Ce matin, ma mère ... n'a nulle envie de voyager. Vraiment, nulle envie, et ce n'est pas la peine d'insister ! Pas plus qu'hier, pas plus que depuis toujours. Elle déteste les voyages.
Elle a eu 80 ans cette année. Dans toute sa vie, des voyages, elle n'en a fait qu'un, il y a très longtemps. Ce fut le premier et le dernier. Elle avait 11 ans. Un grand voyage, un vrai voyage de routarde (comme on dit sur VF !). Plus de 1000 km entièrement à pied. Un voyage sans réservations, sans guide ni carte, un voyage sans argent, sans sac à dos, juste son petit baluchon de petite fille.
Rassurez-vous, la petite fille du grand voyage n'était pas seule. Son papa n'était pas là, mais elle voyageait avec sa maman, veuve depuis peu, et avec son frère et sa soeur à peine plus âgés qu'elle.
Comment le voyage avait-il commencé ?
Et bien voyez-vous, au départ, cette petite famille monoparentale (comme on dirait aujourd'hui ...) vivait dans un hameau perdu des montagnes d'Andalousie. Quelque part dans la Sierra de Ronda. Un hameau sans route, sans électricité, où la vie s'écoulait lentement, rythmée par les va-et-vient des ânes et par les travaux des champs. Les questions cruciales étaient de savoir si les pois-chiches seraient bien cette année, si la maladie n'allait pas frapper au hasard et prendre cet hiver un ou deux anciens, ou peut-être des enfants ...
Un jour des cavaliers sont passés, en sueur et couverts de poussière. Aux champs, ils ont hurlé aux hommes qu'il fallait vite fuir, quitter le village en quelques minutes, car les franquistes arrivaient ! Au lavoir, ils ont crié la même chose aux femmes, mais en ajoutant qu'avec les troupes franquistes arrivaient aussi « los moros », des fantassins du sahara espagnol enrôlés dans l'armée fasciste.
Dans l'imaginaire des gens simples de là-bas, les « maures », c'était l'horreur absolue. L'inconscient collectif perpétuait depuis des temps immémoriaux et sans se poser de questions, les images de guerriers sanguinaires, pillant tout sur leur passage, violant bien entendu les femmes et les jeunes filles à qui ils ouvraient ensuite le ventre en riant ... Fracassant contre les murs les nouveaux-nés baptisés, donc « infidèles », en les tenant par les pieds ...
Alors vous comprenez, dans ce contexte, quand vous êtes quelqu'un de simple et qu'on vous dit « Los moros estan llegando con los de Franco ! » (les maures arrivent avec les franquistes !), et bien vous ne vous le faites pas dire deux fois !
Ils ont fui.
Ils ont fui en quelques minutes, ils ont tout laissé car ils n'avaient pas le temps, et de toute façon, ils n'allaient qu'à la ville d'à côté, à une vingtaine de kilomètres, pour se mettre à l'abri, et ils pensaient revenir bientôt, dès demain peut-être.
Dans ces montagnes les gens qui savaient lire étaient rares. Dans sa grande majorité, la population ne savait même pas qu'une guerre civile avait commencé quelques mois plus tôt. Il y avait bien eu quelques rumeurs colportées par des commerçants de passage, mais la vie s'écoulait si calme et si immuable dans la Sierra que ces informations étaient restées très théoriques.
Ils ont fui, à pied, par dizaines sur les chemins. La petite fille ne lâchait pas la main de sa mère. Elle seule en avait le droit, car c'était la plus petite des « trois poussins » (« mis tres pollitos », disait la veuve).
A chaque croisée de chemins, leur petit groupe se trouvait grossi des gens des hameaux voisins qui, eux aussi, allaient se réfugier à la ville. Ils étaient une centaine lorsqu'ils entrèrent dans Ronda, après cinq ou six heures de marche. On les plaça sous la protection de la garnison, mais la ville était en émoi car les troupes franquistes avaient conquis les campagnes environnantes et menaçaient à présent de prendre la ville.
La garnison décrocha, et de nouveau ce fut le signal de la fuite. La fuite vers le Sud, vers la côte, puis vers Malaga qui était encore libre.
