Bonjour Guillomo,
Toujours sceptique ! Tu as raison, le scepticisme fait avancer la réflexion.
Dans la vallée de Kullu, effectivement, depuis toujours, la théorie officielle sur Malana veut que ses habitants soient originaires d'
Asie centrale. Je possède plusieurs dizaines de documents qui vont dans ce sens. Il suffit également de se référer aux nombreux sites sur la vallée de Kullu qui attestent cette version officielle.
Quand en 1980 j'ai mis les pieds pour la première fois à Malana, je n'avais pas d'avis arrêté sur la question, même s'il est vrai qu'à l'époque, j'étais venu en
Inde à la recherche des descendants des guerriers d'Alexandre évoqués par de nombreux historiens, mais dont personne n’avait pu faire la démonstration qu'ils étaient allés beaucoup plus loin que le
Rajasthan. En 2000 ans, on a le temps de " se fondre " dans le paysage.
Pour faire court, l’idée de ce qui allait devenir pour moi une véritable "quête " est partie d’une dépêche AFP dans laquelle un médecin indien originaire de
Shimla, venu soigner les habitants d’un village perdu dans les contreforts de l’Himalaya indien, laissait entendre ce lien hellénique, notamment en raison de son organisation. Comme le nom de Malana n’était pas mentionné et que sa localisation restait très vague, j’avais eu un premier entretien avec un historien érudit de
Bombay qui se basait sur une ancienne légende pour localiser ceux qu’il appelait " les descendants des guerriers d’Alexandre ", au Sud du
Ladakh, ancienne province tibétaine annexée par l’
Inde. Annexion qui s’est traduite par un conflit armé avec la
Chine.
Bref, ceci induit incontestablement un lien avec le
Tibet et la présence d’éléments de cette langue dans le dialecte parlé par les habitants de Malana. Mais peu de locaux, même aujourd'hui j'imagine, connaissent le Grec ancien pour en déceler la présence comme l’attestent les linguistes évoqués plus loin.
Mais à l’époque, je n'avais jamais entendu parler de Malana et la région proche de la frontière chinoise évoquée par mon historien de
Bombay, était interdite et strictement réservée à l’armée. La seule route pour accéder au
Ladakh partait du Cachemire. Il a fallu attendre 1989, si ma mémoire est bonne, pour que l’accès à la route Malani-
Leh soit autorisé aux civils. La seule route pouvant remplacer celle qui reliait
Srinagar à
Leh, fermée à son tour en raison de la guerre civile au Cachemire. Pour moi, l’aventure allait s’arrêter avant même d’avoir commencé, puisque le Ministère indien de la Défense m’avait refusé catégoriquement l’autorisation de me rendre dans cette région. Autorisation refusée quelques mois auparavant à un cinéaste documentariste britannique, alors ont n’allait pas l’accorder à un français.
Un mois plus tard à
Delhi, c’est par hasard que je suis tombé sur un article d’
India Today qui faisait le récit d'une nouvelle piste de trek qui venait de s’ouvrir dans la " vallée de Kullu ". Quelques lignes évoquaient un village dont l’attitude des habitants et la description de ses temples (surtout de ses fresques), me rappelaient étrangement la dépêche AFP. Quinze jours plus tard, après avoir rencontré l’auteur de l’article, j’entreprenais un peu au pif car sans guide, l’ascension vers Malana qui, à l’époque, ne figurait même pas sur les cartes.
Tout ça pour dire que [ma] théorie selon laquelle les troupes d’Alexandre - je le rappelle, 100 ans après la mort de leur chef légendaire - seraient parties du
Rajasthan pour parachever l’œuvre de leur chef défunt, ne s’oppose pas complètement à théorie officielle. La différence, c’est que moi, je prends en compte un espace-temps plus étendu, grâce à mon postulat de départ. Une piste de référence qui me permet de savoir où je vais et si les pièces du puzzle s’assemblent avec une certaine logique.
Dans le texte vulgarisé publié dans les carnets de voyages de ce forum, je dis bien, de façon certes très synthétique –puisque c’est un article et non une thèse universitaire-, qu’ils sont " venus s’établir ici [à Malana], au terme d’une longue et fantastique épopée ".
