C'était dans les années 90, en
Inde... Je m'étais éprise d'un kérali, ce qui expliquait largement pourquoi ça faisait trois mois que je restais dans le même village! On se voyait en cachette mais si rien ne devait transparaître de cette inclination autour de nous, en secret, les préparatifs pour prendre la poudre d'escampette ensemble allaient bon train... Enfin, bon train, à un rythme indien...Vous savez combien de temps il fallait attendre pour obtenir un passeport? Entre 9 mois et un an!... Et nous étions préssés. Enfin, disons, moi...mon visa arrivant à expiration et mes finances s'amenuisant rapidement... On avait donc contacté un type qui menait de front deux emplois: un officiel et un moins avouable. Il était payé dans les deux cas, mais c'était certainement son boulot d'appoint qui était le plus juteux. En bref, il était offciellement assermenté pour collecter les demandes de passeport qu'il faisait ensuite parvenir aux instances concernées à
Cochin...mais en sous-main, il offrait également ses services aux plus préssés (et fortunés!) pour transmettre une demande de passeport à
Trichy, dans l'état voisin du Tamil Nadu...C'est là, je l'ai appris plus tard, que nombre de Tigres tamouls se sont vus octroyé des papiers, ce qui rendait tout passeport issu par
Trichy, douteux par nature aux yeux des autorités...Mais bon, pour l'instant, on n'en était pas là...J'avais payé une fortune pour graisser la patte de ce fonctionnaire si compassionné à notre égard...Le fait qu'il ne soit pas intègre ne m'échappait pas, mais je me disais que, puisqu'il prenait le risque d'accepter le boulot, on pouvait lui faire confiance!...On avait donc monté, avec son aide, un dossier bidon qu'il avait envoyé à
Trichy et on attendait... Mais le temps passait et on ne voyait rien venir...Je l'ai donc convaincu qu'il serait judicieux de faire une petite visite de courtoisie aux intermédiaires tamouls et de se rappeler aux bons souvenirs de ces messieurs. Il a accepté à condition que ce soit dans la plus grande discrétion. Pour celà, il valait mieux que mon ami ne nous accompagne pas...en plus, je devrais voyager seule au moins pour une partie de l'aller.
Donc, je me suis retrouvée, le jour dit, dans un bus à destination d'un bled inconnu dont il m'avait donné le nom. Il était entendu qu'il suivrait le bus à moto et me récupèrerait un peu plus loin sur la route. L'heure du départ approchant, je m'inquétais de ne pas le voir arriver, mais je l'ai finalement apperçu. Nos regards se sont à peine croisés, un imperceptible hochement de tête...tout était en ordre; je n'avais pas de soucis à me faire. Ensuite, je jetais de temps à autre des coups d'oeil à l'arrière pour vérifier qu'il suivait toujours le bus... Une heure et demie plus tard, on est arrivés à l'endroit où je devais descendre. La nuit était tombée mais il y avait un marché et pas mal d'animation...je n'ai pas réussi à localiser tout de suite l'officier. Il s'était engagé dans une ruelle sombre où il m'attendait. A l'abri des regards, il allait m'embarquer à moto. Mais avant ça...il fallait que je me couvres. On ne devait pas déceler qu'une femme, à fortiori une blanche, circulait de nuit avec lui sur sa moto. J'ai donc dû revêtir: une cagoule (oui, une bonne vieille cagoule), ensuite, un bonnet russe (vous savez, une chapka, avec les languettes qui couvrent les oreilles)...une grande cape de pluie kaki et pour parfaire le tout, mettre des lunettes de soleil!...En pleine nuit! Je vous dis pas la dégaine! Enfin, bref, on est partis...
A
Trichy, nos intermédiaires nous attendait. Ils n'avaient pas l'air très concernés par l'urgence de ma requête...mais cette opération me coûtait assez cher pour que leur je m'en foutisme (qui était peut-être juste un peu de fatalisme), me mette dans une colère noire!...
Les indiens ne m'ont jamais fait peur. Je ne suis pas particulièrement grande mais mon petit mètre 63 me permet d'en regarder plus d'un de haut. Alors j'ai fait un peu d'esbrouffe! Je leur ai susurré d'une petite voix doucereuse que je pouvais être très gentille mais... (et là j'ai sorti mon
kiai, ma voix d'art martial) que si je me mettais en colère, je pouvais devenir destructrice comme
Kali!...
Je sais pas ce qui les a le plus effrayé: mon raffût ou ma façon de bouger dans la pièce en déplaçant malignement les objets...quoi qu'il en soit, je leur ai prouvé qu'ils avaient plutôt intérêt à se débarrasser de moi, la meilleure manière étant certainement que j'obtienne satisfaction. Ils ont promis de faire hâter les choses!...
