L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Audentes · 12 février 2014 à 15:49 · 57 photos 47 messages · 24 participants · 10 683 affichages | | | | À: Audentes · 18 février 2014 à 13:47 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 21 de 47 · Page 2 de 3 · 1 938 affichages · Partager contexte géopolitique de la région au XIXème siècle ne m'autorisent pas à dire si le Cambodge a pu profiter de cette présence française et même maintenir sa souveraineté grâce à elle.
Il n'est pas très difficile d'en prendre connaissance, il suffira d'une petite lecture sur fr.wikipedia.org/...C3%A7ais_du_Cambodge .
Cambodge comme royaumes laos n'avaient à l'époque plus qu'une souveraineté de façade, étant doublement vassalisés par le Siam et le Vietnam, depuis le XVIIIe pour le Cambodge (voir fr.wikipedia.org/...amois_et_Vietnamiens ). Les vietnamiens qui ont d'ailleurs conservé la Cochinchine où vit encore une minorité khmère. Un partage d'influence Thaïlande / Vietnam que l'on retrouve dans le monde économique du Cambodge d'aujourd'hui, même si la Chine est aussi très présente. Situation très comparable au Laos.
L'action de la France au bénéfice de la souveraineté cambodgienne s'est traduite in fine par la délimitation de la frontière en 1907 avec l'actuelle Thaïlande suite à l'accord franco-siamois du 23 mars 1906. C'est grâce à cette délimitation que le temple de Preah Vihear est de nos jours reconnu internationalement au Cambodge. Encore en 2013 par la Cour International de Justice se basant sur la cartographie de 1907. Site superbe au demeurant que je vous recommande de découvrir.
Connaître un peu d'Histoire aide toujours à comprendre le Monde d'aujourd'hui.
Fabrice | | | À: FabGreg · 19 février 2014 à 9:25 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 22 de 47 · Page 2 de 3 · 1 878 affichages · Partager Connaître un peu d'Histoire aide toujours à comprendre le Monde d'aujourd'hui.
C'est juste. Et ton érudition est très instructive. Mais...
En marge de la grande histoire, qui gagne toujours à être exposée le plus rigoureusement possible, s'écrivent de petites histoires qui ouvrent sur un quotidien, une culture, des gens qui vont et viennent... un pays en mouvement. Petites histoires qui aident aussi à comprendre le Monde d'aujourd'hui.
L'auteur de ce carnet nous offre un récit insolite bien écrit, empreint de sensibilité, de respect, d'humilité... un témoignage, une expérience personnelle tout contre la vie des autres. Alors, que le regard soit à ce moment un peu subjectif, que le ressenti ou l'affectif l'emporte sur l'objectivité... ne sont que minuscules accrocs dans un texte aussi empathique.
Texte écrit par un tout jeune homme de 24 ans dont les choix et la manière d'être laissent entrevoir une belle maturité, un regard lucide et bienveillant que beaucoup de désenchantés de deux ou trois fois 24 ans qui s'expriment ici ne possèderont jamais. Le temps qui passe va lui donner une jolie patine... | | | À: Audentes · 19 février 2014 à 13:42 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 23 de 47 · Page 2 de 3 · 1 851 affichages · Partager Bonjour,
Voilà un récit réaliste et sensible à la fois.
Très bien écrit en prime, avec le recul (une année) qui a permis la maturation.
Une étape importante dans une vie.
Merci beaucoup de nous permettre de partager ces instants. | | | À: Moushika · 19 février 2014 à 18:41 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 24 de 47 · Page 2 de 3 · 1 808 affichages · Partager La fin du récit approche à pas feutrés. Porté par les encouragements de ceux qui l'ont commenté, je vous en livre donc un nouveau chapitre...
VIII Epiphanie dans la jungle
Au Sud-Ouest du pays, la chaîne des Cardamomes offrent ses courbes féminines à un ciel serein. Toujours avides de découvrir ce Cambodge authentique qui ne jure pas que par la camelote chinoise et les séries américaines, Camille et moi avons une fois de plus délaissé la jungle urbaine Phnom Penhoise pour son homologue sylvestre, d’arbres et de pierres. Après quelques heures de bus, nous échouons à Koh Kong, petite ville perdue au milieu de la province du même nom. La saison sèche bat son plein et les rues poussiéreuses prennent aux heures chaudes des airs de far west asiatique. En errant sur le quai qui longe la rivière Tatai, nous apercevons au loin les pentes couvertes de végétation des montagnes de l’arrière-pays, déroulant leurs tapis aux mille nuances de vert au-dessus des eaux placides. Attirés par ces étendues ne demandant qu’à être explorées, nous partons avec deux jeunes frères cambodgiens, pour remonter la rivière jusqu’à un petit hameau au cœur de la mangrove. Là, quelques familles vivent humblement dans des maisons en bois sur pilotis, comme dans un espace en suspens. Devant, quelques mètres de rivages gagnés sur la mangrove permettent d’accoster des bateaux, tandis qu’à l’arrière, une clairière permet l’existence de quelques cultures et de l’indispensable petit terrain de volley. Nous repartons bientôt à l’assaut de la forêt, accompagné de nos deux guides. En nous enfonçant dans le silence de cette cathédrale de lianes et de plantes exotiques, nous avons l’impression d’être une paire d’aventuriers se dirigeant vers quelque mystère caché.
Après plusieurs heures d’une progressions laborieuse sur un sentier pentu, nous parvenons à un chaos de roches, surplombé par une falaise à pic. De son sommet, un filet d’eau fraîche se jette dans le vide, laissant à l’imagination le soin de reconstituer les chutes impressionnantes que l’on peut y admirer durant la saison des pluies. Ecrasé par la chaleur de la mi-journée, je profite de cette halte bienvenue pour rincer ma lassitude sous la pluie battante de cette cascade atrophiée. En écartant les bras, je ferme les yeux et me laisse dissoudre par cette eau vive, le corps martelé par les gouttes lancées à pleine vitesse. Mon rythme cardiaque, en métronome obéissant, s’accorde au tempo de cette rivière suicidaire, accélérant ou diminuant son rythme avec les fluctuations du débit. Je me souviens avoir lu la description d’un rite d’initiation amérindien, au cours duquel le chaman de la tribu accompagnait un jeune garçon prometteur à une cascade. Ensembles, ils se plaçaient alors dessous en psalmodiant une mélodie répétitive. Le corps transi de froid, transpercé par mille flèches glacées, leurs deux esprits s’abîmaient alors dans un état second. Contrairement à la croyance populaire, l’altération de l’état de conscience recherchée pour communiquer avec le monde invisible ne supposait pas systématiquement l’usage de drogues. La science a démontré les effets réciproques de l’hypnose et de la perception des stimuli nociceptifs sur le cerveau. Sous ma cascade, j’imagine sans peine ce détachement qui s’atteint aux portes de la conscience. Lors de certaines randonnées, j’ai parfois fait l’expérience de ces instants où l’esprit semble s’affranchir du corps et où ce dernier continue à fonctionner, comme une machine bien huilée dotée d’une vie propre. Marcher, pédaler, pagayer : des verbes d’action qui invitent à la transe, qui libèrent l’esprit pour une danse hors du temps.
Après cette escapade dans la forêt, nous rejoignons la cabane de bois où vivent nos hôtes avec leur famille. A l’heure où la canopée passe du vert sombre au pourpre à la lumière rasante du soleil couchant, la rivière se transforme en un serpent d’or fondu, sa surface polie reflétant les montagnes alentours. Dans ce jeu de miroirs, notre village de pêcheurs semble flotter dans un rêve, ceinturé par un ciel rougeoyant comme une braise rebelle au sommet des Cardamomes. Avant de s’abandonner à la fatigue et au confort des hamacs, nous ne résistons pas à la tentation d’aller nager dans l’eau tiède de la rivière, fendant sa surface en jouissant de ces instants volés à l’éternité. Ivres de cette joie païenne, nous nous laissons porter par le courant limoneux en fermant les yeux. Comme Camus à Tipasa, nous vibrons sur le mode de cette vie solaire où chaque pièce semble trouver sa place dans le grand puzzle de nos existences.
