Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Migu · 11 avril 2013 à 8:23 14 messages · 5 participants · 2 222 affichages | | | | 11 avril 2013 à 8:23 Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 1 de 14 · 2 057 affichages · Partager Un reour sur les années 70/80
C’est après avoir changé de bus à Ajmer, grande ville musulmane, sans réel intérêt, que Pushkar apparu.
Cette ville calme et sereine, construite autour d’un lac sacré est la seule en Inde à abriter un temple dédié au Dieu Brahma. Ville de pèlerinage pour les indiens elle est aussi un havre de paix pour occidentaux paumés. Beaucoup de Hippies, en route pour Katmandou, se donnaient rendez-vous à Pushkar, la consommation autorisée de certaines substances comme l’opium ou le cannabis y était pour beaucoup. Les hôtels bon marché ne manquant pas, il fut aisé de trouver une chambre à louer, non loin du lac, dans la rue principale qui traversait la ville du nord au sud.
De jeunes occidentaux à la dérive, les yeux rougis par la consommation assidue d’opiacées, trainaient leurs guêtres, rasant les murs à la recherche d’un peu d’ombre.
La ville étant petite il était très facile d’en sortir pour s’offrir une balade bucolique dans ses environs. Je décidais de marcher un peu. C’est quelques dizaines de mètres après le temple de Brahma que la campagne reprenait ses droits. Des petits arbustes d’épineux ponctuaient un paysage d’une apparence assez désertique. Quelques Paons bleus excités perchés dans les bosquets, lançaient à gorges déployées leur cri si caractéristique : « Léon... Léon... » en arborant une queue magnifique de couleurs et d’ocelles irisées. Je comprenais la raison pour laquelle cet oiseau sacré était le symbole du Rajasthan.
C’est un peu plus loin qu’une volée de cailloux interrompit ma promenade. La bordée de pierres provenait d’un groupe d’arbuste que je venais de dépasser. Quelques jacassements provenant du sommet des arbres attirèrent mon attention. Une troupe de singes facétieux m’avait pris pour cible. Je pressai le pas m’éloignant rapidement de cette assemblée de chenapans indisciplinés.
Continuant mon chemin sous une chaleur accablante, je cru discerner, au loin, une masse sombre au milieu du sentier. M’approchant doucement je me rendis compte qu’il s’agissait, en fait, du cadavre décomposé d’une vache. Une demi-douzaine de vautours se disputait des lambeaux de chair nauséabondes en se chamaillant vigoureusement. Les oiseaux étaient véritablement impressionnants. C’était la première fois que je pouvais observer d’aussi près un épisode de la vie sauvage. Les rapaces plongeaient, à tour de rôle, leur long cou dénudé dans les entrailles de ce qui restait de l’animal. Ils en ressortaient la tête sanguinolente, serrant dans leur bec puissant des lanières de viande putréfiées. Ma présence ne semblait pas les déranger le moins du monde.
Je devais reconnaitre que, dans ce pays, les hommes et les animaux vivaient en parfaite harmonie, je ne ressentais aucune crainte de la part de ces derniers.
Un peu plus tard, c’est à la terrasse d’un restaurant plein à craquer que nous rencontrâmes Claudia. Les fines boucles de ses cheveux blonds accrochaient orgueilleusement les rayons du soleil, et la profondeur de son regard bleuté nous ravissait. Elle arrivait de Munich en Allemagne, pour rejoindre son mari, médecin à Bangkok. Elle pratiquait elle-même la médecine dans son pays. Elle avait décidé de faire une halte en Inde pour quelques jours ou quelques semaines, elle ne savait pas, avant de rejoindre la Thaïlande.
Par un phénomène curieux, nous nous comportâmes rapidement tous les deux, comme deux vieux amis qui se seraient retrouvées, après une longue séparation. Christian nous observait en silence, il avala sa bière nerveusement, son regard s’était obscurci et son sourire figé. Il s’éclipsa aussitôt prétextant un vague mal de tête.
Je proposais à Claudia une promenade sur les ghâts qui bordaient le lac.
Les ghâts, ce sont ces escaliers qui permettent aux dévots d’atteindre aisément le bord de l’eau pour effectuer le rite bi-journalier des ablutions. A Pushkar, ces marches faisaient, presque, le tour du plan d’eau. Des vaches, placides, couchées au milieu de la rue, observaient d’un œil oblique la circulation, en ruminant lentement. L’air était doux, le soleil descendait doucement à l’horizon, Claudia était ravissante. En me dirigeant vers le lac, je marchais sur un petit nuage.
Nous passâmes devant le temple de Brahma. De nombreux pèlerins montaient paisiblement les marches de l’escalier qui y conduisait. En passant sous la cloche qui se trouvait à l’entrée, ils l’agitaient énergiquement, annonçant ainsi leur visite respectueuse.
L’après-midi était déjà bien avancée et les rues de Puskhar semblaient de plus en plus animées. Des Sâdhus, en quête d’un peu d’argent ou d’un peu de nourriture tendaient leurs petits pots de métal, bénissant les âmes compatissantes. L’un d’entre eux, saisissant vivement le poignet de Claudia, lui attacha un fil de coton orangé au poignet tout en lui apposant sur le front le Tika, signe distinctif des adorateurs de Shiva. Il en fit de même pour moi, je lui glissai dans la main quelques roupies en remerciement.
Beaucoup d’occidentaux s’étaient déjà installés au bord de l’eau. La chaleur diminuait notablement.
Le coucher de soleil était magnifique, la ville semblait émerger du bassin, accompagnant un brouillard qui doucement effaçait ses contours. Nous nous assîmes, en position du lotus, comme beaucoup d’autres l’avaient fait, pour célébrer le crépuscule.
Quelques pèlerins, le corps à demi plongé dans l’eau, pratiquaient les ablutions du soir. Ils disparaissaient sous la surface, l’espace d’un court instant, s’ébrouaient brièvement, replongeaient de nouveau, répétant ce rite trois fois de suite.
Je me disais que si le paradis existait quelque part, il devait ressembler un peu à ça. Rarement je ne m’était senti aussi bien. Claudia, les yeux mi-clos, semblait elle aussi apprécier ce moment magique.
Des musiciens indiens s’étaient installés tout à côté et, bientôt, une mélopée envoutante monta doucement dans l’air calme du soir. L’agitation environnante s’apaisait enfin, tandis que Pushkar s’éclairait doucement. C’était le moment préféré de la plupart des voyageurs occidentaux. Le soleil disparaissait progressivement à l’horizon teintant, brièvement, le ciel et le lac d’une superbe couleur dorée.
De grosses volutes de fumée s’élevaient paresseusement dans l’air, une odeur enivrante de marijuana nous saisit à la gorge.
Je pris mon shilom, que je remplis doucement, puis sortant un bout de tissu de ma poche, je l’enroulai consciencieusement autour de la pipe. Je présentai ensuite l’ensemble à Claudia, qui l’alluma dans un grand sourire. Nous restâmes ainsi, flottant agréablement aux grés des nuages qui défilaient doucement au-dessus de nous. La douceur du moment n’avait d’égal que le bonheur de notre rencontre. C’est ensemble, la nuit étant tombée depuis longtemps, que nous rejoignîmes l’hôtel de Claudia.
Une semaine se passa, Christian semblait fatigué. Il trainait son spleen assis des journées entières, louvoyant d’une terrasse à l’autre, le regard vide et l’esprit ailleurs.
Nous ne nous rendîmes pas compte immédiatement du changement qui était intervenu, tout étourdis que nous étions par ce qui nous arrivait. Quand Claudia annonça qu’elle avait l’intention de se rendre au Pakistan, je décidais de l’accompagner. De son coté, Christian avait décidé de faire un peu de chemin seul, en direction du sud.
Nous continuâmes notre voyage en bus. Il faisait très beau et l’appel de la route était irrésistible. | | | À: Migu · 11 avril 2013 à 14:20 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 2 de 14 · 2 007 affichages · Partager Quoi? C'est tout? Je vais devoir patienter jusque quand pour avoir la suite??? | | | À: Parvat · 11 avril 2013 à 14:48 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 3 de 14 · 1 965 affichages · Partager Voila la suite du voyage...
C’est encore un vieil autobus déglingué qui nous emmena à Jodhpur. La route était en travaux pratiquement partout. La moyenne s’en ressentait sérieusement, mais nous avions tout notre temps.
Nous traversâmes, à un certain moment, une petite ville comme on en voyait tant en Inde. Je remarquai que ses habitants étaient aussi poudrés que nos marquis et marquises à la cour de louis XIV. Le paysage était lunaire et l’ambiance laborieuse.
C’était là que l’on découpait d’énormes plaques de pierre que l’on empilait, à n’en plus pouvoir, sur des camions à bout de souffle. Une file ininterrompue de semi-remorques nous croisait, enveloppant le paysage dans un épais et perpétuel nuage de poussière blanche. Les vitres du bus étant toutes fermées, l’air était devenu irrespirable à l’intérieur du véhicule. Heureusement, au bout de quelques kilomètres, la campagne reprit son aspect habituel.
