up couché, non ? Il fallait bien bien qu'un jour les deux amateurs de ce type (d'humour ?) se croisent | | | À: Jojoone1 · 13 mars 2026 à 13:42 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 34 de 78 · Page 2 de 4 · 778 affichages · Partager Oui mais...on attend patiemment la suite des aventures la langue pendante et le souffle court | | | À: Djalma · 14 mars 2026 à 11:03 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 35 de 78 · Page 2 de 4 · 738 affichages · Partager Ô surprise, nous n'avons pas vraiment déniché un hôtel qui ne soit pas complet et en définitive il s'en est trouvé un où on nous a proposé de dormir sur une terrasse pour un tarif minime, proposition alléchante que nous n'avons su refuser. C'est à ce moment qu'Eric est tombé en pamoison devant l'une des employées, laquelle ne manquait certes pas de charme. Avec son éternelle candeur, il n'a évidemment pas envisagé que ça ne pouvait pas se passer comme chez nous : " deux salades, trois tirades et c'est l'affaire qui court " comme le chantait Nicolas Peyrac. Ayant bien mémorisé mon GDR, je lui ai dit que s'il se passait quelque chose, la famille de la jeune femme l'obligerait à se marier et que ça ne rigolait pas. De quoi prolonger notre séjour dans des circonstances inattendues... Un homme, ça s'empêche, disait Albert Camus, oubliant de préciser que ça l'attriste aussi. Eric s'est donc rendu à mes arguments, l'âme en peine. La chose pratique chez les grands séducteurs, c'est qu'ils savent qu'ils ne feront pas ceinture bien longtemps.
Nous avons eu le temps de faire un petit tour et j'ai ainsi découvert la place Jemaa el Fna, un immanquable s'il en est. Je ne sais pas si c'est encore le cas aujourd'hui mais je me suis directement senti transporté dans l'univers et l'ambiance africains. Peut-être s'agissait-il d'un certain romantisme de ma part car bien que le Maroc fasse partie du continent, c'est indiscutable, il représente plutôt le Maghreb. Au fond de moi, l'Afrique mythique, la vraie, se trouvait au sud du Sahara. Nous nous sommes brièvement agglutinés devant le charmeur de serpent et les musiciens mais nous sommes surtout venus plus d'une fois nous régaler auprès d'un des nombreux vendeurs de jus d'orange frais, les fruits étant pressés sous nos yeux. Chacun d'entre eux s'était vu attribuer un numéro et nous n'avons pas tardé à repérer celui qui proposait le meilleur produit, dans le respect le plus noble du jeune consommateur. J'ai bien entendu oublié ce numéro mais pas la bénédiction qu'étaient ces quelques gorgées saturées de saveur dans ce pays qui assoiffe. Nous avions les yeux grands ouverts pour ne rien manquer; je n'ai jamais été aussi attentif que le premier jour. Il y avait presque de quoi occulter les contingences matérielles. Souvent, on est assis devant le téléviseur à regarder des reportages; cette fois nous étions bien DANS le reportage.
En fin de soirée, un jeune est venu nous brancher : " Vous voulez du tabac rigolo ? ". On a fait les pas intéressés, sachant qu'il faut rarement céder à la première occasion, d'autant plus qu'on fait généralement de meilleures affaires à la campagne qu'en ville. En ce temps-là, c'était l'époque insouciante où je m'endormais à l'instant où je fermais les yeux. La nuit s'est déroulée sans incident, j'ai probablement dormi avec mon portefeuille sous moi. En effet, le passeport et l'argent liquide, en ces lointaines contrées, prenaient la forme d'un trésor inestimable. Quand même, que c'est bon de s'endormir et de se réveiller par une température agréable, à l'extérieur qui plus est, sans chauffage artificiel.
Nous cherchions un endroit où nous poser pour mettre les pieds en éventail, vu qu'une semaine ça passe comme un clin d'oeil. Parmi nos nombreux copains, l'un nous avait recommandé d'aller à Oualidia, une petite ville tranquille au bord de l'océan, à 200 kilomètres au nord-ouest de Marrakech. Nous nous sommes renseignés auprès d'un chauffeur de taxi, subodorant que le prix serait moins élevé qu'en France mais le tarif proposé nous a agréablement surpris. Oh oui, nous allions pouvoir nous offrir ce luxe ! Pour à peine un peu plus que le prix d'un billet de bus...Bien sûr, l'accord final résulte d'intenses tractations, d'autant plus que le GDR affirmait que dans ces contrées il est considéré malpoli de ne pas marchander.
Je n'avais jamais pris le taxi, ce trajet a été d'un confort inoui. Je crois bien que c'était une vieille Mercedes. A un moment, le chauffeur s'arrête pour une pause et roule un buzz sous nos yeux comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Vous en voulez ? Ah ça oui, monsieur, voyager c'est respecter les traditions et la culture locales ! La chaleur étant âpre et le paysage hautement aride, la présence de cette mer d'un bleu si profond paraissait presque incongrue.