Le lendemain, nous repartons à travers la jungle et son enchevêtrement inextricable de branches, de lianes et de plantes grimpantes. La visite d’une petite ferme de brousse fait partie du trek proposé par les deux frères cambodgiens avec qui nous avons déjà crapahuté la veille. Nous progressons lentement dans la végétation. La chaleur nous abat, nous fait suer des litres et nous transforme en de petites marionnettes incandescentes. Comme des moutons dociles, nous suivons notre guide avec une confiance aveugle, plaçant nos pas dans les siens afin d’éviter les pièges tendues par une forêt jalouse. Après deux heures à ahaner sur les pentes poussiéreuses de cette colline, nous débouchons finalement dans une clairière. Là, une maison traditionnelle semble sommeiller au milieu des bananiers et des manguiers, écrasée par le soleil de midi. A l’invitation d’Erng, le jeune cambodgien qui nous accompagne et dont j’ai toutes les peines du monde à prononcer le nom, nous nous approchons de la case de bois sur pilotis. En haut de l’échelle qui y mène, un vieil homme vêtu d’un pagne et coiffé du krama nous attend, accroupi. Après un bref échange en khmer avec notre guide, il nous invite d’un geste à entrer. Nous nous asseyons en tailleur sur les lattes de bois, profitant de la fraîcheur apportée par l’ombre.
Quelque part dans les tréfonds de la bicoque, la musique éraillée d’un transistor résonne faiblement. Après les salutations d’usage, la conversation s’amorce. Notre hôte nous pose des questions sur la France : curieux de savoir le temps qu’il y fait, ce qu’on y mange et si les marchés y sont plus gros qu’ici. Il s’étonne qu’il puisse y pleuvoir toute l’année et même y neiger, bien qu’il ne semble pas saisir tout à fait le principe de cette dernière curiosité météorologique. Entre les lignes, je devine qu’il a passé toute sa vie dans sa petite exploitation, avec de temps à autre une excursion à la « ville » pour y vendre ses fruits et acheter les quelques produits qu’il ne peut fabriquer lui-même. Le vieil homme me demande ensuite combien coûte un billet d’avion pour la France. Je lis dans ses yeux l’incompréhension devant le prix que j’avance. Il est probable qu’il n’en gagne pas la moitié en un an de travail acharné. Me voilà ensuite embarqué dans une explication confuse des rouages de l’inflation pour tenter de faire passer la pilule du montant d’un mois de salaire dans notre pays !
Peu à peu, l’atmosphère se détend et notre intrusion se transforme en rendez-vous au fil de la conversation. Par 40° de température, la glace est vite rompue. Erng me confie son envie de quitter le village et, tant qu’à faire, sa province natale. D’un geste, il désigne les montagnes environnantes et lâche : « je les vois tous les jours, alors je ne les aime plus. » Ce qu’il voudrait c’est fouler le sable blanc des plages de Sihanoukville où vivre à Phnom Penh. Parfois, quand il se connecte dans un cyber-café à Koh Kong, il voit sur facebook des photos de ces endroits qui le font fantasmer. Il y a encore quelques années, les jeunes des provinces rurales n’avaient que des récits pour exciter leurs fantasmes d’exode. Internet et facebook ont depuis aiguillonné ce désir d’exode. Le web les abreuve d’images, échos dénaturés d’une rééalité qu’ils se chargent d’embellir et de transformer en paradis. Rendus malades par ce rêve à portée de main et pourtant inaccessible, les jeunes Cambodgiens des campagnes rongent leur frein, condamnés à rêver en silence en chérissant l’espoir d’économiser suffisamment pour pouvoir se payer un peu de poudre d’escampette. Nourris aux magasines people et aux séries occidentales, ils voudraient avoir la peau blanche et vivrent dans des décors de sitcom. Erng aimerait pouvoir aller à l’université pour apprendre un métier et partir à la ville mails il est lucide : son petit business de treks pour touristes rapporte trop pour que sa famille l’y autorise et pas assez pour qu’il puisse se le permettre. Camille et moi avons presque le même âge que lui et son frère. Nous comprenons sans peine leur soif d’ailleurs, leur besoin d’indépendance et leur désir de s’embarquer pour une vie dont ils seraient les seuls à tenir la barre.
Dans les petites îles qui surnagent dans la mangrove, des villages vivent entre deux eaux. Dans l’un de ces hameaux peuplés de pêcheurs énigmatiques et d’enfants désœuvrés, un Cambodgien m’explique avoir créé une école. Derrière la fumée d’un joint, il parle d’offrir aux gamins qui errent sur le sable des perspectives qu’il n’a jamais eu. Avec le développement du tourisme, il a bien compris l’intérêt de leur donner une solide maitrise de l’anglais mais il peine à trouver des professeurs. A chaque fois qu’un bateau dégueule sur l’île son flot de touristes cramponnés à leurs appareils photos, il essaie d’engager la discussion en espérant convaincre un australien bohème ou un américain altruiste de rester quelques semaines sur ce bout de terre perdu dans la rivière. Aussi séduit que je le suis à l’idée de faire classe à une ribambelle de mioches aux regards espiègles, je décline l’invitation avec politesse en lui expliquant que je travaille dans un hôpital de la capitale. L’homme part d’un éclat de rire, comme à chaque fois qu’un cambodgien se voit opposer un refus à sa demande, et tire de plus belle sur son pétard. Dans son regard, il y a quelque chose d’un peu triste et de résolu. J’ai une furieuse envie de lui dire, que si, finalement, j’accepte, et de bon cœur encore, ne serait-ce que pour voir sa figure cuivrée se fendre d’un grand sourire. Ce sera pour une prochaine fois, peut-être. De retour à Koh Kong, les réalités de ce Cambodge rural et pauvre nous rattrapent quand deux enfants viennent mendier un morceau de sandwich à la terrasse du troquet où nous sommes attablés. Je reste impuissant devant cette paire de gamins déguenillés, errant pieds nus sur les quais, baladant leur désillusion de bars en restaurants à la recherche d’une cannette de coca et d’un dollar fripé tendu par un touriste indifférent. J’aimerais leur offrir un repas mais, au fond, je sais que cela serait inutile. A Phnom Penh, il y a quelques années, un occidental bien intentionné avait, comme moi, été ému par le spectacle de ces traîne-misères faisant la manche pour un peu de nourriture. Bien décidé à leur venir en aide, il s’était démené pour leur payer des repas, tâchant de mettre sur pied une organisation associative dont le but serait que ces enfants des rues mangent à leur faim. Un peu plus tard, il comprit qu’il ne faisait qu’entretenir ces gamins sans leur proposer d’échappatoire. Du reste, à force d’amadouer les touristes, certains parvenaient à faire quatre à cinq repas par jour. Devant ce constat, le jeune homme en question changea d’approche : son association a aujourd’hui pour but de sortir ces mômes de la rue en leur proposant d’apprendre un métier manuel qui leur permettra de subvenir à leurs besoins et de vivre dignement. De passage dans ce pays où la misère nous serre la gorge, Camille et moi ne pouvons que saluer ces initiatives en espérant pouvoir y contribuer à notre tour un jour, dans le cadre de notre futur métier.
Phnom Penh provoque chez nous des sentiments ambivalents. La ville nous apparaît à présent familière, nous connaissons comme notre poche ses différents bâtiments et ses principaux quartiers. Pourtant, tôt ou tard, le bruit, la foule et la pollution engendre une lassitude sourde qui nous donne des ailes. Des échappées s’imposent alors, comme à Koh Kong, autant pour préserver notre santé mentale que pour satisfaire notre envie de découvrir le pays. Il devient alors urgent de prendre le large en embarquant dans un bus bondé en partance pour un endroit où le bitume se fait tout petit devant la majesté des paysages. Nous nous perdons alors dans la contemplation des palmiers malingres qui défilent, en espérant que nos quelques mots de khmer mâtinés d’anglais auront suffi à faire comprendre au vendeur de billets la destination souhaitée. Lors de l’une de ces évasions, le bus nous recrache à Kep, petit ville de quelques milliers d’âmes à moins de deux cents kilomètres de Phnom Penh.