Jodhpur se profilait au loin alors que le soleil disparaissait doucement derrière les collines. L’horizon se déclinait en une palette de couleurs dorées époustouflante.
Les couchers de soleil au Rajasthan étaient tout bonnement magnifiques.
Nous arrivâmes sans encombre à Jodhpur, la ville bleue. Un petit hôtel, derrière la tour de l’horloge, nous hébergeât pour le mieux. La cité débordait de vitalité et le marché battait son plein sur la place à côté.
De Jodhpur, je voulu me rendre chez les Bishnois. Cette ethnie, curieusement, vivait depuis des siècles en parfaite harmonie avec son environnement. C’était, parait-il, les premiers écologistes du continent. Ils pratiquaient aussi, et c’est ce qui m’intéressait le plus, la cérémonie de l’opium.
Au petit matin, nous embarquâmes dans un taxi collectif et prirent la direction de la campagne. Le paysage qui défilait était sec et désertique. La mousson précédente avait été très forte et par endroit des petits ruisseaux traversaient encore la route, formant des gués faciles à traverser.
Nous arrivâmes, non sans mal, dans un très petit village perdu au milieu de nulle part. Trois ou quatre huttes en torchis, entourées d’épineux, abritaient, une famille unique. La place centrale était vide. A cette heure du jour, la plupart des habitants travaillaient aux champs. La chaleur était accablante. En passant devant une hutte, nous fumes interpellés par un vieil homme. Celui-ci préparait le fameux cérémonial qui m’intéressait tant. Je n’hésitai pas, j’entrai.
Le vieux patriarche, opiomane au dernier degré, présida à cette étrange cérémonie. Il dilua au fond d’un mortier un petit bout d’opium dans de l’eau. Il écrasa le mélange à l’aide d’un pilon puis il filtra, dans un morceau de tissu, le produit obtenu. En me présentant le breuvage, il me montra comment faire. Il versa un peu de liquide dans sa main qu’il jeta en direction d’un autel qui se trouvait dans le coin de la pièce, c’était pour Shiva. Ensuite il but trois gorgées avant de passer la boisson à Claudia. Celle-ci ne se fit pas prier, oubliant la nocivité potentielle du liquide. Je me dis que, mélangé à l’opium, l’eau ne devrait pas nous rendre malade. C’est très confiant que je bus à mon tour.
L’effet ne se fit pas attendre et c’est blotti au creux d’un petit nuage moelleux que nous rejoignîmes la ville. La place de l’horloge était comble à cette heure. Les marchands d’épices rameutaient la foule en mettant en valeur la qualité supérieure de leurs marchandises.
C’est juste à la sortie sud de la place que Claudia repéra un wine shop. Nous y fîmes une provision de bières qui devait nous satisfaire jusqu’au lendemain. J’avais repéré dans le magasin un vin rouge, au caractère généreux, titrant pas moins de seize degrés d’alcool.
Je savais, qu’en France, il avait existé un vin qui rendait « fou », vin qui avait été interdit à la production depuis longtemps. Je suis sûr qu’une partie des cépages avaient été expédiés en Inde, la bouteille que nous tenions dans les mains n’allait pas me contredire. Le vin était réellement bon, un peu doucereux, impeccable pout l’apéritif. Nous passâmes une nuit complète de folie éthylique.
Le lendemain, je n’avais plus vraiment ma tête à moi, quant à Claudia, les yeux rougis, elle se promettait, mais un peu tard, qu’on le l’y reprendrai plus.
Nous décidâmes de marcher un peu dans la ville, traversant la place du marché, assez calme à cette heure. C’est après avoir bu un bon lassis que nous voulûmes visiter un peu plus les alentours de l’agglomération, qui en valaient d’ailleurs, vraiment la peine. La forteresse de Mehrangarh qui dominait la ville de toute sa majesté, nous laissa sans voix. Le palais, à son époque, avait fortement marqué l’écrivain Britannique Rudyard Kipling. Je devais reconnaitre qu’il y avait de quoi. Des vols de choucas traversaient le ciel azur dans un concert de cris des plus impressionnants. Le fort me faisait penser à un énorme bateau échoué lourdement. Il reposait là, en haut de son promontoire, tel une arche de Noé, figée pour l’éternité. La vue sur la ville était imprenable du haut des remparts. On comprenait bien d’où venait le surnom donné à Jodhpur. En effet, c’était une étendue de bâtiments largement parsemée de taches bleues qui s’étalait à nos pieds, quelques dizaines de mètres plus bas.
A côté le cénotaphe de Jaswant Singh II flamboyait de toute la splendeur de son marbre blanc.
A quelques dizaines de mètres, entre la forteresse et le cénotaphe, un jeune indien, posté sur un promontoire, sifflait de toute la force de ses poumons. A son appel, des dizaines de Milans noirs, de magnifiques rapaces, surgissaient. Le spectacle était extraordinaire. L’homme, jetait des morceaux de viande, le plus haut possible. Les oiseaux, dans un piqué vertigineux, s’en saisissaient au vol, sans coup férir.
Quand nous redescendîmes, un peu plus tard, une forte agitation régnait en ville. Les gens se poursuivaient en riant, en se jetant à la tête des poignées de poudres colorées. C’était Holy, la fête des couleurs, qui avait lieu aux mois de Février ou de Mars, en période de pleine lune.
Cette fête, dédiée au dieu Krishna, était l’occasion pour les castes inférieures de se mêler aux castes supérieures. Chaque couleur avait sa signification particulière, le vert pour l’harmonie, le rouge pour l’amour, le bleu pour la force et l’orange pour la joie et la bonne humeur.
C’était une poursuite ininterrompue de garçons et de filles qui se jetaient mutuellement, et littéralement, de la poudre aux yeux. La bousculade était intense et le mot d’ordre général : feu à volonté !
Nous fume bientôt bariolés du bout des pieds à la pointe des cheveux. Je décidai alors de faire l’acquisition sans délais de quelques sacs de poudres colorées pour participer activement à la célébration de l’événement. Claudia, ravie, plongeait ses mains avec volupté dans la provision de couleurs pour aussitôt en couvrir les gens les plus proches dans un immense éclat de rire. Ses gestes amples et souples me faisaient penser à la célèbre « semeuse », icone indéboulonnable de notre bestiaire national.
Le retour à l’hôtel fut héroïque, pris que nous étions sous ce déluge de poudres multicolores. Je ne parlerai pas de l’état dramatique des vêtements que nous portions.
La douche s’imposait très sérieusement, Claudia s’y précipita la première. Je l’observais sous le jet d’eau, pataugeant dans une flaque bariolée, elle était très belle et j’étais le plus heureux des hommes. Je la rejoignis rapidement, me délectant à l’avance de ce moment magique.
Au bout d’une petite semaine nous reprîmes la route.
Nous rejoignirent la ville de Jaisalmer, qui, bien à l’abri derrière l’impressionnante épaisseur de ses remparts ocre, brillait de mille feux sous un soleil de plomb.
Surnommée la ville d’or, Jaisalmer se trouvait sur la route de la soie, de l’opium et des épices. L’armée indienne était omniprésente, du fait de la proximité du Pakistan. La cité gardait jalousement les portes du désert de Thar, qui s’étalait paresseusement entre l’Inde et le Pakistan.
L’épaisseur des murs était extraordinaire. L’enceinte, elle-même était en assez mauvais état, et par endroit, partiellement écroulée.
En nous baladant sur les remparts à la tombée du jour, nous fîmes la désagréable connaissance des innombrables meutes de chiens qui écumaient les lieux. Pour comble de malheur, en ce début d’année, beaucoup de femelles avaient mis bas depuis peu, ce qui ne facilitait pas les rencontres amicales.
Un peu plus tard, nous croisâmes une procession, menée par un Brahmane, qui se dirigeait vers le centre de la cité. Nous la suivîmes jusqu’au moment où le groupe s’arrêta devant un autel situé sur une petite place. Après avoir fait tinter une clochette, le prêtre officiant déposa les offrandes aux pieds d’une statuette qui se trouvait à moitié cachée dans une alcôve. C’était « Puja » un rituel qui permet au Dieu concerné, de descendre sur terre par l’intermédiaire de cette figurine.
Quand l’invocation fut terminée les offrandes furent toutes distribuées aux dévots présents sur les lieux. La Puja est commémorée de la même façon dans tous les foyers, le chef de famille faisant alors office de célébrant.
Cette région de l’Inde était connue pour être aussi le berceau du peuple Gitan. On pouvait voir encore, si l’on s’éloignait un peu de la ville, quelques villages isolés ou ce peuple de migrants vivait toujours.
C’est un millier d’années auparavant que le grand voyage vers l’Europe avait débuté. Ils vivaient, là, encore plus pauvres que la plupart des habitants de cette région du Nord-Ouest. Ils faisaient partie de la classe des intouchables.
Claudia, que le désert attirait beaucoup, voulait absolument faire une escapade à dos de dromadaire. Je n’étais pas très emballé par sa proposition mais elle sut habilement me faire changer d’avis.