Parmi les villageois, il y en eut plusieurs pour dire qu'ils ne voulaient pas fuir. Qu'ils n'avaient rien fait ... qu'ils n'avaient jamais pris parti pour qui que ce soit dans cette affaire ... que de toutes façons ils n'y comprenaient rien ... que les gens de Franco n'auraient aucune raison de leur en vouloir ... qu'ils n'étaient que de pauvres paysans illettrés ... et qu'ils voulaient revenir au village !
Ne faites pas ça !!! ... leur dirent les gradés de la garnison et les édiles de Ronda. Maintenant que vous avez fui votre village, vous êtes des « Républicains », que vous le vouliez ou non. Sinon vous n’auriez pas fui ! Maintenant, vous vous êtes « marqués » politiquement ! Vous avez choisi votre camp ! Les franquistes vous tueront s'ils vous prennent !
Des « Républicains » ??? La plupart de ces gens ne savaient pas ce que voulait dire « Républicain », pas plus que « franquiste », d'ailleurs. Illettrés pour la plupart, ils n'avaient même pas idée de ce que pouvait être ni la politique, ni un parti, ni même le gouvernement de l'Espagne ! Ni même l’Espagne, d’ailleurs !
Alors avec sa maman, son frère et sa sœur, la petite fille a fui à nouveau. A pied, sur les chemins, puis sur les routes, abordant des provinces dont ils n'avaient même pas idée quelques jours avant et qui n'étaient pourtant qu'à 200 km de leurs montagnes ...
Ils ont grossi les interminables cohortes de fuyards sur les routes de la côte, en s'organisant en petits groupes qui reconstituaient plus ou moins le hameau originel, sous la conduite d'un ou deux hommes parmi les plus costauds et les plus valeureux. Ils marchaient le jour quand c'était calme, ou bien la nuit lorsque la menace « ennemie » leur était signalée comme proche. Ils vivaient de rapines et d'un minimum de solidarité des habitants, eux aussi apeurés et tentés tout naturellement par le « chacun pour soi » qui a vite fait de prévaloir dans les situations critiques.
C’est sur les routes en corniche de la région de Malaga que la petite fille a senti pour la première fois son ventre se tordre sous la peur. C’est là qu’ils ont subi les premières pertes. Depuis la mer, les canonnières de la marine franquiste bombardaient la falaise pour couper la route. Les éboulements, les éclats de roche et d'obus emportèrent quelques malheureux. La petite troupe continua sa progression à pied en laissant derrière elle des tombes de fortune.
Bien qu'on lui épargnât la vue des scènes les plus horribles, la petite fille de 11 ans était gravement traumatisée. Ses mâchoires continuellement crispées déformaient les traits de son visage et elle ne pouvait plus dire un mot. Ils abordèrent les grandes plaines de la région d'Almeria puis de Jaen. Pour se nourrir, ils avaient appris à mâcher les cannes à sucre dont les champs leur fournissaient aussi un abri pour se cacher des avions. Des avions vert-de-gris qui sillonnaient le ciel à basse altitude pour les repérer et voir si ces colonnes de pauvres gens ne cachaient pas en fait des troupes déguisées ...
Des troupes il y en eut, en effet, qui se joignirent à eux à certains moments. Des éléments défaits de l'armée Républicaine et des volontaires patriotes en déroute devant la progression du rouleau compresseur franquiste. Alors les avions changèrent d'attitude, ils se mirent à mitrailler les convois et les pertes furent énormes. C'est par miracle que la petite fille de 11 ans eut la vie sauve. C'est par un quadruple miracle que sa maman et « les trois poussins » furent épargnés.
Lorsque les avions surgissaient, les fuyards se précipitaient dans les champs de hautes cannes à sucre et s’aplatissaient entre les rangées. En deux ou trois passages, la mitraille hachait les cannes et fauchait des vies. Lorsque le bruit des avions s’éloignait, des 50 personnes qui étaient entrées dans le champ, seulement 40 en ressortaient. L’horreur était le quotidien. On ne faisait plus de tombes.
Ils avançaient malgré tout, au fil des semaines. Les disparus étaient remplacés par d’autres fuyards issus de rencontres improbables, maigres comme des loups, les yeux hagards remplis de tous les traumatismes vécus. Des enfants aussi parfois, muets et farouches, comme la petite fille, mais ceux-là n’avaient plus de parents.