Autrefois lieu de villégiature à la mode chez les gros bonnets du colonialisme à la française, l’ancienne Kep-Sur-Mer jouit d’une situation avantageuse. Située au pied des reliefs de la chaîne des Eléphants et au bord d’une mer parsemée d’îles de cartes postales, on comprend sans peine l’attrait qu’a pu susciter cet endroit. En parcourant ces grandes avenues désertes peuplées de villas en ruines, stigmates bien visibles d’une guérilla urbaine féroce, on comprend également qu’à l’image du pays, la ville a été traumatisée par la cruauté du régime de Pol Pot. Délaissée par l’élite cambodgienne, elle a vécu plusieurs décennies de léthargie, laissant à Sihanoukville, sa voisine, la place de première cité balnéaire du royaume. Aujourd’hui, Kep attire de nouveaux les investisseurs immobiliers, ses côtes préservées offrant le cadre idéal pour y implanter de lucratifs complexes hôteliers. En attendant que ces sinistres desseins se concrétisent, la ville profite de ce sursis de tranquillité, à l’ombre des collines qui toisent le paysage avec une nonchalance de pachydermes. Le décor aurait des airs de village méditerranéen, si des statues de déesses aux bras multiples ne venaient démentir cette impression. Sur la route qui mène à la place du centre-ville, impossible de manquer le crabe géant monté sur une plate-forme à quelques mètres du rivage : l’invertébré de cinq mètres de haut affublé d’un panneau « Welcome to Kep » rappelle cette esthétique qu’affectionnent les Cambogiens, entre kitsch assumé et suave ambiance de bout du monde.
Pour accentuer le dépaysement, je décide avec Camille de prendre le prochain bateau pour Koh Tonsay, une île à un jet de pierre de cette bourgade endormie. Le caillou, sur lequel vivent quelques dizaines de familles à l’année est assailli de visiteurs dans la journée. Un véritable débarquement de touristes au « teint de salade poussée à l’ombre » comme dirait Monod, qui défilent en maillot de bains au plus grand bonheur des commerçants de l’île, dont les prix indécents ferait éclater de rire n’importe quel habitant des grandes villes. Sur les rivages de cet îlot où s’épanouit une nature paradisiaque, les déchets s’amoncellent, charriés par la mer ou simplement abandonnés là par des autochtones indifférents et des étrangers indélicats. L’endroit est donc représentatif des hauts lieux touristiques du Cambodge, avec ses paysages de rêve jonchés de détritus et envahis par la foule. Un peu désabusés, nous nous asseyons au pied des palmiers, attendant le départ hypothétique de cette marée humaine que nous pensions avoir laissé derrière nous en quittant la capitale. Soudain, de manière inespérée, le miracle se produit. La fin d’après-midi sonne le repli général : en l’espace d’une heure, les bateaux à moteur ramènent leurs hordes de conquistadors en tongs vers le continent, laissant les plages alanguies offrire leurs étendues redevenues vierges au soleil rougeoyant. Dans cette atmosphère irréelle propice à la rêverie, je me laisse flotter dans l’eau à vingt-cinq degrés en repensant aux aventuriers des mers du Sud, du Robinson de Tournier à Moitessier, en passant par Coelho, errant comme une âme en peine sur les rivages mystérieux de Rodrigues. Leur point commun ? La recherche fébrile, frénétique, d’un ailleurs plein de promesses, où il serait possible de vivre en dehors du temps, en marge de la société et des hommes.
Imitant Démocrite et son choix de finir en cabane, d’autres écrivains se sont laissé tenter par le retrait du monde et le recours aux forêts. Il faut lire Pan de Knut Hamson ou le récit de l’exil volontaire de Sylvain Tesson au Baïkal. Dans ces textes, à la fois manifestes pour une vie solaire et odes à une nature mystique, on devine qu’il est vital pour ces hommes de pouvoir se recueillir dans ces espaces si particuliers, avec pour seule compagnie un chien fidèle et le bruit du vent dans les arbres. Le soir, à la fin d’une journée occupée à couper du bois et user leurs godillots sur les chemins de traverse, ils retrouvent le confort spartiate de leur foyer et une pile de pages vierges, qui les attendent comme des femmes dociles. Ces quêtes immobiles, ces voyages aux confins de soi sont des aventures philosophiques et spirituelles. Elles sont une invitation à penser, à vivre autrement, elles sont le faire-part gravé dans un morceau d’écorce qui annonce les retrouvailles de l’homme et de la nature. Loin du chaos des villes, déçu par une humanité qui produit sa propre souffrance, ces anachorètes prennent leurs distances avec une vie dépourvue de sens et partent à la poursuite de ce qui leur manque dans les étendues fertiles d’un environnement sauvage. Dans ces contrées où l’homme est livré à lui-même, ils trouveront le salut dans la réappropriation de soi ou les germes de la folie dans l’ivresse d’une liberté à laquelle ils n’étaient pas préparés. Mus par une force mystérieuse, ces ermites reviendront alors parmi les leurs mais différents, transfigurés par cette expérience au bout d’eux-mêmes.
Sur notre île, le temps se dilate, s’épaissit, coagule. Nous en faisons le tour à pied, délaissant la plage principale pour nous perdre durant des heures dans un monde de palmiers et de mangrove où les seuls habitants ont des plumes ou des nageoires. A nouveau, nous touchons du doigt un satori étrange, animés du sentiment d’avoir notre place dans cet univers. Ces instants de flottement engourdissent les sens et fouettent l’esprit. Ils renvoient l’homme à sa vraie mesure, distillant doucement un mélange d’humilité face à ce qui l’entoure et de joie féroce à l’idée d’en faire partie. Images attachées: | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 5:58 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 25 de 47 · Page 2 de 3 · 1 754 affichages · Partager La plume est vraiment très belle!
Demain est une page vierge qu’il me tarde de remplir.
Ma préférée! | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 12:30 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 26 de 47 · Page 2 de 3 · 1 720 affichages · Partager Merci et felicitations ! C'est un vrai plaisir que vous lire, cela aurait été dommage de garder ces textes pour vous  Le premier chapitre terminé, on a hate de lire le suivant. Un grand merci ! | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 12:43 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 27 de 47 · Page 2 de 3 · 1 711 affichages · Partager Ils renvoient l’homme à sa vraie mesure, distillant doucement un mélange d’humilité face à ce qui l’entoure et de joie féroce à l’idée d’en faire partie.
déjà dis en mp mais bon tu écrit super bien! | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 14:39 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 28 de 47 · Page 2 de 3 · 1 688 affichages · Partager Merci pour ce très joli récit. Je dois dire que tu nous a gâté ! Quand aux photos elles me rappellent ce Cambodge que j'ai visité en 2008. Et je suis agréablement surpris quand j'aperçois quelques tours à Phnom Penh, c'est le signe d'une belle évolution Il n'y en avait pas dans mes souvenirs.
Par contre là ou je rejoins Fabgreg mon complice de VF, c'est que si la colonisation est un acte illégal et complètement réprimandable - car il s'agit de priver de liberté un peuple - les khmers comme les Laos en ont bien profité. Et tant mieux pour eux !
Les deux royaumes ont accepté facilement le concept de protectorat français, pour la simple et bonne raison, qu'ils obtenaient d'un tiers fort lointain, leur liberté vis à vis de la couronne Royale Thaïlandaise, leur voisin gènant.Tu as visité les Temples khmers d' Angkor, ils étaient le coeur d'une civilisation qui dominait d'ailleurs la Thaïlande, avant que Pratheet Thaï ne devienne une nation et n'envahisse le pays Khmer pour en faire son vassal. Fini donc la vassalité et tout ce que cela entraîne. Je crois que le bouddha d'Emeraude exposé à Bangkok était un souvenir peu agréable pour la couronne laotienne à l'époque...
Et puis l'avantage c'est que les Français, en plus d'apporter une liberté vis à vis de la couronne thaï, apportaient infrastructures, organisation territoriale, développement économique, et de surcroit intérêt et participation à l'entretien des temples d' Angkor, enfouient sous la végétation. J'en oublie la protection militaire plus générale. Une très belle exposition de Louis De LaPorte au Palais de Tokyo montrait en ce début d'année, la fascination française pour ce pays.
Alors certes, des colons français ont exploité le sol pour le caoutchouc principalement (mais les employés n'étaient pas plus mal traités que sous la direction d'un Khmer... croit moi), certes André Malraux a pillé Angkor (mais le scandale de cette affaire a permis le retour de ce qu'il avait emporté, et fait prendre conscience sur les risques des pillages - d'ailleurs les Khmers rouges ont fini par piller une partie pour faire de l'argent, vu le régime suicidaire et autodestructeur qu'ils avaient mis en place), certes le royaume Khmer était sous tutelle (mais en collaborant, le roi gagnait plus d'autonomie et de présence qu'avec le régime thai...). Il ne faut pas oublier que les seuls territoires coloniaux véritablement rentables pour l'Etat, c'étaient ceux de l'Indochine. Régie du tabac et de l'opium, production de caoutchouc avec une demande en plein essort, contrôle de la route commerciale vers la Chine, étaient des activités fort rentables. Pauvres français, eux qui croyaient un temps, que par le contrôle du Cambodge et du Laos, ils avaient une entrée sur la Chine via les transports commerciaux qu'ils auraient pu mettre en place sur le Mékong... Lubie que les courants du Mékong ont calmé !  On oublie donc ces indochinois qui économiquement ont pu profité de la présence française.