Nous partîmes en jeep très tôt le matin, le soleil n’était pas encore levé. Après un peu plus d’une heure de route, un petit village apparu, c’était de là que nous devions partir sur le dos de camélidés irascibles et inconfortables.
De nombreux animaux attendaient le levé du jour, regroupés en troupeaux plus ou moins denses, ruminant placidement le repas de la veille.
Deux montures sans âge nous furent confiées pour effectuer cette incursion aux portes du Pakistan.
Le soleil se levait à peine, étirant nos silhouettes sur le sable, à la manière d’ombres chinoises collant au relief capricieux d’un sentier sinueux.
La quiétude de l’endroit était extraordinaire. Un silence de cathédrale nous accompagna durant tout le trajet. Les dunes se suivaient admirablement dans un enchainement de couleurs sans cesse différentes. Un renard du désert disparu dans un creux de terrain alors que deux magnifiques rapaces nous observaient sans bouger posés sur le sommet d’une dune.
Au loin on apercevait parfois quelques gazelles craintives qui se risquaient à découvert profitant un court instant de l’agréable fraicheur de l’aube pour disparaitre ensuite dans les ravines. La balade dura toute la matinée.
Au début de l’après-midi la forte chaleur nous obligea à rentrer au village. L’état de mon postérieur témoignait de l’âpreté de l’excursion.
Trois jours s’écoulèrent dans une douce torpeur, puis ce fut de nouveau la route et son lot de poussière, jusqu’à Bîkaner, autre cité du désert sur la route du Pendjab.
On avait pu apercevoir, durant le trajet, quelques magnifiques spécimens d’habitants du désert. Ce furent ces gazelles faisant la course à côté du bus, parfois pendant plusieurs minutes, ces rapaces immobiles, attentifs au moindre mouvement dans les buissons, prêts à fondre sur une proie éventuelle, ou ces dromadaires esseulés broutant les feuilles tendres d’arbustes improbables.
Nous logeâmes près du fort. La ville, par elle-même, était nonchalante et calme.
Il faisait bon flâner le long de ses petites ruelles parmi les échoppes de toutes sortes. Le temple Jain de Bhandasar valait vraiment le détour avec ses représentations, uniques et colorées, de divers personnages qui avaient vécus à la cour du Maharadja.
De Bîkaner il était facile de se rendre à Deshnok, une petite ville située à quelques kilomètres qui abritait le fameux temple aux rats de Karni Mata. Cette femme, sage hindoue, aurait disparue alors qu’elle méditait dans une grotte à l’emplacement de ce sanctuaire. Ce fut l’une des toutes premières déesses adorées par les Maharadjas de Bîkaner.
Des milliers de rats vivaient là, nourris par des prêtres ventripotents, trottinant entre les jambes, frôlant nos pieds nus dans un concert de couinement ininterrompu.
Claudia, que ces animaux répugnaient, poussait un petit cri aigu, chaque fois qu’un animal passait à proximité, c’est-à-dire tout le temps. Un dévot nous expliquât que si l’on apercevait un rat blanc, nous serions bénis des dieux. Scrutant attentivement le moindre recoin, je ne désespérais pas de l’apercevoir, espérant m’accorder à cet instant les faveurs d’amis que je connaissais à peine.
Nous rejoignîmes Bikaner en fin d’après-midi, il faisait toujours aussi chaud.
Deux jours s’écoulèrent dans une douce torpeur, puis ce fut de nouveau la route et son lot de poussière, jusqu’à Amritsar, capitale du Pendjab et Mecque du peuple Sikh.
En dehors de son temple d’or qui attirait les foules de pèlerins, la ville elle-même n’offrait que peu d’intérêt. Pour Claudia et moi son principal attrait résidait dans la gare d’où partait le train journalier pour Lahore, première grande agglomération pakistanaise.
Le Pakistan ne m’intéressait pas vraiment, je voulais filer le plus rapidement possible au Népal. Claudia n’en démordit pas, Lahore serai la prochaine étape. Nous décidâmes alors de faire le trajet en train, ce fameux train de l’amitié retrouvée, entre ces deux voisins, plus irascible l’un que l’autre.
En attendant le départ, nous en profitâmes pour aller visiter le temple d’Or. Ce dernier se dressait au milieu d’un bassin sacré. Il fallut nous déchausser puis nous couvrir la tête, conditions sine qua non, pour entrer dans le sanctuaire. Après avoir traversé le « Gourou Bridge » nous arrivâmes au cœur du temple. Là, se pressaient une quantité impressionnante de pèlerins, touristes ou curieux. Certains écoutaient des lectures et des chants, d’autres faisaient la queue au réfectoire collectif, attendant, patiemment, une assiette de riz providentielle. Des guerriers sikhs montaient la garde, aux quatre coins du temple. Leurs turbans colorés, leurs très longues lances et leur allure revêche semblaient issus, directement, d’un roman d’aventure du dix-neuvième siècle.
La beauté du site était sans égale dans tout le Pendjab. Recouvert de plaques de cuivre dorées, le bâtiment donnait l’impression de capter les rayons du soleil, pour célébrer en apothéose la gloire de Guru Nanak.
L’hôtel ou nous étions était situé au centre de la ville. Nous devisions sur la suite de notre voyage dans la chambre, porte grande ouverte, quand un grand Sikh apparu dans l’ouverture. J’en déduisis, un peu rapidement, que tous les Sikh étaient grands, l’avenir n’allait pas me contredire.
Ce dernier, entra sans aucune gêne, intéressé qu’il était par Claudia et sa chevelure, dorée comme la coupole de son temple préféré. Nous venions de rencontrer le Penjâbi le plus collant de cet état. Au bout d’une éternité, voyant certainement qu’il nous indisposait, il se leva du lit sur lequel il s’était assis d’office en nous offrant divers services. Nous déclinâmes poliment mais fermement ses propositions, ce qui eut l’air de le vexer notablement. Ce n’était pas grave, nous étions enfin seuls. | | | À: Migu · 16 avril 2013 à 15:02 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 4 de 14 · 1 877 affichages · Partager Merci Migu pour ce petit récit, on attend la suite | | | À: Jujuluberon · 25 avril 2013 à 14:09 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 5 de 14 · 1 800 affichages · Partager Merci Migu pour ce petit récit, on attend la suite 
.... | | | À: Migu · 26 avril 2013 à 10:59 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 6 de 14 · 1 755 affichages · Partager Merci. | | | À: Parvat · 8 mai 2013 à 16:05 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 7 de 14 · 1 676 affichages · Partager La suite.....
Nous quittâmes Amritsar deux jours plus tard.
En arrivant sur les quais de la gare, ce fut un tourbillon démentiel au sein duquel émergeaient des porteurs, tout de rouge vêtus, tirant, poussant, portant, des monceaux de bagages, suivis dans la cohue, par les propriétaires de ces derniers, qui soufflaient et gémissaient sans cesse, dans un concert de récriminations incompréhensibles. Je participais à la même course à l’échalote qu’à Delhi, quelques jours auparavant. Nous trouvâmes rapidement le bon wagon.
Quelques minutes plus tard, le train se mit en marche. Doucement bercés, nous nous mimes insensiblement à somnoler.
Le trajet, jusqu’à la frontière était très court, pas plus d’une trentaine de kilomètres.
Il y avait beaucoup de tracteurs qui circulaient sur les routes du Pendjab. Nous aperçûmes, même, quelques moissonneuses batteuses, les seules que nous ne verrions jamais dans le pays.
Ce bel et riche état était bien le grenier à blé de l’Inde et la majorité de ses habitants en était extrêmement fier.
Un paysage de champs et de collines défilait tranquillement devant nos yeux quand le train se mit à ralentir sèchement dans un grincement de freins rouillés. La frontière était là.
En se penchant à la fenêtre, un véritable spectacle s’offrit à nos regards. Tous les passagers, sans exception, étaient descendus de leurs wagons et marchaient paisiblement en une longue file, vers ce qui semblait être, un point de contrôle. Nous les imitâmes. Deux douaniers aux uniformes défraichis, jetèrent un regard rapide sur les passeports, dévisageant chaque personne d’un air méfiant et soupçonneux. Les bagages furent sortis du train et fouillés sur le quai. Quelques dizaines de minutes après, tous les passagers avaient regagnés leur place dans un joyeux brouhaha. Le train s’ébranla de nouveau doucement, et la nuit tomba d’un coup.
Les lumières de Lahore apparurent enfin, noyés dans un halo blafard qui n’était pas sans rappeler la ville de Londres, sordide et glauque, au dix-neuvième siècle. La locomotive entra en gare en sifflant bruyamment. Nous quittâmes immédiatement le bâtiment.
Je marchais paisiblement aux cotés de Claudia quand un adolescent nous aborda en nous posant cette question que nous n’avions d’ailleurs pas fini d’entendre :
-« Where are You from? ».
Le jeune garçon poursuivait des études de biologie et rêvait de faire le tour du monde avant de prendre femme et de s’installer définitivement. Au bout d’un moment, il nous invita à diner chez ses parents.