Et nous sommes repartis, l'officier et moi, à moto, pour le long trajet de retour. Environ 120 kms...
A un moment, il m'a proposé d'essayer de conduire. Tiens, pourquoi pas?! Laissant tourner le moteur, il m'a cédé sa place à l'avant et s'est assis derrière moi. On est parti et franchement, je me régalais. Je tenais le guidon, il changeait les vitesses. Tout allait bien jusqu'au moment où, alors qu'il se tenait à ma taille, il a changé sa prise et ça me gênait pour conduire. J'ai donc ramené ses mains vers ma taille. A nouveau, il les a hissé plus haut à mon grand mécontentement. Parlant fort pour couvrir le bruit du moteur, je lui ai demandé de les poser plus bas, que ça me gênait pour conduire. Il a fait mine de ne pas comprendre et il m'a dit: "
Comme ça?"... en posant délibérémment ses mains sur mes seins.Tout de go! J'étais furieuse! Et comme c'est moi qui tenait le guidon, j'ai accéléré brutalement. Surpris, il a été obligé de me lâcher pour se retenir au porte-bagages! "
Attention!" m'a t'il crié!
Oui!
Oui! j'ai répondu...Et comme on arrivait à une portion de route où se succédaient les virages, je m'en suis donné à coeur joie, fonçant dans les lacets avec une farouche sensation de vengeance. A l'arrière, l'officier s'est mis à m'implorer d'arrêter...je l'ai entendu me dire qu'il ne voulait pas mourir, qu'il avait une femme et des enfants! Moi je ricanais...Ha! ha! C'était maintenant qu'il s'en souvenait!?...J'ai fait durer le plaisir. N'avais-je pas déclaré que je pouvais me montrer aussi impitoyable que Kali, déesse de la mort? Il fallait que je fasses honneur à la réputation que je venais de me forger! Enfin, j'ai accepté de m'arrêter et de le laisser reprendre le contrôle du véhicule.
On était en rase campagne, et j'ai pensé plus tard qu'il aurait pu simplement me planter là! Mais je lui avais sans doute suffisamment foutu la pétoche pour me croire capable de tout (et n'importe quoi...n'importe quoi étant sans doute le pire!)
Il a repris sa place initiale sur la bécane et on a fait la paix en silence.
Plus loin, aux faibles lueurs d'éclairage d'un village, il a accepté de me laisser conduire à nouveau. Il s'est mis en tête que je pourrais apprendre à démarrer. Démarrer en côte, c'est pas ce qu'il y a de plus facile. Je sais pas pourquoi il a choisi cet endroit? En tous cas, j'ai galéré, calant plusieurs fois. Il a insisté pour que j'essaye une dernière fois...plus énergiquement. Ah! ça..;pour l'énergie!...J'ai dû accélérer et freiner en même temps, la moto s'est cabré comme un cheval emballé, l'officier a été ejecté de son siège et je me suis étalée en dérapant avec la moto sur le sol. De mon côté, nul dommage. Ma réaction a été le fou rire.
Tout ce boucan n'a pas manqué de réveiller un pauvre hère qui dormait dans la rue. Il s'est approché pour nous observer. Il nous dévisageait d'un air absolument ahuri et je devinais à son expression que je devais ressembler d'assez prêt à une extra-terrestre. Toujours encagoulée avec ma chapka par dessus, ma cape de pluie et mes lunettes noires, parlant dans une langue étrange qui n'était ni du tamoul ni du malayalam...! Et pétée de rire par dessus le marché! Pendant ce temps, l'officier paniquait: la roue avant était voilée! Alors, là, bien fait! S'il y avait une justice divine, c'était sans doute sa punition pour m'avoir pelotté en chemin!
On a fini par reprendre la route...
On est rentrés au village en pleine nuit. Pas un chat dehors...j'ai marché jusqu'à la maison des parents de mon ami. Mais n'osant pas les réveiller, je suis restée assise sur le petit siège de l'entrée. C'est la mère qui a sursauté en m'y trouvant à son réveil au petit matin! Je m'étais endormie là, tenant toujours, sérrées dans mes poings, les pierres que je gardais en main par sécurité, pour me protéger des chiens errants.
Des mois plus tard, j'ai appris que ce fonctionnaire peu scrupuleux s'était fait arrêté...
Entre temps...on avait réceptionné le passeport, qui finalement, n'a jamais servi...mais ça, c'est une autre histoire...