On est d’accord, le dialecte " malanais " est empreint de tibétains, mais helléniques également. Je ne reviens pas sur les enregistrements réalisés par mes soins et étudiés par deux linguistes, évoqués dans un précédent message. Sans parler, de façon certes plus anecdotique, du randonneur grec rencontré en 1993 sur place, qui trouvait que ce langage lui était familier, sans en comprendre pour autant le sens.
Pour moi, sans même évoquer les analyses génétiques qui peuvent être interprétées de maintes manières, ma théorie se base notamment sur les éléments linguistiques, mais aussi sur :
L’organisation démocratique et républicaine du village, établie depuis des siècles, avec notamment l’élection d’un président de la République pour une durée de 5 ans. Election réalisée par le " Sénat " local, dont les membres sont élus par les citoyens mâles représentant chacune des familles composant le village. Ce que la théorie officielle couramment admise dans la région n’évoque que de façon anecdotique sans plus de questionnement sur les origines de ces pratiques ancestrales.
Le fait que contrairement à l’
Inde, les " intouchables " ne font pas partie d’une caste inférieure à proprement parlé, même si aujourd’hui les villageois se disent membres d’une caste guerrière supérieure. En tout cas pas au sens indien du terme. En effet, tout étranger est invité à traverser le village par son centre et non pas à le contourner, comme on pourrait s’y attendre. Si l’étranger réside suffisamment longtemps à Malana il peut un jour devenir citoyen de cette minuscule république et même siéger au Sénat local. Personnellement, après des années passées à venir dans ce village et à m’intéresser à leur organisation, pour avoir régulièrement apporté des kilos de médicaments sur mon pauvre dos, et que ma femme se transforme en " french doctor " ; sans pour autant devenir citoyens à part entière, nous avions les dernières années le droit de nous asseoir sur certaines stèles sacrées. Stèles d’où j’avais vu des trekkeurs non-avertis être éjectés manu militari et devoir s’acquitter du prix d’une chèvre vouée au sacrifice pour réparer l’offense.
Sur les fresques des temples (dont je vais faire des tirages des diapos originales pour les scanner et les diffuser sur ce site), dont les scènes de combats sont édifiantes par les tenues des guerriers et la présence d’animaux, comme l’éléphant ou les lions qui n’ont jamais eu l’habitude de se promener dans l’Himalaya. Pour trouver leur présence il faut s"éloigner de quelques milliers de kilomètres.
Le fait que les villageois se font appeler Rajputs (fils de roi) comme les habitants du
Rajasthan où des rois " grecs " ont effectivement régné etc.
Enfin, si la physionomie des villageois ou ceux de la Vallée de Kullu, ne te semble en rien occidentale, elle n’a rien d’indienne non plus. Il ne faut pas oublier que les soldats d’Alexandre enrôlaient tous ceux qui se trouvaient sur leur route. Et en 2000 ans, ça fait un sacré brassage. Sinon, comment expliquer certains regards –assez courant à Malana - qui vont du bleu au gris en passant par le vert ?
Je voulais être bref, c’est raté ! Éléments " irréfutables " ? Pour moi, oui! Visiblement pas pour toi... Par principe, tout peut être contesté. C’est d’ailleurs ce que je fais en présentant une histoire qui ne va pas dans le sens que ce pensent les gens de la vallée. Ceux-là mêmes qui il y a encore quelques années prenaient les " Malana peoples " pour des " tarés dégénérés ", avant de réaliser, il y a une dizaine d’années, combien ce village intéressaient les occidentaux et les bénéfices financiers qu’ils pouvaient en tirer. Quitte à dénaturer le village lui-même.
Ne serait-ce que pour emprunter la piste de trek qui traverse Malana, le point de départ se fait par la vallée. L’explosion du parc hôtelier est à ce titre un élément irréfutable du développement touristique.
Je pense avoir réuni un faisceau de présomptions qui va dans le sens de ma thèse. Personnellement je suis convaincu d’avoir réuni assez d’éléments me permettant d’aller au-delà de l’intime conviction. Même si des éléments du puzzle manquent. Peut-être se sont-ils définitivement perdus au cours des 2000 dernières années ?
Mais comme je l’ai déjà dit, je ne suis ni sectaire, ni borné. Et cette mise en doute me semble particulièrement saine. Elle m’inciterait même à retourner à Malana afin de reprendre mes investigations et rapporter de nouveaux indices irréfutables. Chiche !
Bien à toi