La maison était située au fond d’une impasse. Un lourd portail métallique donnait sur une minuscule cour ou, à peine entré, notre couple fut séparé.
Je pénétrai seul, dans une petite pièce au milieu de laquelle un vieil homme, barbu et enturbanné, fumait un narguilé, expirant de temps en temps un nuage d’épaisse fumée blanche.
Le vieil homme me regardait, je regardais le vieil homme.
Le temps s’écoulait interminablement quand une femme, enveloppée dans un vêtement très sombre fit une rapide apparition, déposant un plat rempli de victuailles sur le sol. Le Grand Père en me montrant la nourriture, commença à manger. Je fis la même chose. On devait manger avec la main droite, la gauche étant impure dans la religion musulmane. Bien entendu, je me trompai une fois sur deux, au grand désespoir du vieil homme. Le jeune homme, qui nous avait abordés dans la rue, apparu enfin pour prendre part à notre frugal souper.
Le repas terminé, la porte s’ouvrit et Claudia apparue enfin, accompagnée des filles de la maison. Je ne la reconnue pas tout de suite, affublée qu’elle était du tchador nécessaire et obligatoire.
Un transistor sorti de nulle part, et voilà toute la famille réunie, en train d’effectuer une magnifique série de danses pakistanaises. Nous entamâmes ensuite, dans un éclat de rire, une démonstration de rock endiablée suivis bientôt par tous les danseurs présents.
Nous rejoignîmes notre hôtel tard dans la soirée. Le patron fidèle à son poste, nous accueilli en souriant. A ses cotés se tenait un jeune garçon à l’allure revêche.
Nous étions sur le point de nous coucher quand on frappa à la porte. C’était le jeune homme qui venait voir si tout allait bien, devant notre assentiment il referma la porte doucement. Nous rejoignîmes les bras de Morphée peu de temps après.
En nous réveillant, le lendemain, nous eûmes la désagréable surprise de nous apercevoir que nous avions eu de la visite pendant la nuit.
Claudia s’était fait subtiliser ses traveller’s chèques, quant à moi, ayant laissé le plus gros de mes affaires à Amritsar, je m’en trouvais seulement allégé de quelques roupies.
Le patron de l’hôtel nous expliqua que cela arrivait parfois avouant, d’ailleurs, son impuissance devant le problème. La mauvaise foi de l’homme étant patente, nous partîmes sans regrets chercher un autre abri. Claudia en profita pour déclarer la perte de son argent à la première banque venue. Elle savait que quelques jours plus tard elle serait remboursée.
Nous visitâmes un peu les environs de Lahore, sa mosquée aux minarets immenses, son fort rouge et ses habitants que la blondeur de Claudia enflammait.
Je restais bouche bée devant la beauté des bus pakistanais. C’était à celui qui se montrait le plus kitch, le plus baroque, à grand renfort de décorations diverses et de guirlandes de Noel clignotantes.
L’intérieur de ces véhicules était aussi incroyable. Ils comportaient tous, près du chauffeur, un petit autel ou se consumaient, invariablement, quelques bâtonnets d’encens sous les yeux attentifs de Shiva ou de l’un de ses comparses. Il est vrai que les bus, ainsi que les camions, sont considérés, au Pakistan, comme de véritables œuvres d’art roulantes. Les camions, eux, sont fabriqués « maison » à partir, uniquement, d’un châssis et d’un moteur, payés à grand renfort de prêts très difficiles à rembourser.
Nous partîmes deux jours plus tard, gardant en souvenir l’approche superficielle d’un pays attachant mais tellement différent dans sa nature et dans son âme.
Les premiers contreforts de l’Himalaya, n’étaient pas loin. Nous décidâmes de nous y rendre.
C’est à Dalhousie, grosse bourgade située à l’extrême nord-ouest de l’état d’Himachal Pradesh, que nous débarquâmes, pensionnaires d’un bus déglingué qui effectuait là son ultime voyage. Etourdis par un trajet sur une route étroite et sinueuse longeant des précipices vertigineux, nous nous regardâmes incrédules : un véritable paysage de carte postale nous entourait délicieusement.
C’est, presque, dans un véritable chalet suisse que nous emménageâmes, fourbus mais joyeux à la pensée de ces quelques jours de repos que nous avions décidé de nous accorder.
Je me rendis au bureau de poste le lendemain matin. Un soleil radieux semblait vouloir m’’accompagner.
En poussant la porte du bâtiment, je n’en cru pas mes yeux : Au fond de la pièce, debout dans la pénombre, se tenait un personnage curieux. Vêtu d’un uniforme suranné, un stick sous le bras, l’œil vif et la moustache conquérante, l’homme, un européen, qui paraissait très âgé, semblait s’être évadé d’un roman de Kipling. Le bond en arrière était stupéfiant.
Je me dirigeai immédiatement vers l’endroit réservé au courrier en poste restante. Derrière un antique comptoir en bois, je vérifiai rapidement dans tous les casiers susceptibles de contenir la missive attendue. Je commençai par la lettre « M » pour Monsieur, puis à la lettre « R » pour rue et même à la lettre « G » première lettre de mon patronyme, je dû me rendre à l’évidence, il n’y avait pas d’enveloppe à mon nom.
Je repassai la porte doucement, légèrement déçu, sous l’œil attentif d’une poignée de Tibétains volubiles.
Dehors le ciel s’était brusquement couvert, quelques flocons tourbillonnaient légèrement avant de s’évanouir rapidement au contact du sol.
Claudia était allongée sur le lit, feuilletant négligemment une revue publicitaire qui faisait l’éloge du Jammu et Cachemire voisin. Le froid commençait à être très vif et, le soir tombant, le chalet se refroidissait progressivement. Un minuscule brasero rempli d’une poignée de charbon de bois trônait au milieu de la pièce, je l’allumai prestement. Une épaisse fumée se dégagea du réchaud. Claudia s’approcha du foyer en frissonnant. L’atmosphère se réchauffa quelques peu, mais c’est bien emmitouflés dans nos couvertures que nous passâmes une nuit froide et agitée.
Le matin se leva sous un ciel bas et lourd. Une mince couche de neige recouvrait le paysage alpestre. Je baillai en m’étirant, Claudia les yeux rougis de fatigue me sourit tendrement en enfilant un épais pull de laine.
Il se remit à neiger presque immédiatement. Nous décidâmes, d’un commun accord, de redescendre dans la vallée pendant qu’il était encore temps. Il faut dire qu’à cette époque de l’année, les lourdes chutes de neige sont monnaie courante dans la région.
Le dernier bus en partance pour Pathānkot nous attendait, alors que la tempête redoublait.
Claudia, soucieuse, me fit remarquer que nous étions les seuls passagers à avoir pris place à bord. Le véhicule démarra dans un claquement sec, peu rassurant. La route disparaissait maintenant sous une épaisse couche blanche. Le bus tanguait sans cesse aux grés des virages, qui s’enchainaient les uns après les autres. Le conducteur, un homme sans âge, se levait par instant et conduisait debout, comme pour mieux deviner la chaussée qui défilait lentement sous ses pieds.
Un brouillard épais avait succédé à la neige.
Le chauffeur stoppait de temps en temps devant les gargotes enfumées, qui jalonnaient la route. C’était l’occasion d’avaler rapidement un thé brulant qui réchauffait nos corps un court instant. Quelques frissons et quelques longs kilomètres plus tard, nous arrivâmes à destination. Le brouillard s’était levé et l’après-midi venait de commencer.
| | | À: Migu · 8 mai 2013 à 18:03 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 8 de 14 · 1 664 affichages · Partager Harlequin, c'est le champion de l'amour | | | À: Migu · 22 mai 2013 à 16:02 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 9 de 14 · 1 600 affichages · Partager  encore stp... | | | À: Parvat · 22 mai 2013 à 16:09 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 10 de 14 · 1 597 affichages · Partager Le départ pour Delhi était programmé le lendemain matin, très tôt.
Alors que nous musardions sans but défini, notre curiosité fut attirée par une longue file de personnes qui faisaient la queue, dans une cohue indescriptible. Un policier, uniforme fripé et joues mal rasées, essayait de mettre un semblant d’ordre dans cette pagaille, à l’aide d’’un long bâton qu’il abattait régulièrement sur le dos des plus agités.
Nous nous tenions devant une salle de cinéma. Celui-ci projetait en avant-première le film de Richard Attenborough, « Gandhi ». C’est le réalisateur, en personne, qui avait décidé de dévoiler en priorité, en Inde, ce grand film. D’un commun accord, nous nous jetâmes dans la bataille et fumes emportés inexorablement, par la foule excitée.
Un bourdonnement continu s’échappait de la salle. Les lumières s’éteignirent, un silence de courte durée s’installa. Dès les premières images, une salle entière de critiques exaltés et survoltés, commenta, analysa, disséqua, les scènes qui se succédaient à l’écran. Ce n’était que rires bruyants, cris perçants et plaintes inévitables. Le rideau tomba sous les acclamations d’un public aux anges.