Une nuit sans lune, harassés de fatigue, ils arrivèrent près d’un col où de nombreuses personnes dormaient. Ils se couchèrent auprès de ceux qu’ils pensaient être des compagnons d’infortune. Au lever du jour, l’horreur était au rendez-vous : ce n’étaient pas des dormeurs qu’ils côtoyaient mais seulement des cadavres, un groupe de fuyards comme eux qui avait été mitraillé dans ce passage. Le temps de mettre un foulard sur les yeux de la petite fille et on repartait, vite …
Leur fuite se poursuivit ainsi pendant des mois. Toujours à pied, le long des routes et des chemins, parfois à travers champs et bois quand on leur signalait des troupes. Ils traversaient des régions inconnues où les paysages, les cultures, les arbres même, étaient différents de ceux qu’ils avaient toujours vus dans leur sierra du Sud profond de l’Andalousie. Même les gens ne parlaient pas comme eux … Ils étaient en Catalogne maintenant, au Nord de Valence. On y parlait le Catalan. La petite fille ne savait pas ce qu’était une langue étrangère. Elle se demandait « pourquoi ces gens aboyaient comme des chiens au lieu de parler ».
Parfois ils restaient quelques jours au même endroit, parfois plusieurs semaines même, lorsque la menace franquiste s’éloignait et que les villageois du coin les toléraient en leur donnant un peu à manger pour qu’ils ne soient pas obligés de voler.
Et puis il fallait repartir … Les troupes fascistes gagnaient province après province, ville après ville. Partis du fin fond de l’Andalousie, ils se retrouvèrent tout au Nord-Est de la Catalogne, à mille kilomètres de chez eux, sur une terre qui était toujours l'Espagne mais où tout leur était étranger. C’était à quelques kilomètres de la frontière française, dans l'arrière-pays de Rosas.
On les installa avec des centaines d’autres « réfugiés » (c’est comme ça qu’on les appelait à présent) dans des écoles désaffectées, des hangars, des granges … Dans cette dernière poche de résistance Républicaine, la solidarité s’était un peu organisée. Des céréales et des rations alimentaires étaient distribuées chaque semaine aux chefs de famille, du lait en poudre pour les enfants. Quelques « partisans » français apportaient aussi, à dos d’homme à travers la montagne, de précieuses calories.
Parmi ces réfugiés, quelques hommes et femmes valides auraient pu apporter leur aide dans les fermes. Mais dans ces montagnes méditerranéennes où l’on vivait de quelques chèvres et de maigres oliviers en terrasses, personne n’avait besoin de bras. Peut-être aussi qu’on s’en méfiait car après tout, bien que dans leur propre pays, ils étaient « des étrangers ».
Une vie entre parenthèses, en somme, qui dura quelques mois. Parmi les réfugiés, un « lettré » s’était improvisé maître d’école pour apprendre à lire aux enfants. C’est ici que la petite fille apprit à lire. Elle n’était jamais allée à l’école avant, et ne devait plus jamais y aller par la suite.
Quelques mois artificiels mais quelques mois de répit pour la petite communauté venue à pied des montagnes andalouses, traquée depuis des mois, décimée, traumatisée, meurtrie. Quelques mois encore, jusqu’à ce que la machine de guerre franquiste, aidée par les nazis allemands et par le gouvernement fasciste de Mussolini, balaye les dernières résistances héroïques et place sous son joug sanglant toute l’Espagne, y compris ce petit coin des Pyrénées méditerranéennes.
Llegan los de Franco ! Ils arrivent … !
Alors ce fut la dernière marche … Quelques heures seulement, à travers les sentiers de chèvres, qui amenèrent la petite fille de l’autre côté de la frontière, en France.
Après trois ans de guerre civile en Espagne, une France où les bruits de bottes s’amplifiaient, une France qui n’allait pas tarder à son tour à connaître la guerre. On était en 1939.
La petite fille se retrouva dans un camp de réfugiés (on disait « camp de concentration », oui, ça s’appelait déjà comme ça, en France, en 1939), dans les Pyrénées-Orientales. Les conditions y étaient très dures mais elle était en vie. Sa maman qui avait vécu tant d’horreurs se disait qu’elle avait sauvé par miracle son bien le plus précieux … « sus tres pollitos » … ses trois petits poulets, selon son expression de toujours.
