Et voila.
J'y suis.
La porte du Mordor !!!!
Pas d'entrée menaçante...męme pas de comité d'accueil de la Mairie (La mairie de Mordor, vous connaissez ? Non ? Ah, bon

)
Mais devant moi, un panneau vert et jaune (Franchement hobbitesques, ces couleurs !!) du Département de Conservation indique "
Tongariro National Park". C'est le nom officiel du Mordor sur les cartes.
Il est 9h du matin, j'ai une super patate. Le soleil joue ŕ cache-cache avec de gros nuages et les buissons de tussocks ondulent déja sur les contreforts du massif. Un peu ridicule la Miss, surement. Piaffante d'impatience, un sourire béat sur le visage et le nez en l'air comme un jeune chiot.
Je resserre mes chaussures, j'ajuste le sac d'un coup de reins, je rčgle mes batons machinalement en faisant quelques pas autour du bus.
Bah...je suis pręte, quoi ! Allez, allez, on y va ??!!
Et c'est ainsi que commence ma premičre rando seule en
Nouvelle-Zélande.
Seule ?
Mouais...ça reste ŕ voir, ça. Le Mordor a l'air drolement surpeuplé.
C'est que ce '
Tongariro Crossing" est connu comme LA journée de marche ŕ faire absolument en NZ. D'oů une certaine infrastructure touristique prévisible... En fait, c'est PIRE. Une véritable escadrille de navettes vient déverser sa cargaison de touristes dčs le matin au début du sentier (pour ętre honnęte, il faudrait plutôt dire "les rails "!).
Pas moyen de se perdre.
Pas moyen de se sentir seule non plus.
Pas trčs sauvage tout ça..
Je ronchonne un peu en mon fort intérieur....pfffffff...bonjour la balade !
Si c'est pour se farcir ce convoi en bermudas toute la journée, bonjour l'évasion, j'vous jure !!!
Bon. Nous voila partis..
Le chemin serpente entre deux volcans aux noms Maoris : le Ruhapetu et le
Tongariro.
(Pour ceux qui veulent tout savoir, j'ai oublié les altitudes exactes...mais quelque chose autour de 2700m).
J'arręte vite de raler, et je profite, tout simpement.
Les coulées de lave noire déchiquetée par l'érosion et qui dessinent de véritables tętes de monstres sur le ciel...ces mini fougčres un peu partout...ces vapeurs de soufre...scories rouges et ocres...la montée au col annonce déjŕ la couleur.
Couleurs sombres, d'ailleurs.
Il fait plutôt froid...soleil et giboulées se succčdent ŕ toute allure.
Premičre nouvelle : il neige en Mordor ! (Si, si...) Deuxičme nouvelle : le Mordor est vraiment plein d'orcs...des centaines d'orcs parlant allemand et japonais et mitraillant tout sur leur passage ŕ coup de camera numérique...
Une bonne montée trčs respectable, de quoi se mettre un peu en jambes. Je souffle, je tombe les épaisseurs successives, tout en grimpant toujours entre les laves pétrifiées...
Et voila le col. A gauche la pyramide majestueuse du Ruhapehu (autrement dit, le Mont Destin!) s'enfonce doucement dans les nuages...non, je ne monterai pas lŕ-haut aujourdh'ui : le passage est fermé.
Devant moi un immense cratčre de pierres rouges et noires...pas de lave mais des fumeroles blanches qui serpentent sur le sol...c'est géant !
Et lorsque les nuages s'écartent, j'ai une vue plongeante sur les plaines de Mordor : Brrr. C'est exactement ça. Désespérant.
C'est bien gris et sombre par lŕ-bas. Impossible d’échapper ŕ la magie qui pčse sur ces plaines et ces champs chaotiques.
Touristes ou pas, c'est vraiment impressionnant.
Le grand cratčre rouge sombre, aux proportions de fin du monde, cisaillé en deux par quelque bouleversement titanesque donne une idée des forces qui s'exercent sous nos pieds.....Ben..j'préfčre pas ętre lŕ quand il va se réveiller, c'ui lŕ !