Le matin suivant, c’est dans un mini bus agonisant que nous priment la route de Delhi.
Dans un petit village, une femme, tout de noir vêtue, grimpa dans le véhicule... suivie par une grande table, des chaises en plastique, des parasols multicolores, une caisse de couverts (assiettes, verres etc..), un réchaud, un lit, une grosse malle.... Une moto... et son propriétaire enturbanné.
Il s'agissait du déménagement d’une gargote, certainement le plus improbable auquel nous n’avions jamais assisté.
De Delhi, un train nous emmena, sans attendre, à Agra, dans l’état d’Uttar Pradesh.
Le soleil se levait à peine. Réveillés tôt, nous déambulions tranquillement d’échoppes en échoppes au milieu d’entêtantes senteurs d’épices. Les rues devenaient de plus en plus étroites, quand soudain, il apparut, majestueux dans sa blancheur éclatante, éternel et magnifique témoignage d’un amour inachevé, Le Taj Mahal.
Shah Jahan, empereur mogol au dix-septième siècle, avait conçu ce bâtiment à l’architecture quasi parfaite. Marbre de Jodhpur, turquoises du Tibet, agates du Yémen et jade de Chine se côtoyaient dans une féerie incroyable. Le soleil éclairait joliment le mausolée qui se reflétait fièrement dans le canal central.
A l’intérieur, les cénotaphes des deux époux étaient disposés côte à côte, les tombes se trouvant au sous-sol.
Derrière le bâtiment, la rivière « Yamuna » coulait paisiblement. On y apercevait des femmes, aux saris bariolés, lavant des piles de linge sale. Certaines, les cheveux défaits, plongeaient leur corps gracile dans l’eau puis s’ébrouaient brièvement dans un éclat de rire enfantin.
Un peu à l’écart, un imposant fort de grés rouge, dressait fièrement ses remparts sur la rive occidentale du cours d’eau.
Après avoir réservé nos billets de train pour Bénarès, nous allâmes sur Sadar Bazar pour nous restaurer. Il fut aisé de trouver une petite gargote qui servait de délicieuses soupes et autres plats, tous végétariens.
Claudia devait me quitter à Bénarès. Je voulais continuer mon périple au Népal alors qu’elle devait rejoindre son mari en Thaïlande.
Je réalisai que notre belle histoire allait bientôt se terminer. Un spleen terrible me saisit alors que j’observais Claudia mordre joyeusement dans une tranche de pastèque bien mure. Je m’étais difficilement fait à l’idée que notre rencontre ne serait, en définitive, qu’une parenthèse merveilleuse qui aura illuminé une partie de notre route.
Demain ce sera Bénarès, puis nos chemins se sépareront, me laissant, à jamais, le gout amer d’une histoire interrompue.
Cette nuit-là, mon sommeil fut terriblement agité. Mon cœur se serrait quand je pensai à ces instants de bonheur furtifs qui étaient devenus le chapitre obsolète d’un livre inachevé.
Le train partait demain matin bien avant l’aube, il fallait dormir.
Voyageant une partie de la nuit, nous arrivâmes au petit matin dans la ville sacrée.
En sortant de la gare, nous fumes happés par un flot de pèlerins pressés.
Le tintement incessant de millier de clochettes emplissait l’air matinal d’une ferveur mystique décuplée. La ville vibrait de mille sons, entrainant notre esprit dans un voyage spirituel inédit.
Jamais je n’avais croisé autant de Sâdhus, certains, très âgés, attendant patiemment, la fin d’une vie d’ascète, avec l’espoir futile d’une réincarnation meilleure.
La ville s’étendait uniquement sur la rive gauche du Gange. C’était l’une des cités les plus sacrées du pays. La mort ici, permettait de raccourcir la période fastidieuse des réincarnations.
Beaucoup de dévots d’âge respectable, se pressaient dans les rues étroites de la ville, avec l’espoir de clore définitivement le cycle de leurs renaissances hasardeuses. Certains, aux portes de la mort, étaient transportés par leurs familles qui les déposaient là, juste au bord du fleuve, maigres silhouettes déjà enveloppées dans des linceuls blancs.
Le centre-ville n’était qu’un immense embouteillage. Une quantité phénoménale de véhicules s’enchevêtrait dans un concert de klaxons démentiel, zigzagant entre des vaches imperturbables, couchées au milieu de la chaussée.
C’était là que se trouvait la majorité des hôtels à petits prix, tant recherchés par les backpackers occidentaux. C’est tout naturellement, que nous posâmes nos sacs à cet endroit.
La nuit tombée, une foule dense et colorée se dirigeait vers les ghâts principaux. L’heure du bain et des ablutions était venue.
Le spectacle était incroyable. Un nombre incalculable d’individus se bousculait dans le fleuve.
Des centaines de lumières descendaient le fil du courant, petites lueurs fragiles et tremblotantes que le Gange emportait vers la mer.
Un déferlement d’émotions diverses nous envahi inexorablement. J’en étais parfaitement conscient. Claudia tremblait de tout son corps. L’instant était très étrange
Des chants et des plaintes, s’élevaient lentement, emplissant l’air d’une mélopée envoutante. Des processions arrivaient encore déposant, religieusement, leurs funèbres fardeaux. L’atmosphère était de plus en plus lourde et Claudia se sentait de moins en moins à l’aise.
Une odeur grasse et épaisse se fit sentir. Je levais les yeux et aperçu devant moi, dans une brume légère, des ombres fantomatiques s’agiter autour de grandes lueurs d’incendie.
Nous étions arrivés près des ghâts dévolus à la crémation. Des hommes au regard halluciné, intouchables sans doute, tournaient autour d’immenses brasiers. De temps en temps, muni de longs bâtons, ils replaçaient négligemment un bras ou une jambe qui s’en étaient malencontreusement échappés. Parfois un crane éclatait dans un chuintement sinistre sous l’œil indifférent des familles présentes.
Nous décidâmes de nous éloigner de ce lieu de douleurs et de délivrance pour respirer plus librement.
En remontant les ghâts, nous croisâmes une jeune fille, très belle, vêtue d’une grande robe multicolore. Elle portait en bandoulière un de ces sacs de toile, que l’on trouve facilement à Goa, haut lieu du paradis Hippie.
Chris était de nationalité suisse. Native du canton de Berne, elle arrivait directement de Chine, ou ses pas l’avait porté, presque par hasard. Elle désirait se reposer quelque temps avant de poursuivre sa route.
Elle nous expliqua comment, quelques jours auparavant, alors qu’elle descendait les ghâts, une vache sacrée, impatiente, l’avait malencontreusement bousculée. Effectivement, Chris avait quelques points de suture au-dessus de la poitrine, témoignage récent d’une rencontre fortuite et déplaisante.
Nous décidâmes tous les trois d’aller boire un lassis, dans un bar, un peu à l’écart de toute cette agitation. A Bénarès, comme dans beaucoup de villes saintes, la consommation de marijuana était autorisée pour célébrer le dieu Shiva.
Je pris un bang- lassis, ainsi que Chris, Claudia se contenta d’un lassis à la mangue.
Le propre du bang- lassis c’est d’être préparé avec du yaourt et...de la marijuana. L’effet ne se fit pas attendre.
Nous nous retrouvâmes déambulant, au gré de notre inspiration, dans des rues de plus en plus sombres.
Des femmes cuisinaient à même la chaussée, entourées d’enfants faméliques qui jouaient dans le caniveau. Des hommes, le visage émacié, discutaient vivement, jouant aux cartes, accroupis a même le sol, vidant une bouteille d’alcool frelaté. Ou étions-nous ?
Il semblait que tous ces gens vivaient là, installés sur le trottoir comme si de rien n’était.
En fait, ces gens vivaient vraiment là, dans la rue. Nous avions pénétrés leur intimité, sans nous en rendre compte. Les regards peu amènes qu’ils nous jetaient nous dissuadèrent fortement d’aller plus loin.
Le retour à l’hôtel s’imposait de lui-même. Au bord du fleuve, le calme revenait doucement. Une épaisse fumée grise s’élevait toujours des ghâts mortuaires.
Durant la nuit, je fus pris de violents maux de ventre. J’avais attrapé une turista à la hauteur du pays. Le patron de l’hôtel, me voyant dans un état proche de « l’ Ohio », proposa de me soigner par la médecine traditionnelle. Moyennant une vingtaine de roupies il revint avec un bout d’opium qu’il écrasa sur mon abdomen en le massant énergiquement. Le résultat ne fut pas très bon.
Chris, me proposa alors un des cachets qu’elle avait ramené de Chine. Deux jours plus tard la vie recommençait, j’étais en pleine forme, ou presque.
Claudia rêvait de faire du bateau sur le Gange. De fait, de nombreuses barques attendaient patiemment le client, amarrées solidement aux pieds des ghâts. Nous embarquâmes sur l’une d’elles, après avoir été proprement kidnappés par son propriétaire. Celui-ci à grand renfort de gestes incompréhensibles essayait de nous expliquer quelque chose que nous ne comprenions pas.
