:) merci de ces gentils mots !
vifi > et merci de cette héroïque défense (à nouveau, non ? :D). Je me suis fait avoir alors même que j'avais bien précisé la chose quelques messages plus hauts (dans le sud tunisien, mais cher kopain d'
agadir n'a pas dû lire. ce n'est point grave)
C'aura été la première fois que la "synthèse" a tant tardé, mais ça y est : avec quelques photos-bonus, voici le texte final sur l'
Algérie. Je me suis appliqué et espère que cela intéressera quelques heureuses âmes :) love!
31 juillet 2011
L’Algerie, ce qu’elle est et ce qu’elle est destinée à être
Au terme de ce magnifique voyage, il est un certain nombre de points sur lesquels il convient de revenir. On aura bien saisi comment, pour l’
Algérie, la superbe succession d'explorations a été sublimée par les innombrables rencontres et la gentillesse dont l'on a fait preuve a mon égard. Tout, néanmoins, n'a pas été évoqué.
C'est donc parti pour l'ultime sélection de photos bonus... pas assez nombreuses et illustrant de façon insuffisante mes propos. Mes excuses ! On commence avec Boroufa, qui m'avait joliment rejoint sur la dune pour le lever du soleil à Taghit. Très noir, comme beaucoup des kopains du désert (mais lui venait d'
Oran, curieusement), rappelant qu'au Sud se trouvent Mali, Niger, Tchad.
Le premier élément sur lequel revenir est plutôt "pratique", concret et il a concerné les deux parties du voyage : il s'agit de la langue. On sait bien maintenant que "l'arabe" comme langue homogène existe aussi peu que "le peuple arabe", et la multitude des pays visités ces dernières années aura permis, je l’espère, de le réaliser. Le Maghreb a ses spécificités,
a fortiori, et l'on savait avant de venir qu'une partie des découvertes serait clairement liée à la langue tant la réputation linguistique des "bledards" immigrés ou enfants d’immigrés en
France n'est plus a faire (i.e.
khouya,
labesse etc. déjà bien connus avant de partir). On a donc été servis sur ce point là, mais de façon très intéressante le "voyage oral" a connu une évolution assez progressive : les premiers jours furent assez surprenants, les interlocuteurs (à
Djerba, et dans le sud de la
Tunisie) me comprenant tout à fait et vice versa (note : je parle un arabe du Golfe,
khaleej, qui s'est construit sur mes bases
fusHa, c'est à dire l'arabe classique, du Coran en quelque sorte). Et c'est en fait en se dirigeant vers le Nord que la donne a changé, comme si d'ailleurs le plus grand nombre de locuteurs francophones (je n'ai finalement pas beaucoup parlé français, jusqu’à
Sfax voire
Tunis) devait être compensé par la progression des dialectes rendant de plus en plus compliquée la discussion. Ceci dit, c'est vraiment au dernier jour de la semaine tunisienne (au nord de
Tunis :
Bizerte,
Tabarka) que je réalisai ne plus rien capter du tout. Voilà un drôle de signe de la proximité algérienne, pensais-je en rigolant, et de fait dans le nord-est du pays (de façon symétrique par rapport à la frontière, si je puis dire) ce fut un clair
struggle for life, à base notamment d'expressions-de-base-que-personne-pourtant-ne-capte. Si le reste de l’
Algérie a pu se révéler moins déroutant d'un point de vue linguistique, c'est probablement en bonne partie de par un travail d'accoutumance personnel (renouant avec les joies des premiers jours en
Turquie,
Israël ou
Iran ou l'on teste les langues locales et intériorise progressivement la musique turque, hébraïque ou
fârsi) au point d'ailleurs d'avoir tout a fait
bledardisé mon arabe au terme de ce voyage. Quelques divines surprises, en bonus même avec ici ou là quelques nerds maitrisant la langue coranique et avec qui j'adorai converser. A Ghardhaïa notamment, comme si (et de manière assez géniale il faut le souligner) la préservation des traditions au sein de ces magnifiques petites communautés autistes expliquait la faible pénétration de la "langue bledarde". J'oublierai difficilement ce gamin de 8 ans me parlant comme le livre saint musulman.
Ce joli premier exemple vient de
Bizerte,
Tunisie. J'en profite pour rappeler simplement, au sujet du merveilleux pays en question, qu'une révolution s'inscrit sur un temps long (chasse des très nombreux pions du système Ben Ali, changement des mentalités, institutionnalisation de la démocratie...). La
France a mis plus d'un siècle, espérons que la
Tunisie ne mettra "que" quelques années ; dans tous les cas il faut bien comprendre que le 14 janvier 2011 n'est qu'un "point de départ", et que la route est longue et périlleuse pour les amis outre-mer. On est avec vous la famille !