C'est donc en cours de route que j'ai pris cette photo dont j'ai longtemps été plutôt fier, une photo avec son parallélisme, une photo graphique comme dirait éventuellement une certaine Kate de VF, avec ses couleurs tranchées et son chien qui est parvenu à trouver une mince parcelle d'ombre dans la fournaise ambiante, unique trace de vie dans cette nature quasi morte. Chaque fois que je la revois, je me sens apaisé et heureux d'être passé par là. Cette image est à elle seule la preuve que la vie peut à l'occasion se révéler douce.
| | | À: Jojoone1 · 14 mars 2026 à 18:43 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 36 de 78 · Page 2 de 4 · 715 affichages · Partager Ce fut une visite éclair de Marrakech. 
Ayant bien mémorisé mon GDR, je lui ai dit que s'il se passait quelque chose, la famille de la jeune femme l'obligerait à se marier et que ça ne rigolait pas. De quoi prolonger notre séjour dans des circonstances inattendues...
L'Info n'est peut-être pas dans le GDR et c'est un peu tard pour vérifier mais...Pour que ça se passe au mieux il faut se "marier" au moussem des fiancés à Imilchil..  | | | À: Jojoone1 · 24 mars 2026 à 11:52 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 37 de 78 · Page 2 de 4 · 624 affichages · Partager A l'époque, il y avait un seul hôtel à Oualidia, assez fréquenté en haute saison et quasi désert le reste de l'année. La partie récente de cet hôtel avait un certain cachet et le prix de la chambre nous a dissuadés. C'est qu'il nous fallait impérativement du low cost ! Les nord-africains étant assez réactifs, le patron nous a proposé aussi sec de nous louer une chambre dans l'ancien bâtiment devenu une sorte d'annexe. Nous étions loin d'être exigeants, l'équipement était spartiate mais les matelas confortables, c'était juste derrière le bâtiment principal et l'offre était carrément alléchante. Nous y étions comme des rois, dans une atmosphère des plus calmes, avec toute une aile rien que pour nous.
Nous nous retrouvions tout aussi seuls dans le restaurant de l'hôtel où nous pouvions midi et soir déguster les poissons locaux tout en liquidant gaiement une bouteille de Boulaouane blanc ou gris. En plein mois de juin, on se sentait isolés et comme au bout du monde, en tout cas aucun stress.
Le coin était sympathique, l'océan s'étendait juste en-dessous du village et à marée montante l'eau s'engouffrait dans la rade par un étroit goulet, contournait l'étendue sablonneuse des deux côtés en formant comme une longue baîne avant de recouvrir le tout. Quand on n'a pas trop souvent contemplé des paysages de rêve, on en a pour son compte et on sait le savourer.
Un peu plus loin, seule marque de luxe sur le site, le palais du roi Hassan II (à gauche sur la photo). Il ne venait guère, parait-il, et pas moyen de visiter. Quelle idée incongrue, semblaient penser nos hôtes.
Nous n'avons pas trop trainé à faire une petite visite dans les environs, principalement pour voir la ville de Safi et son port. C'est le moment de caser l'expression hors des sentiers battus, pour nous démarquer des visiteurs ordinaires mais certes pas des lieux communs... El Jadida et Safi sont des villes nettement plus grandes que Oualidia mais je n'en ai pas moins eu l'impression d'être au fin fond du pays, avec l'islam constamment en toile de fond.
J'ai le souvenir d'une très grande place dans un bourg, où Eric et moi avons joué au frisbee sous les regards éberlués des locaux. En short et en t-shirt léger, les seuls à avoir choisi ce type de vêtements. J'ai passé une bonne partie de mon séjour à me demander pourquoi les gens ne s'habillaient pas de cette manière décontractée de temps en temps, histoire de se soulager du poids de la tradition et de se sentir un peu plus à l'aise.
C'était bien beau tout ça mais il était urgent de trouver quelque chose à fumer. Nous nous sommes enquis de cela à la terrasse d'un café, en buvant un thé avec les patriarches locaux, dont la pipe ou la cigarette roulée ne contenaient manifestement pas que du tabac. C'était un moment sympa et apaisant, entre hommes, puisqu'il n'est pas digne et imaginable qu'une représentante du sexe féminin paraisse dans un tel endroit. Il s'est avéré difficile de les faire parler, la discrétion étant davantage de mise que ce à quoi nous nous étions attendus. Dans ce pays, la culture du cannabis se fait essentiellement dans les collines du Rif, nettement plus au nord et la diffusion du produit est confidentielle. On a fini par bien vouloir nous dire de voir avec un certain Mohammed. Ce fut une belle avancée, un tiers des habitants paraissant porter ce prénom...
