La meilleure façon d'marcher, c'est de mettre un pied d'vant l'autre...
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Je déteste toujours autant marcher et pourtant, je recommence.

Comme un sentiment d’urgence pour n’entendre que les battements de mon cœur si secoué de peine qu’il ne me fallait plus entendre ni compréhension, ni compassion de quiconque.

Être seule, vraiment seule.

La terre est vivante, douée de mémoire et je ne voulais que cette mémoire. Je ne voulais m’encombrer de rien.

Homme sceptique un peu goguenard : « Fais-le mais je me souviens bien de ta dernière expédition ! » C’était il y a dix ans ou plus, je ne me souviens plus. « C’est facile, y’en a eu qu’une ! » Des pieds en plomb, les mollets noués, l’estomac creux, les aisselles malodorantes, les bras griffés mais j’avais vécu l’intense sentiment d’avancer malgré toute ma paresse et mon inexpérience. « Où veux-tu aller ? » « Au Mont-Beuvray » « 50 km en voiture, 100 aller-retour, ça va je pourrais aisément te récupérer, tu prévois combien de jours ? » Il rit.

« Chais pas, 10 km par jour, pas plus, et comme j’y vais au pif, je ne saurais pas ce que j’ai parcouru, je m’arrêterai quand j’en aurais marre, je verrai bien ».

La veille du départ, Fils aîné au téléphone, moqueur : « Maman, t’es toujours aussi dingue. Tu ne marches jamais, t’as même pas de bonnes godasses, tu f’rais mieux d’aller chez xxx, là, tu te ressourcerais. Un jour, il t’arrivera des bricoles avec tes idées huluberlues.../... » « Ehh, je ne monte qu’au Mont-Beuvray, tu parles d’une expédition ! » « Ouais mais t’as vu ton âge ? » « Merci mon grand. Tu sais, il y a tellement de gens qui marchent pour de bon, des centaines de kilomètres sur toute la terre. Marcher pour le plaisir, marcher pour aller chercher de l’eau au puits, marcher en compétition, marcher pour aller à l’école, pour tous ceux là, je vais faire une balade, une promenade de santé, ça n’a rien d’une aventure ou d’un exploit, j’vais mettre un pas d’vant l’autre et recommencer, c’est tout. »

Et le 13 juin, j’ai pris le sentier forestier derrière la maison.

Le sac à dos, celui dont je me sers pour le goûter des petits, est rempli avec un kway, un morceau de bâche. J’ai coupé celle qui traînait par terre recouvrant la moto pour la protéger des chiures d’hirondelles, un pull, la gourde, un gant de toilette, un savon, ma brosse à dents, un sac de cacahuètes bien grasses et bien salées, des bananes sèches bien trop sucrées, cinq pommes et mon opinel. Il a une forme bizarre ce sac, comme un ballon accroché à mon dos. Il pèse 2,8 kg. Et dans les poches de mon pantalon en toile, à droite mes clopes et mon briquet, à gauche le-pied-de-biche-à-tiques. J’me demande à quoi il me servira si j’ai une tique dans le dos ou sur la nuque ! J’ai rajouté ma carte d’identité, 40 euros, et concession pour Homme, mon téléphone. Il veut me géolocaliser. C’est qu’il m’aime Homme, à lui tout seul un océan dans lequel je nage avec tant de bonheur. Mais là, pas de nage papillon, des pas.

Et quand le téléphone n’aura plus de batteries ? On verra bien. Je dis toujours -on verra bien - .

Dans le Morvan, les fées laissent leurs empreintes surnaturelles et comme je n’ai aucune carte, je ne sais pas les lire et n’ai pas envie d’apprendre, je vais leur faire confiance. Le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest, je dois aller à l’ouest, je suivrai sa course.

Et le 13 juin, j’ai serré les paupières pour repousser l’aube naissante. Je n’avais plus du tout envie de partir, plus du tout envie de marcher. Mais quand la brûlure salée a piqué derrière les paupières comme tous ces derniers jours, je n’ai pas reculé. J’ai lu un jour que les mauvais souvenirs et les chagrins ont de longues ombres et si on passe notre vie dedans on ne verrait plus jamais le soleil.

Ce 13 juin, le soleil était là alors, j’ai pris le sentier derrière la maison.

J’m’en vais vous raiconter l’ histôère

.../...
PO Pondy Veteran ·
Ce premier jour, j’ai avancé une poignée d’heures. Combien pèse une poignée d’heures dans les jambes ? Sûrement plus qu’une poignée de cerises. Le chemin forestier est large, silencieux. Je le connais bien pour l’avoir parcouru avec les enfants. Après au bout, il y a une fourche et ce sera l’inconnu.

Il y a des grumes empilées et marquées de peinture rouge. Utile pour le traçage du bois, on y lit le nom du propriétaire ou de la société forestière. Chênes, charmes, hêtres, quand ils sont là, fusillés et décapités, je ne sais pas les reconnaître. Ils vont partir sur des longs grumiers vers les scieries, dans toute l’Europe pour construire des charpentes. Une deuxième vie qu’ils n’avaient pas imaginé. Quand les bûcherons débardent, le bruit est assourdissant. Je crois que même les sangliers se cachent ces jours là.