Quelques semaines plus tard, la petite famille était dirigée par la Croix Rouge vers une ville du Sud-Ouest de la France où elle était assignée à résidence, avec d'autres réfugiés, venus d'autres camps. Séparation avec les compagnons d’infortune, dont quelques uns du village natal qui avaient suivi jusqu’ici, vivants sans savoir pourquoi.
Au bout du voyage, au bout de l’enfer, la petite fille découvrait la France. Un autre monde, des gens bizarres qui parlaient une langue incompréhensible. Elle regardait tout avec des yeux ronds, elle se demandait comment faisaient les femmes pour marcher avec leurs drôles de chaussures, elle n’en revenait pas de voir qu’il y avait « une fontaine » à l’intérieur même de chaque maison ou appartement.
Quelques mois plus tard elle travaillait, à douze ans et demi. « Placée » dans une famille riche, douze heures par jour, pour faire la petite lessive, le ménage et s’occuper de deux bébés. Dans sa poche un crayon et un petit carnet où elle notait phonétiquement des dizaines de mots dont elle se débrouillait ensuite pour connaître le sens …
Elle a grandi comme ça, enchaînant après son grand voyage, comme une continuité maudite, les cinq ans de la 2ème guerre mondiale en France avec son cortège de peurs, de privations et de nuit, mais heureusement loin des combats.
Elle en est sortie adolescente. Une adolescente à la peau mate et aux cheveux noirs et ondulés qui a vite appris à ses dépens ce qu’est le racisme primaire (« ma mère ne veut pas que je sois ta copine parce que tu es une gitane »). Mais surtout, elle a gardé en elle, comme une plaie ouverte, le traumatisme du voyage, de son grand et unique voyage. Bien des années plus tard, même loin des champs de canne à sucre, un bruit d’avion d’aéroclub suffisait à la terrifier.
Elle a épousé un français, un garçon d’une famille peut-être un peu moins bête que la moyenne, une famille où on ne l’a pas traitée de « gitane » à cause de sa peau brune et de ses cheveux noirs et ondulés. Elle a travaillé dur pendant 50 ans, et puis elle a pris « la retraite », comme on dit …
Cette ville du Sud-Ouest où elle avait été assignée à résidence en 1939, la petite fille y vit encore aujourd’hui, à 80 ans …
A 80 ans, elle est en assez bonne forme pour son âge. Elle habite à la limite de la campagne, elle cultive son jardin, et ce n’est que parce qu’on le lui interdit qu’elle ne « descend » plus en ville à vélo.
Mais les voyages, il ne faut pas lui en proposer ! C’est une affaire pliée, emballée, réglée ! Elle déteste l’idée même de voyage. Rien que d’y penser, ça la rend malade. Au sens physique du terme.
Elle habite à 500 km de chez nous, et deux ou trois fois par an - quand même - elle vient nous voir. On lui prend son billet de train sur internet et elle le reçoit par la poste, longtemps à l’avance. Trois jours avant de partir, inévitablement elle a – selon son expression – « une crise de foie » … Et la veille du départ, elle s’offre en général une splendide allergie cutanée.
Une fois arrivée sur place, tout va bien. Mais quand le retour se profile, c’est le même scénario. L’idée même du voyage lui verdit le teint et lui sort par les pores !
Alors pour lui éviter le train, maintenant je vais la chercher en voiture. Mille bornes aller-retour d’un coup, heureusement que j’aime conduire !
Pour le trajet aller, je prépare ma musique, Liszt, Tchaïkowski, Elton John, Sting, Aznavour, Vaya-Con-Dios m’accompagnent.
Pour le retour ce n'est pas la peine, le lecteur de CD reste éteint : elle parle … elle parle … elle parle … je l’écoute … je l’écoute … je l’écoute …
Cinq cents kilomètres à l’écouter parler à débit continu, avec ce petit accent qui a traversé intact trois quarts de siècle et qui rappelle les montagnes andalouses d’où un jour, la petite fille qu’elle était est partie en voyage.
Elle hait les voyages !
Chris.
Chris et MF.