Pour sceller l'alliance franco-khmer, Napoléon III offrit d'ailleurs un pavillon en métal au Cambodge. Tu as du le voir dans l'enceinte du Palais Royal à Phnom Penh. Il aurait été préférable de le garder en Occident, car l'humidité fait rouiller  Là encore, l'histoire de ce pavillon est intéressante.
Pour moi, on ne peut comparer les régimes coloniaux mis en place à travers le monde. De ceux nés en Afrique des restes de la traite négrière orchestrée avec les pouvoirs locaux (les précurseurs de la france-afrique et de l'alliance TOTAL-Afrique par exemple, ou Areva-Niger...), du régime colonial algérien avec énormément de colons sur place, ou des régimes coloniaux antillais ou maoré par exemple. Il s'agit bien sur d'un Empire nationaliste raciste, et c'est de ces empires terribles que naitront deux guerres mondiales inhumaines, mais les conséquences sur place ne sont pas toutes les mêmes. Toutefois le sort des Indigènes ne fut heureusement pas le même partout. Pas toujours aussi déplorable.
C'est d'ailleurs pour cette raison, que de nombreux colonisés en "Indochine" refusaient l'indépendance, et le départ des Français. Cette image d'épinal selon laquelle un peuple opprimé s'est soulevé tout entier contre l'occupant est une lubie.Beaucoup se sont battus pour que les Français restent. Je ne dis pas que les Indigènes nous voyaient tous comme des amis, car il s'agissait d'une puissance occupante depuis quelques décennies. Mais peut-être pas la pire des gouvernances pour certains...
Je pense particulièrement au Vietnam, témoignages à l'appui d'un ami... Le vietcong et l'armée chinoise qui le supportait (au passage notre Cher Général De Gaulle passera l'éponge et reconnaitra l'existence de la république communiste Chinoise quelques années plus tard...), n'étaient pas vraiment des enfants de coeur, et lorsqu'on connait l'état du pays avant l'arrivée des français, on comprend que le pouvoir était partagé et disputé déjà entre l'Etat Viet, les lettrés, les militaires, les sectes, les chrétiens, des groupes de notables, les minorités, les chinois du Vietnam, les politiciens, et les seigneurs locaux... Un vrai foutoir ! Il n'y avait donc pas d'unité contre les français, chaque groupes ou institutions défendaient sa part du gateau à sa façon. J'ai un très bon ouvrage à ce sujet... Quand on connait la résistance vietnamienne lors des deux guerres du Vietnam, on comprend que la colonisation ne s'est pas faite sans accords sur place...
Résultat, à l'indépendance beaucoup de locaux ont payé leur attachement à la France très cher : assassinats, destitutions de leurs biens, privations de droits et départ du territoire... Ce bel exil vers la métropole...
On oublie aussi souvent que les minorités ethniques étaient les grandes gagnantes de ces colonisations. Car pour la première fois depuis la création des pouvoirs centraux viet, khmer, lao et thai (ce qui veut dire depuis fort longtemps !!) elles recouvraient l'égalité vis à vis de la majorité dominante. Tous les "indigènes" étaient mis sur le même pied d'égalité, et tous pouvaient bénéficier des quelques apports de la colonisation. Ou du même traitement "offert" aux indigènes dans leur ensemble. Ce qui signifie beaucoup pour certaines communautés... Infrastructures, construction de ponts, respect du droit de possession du sol, de la terre et des biens. Les droits étaient moindre que pour les quelques colons d'Indochine, mais il y en avait plus pour les minorités qu'en l'absence des Français.
Voilà donc l'histoire de ces peuples qui comme le raconte un des ouvrages que je possède : journal d'un sous-officier de bataillon Thai : Indochine 1953-1955, avec le maigre appui de l'armée française, et le courage de soldats français parfois volontaires, baroudeurs et soldats de l'impossible, se sont battus comme des guérilleros pour une indochine coloniale, mais qui permettait au moins à ces peuples d'avoir des droits et une certaine reconnaissance. Il évoque d'ailleurs les Thaïs noirs et Blancs, ces communautés venus de Chine à la même époque que les Thaïs de Thaïlande, et sédentarisés, passez moi l'expression au Laos.
Je te recommande aussi le témoignage vidéo du colonel Sassi, qui parle de son combat avec les unités Hmong contre le pathet Lao et les vietcongs au nord du pays : http://www.youtube.com/watch?v=9n0Tc_9NN3ACe témoignage est édifiant et fait echo au sort oublié de la guérilla Hmong au Laos aujourd'hui, ou à celle des Karens au nord-est de la Birmanie.
Les colons sont partis, mais l'inégalité entre les hommes est toujours bien présente.Bien sur avec le silence, c'est aussi l'absence de visibilité et d'informations. Il est préférable de réduire le monde et son évolution constante, et de ne voir que des gentils contre des méchants. Mais en étudiant un peu on se rend compte que les travers humains règnent même chez les gentils...
Rien contre toi, en tout cas, je le rappelle, ton sujet est superbe.Je voulais simplement nuancer la vision coloniale, qui certes est un acte d'occupation tout à fait condamnable, mais ne se traduit pas forcément partout comme on l'entend... Toujours facile de critiquer le passé quand on en est loin, plus difficile de comprendre ce qu'il se passe lorsqu'on le vit. Qui nous dit que nos deux guerres africaines aujourd'hui (plébiscitées par les plus radicaux des Républicains Américains - un socialiste français aux ébats légendaires, applaudit par des conservateurs anglo-saxons, on aura tout vu) ne sont pas des guerres de colonisation économique et politique ? le temps nous le dira... sauf si l'on en reste à l'histoire officielle 
Toute vérité n'est pas bonne à dire, mais je me ferai un plaisir de la chanter !
à Ciao bonsoir! 
Ps : ce post ne vise aucunement à justifier l'entreprise colonial, je tiens simplement à contre-balancer en apportant d'autres éléments
Ps2 : j'espère ne pas être parti dans tous les sens. C'était aussi parfois, le défaut de mon illustre maître de recherche en Histoire d' Asie du Sud-Est à l'université... Une pensée pour ce "jeune" retraité  , celui qui m'a donné la passion. Images attachées: | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 14:39 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 29 de 47 · Page 2 de 3 · 1 687 affichages · Partager ps3 : j'adore tes photos !!!! merci encore | | | À: NinoSoldado · 21 février 2014 à 14:48 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 30 de 47 · Page 2 de 3 · 1 684 affichages · Partager Vous ne pouvez pas savoir à quel point ça compte des commentaires comme ça ! Surtout de la part de personnes qui connaissent le Cambodge et l'Asie, qui voyagent et qui écrivent parfois eux-mêmes... Je ne pense pas mériter tous les compliments que j'ai reçu mais je vous préviens : je suis extrêmement sensible à la flatterie ! Si vous continuez dans cette veine, vous risquez d'avoir à vous esquinter les yeux sur d'autres pages exhumées de mes cahiers remplis de pattes de mouche. Vous voilà prévenus !
Fidèle à mon petit rythme, je vous laisse donc avec un nouveau chapitre de cette parenthèse cambodgienne. Il s'agit de l'avant-dernier, on touche au bout du périple...