Nous sommes samedi, et j’entends le pépiement des oiseaux, le murmure de la rivière et les grésillement des insectes. J’essaie de me parler à voix haute et c’est si incongru que je me tais aussitôt et poursuis en silence la conversation avec moi même. Je me dis que je n’ai peur de rien et que j’ai peur de tout et le temps semble courir quand on parle à son ami imaginaire.

Le chemin s’écarte enfin en V. La direction à droite va vers Nevers, à gauche vers Autun, c’est ainsi que je l’imagine. Assise par terre sur des mottes de terre dures et sèches chahutées par le passage des tracteurs, je croque une pomme, boit un peu d’eau. J’ai enlevé mes baskets et mes chaussettes et on dirait que mes pieds sont ramollis.

Puis, j’ai repris la marche dans le sous bois, on ne voit presque plus le ciel, je lève haut les jambes pour écraser les ronces, c’est crevant et j’ai l’impression d’être perdue. On se perd dans les bois, ça arrive, je le sais. Je ne sais même plus où est l’ouest.

Il y a comme une clairière dorée du soleil qui filtre, et une petite grotte si peu profonde que j’en vois le fond. C’est là que je vais m’arrêter pour la nuit. J’en ai plein les jambes et j’ai vraiment faim. Je sors mon téléphone et il y a du réseau et il est 17 h. Que vais-je faire en attendant la nuit ? Je n’ai pas de livre et je voulais la solitude. Quand mon téléphone vibre, je sursaute.

C’est Homme : « Tu as fait 12 km, bravo. Tu es à 850 m de la maison, tu rentres pour dormir ? »
KO Kola Globetrotter ·
La meilleure façon d'marcher, c'est de mettre un pied d'vant l'autre...

C'est une danse simple et harmonieuse, un pied devant l'autre, et suivre son ombre qui tourne avec le soleil... Chaque pas laisse derrière l’inutile, l’encombrant, le superflu...sauf les petits liens précieux que l'amour a attaché au fil du temps et qui parfois, incongrus, exaspérants mais toujours bouleversants, viennent troubler une solitude attendue, un silence de fin du monde et le fil rêveur des pensées pour conjuguer au présent conditionnel un futur à inventer : "Je t'attends, tu reviendrais, on....
LI LillieoneFE Veteran ·
" ce ne peut être que la fin du monde en avançant " A.Rimbaud
PO Pondy Veteran ·
Ecrire, c’est éminemment solitaire et, quand je poste sur vf, je suis seule et c’est bien, comme si j’écrivais une nouvelle dans le silence. Puis surgissent des réponses comme celle de Kola et la tienne, je sursaute comme si, tout à coup, je réalisais que mettre en ligne était un danger aussi ténu que les petits insectes qui la nuit pourraient me piquer. Parfois, comme là, c’est un souffle d’air, un soupir d’aise dans la rudesse du Morvan, ses roches de granit et ses arbres moussus.

Sylvain Tesson me transporte et il est souvent dans les replis de ma pensée. La Patagonie, c’est lui, la Sibérie, c’est lui, il m’a souvent fait pousser des ailes.

Il écrit dans - Sur les chemins noirs - : « J'étais tombé du rebord de la nuit, m'étais écrasé sur la Terre.../... ». Des mots comme un gong qui résonne.

Dans la foulée, hop, la suite...
PO Pondy Veteran ·
Voilà, j’ai tourné en rond… Quand on s’ennuie, on tourne en rond et pourtant pas un seul instant je ne me suis ennuyée. C’est tentant de parcourir 850 m pour me grouer dans ses bras rassurants. Mais non, la petite grotte est là. 12 km et la découvrir si près de la maison, le mystère est parfait. Parfois on ne voit même pas ce que l’on a juste sous les yeux. Les petits reviennent en Juillet et je pourrai leur montrer, inventer des histoires de sorcières et de lutins facétieux...si je la retrouve.

Je n’entends pas la route, pourtant, je ne dois pas en être loin. Demain, je passerai par la maison prendre le petit-déjeuner avec Homme, je suivrai la départementale jusqu’à Biches et sûr de sûr je serai dans la bonne direction.

« Tu te rends compte, tu vis un bivouac ! », Jiminy Cricket me parle, il est rassurant celui-là, perché sur mon épaule. Un bivouac, ça sonne bien, comme une vraie expédition, comme un trek. Je déroule la bâche pour faire un essai.

Debout, je m’enroule. On dirait un linceul bleu et mes pieds dépassent. Des petites bêtes vont-elles s’infiltrer ? Je dois être toute entière dans la bâche sans laisser les bras sortir. Elle est trop courte pour cacher mes cheveux. L’imagination est une traître et je pense aux polars que j’ai lu quand le meurtrier balance le cadavre dans les fourrés enroulé dans une bâche. On dirait moi.