Il était assez tôt ce matin-là. Je décidais de prendre les rames et de longer la rive en suivant le courant. La balade s’annonçait bucolique. La barque était très lourde et très difficile à manœuvrer. Nous passâmes doucement devant les ghâts mortuaires d’où s’échappait encore des volutes épaisses de fumée blanche.
Le courant charriait des déchets de toute sorte. Je me demandais comment les gens osaient se tremper dans une eau aussi polluée. A un moment, ce fut un cadavre de vache qui descendait paisiblement le cours d’eau, ventre gonflé, pattes en l’air et odeur pestilentielle en prime.
Une foule, nombreuse, effectuait ses ablutions matinales tout au long des escaliers qui longeaient le fleuve. L’atmosphère était extrêmement sereine. La ferveur des dévots dépassait tout ce que j’avais pu observer jusqu’à maintenant. La cité de Bénarès était réellement « la ville sainte ». Ils écartaient d’une main les souillures qui flottaient à leur hauteur, puis disparaissaient sous la surface de l’eau dans un mouvement très vif et très élégant. Le soleil levant éclairait la scène dans une allégorie de couleurs dorées qui rebondissaient violemment sur les murs ocre des bâtiments riverains.
Tout à coup, un choc violent secoua notre embarcation. Non, nous ne venions pas de percuter un iceberg, mais une deuxième barque qui remontait le fil de l’eau. Claudia se retrouva d’un coup assise au fond de notre embarcation, poussant un cri de surprise qui m’amusa beaucoup. Cet incident eu pour effet de déclencher l’ire de notre commandant de bord qui se mit à hurler en direction de son infortuné collègue. Je décidai de lui rendre les rames finissant la « croisière » aux cotés de ma douce compagne.
Le lendemain matin, Claudia prenait le train pour Calcutta, se rapprochant un peu plus de la fin de sa parenthèse indienne. Je l’accompagnais tristement à la gare.
C’était la fin d’une aventure merveilleuse, | | | À: Migu · 22 mai 2013 à 16:41 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 11 de 14 · 1 524 affichages · Partager Très joliment écrit, j'ai adoré te lire!  Merci tout plein! | | | À: Parvat · 22 mai 2013 à 17:10 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 12 de 14 · 1 521 affichages · Partager C'est un livre qui est en cours d'édition, à paraitre dans quelques semaines. Il y a, ensuite, le Népal, puis Calcutta, aprés le toy train et Darjeeling puis l'Orissa, Rishikesh... Voila, voila.
Merci pour le compliment.
Michel. | | | À: Migu · 23 mai 2013 à 10:14 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 13 de 14 · 1 505 affichages · Partager Encore, encore! Et merci de me permettre un retour dans cette ambiance. | | | À: Lula · 23 mai 2013 à 10:24 Re: Pushkar il y a quelques années... Nostalgie... Message 14 de 14 · 1 504 affichages · Partager Voila l'épisobe Népal....
Deux jours plus tard, je pris le bus en direction de la frontière népalaise. Chris, quant à elle, avait décidé de rester quelques jours de plus à Bénarès avant de rejoindre rapidement Bombay puis de s’envoler pour Genève. Je pris donc le bus pour Raxaul, ville frontière de l’état du Bihâr, bien décidé à rejoindre Katmandou le plus vite possible.
Le bus nous laissa quelques centaines de mètres avant la frontière. Il commençait à faire très sombre, il fallait vite trouver un lit pour la nuit.
Je dénichai, dans une ruelle, un petit hôtel sans prétentions. Le patron, un homme très affable, voulu absolument me faire gouter une boisson de sa fabrication qu’il appelait « vin vert ». Je pris vaillamment le grand verre qu’il me tendait pour me rendre compte que son contenu était bien d’un vert éclatant. Son gout, par contre, était tout simplement affreux. Je versai donc, très discrètement, le produit à récurer dans un pot qui se trouvait derrière moi. Je m’attendais à voir la plante se dessécher rapidement, mais à ma grande surprise il n’en fut rien. Voyant que mon verre était vide, mon bourreau proposa une deuxième tournée que je refusai énergiquement pour cause de fatigue très aigue.
Le passage au Népal ne posa aucun problème, Katmandou, la ville magique, m’attendait patiemment au bout du chemin.
n arrivant dans la capitale du Népal, je fus surpris par la légèreté de l’air. Le bus avait déposé ses passagers sur Durbar Square au centre de la ville. Rejoignant Freak street, tout à côté, je posai mon sac au « Blue bird » un petit hôtel sans prétentions.
Durbar Square, avec le quartier Thamel, était le haut lieu de toutes les rencontres. Les rues du centre-ville étaient très encombrées. On y croisait de jeunes occidentaux arrivés au bout de leur route, des alpinistes maussades, dans l’attente d’une expédition en montagne, quelques moines au crâne rasé, ainsi que toute une foule souriante et bigarrée qui vaquait joyeusement à ses occupations. Je pris mes quartier au « Mona Lisa » un restaurant qui dominait la place, rendez-vous obligé des Hippies de passage.
De Durbar square il était très facile de se rendre au stupa de Bodnath, qui dominait la ville de toute sa splendeur.
Au contraire des autres lieux de culte, le stupa contient des reliques du Bouddha, ce qui est rare, ou d’autres Saints ce qui est plus communs. Les dévotions s’effectuent en faisant le tour, toujours, de gauche à droite en récitant différents Mantras tout en faisant tourner des moulins à prière.
Le stupa de Katmandou était certainement l’un des plus beaux exemples de ce type d’architecture.
Je pris la direction de Soyambonath le lendemain. Après avoir traversé une grande partie de la ville, je me retrouvai aux pieds d’un escalier qui menait directement au stupa. Je m’y engageai, suivant ainsi les dizaines de pèlerins qui grimpaient lentement vers cet édifice sacré.
Une horde de singes chapardeurs campait sur les marches dès le lever du jour, mettant à mal la patience légendaire des moines Bouddhistes présents. Les voyageurs qui grimpaient lentement, pressaient vivement le pas pour échapper au racket organisé des primates.
Je me trouvai bientôt face au stupa, longeant un moulin à prières géant que je fis tourner dans le sens adéquat. Jamais moulin à prières ne m’avait paru si grand. Sur la coupole du stupa les yeux immenses de Bouddha fixaient la ville en contre bas de leur regard malicieux.
Une grande sérénité submergeait les lieux, je ressentais moi aussi une spiritualité débordante qui me faisait vibrer de toute ma personne.
La fin de l’après-midi me trouva attablé devant une bière, devisant gaiement avec Paul, un canadien francophone, qui paraissait quelque peu illuminé.
Paul était au Népal depuis quelques semaines. Il s’était installé au « Corner Lodge », qui comme son nom l’indique, était situé au coin de Durbar square et de Freak street.
Il avait quitté Montréal, après une histoire de trafic de stupéfiant, pas très nette. Son père lui envoyait régulièrement de l’argent, ce qui lui permettait de vivre tranquillement à l’abri de la justice de son pays.
Cheveux longs, barbe naissante et petites lunettes rondes, son apparence n’était pas sans rappeler le célèbre chanteur John Lennon, l’un des quatre « fab fours » de Liverpool.
Son unique quête résidait dans la recherche de l’élu, ce personnage utopique, qu’il avait cherché vainement en Inde et qu’il croyait avoir trouvé au Népal..... Chez moi.
Je me demandai si, finalement, Paul ne cherchait pas lui-même sa propre réalité dans le regard, parfois moqueur, de ses rencontres précipitées.
Freak streat était réputée pour ses restaurants tibétains et ses artisans joailliers.
C’est dans cette rue que je découvris une pâtisserie « so british », l’apple pie. C’était un gâteau aux pommes assez épais que l’on dévorait avec voracité, un vrai délice de gourmand.
Je remarquais aussi, qu’il était facile de faire monter en bagues ou en boucles d’oreilles, les pierres précieuses ou semi précieuses achetées, éventuellement, au Rajasthan. L’or et l’argent, étant à des prix très abordables, nombre d’occidentaux pratiquait ce petit trafic à la grande joie des bijoutiers népalais. Il suffisait de faire un petit croquis de la pièce que l’on voulait, et de repasser un ou deux jours plus tard. Le résultat était toujours à la hauteur de l’attente. J’en profitai pour faire monter en bague l’œil du Tigre acheté à Jaipur.
Une semaine s’écoula dans un tourbillon de soirées bruyantes et enfumées, au « Mona Lisa », en soirées bruyantes et enfumées, au « Ying Yang », qui se trouvait juste en face. C’était un va et vient perpétuel de jeunes occidentaux fatigués, que l’on retrouvait parfois le matin, au coin d’une rue, profondément endormis.
Je me lassai très vite de ce tumulte et décidai de partir pour Pokhara, ville plus à l’ouest, et surtout, beaucoup plus calme.