A Setif. C'est moins le slogan qui peut surprendre que l'absence de signe arabe ; 100% en français dans le nord-est, c'est presque rare.
On est plus souvent dans ces eaux là, 50-50 comme en
Tunisie. Transition scred vers une évocation du talent des Algériens sur les routes ! Les nombreuses routes à deux voies offrent un spectacle amusant/effrayant, une bonne partie des automobilistes s'attachant systématiquement à doubler la voiture qui est devant eux ; en s'efforçant de ne pas se prendre un véhicule de la file inverse bien sûr ! Mémorable vision de ce chauffeur de taxi collectif entre
Annaba et
Constantine se roulant une clope à deux mains (aucune sur le volant, donc).
Sur l'
Algérie plus en général, on aura donc bien évoqué (assez nettement,
à l'est
) les énormes difficultés que le pays affronte et en quoi une écrasante partie des responsables est à trouver du côté de la gouvernance et du parti-armée-Etat FLN. Il y a deux points à ajouter, d'abord sur l'histoire récente du pays et puis sur les interrogations liées au futur. Le passé proche de l'
Algérie est profondément marqué par la "décennie noire", guerre civile des années 1990 qui a ravagé les familles et, plus vicieusement, les esprits. On imagine difficilement la chose ici, et moi même parvenais-je à peine à pleinement réaliser l'idée d'une vie où l'on quitte ses proches le matin en leur disant adieu, ou où l'on ne sort plus du domicile après 17h (deux des illustrations les plus marquantes, entendues dans la bouche de quelques un(e)s qui étaient déjà adultes à l'époque). Les très nombreuses discussions, sur ce point, n'ont pas été seulement sympathiques mais précieuses : où l'on parvient par exemple à comprendre comment les choses ont pu en arriver là. Si l'idée qu'un parti musulman comme le Front Islamique du Salut ait pu gagner en popularité dans les années 1980 à mesure que l'état économique et social du pays régressait (canalisation de la protestation/de l'exaspération comme en
France le PC jusqu'à Mitterrand ou le FN aujourd'hui, promesses de "purification" et de lutte contre la corruption crédibilisées par les arguments religieux, encouragement après la révolution iranienne de 1979 aussi peut être), il faut bien saisir que les premiers attaques-attentats contre l’État purent être tout à fait soutenus par la population (le FIS remporte la majorité aux élections législatives de décembre 1991, que l'armée annule en janvier 1992 ; le président est remplacé par un militaire, des milliers de membres du parti musulman arrêtés) avant que les choses ne dégénèrent dans un sanglant enchaînement répression-vengeance-répression. Ainsi, sans même évoquer les radicaux du Groupe Islamique Armé (dissidents du FIS, qui produiront attentats sur attentats - y compris en
France, en 1995), l'épais brouillard d'une décennie maudite, qui a traumatisé les Algériens et ruiné l'image du pays dans le reste du monde, semble moins épais, davantage
pénétrable en tout cas.
Aucun rapport, mea culpa. Féroce popularité du fast-food, en
Algérie comme en
Tunisie, mais ici les poulets/saucisses/salamis frites sont souvent accompagnés de baguettes molles (contenue dans de grandes caisses ou sacs plastiques, comme ici) pas si mauvaises. L'influence française se lit aussi au petit déjeuner, proche d'ici (pain-beurre-confiture-jus).
Les comptoirs sales de fast-food abritent les chats, toujours en galère mais moins nombreux qu'en
Tunisie, de l'écrasante chaleur.