VII A l’ombre du Bouddha
Comme toujours, le temps nous rattrape et sonne la fin de notre escapade. Il est bientôt l’heure de reprendre la route de Phnom Penh et de retourner dans la gueule du monstre, comme des Jonas obéissants. Nous retrouvons la guesthouse, où la vie suit son cours entre parties de billard et discussions multilingues autour d’un amok de poulet et d’une cannette d’ Angkor. Après nous être entrainés à suturer des bananes sur la table basse de la terrasse, je profite avec Camille de ces instants en suspens, qui précèdent le coucher du soleil. Enfoncé dans un canapé, je lis le Siddharta d’Herman Hesse en fumant tranquillement, me laissant transporter dans une Inde mythique peuplée de princes et de sâdhus inspirés. Le ciel se pare peu à peu de teintes ocre à mesure que le soir approche, repeignant en pastel les murs des bâtiments alentours. Derrière la guesthouse, l’ex-lac Boeung Kak devenu terrain vague retentit de la rumeur d’un match de volley entre jeunes du quartier. L’air se charge d’une tension étrange, comme si il était parcouru d’une énergie indéfinissable et à peine perceptible. Et soudain, la pluie. Pas quelques gouttes tombées d’un nuage égaré, non : le déluge qui s’abat brutalement et qui trempe en quelques secondes quiconque se trouve en dessous. Une odeur capiteuse d’asphalte humide me saisit alors les narines, tandis que je contemple, fasciné, le ciel crever en de grandes cataractes qui viennent laver à grandes eaux la ville poussiéreuse. La terre assoiffée par des semaines d’un soleil de plomb est noyée en quelques instants. Etrangement, comme Tom Waits après une nuit d’orage, je me sens plus propre.
Dès le lendemain, nous retrouvons la salle de déchoc’ de Calmette, où les accidentés n’ont pas pris de vacances. Nous sommes très vite dans le bain, au point que notre échappée sur la côte nous apparaît bientôt comme un rêve un peu flou, du genre de ceux dont on se souvient à peine au réveil. Les jours suivants, nous enchaînons les prises en charge, passant d’une hémorragie digestive massive à un énième trauma crânien. Perfusions, sondages urinaires, sondages naso-gastriques, aspirations endo-trachéales : nous voulions des soins techniques et nous sommes servis. Parfois, c’est à peine si nous avons le temps de nous arrêter pour dire quelques mots aux familles. Heureusement, le rythme n’est pas toujours aussi soutenu et souvent des creux dans l’afflux des malades et des blessés nous autorisent à relever la tête et échanger un peu avec les proches des patients ou avec les soignants. Les infirmiers nous ont acceptés : nous discutons beaucoup avec eux et ils nous invitent même à aller manger dans une gargote près de l’hôpital quand nous travaillons de nuit. Patients et polis, ils répondent volontiers à nos questions et nous permettent de mieux saisir les particularités du système de santé du pays. Malgré nos efforts, nous avons beaucoup de mal à retenir leurs noms. Pour les différencier, nous attribuons à ces soignants des surnoms qui nous parlent davantage : l’as de la perfusion intra-veineuse sera Il Maestro, le moustachu est rebaptisé Mariachi et l’infirmière au laryngoscope devient La Fée Intubation... Une connivence s’installe entre nous, née de la confiance qu’ils nous accordent et de notre application à suivre leurs recommandations.
En travaillant à leurs côtés, je comprends peu à peu que soigner n’est pas qu’une affaire de gestes techniques et de protocoles et qu’il est vain de prétendre prendre en charge des malades en restant aveugle à ce qui les définit en tant qu’êtres. Leur culture, leurs rites, leurs représentations et leurs croyances sont autant de paramètres à prendre en compte pour pouvoir travailler avec eux et non pas malgré eux. Faire un pas vers l’autre pour aller à sa rencontre implique un processus à double courant. Chercher à comprendre celui qu’on a en face de soi implique de dévoiler un peu de ce que nous sommes. Cette démarche m’affecte profondément. La perpétuelle remise en question qu’elle implique entraîne des changements subtils dans ma manière de me comporter, de percevoir les autres, les soins et la vie en général. Cette expérience cambodgienne me travaille, me pétrit et me force à jeter un regard neuf sur mes représentations d’occidental, d’Européen et de Français. Comme d’autres, je pensais qu’un stage dans un pays comme le Cambodge serait l’occasion de venir en aide aux personnes soignées, de leur apporter soins et réconfort dans ces moments critiques de leurs vies. Je prends maintenant conscience que ce sont elles qui m’enrichissent et que je me transforme à leur contact. Comme Tesson le rappelle, le voyage est l’opportunité de muer. Cette immersion dans l’Asie et le Bouddhisme suscite bel et bien une métamorphose. Mes réflexes, mes attitudes et ma pensée se teintent de savoir-vivre oriental, opérant une lente transformation au contact permanent de ces hommes et de ces femmes dont l’attitude me fascine. A la manière de la statuaire asiatique au contact de l’art importé par les conquêtes d’Alexandre, nous nous dégrossissons, nous nous affinons. Touchés par ce peuple si fier et si pudique à la fois, nos carapaces s’érodent et laissent nos âmes à nu. A la merci du soleil dévorant des sagesses orientales, elles s’offrent au changement, à une maturation comparable à celle du raisin dans la vigne. Au bout du chemin les attend l’ataraxie, cette paix de l’âme chère aux stoïciens comme aux disciples du Jardin.
Par le frottement continu de ces deux mondes, le leur et le nôtre, je m’aperçois que la frontière qui les sépare n’est pas si imperméable qu’il n’y paraît. Pour comprendre ce que signifie pour un cambodgien les notions de vie et de mort, de douleur et de destin, de calme et de tempérance, il m’a fallu partir chercher des réponses à l’ombre du Bouddha, ce personnage conceptuel omniprésent dans la culture khmère. Siddharta Gautama n’a-t-il pas commencé sa vie spirituelle et philosophique en quittant le cocon familial, mû par la nécessité de partir voir de ses yeux la réalité du monde et de trouver les moyens d’y faire face ?
En revenant de Siem Reap en bus, je me souviens d’un cambodgien ramenant avec lui une représentation chinoise d’un bouddha. Chauve, ventripotent, affublé d’un sourire béat, le vieux sage était représenté tenant un lingot dans une main et une bourse bien remplie dans l’autre. Une fois la surcharge pondérale et la gynécomastie correspondante rendues à sa satisfaction, l’artiste zélé y a même ajouté un dragon. Après tout, ça ne coûte rien et ça fait sacrément classe dans un salon. Ce bouddha en dit long sur la manière dont est parfois perçue sa doctrine. Ces représentations qui inondent les boutiques de souvenirs d’Asie traduisent le point de vue de leurs auteurs : à l’image des chinois modernes, ils s’égarent souvent sur le sens du message transmis par le personnage en question, le transformant en une sorte de dieu de la félicité, rondouillard et jouisseur, auprès de qui il sera facile d’acheter un peu de chance à bon compte, à grands renforts de bâtons d’encens et d’offrandes de biscuits. Un comble, quand on sait que Bouddha vantait les mérites d’un mode de vie quasi-ascétique et qu’il invitait à reconnaître les richesses et les honneurs pour ce qu’ils sont : des mirages dont il faut se débarrasser afin de progresser vers l’essentiel. A leur décharge, il faut bien préciser que l’Empire du Milieu n’a pas le monopole du malentendu : se rappeler de ce que notre société a fait de la pensée d’Epicure, de la fête de Noël ou de l’idée de Nirvana...