Quelques dizaines de photos plus tard, j'amorce la descente : sol jaune soufre et lacs émeraudes le contraste est saisissant...re-neige...J'ai doublé une bonne partie du troupeau d'orcs et je ne m'arręte pas : il fait troppp froid-gla-gla-gla !! L'idée générale, c'est de ne pas me faire rattrapper, ni par le troupeau d'orcs, ni par les méchants nuages de grčle qui menacent sur mes talons...donc je passe la vitesse supérieure.
Laves- Neige- encore et voila les prairies "alpines" (encore du Tussocks, ces touffes d'herbes hautes, jaune ocre et coupantes, typique de zones de moyenne altitude en NZ).Tussocks, tussocks, tussocks..encore.....c'est drole ces boules de poils ondulant de part et d'autre du chemin ŕ hauteur d'homme ! On n'y voit rien au-delŕ, mais c'est rigolo.
Soudain, c'est le brouillard...pas des petites sources sulfureuses, non, une belle purée de pois directe made in
London...zut : on n'y voit plus rien du tout. Heureusement, avec les "rails", pas moyen de se perdre. Je continue une bonne demi-heure, et soudain, un coup de vent balaie le plafond nuageux.
Et lŕ, je m'arręte bouche bée : des flancs du
Tongariro, je domine toute la plaine qui s'étend jusqu'ŕ l'horizon.
Quelle palette de couleurs :bleus-brumes des collines au loin...vert pétard des pâturages juste en bas...jaune d'or des genets en fleurs...bleus foncé de l'immense lac
Taupo (véritable mer intérieure) qui s'étale entre deux anciens cônes volcaniques recouverts de foręts...et par dessus tout ça, un troupeau blanc de nuages emballés !
Je m'arrete. C'est trop magique.
Mais le froid est toujours lŕ, les hordes d'orcs ŕ mes trousses, et l'heure tourne.
Redescente...rapide pause au refuge...et derničre heure de marche dans le "Bush" (non, rien de politique...c'est le terme néo-zélandais pour désigner les sous-bois forestiers riches en essences locales).
C'est vert, trčs vert. Et c'est calme....et le vent ne souffle plus. Apréciable. Fougčres géantes et arbres étranges...j'aime !
Mais, trop fatiguée pour quelque considération philosophique que ce soit, j'avoue que j'ai branché le pilotage automatique sur la fin!!
Voila le bout des rails. Je m'affale avec le troupeau d'orcs (Moi męme, je dois avoir une tęte de gobelin aprčs ça !). Six heures de marche.
OUfffff !! Que c'est bon de se poser.
J'ouvre grand mes yeux et mes oreilles pour observer avec curiosité mes compagnons de pelouse : routards et autres randonneurs plus ou moins sportifs, plus ou moins respectueux de ce qui les entoure, plus ou moins sereins ou stressés. Y'a de tout.
Décidément, quelle faune complexe que celle des "touristes backpackers".
Le monde entier semble s'ętre donné rendez-vous en
Nouvelle-Zélande.
Et je fais partie du lot.
Et je souris encore, allongée dans l'herbe en attendant bętement-comme tout le monde- le bus du retour.
Je souris avec bonheur, parce que orcs ou pas orcs, le
Tongariro Crossing, c'est quand męme une sacrée journée et une rando qui mérite largement sa réputation.
Je souris, parce que je sais d'avance que c'est la derničre fois que je me trouve au sein d'un troupeau pareil, c'est juré !
Une belle grasse mat plus tard, je constaterai qu'il pleut des cordes et qu'il neige sur les sommets.
La fournée du lendemain doit rebrousser chemin, bredouille.
La porte de Mordor s'est refermée...
J'ai eu de la chance.
Je remballe soigneusement mon équipement total récupéré ŕ l'auberge (qui approche les 15kg).
Voila le bus pour
Wellington.
L'ďle du Sud m'attend.
L'
ile du Sud...
Rien que ce nom, ça chante dans mon coeur.