Pour ce qui est du futur algérien, difficile de trancher définitivement entre deux sentiments. A premier abord, "l'immense filet aux éternelles mailles"
évoqué
(règne du piston, corruption quotidienne) semble constituer un gigantesque obstacle, dont la chute est d'autant moins probable que cette fameuse "décennie perdue" calme les ardeurs. Les rassemblements en faveur de réformes démocratiques, économiques et sociales début 2011 ont en effet pu inspirer des angoisses tant le souvenir de la guerre civile semble présent, mais il faut aussi (surtout ?) souligner les graves carences de
l'opposition, qui n'est qu'en apparence structurée ou homogène. Les acteurs pouvant guider le changement manquent encore cruellement, quand ce ne sont pas l'organisation ou les moyens financiers, et il est indispensable que l'offre politique soit à la hauteur des enjeux ; ce qui est donc loin d'être le cas aujourd'hui. On peut, enfin, se demander si les Algériens ont une
rage suffisante, la frustration au ventre capable de faire réaliser que les mesures ponctuelles (blocage des prix, autorisations accordées, augmentations de salaires) ne sont qu'une réponse court-terme aux problèmes quotidiens ; on m'a, à plusieurs fois, témoigné d'un pessimisme certain sur le sujet, non parfois sans en adopter des lectures culturalistes (dont les lacunes sont criantes ; les Algériens n'existent pas
en soi, et quand bien même leur majorité serait "peu propice à la mobilisation" aujourd'hui, les choses pourraient changer demain). Paradoxalement pourtant, la lumière n'est peut être pas si lointaine : et si les choses pouvaient s'emballer tout d'un coup ? Le gouvernement a certes arrosé (par professions, de façon corporatiste) depuis le début de l'année, mais ne suffirait-il pas d'une inflation soutenue du pain ou d'une baisse du prix du pétrole pour que le mécontentement profondément latent s'exprime à nouveau, avec force par exemple ? Les Tunisiens ou les Egyptiens eurent la chance d'une forme d'indépendance de l'armée vis à vis des clans Ben Ali ou Moubarak, là où l'appareil d’État algérien est intrinsèquement, historiquement infesté par les militaires et cette incestueuse endogamie complique considérablement les possibilités de ruptures. Est-il pourtant assuré qu'un vaste et pacifique mouvement social en
Algérie n'est pas pour demain, et
a fortiori qu'il ne serait pas sans conséquences majeures sur la gouvernance du pays (plus que la réforme bidon de la Constitution qu'a annoncé Bouteflika) ? Rien n'est moins sûr, et à la lumière de ces quelques discussions et impressions du pays, il est tout à fait permis de l'imaginer. De le souhaiter pour les Algériens, la chose est sûre.
Contrairement à la
Tunisie sous Ben Ali, l'
Algérie jouit d'une relative liberté de la presse qui se concrétise surtout à travers quelques titres emblématiques : le francophone El Watan
ou Liberté, dont l'éditorial ici saisi ironise sur la dépendance du régime vis à vis d'un fort prix international du pétrole. Et si demain, les devises venaient à manquer ?
En attendant les changements, le pays pourrit tranquillement comme en témoignent assez tristement ses infrastructures hôtelières qui datent, pour beaucoup, des années 1980. J'ai pris la photo à
Timimoun, tant ce panneau annonçant des travaux de "remise à niveau" était inédit !
On va terminer cet ultime papier, loin d'englober la totalité des réflexions que ce magnifique petit voyage algérien a inspiré, par un point qui me semble fondamental, et dont l'importance n'a cessé de grandir à mesure que mon humble exploration du pays se poursuivait - au point d'en faire aujourd'hui l'enseignement principal de ma bien belle ballade. De même qu'il est indispensable, pour que l'
Algérie trouve une place à la hauteur de ses richesses humaines, culturelles et économiques, que le pays se dote de nouveaux pilotes ou équipages, il me semble profondément nécessaire de réaliser, côté français, l'autonomie complète du pays vis à vis du nôtre. Que n'ai-je entendu, annonçant mon voyage dans l'ancienne colonie ! D'une part on s'est largement demandé quels intérêts y trouverais-je, d'autre part on a (et moi y compris) tout de suite pensé, à l'évocation du
bled, aux gamins qui sortent chez nous les drapeaux algériens les soirs de match de l'équipe de Ziani, aux
wesh banlieusards (Rim-K, Sinik
on pense à vous :o) ou aux papys bledards. Sur ce deuxième point, il est très important d'insister : non, l'
Algérie n'a rien à voir avec ces images là et c'est bien en cela qu'elle est parfaitement
autonome de la
France. Qu'elle ait fourni des milliers de familles venant travailler ici, à notre demande puis malgré les arbitraires changements de programme démographiques, n'est certes pas niable et l'idée que la culture française ait pu s'enrichir des apports étrangers ne l'est pas non plus. Mais les Algériens aujourd'hui vivent en
Algérie, parlent l'algérien et travaillent, font des enfants et des projets en
Algérie. Le débat public en
France gagnerait clairement en clarté si l'on commençait par rappeler que les gamins évoqués, qui se disent
Algériens de cœur et sortent les drapeaux quand l'équipe nationale prend 0-4 contre le
Maroc (juin 2011, inoubliable), ont aussi bien leur passé (ils sont nés en
France), leur présent (ils vont à l'école en
France, se socialisent en
France, ont les valeurs et normes des Français) que leur futur ici, dans leur pays. Et que parmi les raisons qui les poussent à agiter un drapeau qui n'est pas le leur, se trouvent les profonds dysfonctionnements de notre système éducatif qui exclue violemment les enfants de classes populaires (dont sont
issus les enfants et petits enfants d'immigrés), le racisme ordinaire (quand il n'est pas d’État), la stigmatisation. Une partie de la population algérienne parle certes le français, de même que notre langue est officieusement la seconde du pays (rues, commerces, bâtiments... héritage de notre présence de 132 années) et,
comme on l'a vu
, qu'
Alger semble drôlement occidentalisée. Mais les gens y
font leur biz là bas comme les Français font le leur ici, vivent chez eux de même que nous vivons chez nous, tous ont des problèmes propres à leur pays comme nous avons les nôtres (certes moins graves ici) et découvrir un peu l'
Algérie amène de façon aussi rapide que puissante à cette constatation : le pays vit de façon complètement autonome. C'est tout simplement un autre pays, loin culturellement et pratiquement du nôtre, dont les habitants mènent leur propre existence sans lien avec la
France. Ce ne semble pas grand chose, mais une fois compris, c'est la découverte d'un espace aux immenses attraits qui s'offre au visiteur : sites romains fabuleux, superbes villes, paysages magnifiques... et le tout dans une ambiance qui, en plus de quelques originalités (merveilles kabyles, autres bien beaux peuples berbères à droite à gauche), prend des cultures voisines (j'entends principalement celle
arabe) le meilleur.