Gautama invite à la libération de la souffrance, à la réappropriation de soi et au refus de tout excès. A ce titre, les bouddhas du Cambodge, de Thaïlande et de Birmanie paraissent plus fidèles au message premier, avec leurs traits byzantins et leurs postures sereines et énigmatiques. Bouddha était un maître philosophique et spirituel mais son essence n’est pas divine. Il n’est que le guide qui montre le chemin mais qui ne peut pas porter sur ses épaules ceux qui décident de le suivre. Un message reçu cinq sur cinq par les adeptes japonais du zen, tradition pourtant héritée du chan chinois. Au Cambodge, la croyance populaire le croit au contraire capable d’exaucer les souhaits et de répondre aux prières. « Help me, Buddha ! », s’exclame parfois le gérant de notre guesthouse, quand il parie sur la mauvaise équipe de football sur internet. « Aide-toi toi-même », aurait répondu l’intéressé ! Une fois le tri fait et le bouddhisme déshabillé de ses oripeaux facultatifs – ésotérisme obscur, approche théiste et métempsycose des âmes empruntée au brahmanisme -, cette pensée apparaît dans toute sa limpidité, claire et froide comme une rivière de montagne. Les parallèles avec l’épicurisme, le stoïcisme et le nouveau testament sont évidents et frappent par leur actualité. Les figures du sannyâsin indien ou du moine zen nippon, ces ascètes ayant renoncé au monde pour partir sur les routes, n’est pas non plus sans rappeler la figure du cynique grec. Tout comme Diogène, Siddharta Gautama coupe les liens qui le rattachent à la société des hommes et qui entravent sa liberté. A l’image du philosophe à la lanterne, il cherche à éclairer ses contemporains sur leur ignorance et sur la souffrance qui en découle. Jésus, en enjoignant ses disciples à abandonner derrière eux leurs richesses et tous leurs biens s’inscrit dans la même dynamique. Ce que l’Occident considère comme un sacrifice, ces hommes y ont vu une libération. Le mode de vie qui en découle n’est pas privation ou négativité mais le résultat d’un acte volontaire, d’une ferme résolution de reprendre en main les rênes de sa vie. Il s’agit avant tout de cheminer vers la paix intérieure, en évitant les écueils d’une vie passée dans l’illusion: la poursuite des honneurs, le désir incessant, la colère, le découragement. C’est dans cette marche vers la vérité et le bonheur que l’homme se réalise pleinement, peu importe que l’on appelle cette lumière ataraxie, nirvana ou communion avec Dieu. Tirer un trait sur la peur, le désir, l’affliction qui nous taraudent dans une ronde infinie, voilà à quoi nous exhorte les sages. Un certain William Hart résume cet état d'esprit dans un livre sur la méditation Vipassana :
« C’est la signification du mot nirvana : l’extinction de ce qui brûle. Nous brûlons constamment d’avidité, d’aversion, d’ignorance. Quand cesse le feu, la souffrance cesse. Ce qui reste alors est uniquement positif. »
A travers ce voisinage avec le bouddhisme et ceux qui s’en réclament, je m’aperçois que le voyage n’est pas seulement transposition du corps mais aussi cheminement de l’esprit. C’est une expérience qui se vit par-delà la géographie. Elle est l’occasion de penser l’altérité et de jeter un regard différent sur ses propres constructions mentales. Routine, habitude, conventions sociales, représentations tous ces éléments que nous tenons pour acquis nous apparaissent alors dans toute leur relativité. Partir vers l’autre, c’est tendre un miroir devant soi. Comprendre ce qui fait l’identité, la spécificité des personnes rencontrées en chemin est aussi prendre conscience de ce qui nous caractérise et comprendre que d’autres manières d’agir et d’être au monde sont envisageables. C’est une odyssée personnelle invitant à la connaissance et à la construction de soi, avec comme mantra l’injonction de Pindare : « Deviens ce que tu es ». Le voyage, par le mouvement qu’il implique est une pulsion de vie. L’immobilité du corps comme de l’esprit se rapproche de l’eau qui stagne : l’existence n’y connaît ni origine, ni but et ne bénéficie plus des apports salvateurs d’un courant frais. Les nomades en faisaient l’expérience au quotidien : la vie implique le déplacement et pour se réapproprier la sienne, il faut parfois suivre le proverbe arabe et jeter son cœur loin devant soi pour partir à sa poursuite. Images attachées: | | | À: Silvestik · 21 février 2014 à 15:40 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 31 de 47 · Page 2 de 3 · 1 676 affichages · Partager Je suis allé un peu vite, j'ai continué mon récit avant de voir ton commentaire, Nicolas. Je poste donc à nouveau car ça m'aurait ennuyé de ne pas y répondre !
Là, c'est moi qui te remercie pour ce résumé des enjeux et conséquences de la présence française au Cambodge : connaissant mal cette époque (et peu convaincu qu'une page wikipédia pourrait y remédier avec autant de clarté), je te suis vraiment reconnaissant de m'avoir - de nous avoir - éclairé sur le sujet. Et avec beaucoup de pédagogie et d'humilité, ce qui ne gâche rien.
J'espère que mes propos sur la colonisation, bien que naïfs et généralistes, n'ont pas été mal compris. Je ne faisais que marquer ma désapprobation de manière très vague contre la domination de l'homme par l'homme dans l'absolu.
Je souscris tout à fait à ta vision des choses concernant le colonialisme : d'un pays à l'autre, d'un contexte géopolitique au suivant, l'administration coloniale s'est comportée de manière radicalement différente. L'idée de comparer la situation algérienne avec celle qu'ont pu connaitre le Cambodge et le Laos me semblerait par exemple absurde. Tout au plus ai-je pu souligner la parenté des guerres ( Algérie et Indochine) qui ont parfois précédé les processus de décolonisation. Le silence de ceux qui sont revenus de ces terrains d'opérations est suffisamment éloquent pour comprendre que ces conflits, bien que différents par leurs motifs, avaient en commun la même atrocité, le même quotidien d'horreur.
Comme je l'ai souligné un peu plus haut, je suis convaincu que beaucoup d'hommes de valeur se sont impliqués dans les pays concernés et se sont même battus pour eux, partageant une même passion pour ces morceaux de " France" du bout du monde. Je mets mon grand-père au rang de ces hommes-là. Cependant, et tu l'as très bien dit, le fond du problème concerne davantage le racisme sous-jacent, voire complètement assumé par certains, qui accompagnait en filigrane cette présence. Même des écrivains voyageurs comme Pierre Loti ou Henri Lhote, pourtant des individus des plus cultivés, avaient dans leurs récits des formules maladroites et un peu gênantes pour parler des populations qu'ils étaient amenés à côtoyer. Heureusement, ce sentiment n'était pas la règle chez tous les français qui ont œuvré dans les pays colonisés. Je le dis et je le répète : je suis admiratif du boulot qui a été fait par les Français au Cambodge en ce qui concerne les infrastructures (Calmette, entre autres !), l'architecture, les travaux archéologiques de sauvegarde et de restauration menés à Angkor, etc...
D'autre part, je suis un fervent supporter des initiatives au Cambodge aujourd'hui, menées dans les domaines de la santé (à Calmette, à l'Institut Pasteur) et du développement (éducation, soutient aux populations défavorisées). Parfois accusés de néo-colonialisme, ces bénévoles et volontaires qui travaillent chaque jour main dans la main avec les cambodgiens font souvent un boulot formidable et j'espère moi-même m'engager pour de telles missions dans l'avenir. Là encore, il faut prêter attention à l'état d'esprit de l'organisation avec qui on part, mais c'est un autre débat.
Bref, je te remercie pour ton message. Je pense que nous sommes sur la même longueur d'onde sur cette question ! | | | À: Audentes · 21 février 2014 à 16:27 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 32 de 47 · Page 2 de 3 · 1 662 affichages · Partager "J'espère que mes propos sur la colonisation, bien que naïfs et généralistes, n'ont pas été mal compris. Je ne faisais que marquer ma désapprobation de manière très vague contre la domination de l'homme par l'homme dans l'absolu."
J'en étais conscient. Tu ne tiens pas des propos naïfs, bien au contraire. Le talent de ta plume et la qualité de tes photos, qui ne sont pas que d'uniques photos de monuments cartes postales, le prouvent.  J'avais le souci d'apporter un peu de ma part dans la compréhension des lieux.
"Tout au plus ai-je pu souligner la parenté des guerres (Algérie et Indochine) qui ont parfois précédé les processus de décolonisation."
Oui là encore. Processus inévitable. Mais sortir d'une colonisation, construire un état dans une période de troubles régionaux et internationaux majeurs, construire une identité, développer son pays, ne sont pas choses faciles. C'est bien pour ça que des dictateurs africains sont apparus. Dictateurs forts complices avec le Royaume-Uni ou la France encore aujourd'hui... Toutefois il faut faire attention, car comme je le rappelle, les lieux et les situations sont différentes d'un territoire à l'autre. L'exemple de Mayotte et des autres îles comoriennes est saisissant. Les volontés des peuples issus de territoires si proches, sont bien différentes.
"Parfois accusés de néo-colonialisme, ces bénévoles et volontaires qui travaillent chaque jour main dans la main avec les cambodgiens font souvent un boulot formidable et j'espère moi-même m'engager pour de telles missions dans l'avenir."
On est toujours accusé d'agir. Mais encore plus de ne rien faire... S'il s'agit d'actions humanitaires de bénévoles, ou de chantiers archéologiques pour la conservation des monuments, je suis pour. Il ne s'agit pas de colonialisme dans ce cas. Et puis j'aime particulièrement m'opposer à cette vision qui veut que tout blanc qui met le pied dans une ancienne colonie, le fait avec des intérêts sournois... Du même ordre, la croyance en l'unité des peuples colonisés, ou même des diaboliques colonisateurs. Tout n'est question que d'intérêts personnels ou étatiques. Comme toi, j'espère un jour apporter quelque chose au Cambodge. Peut-être sur le plan humanitaire. Cela ne sera qu'une action généreuse, qui j'espère fera autant plaisir à moi, qu'à ceux que je servirai. 