C’est très tôt, le matin, que je pris place dans un mini bus en assez bon état. Le voyage promettait d’être long et fatiguant. Quand le véhicule fut plein, il prit la route dans un assourdissant coup de klaxon, éclairant des silhouettes anonymes, fantômes entre aperçus brièvement, aussitôt disparus.
La route était longue et sinueuse et parfois, au détour d’un virage, un camion au fond d’un ravin nous rappelait que le trajet n’était jamais sans risques.
Les routes népalaises sont réputées pour leur dangerosité, comme en Inde et dans toute l’ Asie du sud est d’ailleurs.
Il faut reconnaitre que les véhicules sont, la plupart du temps, en très mauvais état, à l’instar des chauffeurs fatigués ou à la fraicheur laissant à désirer. Sur la route, les plus gros dictent leur loi aux plus petits à grand coup de klaxons tonitruants. On pouvait lire à l’arrière de tous les véhicules ce fameux conseil : « Horn Please », c’est-à-dire « klaxonner SVP » ce que personne n’oubliait de faire, bien évidemment.
Il en était, d’ailleurs, de même en Inde, pays ou le klaxon n’était déjà plus un accessoire automobile mais réellement une obligation sécuritaire.
Un paysage de montagnes défilait lentement derrière les vitres du bus augurant d’un spectacle grandiose de par sa beauté originelle. Chaque virage distillait son content de cartes postales himalayennes, ravissant mon regard de points de vue magnifiques.
A Pokhara, je m’installai non loin du lac. De là, je pouvais apercevoir la chaine des Annapurna côtoyer orgueilleusement les sommets enneigés du Dhaulagiri, du Manaslu et du Machapuchare. Les noms de ces sommets mythiques, aux exploits multiples et inutiles, résonnaient religieusement dans mon esprit. Habitué aux randonnées dans les Alpes, je goutais là un bonheur sans égal face au spectacle grandiose qui s’offrait à ma vue.
L’endroit était magnifique. Les montagnes se reflétaient merveilleusement à la surface de l’eau.
J’avais retrouvé à Pokhara un ami de longue date. Il s’agissait de Business Charly, comme l’avaient surnommé les gens du coin, pour une raison que j’allais vite découvrir.
Business Charly tenait un petit magasin de souvenir au bord du lac. Il était installé à cet endroit depuis déjà quelques années. Il venait tout juste de prendre pour épouse une jeune et jolie népalaise. Son beau-père lui avait offert un bout de terrain, un peu à l’écart du lac, pour y bâtir une maison. Ce mariage permettait à Charly de s’installer définitivement dans le pays.
Alors que je discutais avec lui, je senti soudain une main se poser sur mon épaule. Me retournant prestement, je n’en cru pas mes yeux: Christian me regardait en souriant, une barbe de plusieurs jours lui dévorait le visage. Son regard était brillant et il avait l’air fiévreux.
Son périple solitaire l’avait conduit jusqu’à Udaipur, ville située à l’extrême sud du Rajasthan puis à Mont Abu, une bourgade de moyenne montagne ou il faisait bon se reposer.
A Udaipur il avait rencontré deux étudiants iraniens, réfugiés en Inde lors de la révolution islamiste dans leur pays. Ceux-ci vendaient de l’héroïne pour se faire un peu d’argent et subvenir ainsi à leurs besoins. C’est à ce moment qu’il avait gouté à cette poudre blanche synonyme d’oubli, mais aussi de perdition irrémédiable.
J’avais parfaitement deviné le problème qui se présentait à moi.
Christian n’était plus que l’ombre de lui-même. Les paradis artificiels avaient pris le gout amer de la défaite et l’entrainait dans une lente déchéance que rien ni personne ne pouvait arrêter.
Bien que fumant régulièrement, je n’avais jamais touché à l’héroïne. Je ne connaissais que trop bien le funeste résultat d’une telle pratique. Mon meilleur ami, séropositif à la suite de shoots répétés, était mort quelque temps auparavant.
Je ne pouvais laisser Christian continuer à détruire inexorablement sa jeune vie.
La montagne était là. Elle semblait nous attendre patiemment, exhibant ses sommets immaculés, comme une maitresse insatiable et jalouse.
Je proposai à Christian une ballade pour, comme il disait souvent, s’aérer l’esprit. Ce dernier accepta de suite, à mon plus grand étonnement.
C’est le lendemain que nous quittâmes Pokhara à pied, muni du strict minimum, prenant la direction de Naudanda, un village situé, environ, à quatre heures de distance. Cette première étape ne fut qu’une succession de terrasses qu’il fallut franchir les unes après les autres.
J’avais loué, naïvement, de solides et gros brodequins à Pokhara, et du les enlever pour la dernière heure de marche. Une douleur insupportable irradiait dans mes pieds, m’obligeant à me déchausser. C’est pieds nus que je pénétrai dans le village.
Le temps de trouver une guest house en arrivant, et je parti fouiner dans l’unique rue du hameau à la recherche d’un vendeur de souliers.
J’en trouvai un, une centaine de mètres plus loin, presque à la sortie du village. Fouillant, dans un désordre incroyable, je désespérais de trouver chaussure à mon pied. Les Népalais étant petits, l’affaire n’était pas gagnée. C’est presque par hasard que je découvris dans un coin, un stock de baskets basses chinoises. Comble de chance, une paire était à ma taille. Je payais une somme dérisoire avant de sortir du magasin avec mon trésor.
Le soleil avait déjà disparu derrière les sommets immaculés. L’ombre gagnait rapidement du terrain, il fallait rejoindre mon ami.
C’est l’esprit plus léger que je rejoignis Christian. Celui-ci était assis sur un vieux banc, face à la vallée, l’air totalement absent. J’avais compris que mon ami n’était pas tiré d’affaire. Christian était encore sous l’emprise de son poison préféré.
Il faisait nuit noire quand nous rejoignirent notre Lodge. Un froid vif avait remplacé la douce chaleur de l’après-midi. Je frissonnais légèrement tout en maugréant contre l’absence du plus petit moyen de chauffage. Un brasero qui nous aurait donné l’illusion d’un peu de chaleur aurait été le bienvenu.
Nous reprîmes la route au petit matin, d’un rythme lent et régulier.
La première partie du chemin était relativement plate, mais cela changea rapidement. Sans surprises, le sentier se transforma à nouveau en escalier interminable. J’appréciais ma nouvelle paire de baskets, je n’avais plus mal aux pieds.
Le trajet jusqu’à Khare se déroula sans problèmes particuliers.
Nous trouvâmes un petit Lodge pour la nuit. Le village n’était pas grand, nous en fîmes vite le tour. Le long des maisons on voyait des troncs d’arbre, taillés dans la masse, faisant office d’échelles pour rejoindre les greniers. Des enfants se poursuivaient dans l’unique rue du village, soulignant leurs courses folles d’une cascade de rires cristallins.
Le soleil baissait à l’horizon et beaucoup de villageois rejoignaient hâtivement leurs foyers. La plupart portait des charges considérables, ce qui n’avait pas l’air de les encombrer plus que ça.
Au petit matin, à l’heure du départ, je décidai d’abandonner les chaussures que je ne portais plus, en me disant que je les retrouverais sur le chemin du retour.
Nous primes la direction de Birethanti ou nous passâmes une nuit froide et inconfortable, puis continuâmes sur Ghorepani. Depuis ce village, il était possible de grimper à Poon Hill, pour observer la chaine des Annapurna.
Le lendemain, à l’aurore, nous primes donc le chemin de cette colline, point de vue incontournable de l’étape du jour.
La montée fut rude, mais quelle merveille à l’arrivée ! Quelle récompense ! Nous pouvions voir la totalité de la chaine des Annapurna, ainsi que des sommets comme le Dhaulagiri, le Machhapuchhare ou le Nilgiri. L’horizon était totalement dégagé et le ciel d’un bleu azur. Jamais point de vue ne nous avait paru si grandiose.
A Ghorepani nous restâmes dans un Lodge proche de l’entrée du village.
Une très grande cheminée était installée au milieu de la pièce principale. Le soir, les voyageurs se blottissaient autour du feu de bois. Certains discutaient à bâtons rompus, d’autres somnolaient engourdis par la douce torpeur qu’une fumée apaisante leur avait apportée.
La lueur des flammes éclairait les visages, donnant par intermittence l’illusion parfaite d’un clair-obscur « Caravagesque ».
C’est dans ce village, que nous vîmes un Allemand, Walter, que la « turista » n’avait pas épargné. Immobilisé depuis près de huit jours il attendait patiemment que cela passe. Il était, véritablement, très maigre et semblait flotter dans des vêtements d’un blanc douteux. Je me disais que la « turista » ne devait pas en être l’unique cause. Ses longs cheveux crasseux et sa barbe juvénile, le faisait ressembler à un Christ désemparé qu’un Ponce Pilate d’opérette aurait oublié là.
Il s’agissait effectivement du premier « junkie » que nous croisions. Christian l’observa un instant, dubitatif.
Nous reprîmes le chemin le lendemain à l’aube. Comme toujours la première heure marche fut la plus ardue. Il faisait froid, l’effort était difficile, puis le corps prenait son rythme habituel, lent et régulier.