Sauf que je suis bien vivante. Mais si je suis bien entortillée, pourrais-je me relever et fuir le danger ? Quel danger ? Un sanglier ? Un homme muni d’une hache ? Des araignées, des fourmis ? Tout à l’heure j’ai vu un capricorne vraiment gros avec de très longues antennes. Est-ce qu’une armée de capricornes se réveille la nuit ?. Et la cétoine dorée, celle qui a une carapace vert métal, cousine du scarabée peut-elle trouver mon oreille la nuit, peut-être que ca aime le cérumen, peut-être que j’aurais dû prendre des boules quies.

Je suis une idiote, voilà. Tu t’étends, tu roules ton pull sous la tête, tu fermes les yeux, tu fermes tes oreilles et tu dors.

Je sais qu’il existe des cd de relaxation avec les bruits de la forêt. On entend le murmure du vent dans les arbres, des cris d’oiseaux. Mais là, tout de suite, maintenant dans le soir qui tombe, je me dis que c’est du pipeau parce que j’entends des craquements de branches, des cris brefs et stridents, des crissements de feuilles mortes comme si quelqu’un avançait. J’ai super peur.

Peut-être que cette sorte de grotte est la cache d’un animal, peut-être est-ce la cache d’un malandrin. Quand je pense que j’ai maintes fois expliqué aux enfants que la nuit est propice aux rêves, que dormir sous la tente dans le champ derrière le muret n’avait rien de dangereux et là, je fais ma chochotte apeurée et si je ne rentre pas à la maison toute proche c’est parce que je n’ai pas de lampe.

J’allume mon téléphone, il est 23 h.

Non, je ne vais pas griller une cigarette, le tueur pourrait sentir la fumée. Le bois sec craque, ils sont peut-être deux. Je ne fais plus aucun bruit, je n’ose pas bouger, la bâche crisse trop. Sur l’écran noir de ma nuit noire, moi je me fais du cinéma... Je rentre mes bras dans la bâche, pose le téléphone sur mon ventre pour appeler à l’aide au cas où…

A la maison, la nuit, nous ne fermons jamais la porte à clé, tout simplement nous n’y pensons jamais. Mais là, si j’avais une clé, j’enfermerais mes pensées.

Ai-je dormi ?

.../...
GI Gildadesiles Globetrotter ·
Quelle plume !!!

La marche est propice à la rêverie et ...le bivouac seul dans une grotte propice à revivre nos cauchemars d'enfant....

j'attends la suite avec impatience
PO Pondy Veteran ·
Salut Sylvie !

T'es là au détour du chemin, sympa !

P'têtre que nos frayeurs d'adultes ressemblent à celles de notre enfance😉
PO Pondy Veteran ·
Ai-je dormi ?

Le sommeil m’a englouti et j’ai dormi comme je ne l’avais pas fait depuis plusieurs semaines. J’ai entrebâillé les yeux à l’aube. Ca ne se dit pas mais c’est pourtant ce mot qui va le mieux quand les cils font des persiennes. Le ciel était gris juste avant l’aurore. J’ai refermé les paupières.

Réveillée en sursaut par une toux sèche, j’ai failli me fracasser le crâne sur le bord rocheux de ma grotte. Une ombre immense cachait la lumière. J’aurais pu dire « ôte-toi de mon soleil » si je n’avais pas été aussi effrayée. « Qu’est-ce que tu fais ici ? » J’ai reconnu la voix. Mince, c’est Jean-François. « Je campe, j’allais au Mont-Beuvray » « Mais t’es à côté de chez toi et tu dors dans la grotte d’affût des chasseurs » « Je sais, j’avais envie »

Puis Rita est arrivée en galopant. C’est une chienne d’eau romagnol. Une petite chienne truffier. Sa robe en boucles serrées ocre et blanche est mouillée de rosée.

Je me débarrasse de la bâche, Jean-François rigole. Hummm, je sens que ça va faire le tour du village c’histoire ! Il me propose un café et sort la thermos. J’ai super besoin de faire pipi, faudra attendre. Il se balade toujours dans les bois avec Rita. Une artiste de la truffe. La sienne fraîche et humide me chatouille le cou.

Même si la truffe noire se trouve chez nous dès septembre, il connaît des coins de truffes blanches d’été. On l’appelle truffe de la St Jean et il paraît que ça revient à la mode. La truffe noire sent l’humus et la blanche le fromage à l’ail. Je n’aime ni l’une ni l’autre. Quand Jean-François en apporte à la maison, je ne refuse pas, faudrait être idiote. Je la mets dans un bocal, je recouvre de grain de riz, je conserve au frigo. Râpé dans une omelette, c’est pas mal, faut dire.

Je ne mets pas longtemps à retrouver la maison. J’en ai déjà plein les bottes, enfin les baskets. Homme a préparé le p’tit déj sous le parasol jaune. La brioche est encore tiède. Il m’a fait un dessin avec ma route à suivre. Pas un truc de google machin, pas une carte ign imprimée pleine de lignes et de couleur. Un simple dessin, à la main, avec des noms de hameaux que je connais bien.

Plus moyen de reculer. Mais quelle idée absurde de marcher. Mais quelle idée ridicule de me fixer des objectifs que je n’aime pas. Et pourtant je suis tellement fière d’avoir résister aux assassins, aux sangliers et aux insectes rampants.