Merci pour ton récit, je n'ai pas lu la fin, et j'espère qu'il n'est pas fini...  Continu pour les photos !
Une pensée aux peuples montagnards d'Asie-du-sud-est, "esclaves" par leur naissance. Que ces hommes se libèrent et ne soient plus des citoyens de seconde zone... | | | À: Silvestik · 23 février 2014 à 17:22 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 33 de 47 · Page 2 de 3 · 1 598 affichages · Partager Chaque périple a une fin, chaque histoire a sa conclusion. Je vous quitte donc avec ce dernier chapitre de mon carnet, en vous remerciant pour vos commentaires qui m'ont accompagné, encouragé et enrichi pendant ces 10 jours de feuilleton cambodgien. Si vous avez pris autant de plaisir à le lire que moi à l'écrire, je suis un homme comblé !
Je termine avec une liste non exhaustive de livres qui m'ont inspiré pour ce récit. On leur doit souvent beaucoup, à ces quelques kilos de papier noircis...
IX Du vent dans les palmes
Aux urgences, je réalise avec difficulté que j’accueille mes derniers patients, prélève mes derniers bilans biologiques et pose mes dernières perfusions. La fin du voyage approche, et avec elle son cortège d’incertitudes. Si l’intérêt de cette expérience cambodgienne ne fait aucun doute à mes yeux, l’avenir est plein de questions : vais-je réussir à me réadapter aux soins en France ? Vais-je parvenir à m’épanouir dans mon rôle de soignant dans un établissement que la conjoncture économique et des impératifs financiers risquent fort de choisir pour moi ? « C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce qu’on allait y chercher », écrivait Bouvier. Je suis parti vers l’Est avec des interrogations plein la tête et je m’apprête à cingler à nouveau vers ma vieille Europe avec davantage de questions. Au passage, j’ai appris quantité de chose et parmi celles-ci, que le voyage n’a pas vocation de répondre, d’expliquer ou de clarifier. Il a pour caractéristique principale de remettre en question celui qui le vit, de lui montrer un ailleurs et d’autres façons de faire et de vivre, d’étaler devant ses yeux la multitude des chemins possibles. Durant nos derniers jours sur place, nous faisons la connaissance de quatre étudiantes infirmières française en deuxième année dans une autre école, fraîchement débarquées de l’avion pour effectuer un stage à l’hôpital Calmette. Elles ne connaissent ni la ville, ni l’organisation des services de soins et se montrent curieuses d’entendre le retour d’expérience de deux « troisième année » sur le départ. Nous leur brossons un tableau succinct de ce qui les attend, jouissant du plaisir coupable des initiés, comme de vieux briscards de l’humanitaire donnant leur briefing de fin de mission aux jeunes bleus venus prendre la relève. Maladroites, timides, bafouillant quelques mots d’anglais, elles nous rappellent nos débuts en chirurgie, il y a presque deux mois. Attendris, et aussi un peu vexés d’être remplacés si vite, nous leur souhaitons bonne chance avant de tirer notre révérence. Après avoir fais nos adieux à l’équipe et les avoir remercié pour leur accueil et leur patience de saints, nous quittons l’hôpital, accompagnés par le bruit des feuilles de palmiers s’agitant doucement dans le jardin central : peut-être est-ce la façon du décor de nous souhaiter bon vent ?
Sur le parking de l’aéroport, je me retourne une dernière fois vers Phnom Penh, ce monstre qui gronde de ses mille moteurs vrombissant et qui me recrache enfin, en ce jour de mars. La saison sèche atteindra bientôt son paroxysme. La ville surchauffe, frôle l’ébullition. On me dit qu’à trois cents kilomètres de là, à Angkor, le mercure frôle les quarante-cinq degrés. Pourtant, malgré la chaleur étouffante, je ne suis pas pressé de retrouver la grisaille parisienne et les gelées persistantes d’un hiver tardif. Je quitte le Cambodge comme un dîner entre amis : parce qu’il le faut bien et que ce n’est pas un adieu.
En arrivant à un poste de sécurité, je tends mon passeport à un agent indifférent. Il me gratifie d’un hello, je lui réponds en khmer. Dans un pays dont on est l’invité, la moindre des politesses est d’apprendre à saluer ses hôtes dans leur langue. Immédiatement, le visage de l’homme se fend d’un large sourire. Nous échangeons quelques mots et, avant que je ne parte, il me souhaite bon voyage et me lance, tout sourire : « come back soon ! ». La phrase est un cliché mille fois répété mais j’ai presque envie de prendre ce type dans mes bras. Tout au long de notre stage, le Cambodge et ses habitants m’ont impressionné, étonné, émerveillé, agacé, parfois, mais ne m’ont jamais laissé indifférents. J’ai été fasciné par leur état d’esprit, mélange de courage et d’humilité qui les amène à sourire malgré la douleur, malgré la misère, malgré tout.
Dans l’avion, une violente dispute éclate entre deux passagères, quelque part au-dessus de l’ Inde. Les deux femmes, des compatriotes, se hurlent leur mal être au visage, séparées seulement par une rangée de sièges. Pas de doute, nous sommes bien sur le bon vol. Un pays et sa culture ont une influence si grande sur la façon d’être de ses citoyens que c’en est effrayant. Au Cambodge, s’énerver c’est perdre la face, admettre que l’on est incapable de contrôler ce feu qui sommeille en chacun de nous et qui se tient près à tout dévorer à la moindre brise. En France, se mettre en colère est presque une preuve de bonne santé. Un jour, à l’hôpital, alors que nous venions de nous faire invectiver par une veille dame acariâtre, l’infirmière qui m’accompagnait avait commenté sobrement : « C’est une femme de caractère. A ce rythme-là, elle a encore de belles années devant elle. » Contraste.
Une période de réacclimatation sera nécessaire, et je ne parle pas seulement du crachin breton. Les attentes des patients d’ici ne sont pas les mêmes que celles de là-bas. Dommage ? Heureusement ? C’est comme ça, un point c’est tout. Comparer un pays avec un autre, la manière de vivre et d’interagir de leurs habitants n’aurait pas de sens. Il faut prendre les choses comme elles viennent et avancer, toujours avancer. Le voyage est une expérience salvatrice : il fait voir la différence, révèle les forces et les faiblesses de l’homme. C’est une école de la vie où l’on apprend comment tourne le monde. Le voyage montre ce dont l’homme est capable, en bien comme en mal, et quels systèmes il a mis au point pour lui permettre de vivre avec le poids de ses actes. Si le voyage est d’abord marqué par le choc que l’on éprouve face à la différence de l’autre, il devient tôt ou tard l’opportunité de faire l’expérience de ce qui nous rapproche, de ce qui nous lie avec ces hommes et ces femmes côtoyés le temps de ce rêve éveillé. C’est dans cette prise de conscience que se trouve le sel de l’aventure humaine. Mais partir c’est aussi cheminer en soi, accepter la métamorphose que le voyage implique. Emerveillé par une nature grandiose, bouleversé par les êtres rencontrés, étonné par sa propre capacité à remettre en questions ses préjugés, chacun avance sur sa voie. L’esprit entame une longue marche pour se réaliser, pour s’épanouir et trouver au monde une signification qui le rende supportable. Voyager c’est avancer mais c’est donc aussi se faire violence. Le changement fait peur, l’inconnu tétanise. Se diriger vers ce que l’on ne connaît pas est donc un acte délibéré consistant à se mettre en difficulté en étant persuadé que l’on ressortira grandi de cette épreuve. Voyager c’est aussi un peu se vaincre soi-même.
En retrouvant la France et le temps maussade d’un hiver qui traine en longueur, je suis sujet à des sentiments ambivalents. J’éprouve une sorte de tristesse à l’idée que cette parenthèse cambodgienne soit terminée mais également une forme de satisfaction d’avoir pu mener à terme ce projet et, par-dessus tout, de ce qu’il m’a apporté. Après deux mois à naviguer entre bouddhisme et invasion consumériste, entre temples centenaires et pièges à touristes, entre nature sauvage et dépotoirs à ciel ouvert, après avoir contemplé de mes yeux la pauvreté et les inégalités flagrantes d’une société en mal de repères, je reviens différent. Les cambodgiens m’ont touché et j’ai la conviction que sans ce stage auprès d’eux, mon cursus n’aurait pas été le même. Je n’oublierai pas l’intensité des moments que j’y ai vécu, ni les sourires de ceux que j’y ai rencontrés.
