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L'enfer du décor
Ecrire que la
Namibie est belle confine au pléonasme mais qu'y a-t-il derrière les dunes ?
Il pleut comme il pleut ici, violemment. Après le service du soir notre hôte raccompagne une employée chez elle, dans la
location (le nom qu'on donne ici au town ship) et me propose de l'accompagner. Si elle le pouvait, énervée par le roulement du tonnerre, la pluie redoublerait. On quitte la ville « blanche » sur une route goudronnée et, en quelques minutes, nous roulons (flottons?) sur une rue de terre devenue un ru rapide charriant un flot de bouteilles en plastique. Les phares et les éclairs rendent plus irréelle encore la navigation. Les rues sont quasiment vides mais les shebeen ont leur contingent de soiffards. Par moment il faut passer à gué, deux intrépides en ont à mi-cuisse. On dépose Dinelao devant chez elle, sèche et ravie, ce qui ne durera pas dans l'appentis qu'elle partage avec son frère.
Au matin, nous retournons dans la location d'Otjimarigo, euh pardon, d'
Otjiwarongo. Quarante mille personnes vivent ici dans des habitations, précaires pour la plupart, édifiées sur quelques kilomètres carrés de sable. La tôle sous toutes ses formes et dans tous ses états est le matériau dominant. Certaines installations seraient dignes de celles d'artistes encensés par ceux qui vivent dans la douceur du dur. Des arbres ont été conservés, d'autres plantés et les haies arbustives ne sont pas rares autour des parcelles. L'école a conservé ses fresques murales dédiées à la lutte contre le sida et les travaux d'agrandissement ont repris leur cours. Par contre, le chapiteau rayé qui héberge une église où, nous apprend-t-on, des pasteurs stars viennent prêcher depuis l'
Afrique du Sud a souffert et des flots de sable ont investi les lieux. Mais que peuvent mille grains de sable contre deux mille ans de croyances ? Au cimetière, les bouquets de sacs en plastique multicolores sont toujours dans les acacias par contre la ville haute s'est débarrassée de ses immondices sur celle d'en bas. Quelques shebeen sont déjà ouverts, il faut bien occuper ces gens sans travail, les ateliers de mécaniques côtoient des réparateurs-de-tout, les détaillants détaillent et une jeune femme en survêtement mauve attaque le quartier à la machette, détachant de longues bandes de viande de la carcasse d'oryx suspendue à un poteau, qu'elle met à sécher sur des cordes. Deux jours de séchage en plein air et nous aurons du biltong.
Au croisement, une épave de Mercedes collector est peinte, en mode psychédélique, de
California,
California, comme des incantations. Une poule blanche gendarme une couvée de poussins noirs. Tout ce qui était dans les maisons est mis à sécher au soleil revenu. Des enfants qui devraient être à l'école jouent dans la rue, les femmes font la navette entre les points d'eau et leur chez elle avec des bidons. Aux regards interrogateurs, selon les circonstances ou l'interlocuteur, on répond d'un clin d'oeil, d'un
'morning, d'un sourire ou d'un geste de la main. On soutient -ou pas- les regards de braise.
Nous passons par l'école Peri Naua financée par des français. En herero Peri Naua signifie « tout va bien » et je pense à cette réponse des africains de l'ouest lorsqu'on leur demande si ça va et qui, invariablement, répondent « ça va bien ». Elégance, pudeur et fatalisme.
La
Namibie, peuplée de seulement deux millions de personnes, est le pays au monde où les écarts de revenus entre riches et pauvres sont les plus grands. A la fin du mois se tiendront les élections présidentielles et la victoire du candidat de la Swapo est assurée. Ce parti d'obédience communiste a été le fer de lance de l'indépendance et est au pouvoir, sans discontinuer, depuis vingt cinq ans. Dans la location, certaines maisons, pas les plus pauvres, arborent des affiches du candidat et des drapeaux du parti ou son logo qui représente un homme au poing levé.
Dites camarades, et si vous baissiez le poing et retroussiez vos manches en mémoire de vos idéaux !?
On a dormi sur la Lune
Disons-le tout net, la Terre est plus confortable ! On se prend à rêver d'un week-end à Cabourg.
Sable et grosses pierres ferrugineuses à perte de vue, vent solaire, pas un abri si ce n'est un repli de terrain. Au matin l'astre péremptoire m'intime: lève-toi et marche ! Mon ombre portée semble aller jusqu'à la Mer de la Tranquillité qu'on sait encore lointaine. La Lune est d'abord rousse puis devient brune, semée ça et là d'un duvet blond de graminées qui vivent de rosée. Le silence absolu, même le vent a déserté, s'emplit du criaillement d'oiseaux comme en vol de reconnaissance, un springbok isolé se fige, avant de s'envoler comme un danseur étoile.
Après d'autres, je confirme l'existence de traces d'eau mais, contrairement aux idées reçues et bien que je ne sois pas allé jusqu'aux limites (mon ombre raccourcissait et j'allais me marcher sur la tête), la Lune est plate (exactement comme elle est, vue de mon jardin) mais pas sans relief.
Relief qu'elle a beau à tomber.
Voir et être
Nous déjeunons dans le lit (oui, c'est un peu décadent) de l'Hoanib River. Quelques girafes se poussent pour nous faire une place à l'ombre et restent à nous observer (dis maman, ils vont nous en donner de leur pschitt ? Je ne crois pas, cette espèce est peu partageuse ! Et ces jolies baies rouges ? Ce sont des tomates mais n'y compte pas, sur cette planète il n'y en a que pour eux). Nous avions passé un marché : pas de photos (vous m'imaginez en photo sur Girafe-Forum ? Oh, Séraphine, comme il est mignon ton nain!).