Allez, il est 10 h, ça fait tard pour repartir. Ce soir je serai à Sainte-Péreuse.

Homme rieur :

« 14km ! Une paille ! »

.../...
VO Voyajou Globetrotter ·
Hou hou hou! Crac, boum, hue... Les lois de la physique. On croit progresser mais ce n'est qu'une révolution (mouvement orbital périodique d'un corps céleste). Sans compter le magnétisme de sweet Homme, ses pouvoirs magiques. (Nan mais, t'as quel âge Pondy, en vrai?)
PO Pondy Veteran ·
Hou hou hou! Crac, boum, hue... Les lois de la physique. On croit progresser mais ce n'est qu'une révolution (mouvement orbital périodique d'un corps céleste). Sans compter le magnétisme de sweet Homme, ses pouvoirs magiques. (Nan mais, t'as quel âge Pondy, en vrai?)

Bonsoir Jean-Luc,

L’âge est un chiffre. Je n’aime pas les chiffres, le millilitre, l’hectogramme, le mètre-cube, les kilomètres et les centimètres, le temps, les secondes, les poids, ceux des années et les mesures. Les portions et les demi- portions.

Et d’âge en âge, j’ai celui-ci d’aujourd’hui, j’ai dépassé l’âge ingrat, je suis dans la force de l’âge et en même temps dans l’âge mur, je fais mon âge sans savoir si j’ai vraiment, un jour atteint l’âge de raison. Je retrouve souvent mon premier âge puisque chaque âge a ses plaisirs. Et quand j’aurais passé l’âge, j’aurais atteint l’âge d’or, hors d’âge.

Et pour sweet home et sweet homme, les décennies glissent sur notre toit et sur nos mains laissant simplement les tavelures du temps, marques géographiques qui racontent notre monde. Magique !😛
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir Dom, splendide ton aventure, cela me rappelle ton arrêt sur ton banc entre Grenoble et Lyon il y a maintenant peut-être une dizaine d'années, mais tu as effacé ce récit auquel j'ai beaucoup et souvent pensé. Maintenant je prends donc mes précautions et vais copier ton texte. Wahou j'adore Luc
PO Pondy Veteran ·
Ah t'es gentil Luc. Je sais, tu m'as parlé plusieurs fois de ce texte. Je ne l'ai plus non plus comme tout ce que j'ai écrit et effacé de vf. Tu remarqueras mon intrépidité réitérée, ce doit être du masochisme.

A côté de toi et de beaucoup dont je lis les exploits, quand vous parlez de dénivelés, d'équipements et tous ces trucs, je me sens humble et mes petits kilomètres sont archi-dérisoires.
LU Lucbertrand Globetrotter ·
On pourrait disserter longtemps sur le voyage et l'aventure, mais comme tu l'as dit le voyage ce n'est pas des chiffres qu'ils soient en années du corps, en dénivelé, en altitude, en kilomètres parcourus en 4x4, à vélo ou à pied et je ne parle pas d'avion, ou en verticalité dans une paroi où un kilomètre est une distance énorme (cf la face ouest des Drus) mais le voyage et l'aventure c'est dans la tête et dans les émotions, que tu décris si bien.

Les émotions c'est ce que l'on oublie trop dans nos expériences, et une petite pointe d'incertitude ou d'inconfort voire de peur ou d'angoisse, de faim ou de soif c'est là que commence l'aventure, au pas de sa porte ou un peu plus loin. Tes récits vibrent d'aventure. Avec l'habitude il faut malheureusement pousser les limites pour ressentir ce que tu décris si bien.

Ma dernière petite balade ces jours derniers avec des gros accros de l'adrénaline et de la défonce, on a rigolé mais on n'a pas vraiment senti l'aventure, même si ce fut un bel effort physique et une très belle entente entre 4 personnes éprises de pistes et de gros efforts et de plein d'autres choses. On a ressenti, mais sans appréhension, la capacité d'adaptation à la nature, la capacité à trouver presque instinctivement le coin où se poser pour la nuit, un peu à la manière des "sauvages" qui vivent dans leur forêt, ou qui vivaient.

Les deux "nanas" et le gars, avec qui j'étais, étaient trop habitués à la grosse défonce pour que nous nous sentions dans l'aventure, au plus dans une agréable balade, dont je ne pourrais sortir un texte de l'intensité de ton bivouac à 12 km de chez toi avec l'Homme qui veille de loin.

Moi aussi je connais la Femme qui veille. Je connais si bien que parfois l'envie d'aller bivouaquer, à la recherche d'aventure, seul dans la forêt d'à côté me prend, mais la Femme qui veille me dit "tu pars te balader mais tu rentres dormir ici, c'est quoi cette affaire de dormir à 5 km de chez soi." Quand je raconte ça à mes copines et copains un peu beaucoup azimutés, ça les fait éclater de rire. Le voyage et l'aventure ça ne se décline qu'à l'aune de sa propre psychologie, mais ta conception correspond à la mienne. Luc
PO Pondy Veteran ·
Bonjour Luc !

