31 août – De Moonscape overlook à Paria movie set.
L’aube n’est pas non plus dénuée de grandeur, quand la texture duveteuse des collines grises se laisse doucement réveiller par la lumière du levant avant de virer à l’ocre pour une courte période.






En repartant, on aperçoit au loin la silhouette imposante de Factory butte.

Retour sur la route 24 en direction de Torrey. Je m’arrête prendre le petit déjeuner au Capitol Reef inn & café d’où je conserve quelques bons souvenirs avec mon groupe de 2009 (que je guiderai à NY dans quelques mois). La serveuse très sympa s’apprête à partir en vacances à Paris. J’en profite pour lui prodiguer quelques bons conseils.

La première partie de la célèbre route 12 qui conduit de Torrey à Bryce est rapidement avalée. Mon projet étant de parcourir la Cottonwood canyon road et de passer la fin d’après-midi sur Yellow rock, je passe chez les rangers de Cannonville afin de m’assurer de la praticabilité de la piste. Je suis assez confiant. J’ai tort. La piste est fermée pour cause d’inondations.
Caramba, encore raté !
Je ne compte plus mes tentatives infructueuses pour parcourir cette piste. J’ai donc prévu un plan B.
Je poursuis ma route jusqu’à croiser l’US 89, puis je file au sud jusqu’à Kanab, et vers l’est en direction de Page. Comptez deux bonnes heures au total.
Je m’arrête à la Paria Station pour me renseigner auprès des rangers locaux, des fois que la piste soit plus praticable de ce côté et me permette de gagner Yellow rock. Mais non. Et je ne suis pas du genre à prendre le moindre risque avec un véhicule de location. De plus, ma Hyundai Santa Fe n’est pas un franchisseur très performant. Alors on oublie.
Mais ça, c’était pas le plan B. C’était davantage le A bis. Le B, le seul viable à présent, c’est de me rapprocher au maximum de Yellow rock par la piste menant à Paria movie set.
La partie descendante de la piste ne pose aucun problème. La seconde partie, qui continue au nord dans la vallée en longeant les badlands, est plus délicate car il faut franchir quelques wash. Mais bon, pas de difficultés majeures. J’y croise également un groupe de promeneurs à cheval qui regagnent leurs camions et à qui je dois laisser le passage.
Un peu plus loin, je remarque un gros pick-up avec une remorque pour cheval garé sur une surface plane en bord de route.
Je vais aussi loin que possible dans la bonne direction et me gare finalement près d’un petit cimetière. Ce n‘est pas un vrai. Il a été construit, ainsi que quelques bâtiments aujourd’hui détruits, pour les besoins d’un film. Ce film, je l’ai découvert par hasard en reconnaissant les badlands sur mon écran de télé. C’est « Joseph Wales, hors la loi », un vieux Clint Eastwood, et l’un des meilleurs à mon avis.
Mon projet consiste à rejoindre la Cottonwod canyon road à pieds en suivant le lit de la Paria river vers le sud-est. Ce qui va s’avérer beaucoup plus long que je le pensais.

Je suis accompagné une partie du chemin par une dame âgée sur son cheval que je viens de croiser. Elle s’appelle Sandy et elle est venue du Missouri avec son camion et son cheval en remorque – celui que j’ai aperçu un peu plus tôt - pour se promener dans le wild. Peur de rien. Faut reconnaitre qu’on n’a pas beaucoup de mamies de ce calibre par chez nous…