Nous reprenons la piste et, moins d'un kilomètre plus loin, une voiture de chercheurs est stationnée sous un arbre: à quatre-vingt mètres, quatre lionnes se prélassent à l'ombre (on se dit qu'on a bien fait de déjeuner végétarien). Après un détour pour ne pas les déranger, pas encore sortis du rêve, un éléphant solitaire marche à notre rencontre. La piste qu'il suit est parallèle à la nôtre et louvoie entre sept et dix mètres. Je stoppe la voiture, moteur en marche, pour le laisser entrer dans notre périmètre de sécurité et pas l'inverse. Quarante, trente, vingt-cinq (bon sang qu'il est lent, j'enclenche la marche arrière), aucun signe de trouble ou d'agressivité, des coups d'oeil en coin pour évaluer la situation, exactement comme moi, à quinze mètres il tourne la tête (de nous, il ne voit pas le petit blanc dans sa voiture noire mais une belle bête) et poursuit son chemin (j'enclenche la première), s'il avait dû bifurquer ce serait fait. Au moment où il nous croise à deux trompes, paisible, nous le remercions doucement.
Comme si ce n'était pas assez, un peu plus tard cinq éléphants dont deux petits occupent l'ombre d'un arbre, idéal pour le pique-nique, au bord de la piste (leur aurions-nous demandé de nous faire une place?), dans des positions que nous voyons rarement : trois sont allongés pour la sieste, étirent les membres, se retournent dans un craquement de branches. On peut examiner leurs pieds et constater que plusieurs ont des problèmes d'appuis, des usures aux talons asymétriques. Y a-t-il des podologues pour les éléphants ?
Dans le nord-ouest de la
Namibie on ne voit pas seulement les animaux, on est avec eux et c'est sans commune mesure.
Le progrès
Ce lodge historique implanté dans une région désertique était en travaux depuis l'an passé ; c'est presque terminé et on mesure le chemin parcouru. L'objectif était d'augmenter la capacité : on a construit de nouveaux chalets un peu tristes dans la caillasse, de nouvelles tentes avec vue sur la rivière à éléphants et créé des emplacements de camping supplémentaires avec une vue superbe.
Mais le diable est dans les détails et l'occasion était belle de montrer que, bien qu'ancien, on vit avec son temps.
Trois cent cinquante mètres carrés de panneaux solaires, bien en évidence près de la piste d'accès, vous éclairent d'emblée sur le charme de l'endroit. L'abri attenant à la réception, seul endroit où l'on captait le wi-fi, a disparu et, l'extension de sa portée n'ayant pas été prévue, on ne peut désormais le capter que de l'intérieur de la réception, engoncé dans des fauteuils en skaï-qui-colle. Ni le restaurant, ni le bar ne sont connectés et encore moins les logements. Trois (trois!) poubelles de tri sélectif (jaune, rouge et verte pour qu'on ne les perde pas) ornent chaque emplacement de camping. Où en est le recyclage dans le pays ? Chaque nouvelle case d'ablutions est signalée par un coffret électrique aux normes CE, comme on accrocherait son menu ou ses étoiles au Michelin (pourvu que les éléphants les trouvent contre nature!). Une session de formation du personnel se tient à la pool house entre onze et quatorze heures. Ce doit être une formation à la carte, les uns s'en vont, d'autres s'en viennent, les uns reviennent ou pas. Mais le clou du progrès est l'installation, près du bureau du boss, d'une pointeuse à reconnaissance digitale (vous avez bien lu!) surmontée d'un panneau avec force explications et menaces, pas de doigt, pas de sous ! Il était prévu de pointer pour la pause déjeuner mais la mesure est suspendue (et comment on pointe pour la sieste sauvage?). Cherchant à pied l'emplacement qui nous conviendra dans le camp nous surprenons, tout aussi confus que lui, un employé endormi sous la paillasse d'une cuisine. Est-ce qu'on peut faire pointer des gens qui nous disent vous avez les montres, nous avons le temps ?
Les vallées
Death Valley, Deception Valley, Desolation Valley, ces vallées de larmes qui n'ont pas voulu des hommes, leurs vaches et leurs rizières. Ces vallées fières.
Un homme vit dans Desolation Valley, près d'un forage qui attire quelques oryx, girafes et babouins. Il n'est pas totalement coupé du monde : il possède une charrette à ânes dûment immatriculée. Dans le lit principal de l'Huab River les éléphants ont l'élégance de nous libérer l'aire de pique- nique ombragée. Le vent promène le sable d'une dune à l'autre, brouillant l'horizon et assaisonnant mon sandwich. Les lieux sont d'une beauté à couper le souffle (sauf celui du vent blasé), changeants, étranges. Infatigable sculpteur, Eole a évidé le grès, offrant un abri de fortune tandis que la rivière, du temps de sa splendeur, maçonnait en titan ; des fairy circles montent à l'assaut de dunes.
Au sortir d'un défilé, la croupe surplombant le camp de base de Save The Rhino dans le lit de l'Ugab River est hérissée d'aiguilles, sentinelles minérales. Il restait cent mille rhinocéros noirs en Afrique il y a un demi-siècle, trente mille il y a trente ans et trois mille cinq cent aujourd'hui. Il y a des coups de corne dans le cul qui se perdent !
A la tombée du jour le gardien vient nous informer que des lions sont en maraude autour du camp mais qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter et il le prouve : son fils de trois ans et six kilos le suit en trottinant à trois bonds de félin. Nous sommes d'autant moins inquiets qu'un équipage de sud-africains appétissants a pris position aux premières loges.