On peut aller au bout du monde, on peut découvrir des merveilles que d’autres ont déjà vu, on peut rencontrer des gens incroyables, on peut pleurer de fatigue, pleurer de rire, grincher et râler, se sentir paumé de ne rien comprendre mais si je dois raconter comme un diaporama aux photos splendides, là, je suis méga nulle, je ne sais pas faire.

Je ne sais raconter qu’avec mes tripes, alors, souvent, toutes les indications qui aideraient d’autres voyageurs sont absentes. C’est ainsi que je lis parfois des commentaires qui m’attristent, qui disent que je suis Narcisse à l’égo boursouflé. Ce doit être vrai. Et puis, je me console en me disant que pour reconnaître une lacune chez l’autre il faut au moins la posséder en partie.

Et je continue d’écrire et c’est trop long à lire mais je n’arrive pas à être brève et factuelle, c’est ainsi ! Il y a mille voyages...
PO Pondy Veteran ·
Je garde dans ma bouche le parfum de la brioche et pars pour ce deuxième jour.

Mes jambes ont repris leur fonction première, ce qu’elles font depuis l’âge de 13 mois où, en barboteuse à smocks, j’ai lâché le tablier de ma mère. C’est elle qui m’a lâché aujourd’hui et je marche, je marche pour laisser en chemin la lourdeur de la peine, pour ne garder que le souvenir de sa main à la peau si fine qui cale une mèche rebelle derrière mon oreille quand accroupie devant elle je lui disais que je l’aimais.

Ventre-saint-gris, c’est fou comme on prend conscience des choses et des moments importants lorsqu’ils ont disparu.

Je longe un champ de tournesol. Malins ces tournesols, ils connaissent d’instinct comment chauffer leur cœur en tournant leur bouille jaune au soleil. La DDE n’a pas fauché le bord de la route et les herbes folles sont, euhhhh, folles . La route est gravillonnée et, à moto, c’est ma trouille. A pied, ça dérape un peu mais le bruit du gravier qui roule sous mon pied est un son agréable.

Mon sac à dos ballon danse la gigue sur mon dos, il faut que je resserre les lanières. Ma deuxième voix est bavarde ce matin. Est-ce que les gens qui marchent parlent avec eux-mêmes ? J’imagine que oui. A la maison quand je suis sur la chaise longue laissant fondre les carrés de chocolat sur ma langue en lisant un bouquin, je lui claque le beignet facilement. « Faudrait que tu prépares les lits, que tu aspires les toiles d’araignées, que tu fasses les menus, les courses, la maison va se remplir et tu fous rien » « Ehh, fiche-moi la paix, y’a le temps » et elle se tait.

Au rythme de mes pas, nous devisons elle et moi. P’être que je suis schizophrène. On joue dit-elle, tu dois me dire cinq choses que tu n’aimes pas, comme ça, sans réfléchir Facile. « Je n’aime pas les les étiquettes qui grattent, les menteurs, les ongles longs, le haggis, les piscines. » « Et maintenant cinq choses que tu aimes. » « Y’en a trop » « Vas-y, sans réfléchir » « Les marionnettes à fil, jouer aux échecs, le mime, écrire, lire, les claquettes » « T’as triché, y’en a six »

« Dis-moi deux livres » « Confiteor de Jaume Cabré si époustouflant et La perle de Steinbeck et tu ne me demandes pas celui qui m’a le plus dérangé ? C’est l’oiseau bariolé de Jerzy Kosinski ».

J’ai marché d’un bon pas, je dois avoir parcouru une belle distance. Aucune voiture, la campagne est silence. J’ai contourné un blaireau bien mort. C’est fréquent sur nos chemins. Ici on a coutume de dire que le pays est peuplé de blaireaux à quatre pattes et de blaireaux a deux pattes.

Je traverse un hameau, quelques maisons de nourrice, grises aux toits d’ardoise. Un hameau déserté aux volets clos. Devant la dernière maison, une vieille femme arrose des géraniums rouge, seule tache de couleur dans ce gris. Elle est courbée comme tant de vieillards, comme s’ils s’exerçaient à rejoindre la terre qui les a vu naître. Elle se redresse, s’aidant de sa main qui soutient la hanche :

« ‘jour, qu’est-ce que vous bagottez par ici ?» Sa voix est forte et éraillée comme les voix qui ne parlent pas souvent, le ton est rogue. .../...
PO Pondy Veteran ·
« J’suis pas si gourdiflot , j’vois bien que t’es pas un un pangniât, t’as la bouëlle vide ? »

Faut être né morvandiau pour rouler ainsi des pierres sur la langue. Si je connais quelques mots et si je peux dire deux phrases, lorsque cette vieille femme me parle, je ne comprends goutte. Mais elle a posé son arrosoir, et me fait signe de la suivre dans sa maison. Une maisonnette de deux pièces comme beaucoup de maisons de nourrice. Un sol de tomettes rouge, la cheminée vaste, une table et quatre chaises. Une sobriété toute propre. Je reste sur le seuil, lui explique qu’il y a un risque de virus et là, sacrebleu, elle empile des phrases à toute vitesse, sans reprendre son souffle comme si elle rattrapait le temps perdu à se taire.