Le sentier jusqu’à Tatopani n’était qu’une perpétuelle suite de montées et de descentes.
Assez régulièrement, des caravanes de mulets, chargés d’énormes sacs, déboulaient en trottinant prestement, sur le sentier, menaçant de pousser dans le ravin tout marcheur inattentif.
Nous nous méfiions de ces convois comme de la peste. Dès que nous entendions tinter les clochettes, annonçant un croisement imminent, nous nous rangions prudemment coté montagne, en attendant que la procession soit passée.
Nous marchâmes assez longtemps au milieu d’une forêt de rhododendrons en fleurs. Leur taille était impressionnante. Le noir de leurs troncs contrastait ardemment avec le magnifique incarnat de leurs fleurs. Le paysage semblait sortit directement de « Bilbo le Hobbit» de Tolkien, que j’avais lu quelques mois auparavant.
Tatopani apparu enfin, dans la joie et l’allégresse, car l’étape avait été difficile. Une petite Guesthouse à la sortie du village nous accueilli. Un agréable jardinet, ou il faisait bon déjeuner, agrémentait l’ensemble.
C’était l’endroit idéal pour une pause bien venue.
A la sortie du village, une rivière coulait paisiblement. Une dizaine de personnes, dont quelques occidentaux, se baignait dans des bassins naturels où une eau noire et fumante les délassait agréablement.
Le lieu était réputé pour soigner les maladies de peau, aussi, beaucoup de « curistes » népalais qui s’y baignaient présentaient diverses formes d’affections de l’épiderme. Cela ne nous empêcha pas de nous y tremper avec délectation.
L’instant était particulièrement singulier. L’eau était très chaude et le panorama grandiose.
Nous quittâmes Tatopani quelques jours plus tard pour Kalopani.
Près de six heures de marche et mille cinq cent mètres de montée plus loin, nous arrivâmes au village.
Moyennant quelques roupies, il fut possible de loger chez une vieille népalaise, très souriante et complétement édentée, qui nous avait alpagués à notre arrivée dans le village.
Nous avions rencontré la « Reine des Momo », ces fameux raviolis tibétains, fourrés à la viande ou aux légumes. Les siens étaient garnis de légumes et servi bouillis. Nous ne regrettâmes pas cette rencontre inattendue et gastronomique.
De Kalopani, nous rejoignirent Marpha et son monastère situé sur les hauteurs environnantes.
Marpha, la ville des pommes, se tenait bien à l’abri des vents très violents qui soufflent dans la région en remontant la vallée.
Le crépuscule nous surpris, attablés dans une minuscule gargote, attendant patiemment le repas du soir. C’est à ce moment que nous vîmes arriver une porteuse très chargée, et surtout, très âgée. Quand elle eut posé sa hotte d’osier et livré sa marchandise, elle s’accroupit devant le restaurant, bourra une pipe de ganja et me demanda du feu. A ce moment, la propriétaire des lieux arriva, furibonde, apostrophant violemment la pauvre femme. N’y tenant plus, je pris sa défense énergiquement ce qui eut pour effet de calmer la harpie.
Le sourire de la vieille dame m’alla droit au cœur, cela valait largement tous les remerciements du monde.
Le lendemain nous continuâmes sur Kagbeni, très jolie ville fortifiée, peu peuplée.
Deux jours de repos bien mérité et de nouveau, le départ, cette fois pour Jomoson, à la limite du plateau du Mustang, cette très mystérieuse région Tibétaine.
Cela faisait déjà quelques jours que nous faisions la route accompagnés, plus ou moins, par une dizaine de moines bouddhistes. Ceux-ci rejoignaient leur monastère au Mustang après avoir été vendre certains de leurs produits au marché de Pokhara. Ils s’arrêtaient systématiquement à l’entrée des villages montant rapidement une sorte d’abri pour y passer la nuit. Ils reprenaient leur chemin très tôt le matin d’une démarche lente et solennelle. C’est toujours un peu plus tard que nous les rattrapions régulièrement, déclenchant ainsi sourires et éclats de rire réciproques en guise de communication matinale.
Le Nilgiri n’avait jamais été si proche. Christian avait l’air de se sentir mieux. La montagne l’aidait grandement à oublier ses envies d’autodestruction. Je pensais que ce trek pouvait se transformer en une réelle thérapie de sevrage pour mon ami.
Nous laissâmes Kagbeni derrière nous au petit matin.
L’air était d’une pureté virginale. Après un début de parcours relativement facile, la vallée se resserra brusquement. Le sentier passait au fond d’une gorge très étroite. De gros rochers tapissaient le fond de la combe, nous obligeant à faire preuve d’un grand sens de l’équilibre. Le moins agréable resta quand même le vent, qui soufflant violemment de face, nous força à marcher courbés pendant une bonne partie de la journée.
Quelques jours à Jomoson ne furent pas de trop.
La ville se blottissait le long de la rivière Kali Gandaki. C’était une jolie ville blanche, munie d’un minuscule aéroport. L’atmosphère était toute Tibétaine.
C’est là, que nous bûmes notre première bière régionale. Servie dans de grandes chopes en bois, c’était de l’eau chaude que l’on versait sur des grains d’orge grillés. Ensuite, il suffisait d’attendre quelques instants avant de consommer, à l’aide d’une grande paille.
Pour le retour nous décidâmes de longer intégralement la Kali Gandaki jusqu’à Pokhara.
Longer une rivière peut être très agréable car on peut s’y baigner. C’est l’envie que nous eûmes, après plusieurs heures à crapahuter sous une forte chaleur. Le courant n’étant pas très fort à un endroit, nous jugeâmes le moment propice. Rapidement déshabillés nous plongeâmes dans l’eau fraiche. Christian sorti le premier, suivi de près par ma personne. Alors que nous nous séchions, Christian poussa un cri de surprise en me regardant, des dizaines de points noirs étaient collées sur ma peau. Lui-même d’ailleurs n’était pas en reste. Il s’agissait de très belles sangsues trop heureuses d’avoir trouvé deux clients potentiels. Je décollais avec dégout les bestioles du corps de Christian, qui me rendit aussitôt la pareille. Nous apprîmes bien plus tard qu’il était déconseillé de se baigner dans cette rivière, à cause des...... sangsues.
Nous atteignîmes Kusma après avoir traversé un autre petit village Beni. Une rue unique séparait le bourg dans toute sa longueur. Des buissons d’épineux la traversaient vivement, poussés par les fortes rafales d’un vent froid et violent.
De Kusma, je pensais rejoindre facilement le village de Khare, ou j’avais laissé mes chaussures. Pour moi, le plus simple étant la ligne droite, je décidai de couper par la montagne, après tout Khare était situé de l’autre côté.
Mal nous en prit. De demi-tour, pour cause de falaises abruptes, en marche arrière pour cause de passages impossibles, nous débouchâmes sur le sentier tant désiré, à la nuit tombante. Effectuant le reste du chemin de nuit, c’est exténué et passablement énervés que nous arrivâmes au village. Le Lodge apparu comme par enchantement à notre plus grand soulagement.
Quand nous racontâmes cette journée aux népalais présents, ceux-ci restèrent, pour le moins, sceptiques: Qu’est-ce que ces deux jeunes occidentaux racontaient ? On ne passait pas par la montagne !
Le lendemain, chaussures dans le sac, nous redescendîmes doucement sur Pokhara. Christian avait hérité d’un genou extrêmement enflé et douloureux, l’obligeant à s’aider d’une canne de fortune pour accomplir cette dernière étape.
Déjà, le souvenir de cette balade fantastique s’effaçait, laissant la place à une foule de pensées diverses qui se bousculaient dans mon esprit.
Je revoyais ce ciel bas posé sur ces montagnes bleues, ces terrasses grimpant dans l’infini brumeux d’un horizon incertain, cette nature omniprésente qui immergeait l’esprit dans un océan de sagesse.... Je revoyais cet extrême nord du Népal.
Je repensai longuement à toutes ces ethnies minoritaires qui luttaient pour la survie de leurs traditions, à ces enfants qui refusaient déjà de ressembler à leurs parents, à ce monde décalé et anachronique qui doucement se diluait dans la normalité.... C’était le peuple Gurung, c’était le peuple Tamarang, c’étaient tous ces peuples Tibéto Népalais, toutes ces populations abandonnées par un gouvernement en déliquescence qui disparaissaient irrémédiablement.
Demain le jour se lèvera sur la perte irrémédiable d’un monde tombé en désuétude par la volonté d’une société amnésique. La tristesse infinie d’un chemin sans retour restera alors le seul témoignage d’un passé extraordinaire figé sur des images poussiéreuses, comme ces papillons bigarrés que l’on épingle dans des vitrines oubliées.
Quelques jours de repos à Pokhara nous firent le plus grand bien, puis ce fut le retour à Katmandou. Le genou de Christian allait beaucoup mieux. | Discussions similaires sur l'Inde: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 12 373 visiteurs en ligne depuis une heure! |