Bonjour,
désolée, j'arrive un peu tard...
Juste pour te dire que tu as parfaitement raison, il faut te préparer à quelque chose de très fort émotionnellement, mais j'ai l'impression que ta famille a su te donner des bases fortes, à commencer par accepter d'avoir été abandonné.
Je suis moi même adoptée, par une famille française. Mon orphelinat est à
Bombay. Vers 20 ans, j'ai décidé de revenir au pays, non pas pour retrouver ma famille biologique - tout comme toi, j'ai déjà un père et une mère aimants- mais pour connaître l'endroit d'où je viens et me l'approprier. J'y ai vécu pendant un an et demi, et depuis, y retourne régulièrement.
Si tu es d'accord, je t'explique comment j'ai fait pour rationnaliser la démarche, la rendant moins douloureuse, mais aussi plus efficace. Je te previens, c'est long.
Je pense que l'envie de s'assumer entièrement est propre à chaque être, mais que pour nous, ce travail est d'autant plus difficile que l'on a un héritage biologique à assumer (notre "gueule d'indiens") dans un milieu et une culture, une patrie, qui sont différentes (pour toi la
suisse, moi la
france). Il faut donc que l'on puisse justifier à la fois notre appartenance à notre pays d'adoption, notre patrie, et notre pays d'origine, ce que j'appelle notre "matrie".
Pour le premier, c'est facile : nous y avons vécu, maîtrisons la langue, la culture, connaissons l'histoire...bref, il n'est pas né celui qui pourra dire de nous que nous ne somme pas français/
suisse!
Pour la Matrie, c'est moins évident, l'objectif étant de pouvoir l'assumer autant que la patrie, l'expérience en moins. Je ne me risque pas trop en présumant qu'à toi aussi (comme à n'importe quel individu issu d'une "minorité visible" pour reprendre les termes de notre cher ministre de l'intérieur Sarko), on te demande souvent d'où tu viens, si tu parles la langue de ce que les autres considèrent de toute façon comme "ton" pays...
Ne pas pouvoir répondre par l'affirmative est ce que moi j'ai vécu le plus mal, car nous sommes dans la situation ou les autres, mais également nos origines, nous assignent un pays que nous ne connaissons pas.
Aussi, j'ai appris : la langue (le hindi et le ourdou), l'histoire, la géographie, les institutions politiques, les moeurs, et surtout, les gens, en vivant avec eux.
En fait, il a s'agit pour moi (et je continue sporadiquement), de me réapproprier ma matrie, de la même façon que l'on conditionne les petits français à être français et à aimer leur patrie (et je n'y ai pas échappé).
Cette "méthode" a fait que désormais, je peux assumer un peu plus mes gènes. En plus de pouvoir assumer ma culture (française off course), j'assume ma nature, ou du moins j'en ai l'impression.
Il y a une théorie, notamment soutenu par Lancan et Margareth Mead, selon laquelle le caractère d'un individu est composé de trois éléments : la culture (l'acquis), la nature (l'inné) et l'esprit (la volonté).
En retournant en
Inde, tu pourras peut-être déceler ce qui chez toi relève de l'un ou de l'autre. Parfois c'est évident, ou paraît l'être (ma soeur et moi, pourtant arrivées en
France bébés, ne supportons pas de nous asseoir sur une chaise de manière conventionnelle, cela nous fait mal. Nous nous mettons à genoux ou accroupies), d'autres moins.
Si tu as une amie ou une femme, faire la part des choses est plus facile. En tant qu'observatrice extérieure, elle voit directement ce qui chez toi reste indien (même après 27 ans d'exil), ou pas.
Mon fiancé connaît bien l'
Inde (mieux que moi à vrai dire) et ses habitants. Parfois je sens agacement ou ravissement, lorsque je réagis d'une manière particulière à une situation. Il me dit souvent "les indiens raisonnent souvent comme ça".
Qu'entend t-il par là ? Veut-il dire que, malgré mes 24 ans passés en
France et mon formatage scolaire et familial digne du plus grand défenseur de la laîcité républicaine, il subsisterait "quelque chose d'indien" dans ma façon de penser ?
Mes réactions qui suscitent chez lui ce genre de pensée coïncident-elles avec les actes et paroles que j'ai pu avoir et qui ont paru étranges à mes parents ?
Ce sont sans doute des questions que toi aussi tu te poses (même si formulées personnellement), et je pense qu'un séjour en
Inde te sera bénéfique pour t'assume pleinement.
J'emploie consciemment le mot "assumer", ce qui sous entend qu'au départ, il faut accepter l'idée d'"être né quelque part", sans savoir où, ni de qui. Si j'avais utilisé "justifier", ça aurait été différent : il aurait s'agit de trouver des raisons à notre histoire, des causes...or il y en a sûrement, mais elles sont hors de notre portée. Si l'on accepte pas ça, on risque de se lancer dans une quête perdue d'avance de nos parents biologiques...
Cette différence de perspective te concerne d'autant plus que tu sembles vouloir associer tes parents à ta démarche. Je l'ai également fait, et ça a été un réel soutien. Ca m'a également aidé à les comprendre, à les désacraliser dans leur rôle de figures innébranlables et solides. Nous nous sommes rapprochés (mais n'avons jamais non plus été en conflit grave auparavant). Leur avis sur l'
Inde et ses habitants a aussi été d'une très grande utilité.
Mes parents n'avaient jamais mis les pieds en
Inde jusqu'à ce que moi je les y convie, leur rendant, en quelque sorte, leur invitation première, remontant à une vingtaine d'année.
En découvrant les indiens et en les observant, je crois qu'ils nous comprennent mieux moi et ma soeur. Ma mère m'a même dit une fois " ah, je suis rassurée, moi qui pensait que vous étiez parfois bizarres toi et ta soeur ; la je vois des millions de gens qui sont comme vous". evidement, elle a été incapable de préciser en quoi, les indiens avaient quelque chose de commun avec nous, mais peut importe finalement. Ce qui a compté pour moi, c'est d'abord la reconnaissance par les non indiens que oui, j'étais indienne, ensuite que ma mère l'accepte avec autant de facilité et de bonheur.
Quant à être reconnu comme indienne par les indiens...c'est une autre histoire. Mais quoi qu'il arrive, je ne suis pas d'accord avec une de tes correspondante qui disait que les indiens te voyaient comme un étranger...
C'est faux : pour l'avoir vécu, ils ne font pas la différence. Physiquement, ils en seraient bien incapables : pour tt ce qui est relations commerçantes donc, tu te fais aisément passer pour un indien riche ou de la diaspora (si tu parles anglais et dans les grands villes seulement). Avoir
bombay ou
delhi comme lieu de naissance sur ton passeport t'évite de payer 600 roupies pour visiter le
Taj Mahal. Comme les nationaux, tu paies 20 roupies (à condition d'avoir appris à "faire l'indien").
Certains se montrent même émus de savoir que tu es revenu de si loin (d'un endroit ou tous rêvent d'aller), pour les revoir, eux en tant que peuple, vu que potentiellement, chaque homme et chaque femme peut être pour toi un père, une mère, une cousine...
Mais au début, bien sûr, il y aura toujours des roublards pour te tester, t'arnaquer...comme avec n'importe quel touriste, indien ou pas !
Bref, désolée d'avoir été si longue, mais le mail de la personne te mettant en garde, bien que sensé, m'a paru très pessimiste et décourageant. Il fallait que je réagisse. Oui ce sera dur, oui tu vas pleurer, mais tu reviendra plus complet.
Bon courage à toi,