"le meilleur des cultures voisines", c'est certes l'accueil mais aussi le GHETTO exotique :love:
les jolis souqs (ici à
Ghardaïa dont la laine est réputée dans tout le pays) ; les trucs qui mettent des étoiles dans les yeux finalement.
La descente de dunes avec une luge en peau de chèvre quoi ! :LOVE: :fou:
Car si le point a déjà été évoqué
au moment où je prenais la route pour le désert
, l'accueil proprement magnifique que l'on m'a fait restera dans les annales. On avait à plusieurs fois dans le passé
expérimenté
l'excellente réputation des Syriens en la matière, ou eu le bonheur de pousser à ce sujet les frères omanais
dans leur derniers retranchements
à cet heureux sujet, mais avec l'
Algérie un palier a tout à fait été franchi. L'aide chaleureuse, les bouts de chemin accompagné par le bras ont été certes chose commune, presque habituelle comme au
Caire ou à
Amman ; mais si l'expérience fut fabuleuse c'est bien en raison des nombreuses discussions d'une part (la langue française a bien favorisé les choses, permettant parfois d'amples explorations dans les dialogues) mais surtout de l'impression d'être à la maison en raison une nouvelle fois de cette proximité linguistique qui fit que les Mohammed, Amine etc. m'ont traité sans fards, comme si la barrière propre à ma qualité d'étranger n'existait plus. D'où cet exquis sentiment de se mouvoir comme chez soi, quasiment certain de trouver à la prochaine étape un interlocuteur qui, pour peu qu'il ait un âge proche du mien, s'adresserait à moi comme si j'étais un pair à l'université. On retrouve sur un point, de façon assez merveilleuse, la synthèse des magnifiques enseignements du voyage algérien : on n'a pas une seule fois tenu en ma présence un discours hostile vis à vis de l'occupation coloniale française. Parce que l'
Algérie vit bien de façon parfaitement indépendante de notre pays et que cette histoire là appartient au passé (quoi qu'en disent les autorités), et parce qu'en s'adressant à moi c'est comme si mes interlocuteurs n'avaient jamais tenu compte de ma qualité d'immigré-pour-les-vacances, n'abordant donc pas plus le sujet avec moi qu'avec leurs proches ; on trouvera difficilement preuve d'un meilleur accueil. Avec les merveilles qu'ont permis les proximités linguistique et culturelle de mes hôtes algériens, on touche le cœur de l'analyse : l'
Algérie est, une nouvelle fois, un pays de potentiels immenses et qui pourrait assumer avec tellement de bonheur le rôle qui lui revient de pont (culturel, intellectuel, artistique, économique!) entre les deux rives de la Méditerranée. Il ne reste plus que deux points à relever : 1. personne en
France n'a vraiment compris la chose, à fortiori ceux de ses habitants qui croient sincèrement être
Algériens de cœur, et il serait heureux que cette ignorance prenne fin ; 2. le pays n'occupera la place qu'il mérite qu'avec un changement radical dans les orientations des gouvernances politique, économique et sociale qui ont mené l'
Algérie dans le trou dans lequel elle se trouve aujourd'hui mais dont, il faut l'espérer, elle se sera tirée demain.
Et on termine avec la merveilleuse bourgeoisie d'
Alger... trilingue :)