Je souris, elle déchire une page du journal du Centre, coupe un morceau de griaude, cette brioche aux lardons typique de notre région. Elle me tend le paquet : « Tiens, v’là ta beurioche »

Et j’ai repris mon chemin songeant que ma campagne était bien austère, qu’elle ne serait sans doute jamais envahie de citadins. Leurs habitants gardent fièrement leur patois qui tend plus à l’euphonie qu’à la rudesse. Mes jeunes collègues parlaient aussi le morvandiau, et j’en étais étonnée et parfois cela donnait lieu à de franches rigolades.

En milieu d’après-midi, mes orteils deviennent douloureux. Le bout des orteils, à chaque pas, heurtent le fond de mes baskets. Il paraît qu’être bien chaussé est essentiel pour bien marcher.

Je porte les baskets de ma fille quand elle avait quinze ans. Elle en a le triple et je les ai toujours. Inusables. C’était le cadeau de ses quinze ans. Un gros, très gros cadeau de cette époque lointaine où manger et payer les factures était un souci constant. Les adolescentes portaient ce type de baskets et ma fille en rêvait tellement. Je les ai gardé et quand son pied a grandi, le mien était parfait et elles allaient comme...un gant. Pour l’heure, ça me brûle dans mes godasses.

J’ai quitté la route pour suivre un sentier herbeux qui longe les haies de noisetiers. Tous les trois ans à peu près, dans nos villages, les amateurs et amoureux du bocage vont plesser les haies. Le plessage permet d’incliner les branches et de les lier entre elles. C’est une technique ancienne qui perdure ici dans le Morvan et qui permet d’enclore naturellement les champs et les pâturages. C’est beau au regard.

Décidément, c’est trop douloureux. Il me faudrait marcher sur les talons. Assise dans l’herbe fraîche, à l’ombre d’un saule blanc, je libère mes pieds. Pas de cloques, rien du tout, c’est rouge, bien rouge. Et j’éprouve un tel soulagement que je m’allonge dans l’herbe, la tête appuyée sur le sac, les yeux vers le ciel et, c’est étrange, je n’en sais pas la raison, ma mémoire récite - le dormeur du val.-

-Un petit val qui mousse de rayons,

accrochant follement aux herbes des haillons d’argent-

.../...
FA Fabricia Globetrotter ·
...c'est un petit val qui mousse de rayons... Tu me fais rêver, chère Dom... merci...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
LA Lacalo Globetrotter ·
Bonjour J’espère que tu n’as pas fait comme le petit dormeur du val, et que tu as pu te relever pour continuer à nous raconter, au fil des jours, ton parcours sur les chemins de la France profonde. Je me régale chaque matin à te lire !
" Nous ne saurons jamais tout le bien qu'un simple sourire peut être capable de faire." Mère Teresa
PO Pondy Veteran ·
Ô Ma dame, c'est moi qui te remercie de suivre cette, comment dire, marche, randonnée, promenade, balade.
PO Pondy Veteran ·
La France profonde, oui c’est ça Yolande.

Le Morvan c’est 15 habitants au km², éparpillés dans de petits hameaux, quelques bourgades et petites villes, loin des grands axes routiers, des services de santé, des lignes d’autobus.

Des milliers d’habitants et tant de vieilles gens isolés qui se cramponnent à leur lopin de terre avec pugnacité et la volonté de passer de vie à trépas chez eux.

J’ai vu des vieilles femmes pousser la brouette de bûches. Poêle ou cheminée pour réchauffer durant l’hiver rigoureux, j’ai vu des vieilles gens tirer l’eau du puits. Ici, dans le Morvan encore aujourd’hui. Les enfants sont à Paris, loin et viennent si peu ou simplement pour quelques jours de vacances.

Mais déracine t-on un arbre ? Les branches noueuses et décharnées sont couvertes de feuilles luisantes et vertes. Le vieil arbre est bien vivant.

Le Morvan est rude, âpre, tellement beau...

A demain pour la suite😉
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir Dom tu en parles bien de ton Morvan, et je vois avec plaisir que ton aventure est appréciée. Oui, on est loin de l'adresse de l'hôtel à ne pas manquer ou du nom de loueur de 4X4, on est tout simplement dans le récit de voyage comme j'aimerais en lire plus. Au fait c'est quoi des maisons de nourrice? A demain donc pour la suite Luc
PO Pondy Veteran ·
Bonjour Luc,

C'est bien agréable d'écrire pour quelques uns qui suivent cette aventure qui n'en est pas une.

Pour répondre à ta question sur les maisons de nourrice :

C'est un sujet qui me passionne et je vais faire le plus bref possible sinon je serais intarissable.

Les femmes morvandelles ont toujours été considérées comme de très bonnes allaitantes. Dans les documents-patrimoine ont lit ceci : « Déjà les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants. ».

Ainsi, la bourgeoisie parisienne du second empire faisait appel à leurs services. Ces femmes quittaient leurs familles et leur propre nourrisson (qui lui était nourri à la farine d’orge dilué à la petite cuillère) et se rendaient à la capitale. Plus de la moitié des nourrices de Paris était des morvandelles. Elles gagnaient bien leur vie. C’était des -nourrices sur lieu-.