Nous nous quittons alors que je remonte vers le nord en sortant du canyon. Continuer vers l’est pour rejoindre la piste me ferait perdre trop de temps. Alors je choisis de couper au travers pour la retrouver plus au nord.
La progression est difficile. Des petites collines faites d’une terre instable perturbent l’orientation et obligent à quelques détours. Là encore, c’est beaucoup plus long que prévu. Je commence à me dire que c’est probablement raté pour ce soir et que je suis parti un peu tard. Mais je m’obstine. Sans doute la frustration d’avoir toujours raté Yellow rock malgré plusieurs tentatives. Et la frustration est l’une des pires sources de motivation. Souvenez-vous de cela, jeunes padawans !
Je finis par rejoindre la piste et envisage sérieusement de rebrousser chemin devant ce qu’il reste à parcourir. C’est alors qu’apparait au loin un gros pick-up, le genre de véhicule qui permet de s’affranchir des avertissements des rangers. Surtout quand on connait parfaitement le terrain.
Et il va dans la bonne direction. « C’est un signe », que je me dis. Grossière erreur. Les signes n’existent que dans l’esprit de ceux qui veulent y croire.
Il s’agit d’un couple de locaux. Des trentenaires. Ils s’arrêtent et acceptent de m’emmener jusqu’à l’embranchement de la Brigham Plains road, l’endroit que se trouve le sentier qui mène à Yellow rock. Ce n’est pas très long. Moins de dix minutes plus tard, on y est déjà. Ils me proposent une bière à ma descente du pick-up. Je leur explique que c’est assez peu indiqué pour la rando sous le soleil et ils me filent à la place une bouteille d’eau bien fraiche.
A partir de là, il faut grimper le sentier qui mène au sommet du canyon. A condition de le trouver. Et c’est avec consternation que je m’aperçois que je n’ai pas pris les bons papiers !
Trop pressé de partir, j’ai enfourné dans ma poche le dossier de la randonnée voisine menant à Red Top. Et les points GPS du sentier qui permet de grimper le canyon à cet endroit ne s’y trouvent pas
Mais je m’obstine. Encore. Malgré la fatigue, malgré le soleil qui baisse.
La traversée de la zone de végétation serrée qui sépare la piste du bas de la pente est assez pénible. J’atteins le wash et me mets à la recherche d’un début de sentier mais pas moyen de mettre le pied dessus. Alors je me décide à grimper la paroi droit devant moi, au jugé. C’est terrible. Harassant, ultra raide, ultra glissant. On monte d’un pas, on descend de trois. Pas vraiment dangereux pour peu qu’on fasse gaffe et qu’on progresse lentement, mais bon, allez savoir…
Je finis par arriver en haut mais dans un état d’épuisement assez préoccupant. Je n’aperçois pas encore Yellow rock mais parvient à trouver un semblant de sentier qui semble mener dans la bonne direction. Un petit quart d’heure plus tard, j’aperçois la colline colorée, but de tous ces efforts. Elle me parait encore si loin même si ça n’est qu’une impression. Et là, je me dis que non. Que ce n’est pas possible de continuer car il reste le chemin du retour. Et que si j’ajoute le temps nécessaire à une exploration de l’endroit et aux photos qui vont avec, je n’ai aucune chance de rentrer avant la nuit.
Il y a toujours une journée comme celle-là au cours de laquelle on accumule les erreurs. Mais là, c’est un festival, un best off, c’est le concert du nouvel an… Alors finalement, à dix petites minutes de mon objectif, je choisis la seule option raisonnable et je fais piteusement demi-tour.
La redescente dans le Cottonwood wash est facilitée par le fait que j’emprunte maintenant le sentier « officiel ». Effectivement, c’est beaucoup plus facile comme ça, même si ça reste très raide.
Je reprends la Cottonwood road dans l’autre sens, sans pick-up providentiel cette fois. A peine une demi-heure plus tard, je retrouve l’endroit où j’étais remonté sur la piste et je m’engage à nouveau dans la pampa en espérant ne pas trop m’y égarer.
Très vite, je remarque des traces de sabots récents dans le sol de terre meuble. Ce sont certainement ceux du cheval de Nancy, la femme qui m’a accompagné au début de mon périple. Et ça, c’est un vrai coup de bol ! Je n’ai qu’à les suivre pour retourner le plus directement possible à l’entrée du canyon. Voilà qui va m’économiser pas mal de forces et de concentration.
C’est long mais je finis par déboucher devant la Paria river que je n’ai plus qu’à remonter pour retrouver mon véhicule et mon matelas. Seulement voilà, le soleil est couché depuis un bon moment et l’obscurité commence à s’installer. Quelques minutes à peine après mon entrée dans le canyon, il fait un noir d’encre et j’avance au jugé, à l’instinct, ce qui se complique à mesure que le canyon s’élargit et que les parois s’abaissent et s‘éloignent à la fois. Je me dis qu’il ne va pas être simple de distinguer la branche qui doit me ramener vers le cimetière. D’autant que dans la nuit, les pistes et les washs se ressemblent comme deux gouttes d’eau et que ma lampe frontale n’éclaire guère plus loin que le bout de mes pieds. Et que je me sens vraiment très fatigué. A un point tel que je suis obligé de m’arrêter pour vomir, ce qui me fait me sentir un peu mieux.
Je dois me rendre à l’évidence, je n’ai aucun point de repère et, à continuer d’avancer comme cela dans le noir, je risque de me perdre encore davantage. La seule solution est de ne plus bouger. Ce ne sera pas très agréable mais il y a pire que de devoir dormir sur le sable par une chaude nuit d’été.
C’est alors que j’aperçois des petites lumières rouges au loin, droit devant moi. Les phares arrière d’un véhicule. D’abord, je pense à une ronde des rangers. Je me dis qu’ils ont peut-être trouvé mon Santa Fe et qu’ils se demandent où je suis.
Je presse le pas pour les atteindre avant qu’ils ne s’éloignent. Pas la peine, le véhicule semble immobile.
J’arrive sur place et là, surprise ! Il s’agit de Sandy, la dame au cheval. Elle tentait de remonter la piste jusqu’à la route 89 et s’est engagée par erreur dans un wash qu’elle prenait pour une piste. Elle voudrait faire demi-tour mais la taille considérable de son attelage l’en empêche et elle se retrouve bloquée dans un carrefour étroit entre deux pistes et ce foutu wash.
Je lui propose mon aide pour la guider de l’extérieur car la manœuvre promet d’être compliquée. Et elle elle va effectivement l’être car nous allons mettre plus d’une heure et demie à essayer différentes façon de d’extraire le camion de ce piège avant d’y parvenir. Une heure et demie pendant laquelle j’oublie complètement ma fatigue. Cela fait, elle me décerne l’Award du bon samaritain, distinction que j’accepte bien volontiers.
Pour finir, vu l’heure avancée, elle décide de passer la nuit là où elle s’était précédemment garée. Puis elle m’indique le chemin à suivre pour regagner le cimetière qui ne se trouve qu’à trois ou quatre cent mètres de là. Je m’y dirige à la lumière de ma lampe frontale. Je retrouve enfin ma voiture. Puis je reviens me garer près du camion. Nancy qui a ressorti son cheval de la remorque me couvre de barres chocolatées et énergisantes.
Pour finir, je m’écroule sur mon matelas et m’endors comme une souche. Et voilà une journée plutôt intéressante qui s’achève.
Pour la petite histoire, j’ai finalement atteint Yellow rock l’année suivante en juillet 2019. Pour feinter le mauvais sort qui s’acharnait à m’empêcher de visiter ce lieu, j’y ai emmené un groupe d’amis. Ainsi noyé dans la masse, je suis passé inaperçu aux yeux du destin.

"Faut pas trop tenter le diable, cet enfoiré ne reste jamais très longtemps sans réagir..." Johnny Dakota (le vrai)