En quittant Angkor, je me suis promis de retourner un jour en Asie pour la parcourir en toute liberté. Aujourd’hui, cette pensée m’accompagne tandis que je fomente de nouveaux plans d’évasion pour échapper de nouveau à la morosité d’un quotidien routinier. Pressante, la route fait entendre son appel. Je sais qu’il me faudra lui répondre avant de ne plus entendre cette petite mélodie, vite assourdie par les tracas anodins d’une vie trop sage. Il faut parfois savoir plier bagages, comme nous l’avons fait pour ce stage si particulier. Comme l’écrit Sylvain Tesson : « Il est des actes que rien ne fonde. Et lorsqu’on entend résonner l’infrangible appel du voyage, ou de l’écriture, il faut y répondre, sans en chercher l’origine ». Cette expérience marque donc le terme de mes études mais constitue un nouveau départ dans ma vie. A la fois clap de fin et premier pas à la croisée des chemins, elle m’aura permis d’éteindre certains feux et d’en allumer d’autres.
Bibliographie commentée
Les livres sont des compagnons qui ne déçoivent pas. « Aussi nécessaires que des couteaux suisses » selon Knut Hamsun, ils sont des objets magiques. Ils sont autant de fenêtres ouvertes sur des mondes à la fois proches et lointains, auxquels chaque page donne vie. Voici ceux qui m’ont accompagné durant cette parenthèse cambodgienne. Les bibliophiles curieux trouveront peut-être leur bonheur à Phnom Penh dans les rayons de la librairie du Centre Culturel Français, Carnets d’Asie.
Herman HESSE, Siddharta. Le livre de poche. Edition 35, décembre 2011. Le roman d’une initiation. Monod estimait que les philosophies et les sagesses étaient autant de chemins permettant de gravir la même montagne. Dans ce livre, Hesse nous parle de ce cheminement vers la lumière. Une odyssée spirituelle et philosophique à l’époque du Bouddha.
Jorge Luis BORGES, Qu’est-ce que le bouddhisme.Folio essais, février 2010. Une explication des principales caractéristiques de cette pensée, à la fois philosophie et religion, qui a changé la face de l’Asie.
William HART, l’art de vivre.Points, Sagesses. Septembre 1997. Une immersion dans l’hindouisme et le bouddhisme via les techniques de méditation Vipassana, destinées à soulager les êtres de la souffrance. Un peu technique pour le profane, mais enrichissant tout de même.
Alexandra DAVID-NEEL, le Bouddhisme du Bouddha. Pocket. Mai 2012. Une présentation pleine de passion du bouddhisme, en particulier celui rencontré au Tibet où Alexandra David-Néel fut la première occidentale à pénétrer.
Alexandre POUSSIN et Sylvain TESSON, On a roulé sur la Terre. Pocket, mars 2009. Peut-être un de ces livres qui changent une vie et qui prennent, du point de vue du lecteur converti, les traits d’un objet quasi-sacré ? En tout cas, même s’il n’évoque le Cambodge que de manière succincte, il est très clair pour moi que sans ce livre, notre voyage au Pays du Sourire n’aurait jamais eu lieu...
Sylvain TESSON, Géographie de l’instant. Edition des Equateurs, octobre 2012. Tesson, écrivain-aventurier infatigable, rassemble les écrits qu’il a publiés dans divers magasines spécialisés et au travers desquels il livre sa vision du monde et du voyage.
Pierre-Régis MARTIN et Dy DATHSY, Parler le cambodgien, comprendre le Cambodge. Régissy Editions, 2012 (deuxième édition). Destiné à former les médecins des ONG venus effectuer une mission humanitaire au Cambodge, cet ouvrage permet à la fois d’apprendre les bases du khmer parlé (notamment le vocabulaire médical) et de se familiariser aux traditions du pays. Un guide précieux durant notre séjour !
Bruno DAGENS, Les Khmers. Editions Les Belles Lettres, Guide belles lettres et civilisations, novembre 2005. Une description des principaux aspects de la société khmère à l’époque où cet Empire était l’un des plus puissants d’Asie et érigeait des temples-montagnes en l’honneur de ses dieux.
Claude JACQUES et Michael FREEMAN, Angkor, Cité khmère.Peut-être l’un des meilleurs livres à avoir en main lorsqu’on fait le choix de parcourir les temples angkoriens par soi-même. Clair, précis et bien illustré. Une mine d’informations. | | | À: Audentes · 23 février 2014 à 18:12 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 34 de 47 · Page 2 de 3 · 1 588 affichages · Partager Merci pour tout ce fut un plaisir !! au prochain séjour | | | À: Audentes · 24 février 2014 à 7:33 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 35 de 47 · Page 2 de 3 · 1 541 affichages · Partager Bonjour, je suis tres emue et reconnaissante d avoir eu la chance de te lire. MERCI | | | À: Audentes · 24 février 2014 à 8:35 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 36 de 47 · Page 2 de 3 · 1 531 affichages · Partager ben moi, ça me permet de patienter jusqu'en août. Je retrouve dans vos écrits le Cambodge tel que je le connais depuis que j'y vais chaque année. | | | À: Audentes · 24 février 2014 à 9:06 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 37 de 47 · Page 2 de 3 · 1 523 affichages · Partager avec tout ça on attend que tu ressortes tes vieux cahiers patte de mouche! au plaisir de te lire à nouveau | | | À: Audentes · 24 février 2014 à 10:25 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 38 de 47 · Page 2 de 3 · 1 510 affichages · Partager Merci pour ce récit plein de sensibilité, aussi beau sur le fond que sur la forme ! | | | À: Audentes · 24 février 2014 à 19:43 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 39 de 47 · Page 2 de 3 · 1 446 affichages · Partager Mes pattes de mouche sont loin d'arriver à la cheville des écrivains-voyageurs dont les récits m'inspirent x.
En tout cas sur ce forum tu n'as pas énormément de rivaux ! Je t'ai lu en diagonale (la lecture à l'écran est un obstacle en ce qui me concerne) mais les quelques passages sur la description de la médecine à deux-vitesses, la façon dont cela se traduit au quotidien, m'ont passionné. Bonne ambiance Orwellienne : j'ai pensé à "Histoire Birmane" voire aux romans graphiques de Loustal ou à Zweig ("Amok") pour l'atmosphère... Bravo !! | | | À: Mohamma2 · 24 février 2014 à 20:51 · Modifié le 24 fév. 2014 à 21:42 Re: L'extinction de ce qui brûle, carnet d'un stage infirmier au Cambodge Message 40 de 47 · Page 2 de 3 · 1 431 affichages · Partager Merci encore pour ceux qui ont commenté ces dernières lignes et désolé pour la redondance de mes messages de remerciement : je ne m'attendais pas à ce que que ça vous plaise autant et j'arrive au bout de mon vocabulaire de gratitude ! Je suis bien conscient que lire une écriture serrée sur une page web n'est pas des plus agréable, comme le disais Muhammad, mais croyez-moi si je vous dis que c'est bien plus lisible que dans mes cahiers ! Comme vous, je suis fasciné par ces hommes et ces femmes qui savent trouver les mots pour retranscrire au mieux le cours de leur pensée et de leurs expériences en voyage. Poster ici mes propres impressions était une excellente opportunité de les confronter avec vos propres ressentis de ce pays si particulier.
Comme je le disais un peu plus haut, il me tarde de repartir sur la route, à la rencontre de ces lieux que je connais mal et des personnes qui les habitent pour continuer à jeter mes découvertes sur le papier. Des projets de voyage s'entrechoquent das ma caboche et demandent encore quelques mois de réflexion et d'économie avant de voir le jour.
Pour ceux à qui ce carnet a plu et qui sont assez fous pour en demander encore, je suis actuellement en train de reprendre mes notes prises lors d'une randonnée de quinze jours sur le GR20, ce sentier de légende qui traverse la Corse du Nord au Sud. Je ne sais pas exactement par quel biais je vais les publier (dans les carnets de voyage forum, sur un blog ou prendre une chronique dans Closer) mais vous m'avez donné bien envie de ne pas laisser moisir tout ça dans une malle ! | Carnets similaires sur le Cambodge: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 12 717 visiteurs en ligne depuis une heure! |