Ainsi, avec cet argent, se sont construit des maisonnettes si typiques du paysage du Morvan. Toit d’ardoise et façade grise, deux pièces et parfois un appentis. On dit aussi – maison de lait -

Leur réputation était si grande que, lorsque la mode de la nourrice s’est éteinte avec l’arrivée des biberons, l’assistance publique de Paris a envoyé des milliers d’orphelins dans le Morvan. On dit et je n’ai plus la source, que le nivernais et le Morvan sont pour 30 % peuplés d’une population issue d’orphelins et que c’est une terre d’accueil.

Étonnant n’est-ce-pas ?
PO Pondy Veteran ·
De minuscules sauterelles me réveillent. Elles font ce que font toutes les sauterelles, elles sautent et me chatouillent. Aïe, j’ai dormi et profondément, sans rêve. Mes orteils ont repris leur teinte d’origine. Il fait frais, je ne veux pas savoir l’heure. Je n’allume pas mon téléphone pour garder la batterie en forme. Je ne le ferai qu’à destination pour que Homme me géolocalise.

Je sais à peu près où je suis et en suivant les haies, ici on dit - les traces-, je rejoins la route qui tortillonne jusqu’à Saint-Péreuse et quitte la vallée du Veynon.

Faut-il avoir un but sur la route comme dans la vie ? Je me dis que si nous n’aspirons à rien, nous sommes sûrs d’atteindre notre but, c’est peut-être pour ça que je planifie si mal, que je suis si peu organisée, que je suis si paresseuse.

En ce deuxième jour de balade, je n’ai guère avancé et si j’ai imaginé une boucle, pour l’heure je la brode au point de chaînette. Des pas, des pas, et ça monte, Saint-Péreuse est perché, c’est un bien grand mot, au-dessus de la vallée. Je dépasse les ruines du château féodal, je ne vais pas m’arrêter là, c’est plein d’orties et trop exposé.

Et quand j’arrive sur le plateau, ouf, voilà le château. Tout moche, c’est mon avis et sûrement pas celui des propriétaires. C’est un château décrépi qui ressemble plus à une maison forte avec sa tour et son énorme pigeonnier. Entouré de chênes touffus, de murets écroulés, il est parfait pour ma halte nocturne.

Six bananes sèches, la griaude de la petite grand-mère, un peu desséchée, une pomme, de l’eau, un repas équilibré pour une marcheuse, un p’tit pipi, enfiler le pull, m’enrouler dans la bâche, enlever les trois pommes et la gourde pour que mon oreiller sac à dos soit plus...moelleux et me voilà prête pour la nuit.

Le crépuscule est aussi bien installé que moi.

Merde, merde, merde, un chien aboie furieusement. « Scotch, au pied ! » Le chien est pile devant moi, babines retroussées. J’ai le coeur serré comme un poing, le sang cogne dans mes oreilles. Couarde je suis, couarde je resterai.

« Qu’est-ce que vous foutez là, c’est une propriété privée » « Je fais halte pour la nuit, je ne pensais pas déranger » L’homme costaud, casquette sur la tête, ne l’entend pas de cette oreille. « Vous dégagez où j’appelle les flics » « D’accord, d’accord, mais il va faire vraiment nuit » « Vous v’nez d’où, z’êtes qui » « Je viens de S.. et je m’appelle Dom xxx » « Z’êtes la femme du maire de S… ? » « Oui, depuis l’élection » « Dedieu, si j’m’attendais à ça »

Le ton change. Je passe du statut de voyouse-clocharde au statut dame-respectable. L’homme se fait aimable. « Je ne peux pas vous laisser là, chuis en charge de la propriété, Chuis responsable, je vous ramène chez vous » La nuit est tombée, que puis-je faire.

La mort dans l’âme, j’accepte et c’est dans son vieux 4X4, le berger allemand à l’arrière, que j’arrive à la maison !!!

Retour à la case départ. Damned !

Le Mont-Beuvray m’attend…

.../...
CA Calyssie Regular ·
Bonjour Dom,

Cette balade est un peu comme un jour sans fin. Au moment de fermer les yeux pour un repos bien mérité, on se retrouve à la case départ. Hâte de savoir ce que nous réserve la suite de ce récit...

Calyssie
LA Lacalo Globetrotter ·
C’est l’Homme qui a du rigoler quand il t’a vue une nouvelle fois débarquer à la maison... Les liens avec ta maison sont élastiques...😉
" Nous ne saurons jamais tout le bien qu'un simple sourire peut être capable de faire." Mère Teresa
GI Gildadesiles Globetrotter ·
Quel talent de conteuse...en te lisant je me vois à la veillée écoutant tes histoires, un bon verre de vin à la main riant de tes aventures....

Merci pour les précisions sur les maisons de nourrice je m'apprêtais à poser la même question que Luc...Donc le Morvan c'était les nourrices et la Bretagne les bonnes les auvergnats le charbon c'est intéressant de voir comment était organisée les migrations régionales....

J'attend la suite de tes aventures.....
VO Voyajou Globetrotter ·
J'ai une idée: demain tu quittes la maison en marche arrière!