Plus d'un local a du se demander pourquoi ces deux blancs cherchaient assidûment Mohammed. Quelqu'un a cru nous le trouver et nous sommes allés le rencontrer. Nous avons ainsi fait la connaissance d'un pêcheur trentenaire, doux et peu disert. Lui aussi semblait assez surpris qu'on vienne le voir. Ne perdant pas le nord, il nous propose de nous emmener faire une promenade dans son petit esquif en échange de quelques menus billets. J'en suis venu à lui demander comment il se faisait qu'à 30 ans il ne soit pas encore marié. Il me répond simplement que c'est parce qu'il n'a pas de quoi payer une dot aux parents d'une éventuelle future épouse. J'avoue en être resté coi, m'interrogeant sur les motifs obscurs pour lesquels tant de peuples dans le monde se compliquent une vie déjà pas si facile. Je me souviens aussi lui avoir demandé comment il envisageait l'avenir et il m'a expliqué que son rêve serait de pouvoir s'offrir un moteur plus puissant pour son bateau, ce qui lui permettrait de pouvoir pêcher plus loin en mer et de faire davantage de prises. Mon coeur a fondu instantanément à ce moment-là; si j'en avais eu les moyens, sûr que je le lui aurais offert séance tenante, son moteur. Au bout du compte, il nous a appris qu'il n'était pas le Mohammed que nous recherchions. Un coup d'épée dans l'eau.
En insistant un peu, nous avons fini par trouver la piste du bon Mohammed et il nous a proposé de passer chez lui. J'y ai commis un petit impair quand, lorsque son épouse est apparue furtivement pour apporter le thé, je lui ai demandé par politesse si elle allait bien. Mais enfin, on ne s'adresse pas à une femme mariée, ça ne se fait pas. Heureusement, à peu près partout dans le monde les gens se doutent bien que les étrangers n'ont pas forcément connaissance des bonnes manières et on ne leur coupe pas la tête tout de suite. La petite conversation entre hommes fut donc policée et fructueuse et nous sommes repartis dans une certaine euphorie de chez le dealer local avec notre morceau de 10 grammes, l'assurant de notre entière et totale discrétion.
Un Riz La Croix ça colle, trois Riz La Croix ça décolle. Cette publicité audacieuse apparaissait alors dans les magazines français. Eric, cela se voyait, aimait bien coller les trois feuilles, y déposer le mélange cannabis et tabac, un petit morceau de carton roulé faisant office de filtre à l'extrémité puis faire de l'ensemble une espèce de cigarette monstrueusement conique. Tout en ne perdant rien de nos capacités de raisonnement et de notre aptitude à communiquer, nous nous retrouvions désormais dans un état alliant la décontraction ultime à la faculté de nous perdre en fou-rires. Il ne nous était plus guère possible de ressentir stress, nervosité ou inquiétude. La température ambiante accentuait cette sensation de vivre dans la ouate, avec le temps qui paraissait s'allonger. Les odeurs, les couleurs et le bien-être gagnaient en force.
Il nous est arrivé à plusieurs reprises de partager le calumet de la paix avec le personnel de l'hôtel. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ne se sont pas fait prier. Au moins pourrons-nous prétendre avoir oeuvré pour l'entente entre les peuples car de mémoire d'employé ils ont rarement rencontré des françaouis aussi sympathiques.
| | | À: Jojoone1 · 24 mars 2026 à 15:19 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 38 de 78 · Page 2 de 4 · 604 affichages · Partager J'aime ces récits de souvenirs sans langue de bois. C'est ce qui nous en apprend le plus sur le voyage. Il y a prescription, ça aide aussi. | | | À: Pagaljavab · 24 mars 2026 à 16:18 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 39 de 78 · Page 2 de 4 · 595 affichages · Partager Ha ha ! Voilà qui est bien dit ! Il n' y a pas un mot à enlever !
Il y aura bien ici et là un peu d'autocensure mais je ne veux pas non plus à tout prix choquer tout le monde. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a que du vrai, pour autant que je me souvienne encore. D'ailleurs, heureusement qu'il y a les photos pour me rafraichir la mémoire en l'une ou l'autre circonstance. Quoi qu'il en soit, il y a une seule réalité, celle que j'ai vécue et je ne suis pas du genre à prendre les gens pour des idiots en relatant autre chose. A quoi bon ?
Je ne suis pas mécontent de contribuer à la variété des carnets existant sur VF; à ma connaissance il n'y en a pas d'analogue. Ce n'est pas grand chose, mais si mes histoires donnent l'occasion à certains des membres du forum de sourire ou de rire voire d'être positivement sidérés, j'en serais ravi (shankar). | | | À: Jojoone1 · 24 mars 2026 à 18:21 Re: De L'éveil au Voyage jusqu'au Maroc des Années 90 Message 40 de 78 · Page 2 de 4 · 579 affichages · Partager Je ne suis pas mécontent de contribuer à la variété des carnets existant sur VF; à ma connaissance il n'y en a pas d'analogue.
Pour sûr!
je ne veux pas non plus à tout prix choquer tout le monde.
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