Plus sérieusement, j'ai parlé de ton cas à un pote Sud-Africain spécialiste des allers-retours sous contrôle. Elon Musk, le type qui envoie sa voiture dans l'espace pour le fun, propose de te prendre à domicile avec sa navette spatiale et de te déposer sur ton monticule. Demain au point du jour, ça irait? Il demande accessoirement si l'honorable édile de ton village ne disposerait pas d'espaces communaux susceptibles d'être transformés en pas de tir.
PO Pondy Veteran ·
@ tous, merci vraiment de tous vos amusants commentaires. @Voyajou : L’édile me dit : « y’a ben le champ d’foire mais il est réservé pour la brocante qu’il n’y aura pas cette année » Plus sérieusement, tu diras à ton copain sud-africain que je préfère m’abstenir, son véhicule serait trop rapide et trop bruyant pour que je puisse écouter les battements de mon coeur.
MA Masterpo Globetrotter ·
Elon Musk, aux initiales si évocatrices, est également le créateur des voitures Tesla, dont le silence et le confort te permettront d’écouter ton coeur (qu’il faut, on ne le dira jamais assez, toujours écouter).
PO Pondy Veteran ·
La porte refermée derrière le gardien du château, Homme m’enlace et rit, rit si fort que mon menton tressaute sur sa poitrine. Et moi qui allait fondre en larmes comme si j’arrivais directement de Commercy, joins mon rire au sien. « T’es sure que tu ne t’appelles pas Miss Boomerang, heureusement que je n’avais pas convié ma maîtresse » « J’en ai marre marre et marre, tu t’rends compte c’est juste à côté et je n’y arrive pas » « Mais si, demain je te dépose à Saint-Péreuse, devant l’entrée du château, tu passes dans la vallée, tu files plein est par Donmartin, tu traverses Chaligny, Champcheur, les Grains, La Croix de Pré, Fâchin et juste avant les Buteaux encore plein est, tu traverses l’Yonne, tu passes par Echenault et tu y es.Allez, souris, c’est simple ! »

J’ai dormi sous la couette tiède et, au matin, pas question de partir. J’ai les jambes raides, le dos raide, les genoux raides et heureusement que je ne suis pas un homme avec toute cette raideur dans tout le corps ! Je me cramponne à la rampe de l’escalier, le café embaume et j’avance comme un dindon dans la cuisine. Homme se marre encore, mais c’est qu’il se fiche de moi celui-là !

« T’as-vu, il pleut » dit-il d’une mine faussement affligée « heureusement tu as ton Kway » « J’peux pas marcher, j’ai mal partout, tant pis j’irai une autre année. « Mais non, tu ne vas pas flancher comme ça, je te connais plus forte quand même, tu vas voir, ça ira, tu en as pour un peu plus 6 heures de marche » « Pfuuuuu, impossible et sous la pluie en plus et où j’vais dormir s’il pleut ? » « Tu gardes ton idée, sous un arbre moussu de Bibracte comme tu le voulais »

Alors toute cramboulis, je monte dans la voiture et en 15 minutes oui, quinze minutes, je suis à l’entrée du château. C’est dingue comme le temps est relatif. Sous la pluie. Un certain Joseph Lagrange, de Saint Péreuse, au début du siècle a écrit un recueil de poèmes ‘Fleur au vent du Morvan ‘, l’avait pas dû marcher dans l’herbe trempée avec les fleurs toutes aplaties et en plus j’ai de l’eau qui coule dans le cou, j’avais pas vu que la capuche était déchirée. Je me sens morose et la mauvaise humeur accélère mes pas, c’est toujours ça. Mes pieds font ploc-ploc dans les baskets et ils vont ramollir et être tout blancs, j’en suis sure.

Et j’avance et le ciel s’éclaircit et mes pensées le suivent. Je pense aux enfants, aux petits-enfants qui, en grandissant me poussent sur l’autre pente, qu’il est doux pour l’heure de vieillir entourée de ces corbeilles de bonheur. J’invente les jeux de l’été qui arrive, nos olympiades annuelles, notre fête des anniversaires.

Juste avant d’arriver à Bibracte, je m’arrête sur une souche. A côté est installée une boîte à livres. Des romans en néerlandais, et un roman policier dont je feuillette les pages. Une phrase me saute aux yeux et va se coller dans un coin de mon esprit.

Ayé je suis dans la forêt, le site est silencieux, aucun touriste, en bas le musée est fermé ainsi que le restaurant gaulois. Je connais Bibracte par coeur. Le sentier fleure l’humus et grimpe jusqu’à l’esplanade herbeuse. C’est là que nous faisons une fois par an un pique-nique géant avec nos amis à l’époque où les druides autrefois fêtaient le solstice d’été. La vue porte loin et je me dis que les Eduens regardaient comme moi ce paysage jusqu’au Mont-Blanc.

Je passe derrière la chapelle en granit noirci et retrouve les arbres, encore une centaine de mètres, je laisse la fontaine de jouvence et voilà mes arbres, les miens.

Des arbres tordus par le plessage d’antan, couverts de mousse verte, qui tendent leurs troncs bien droits vers la lumière. C’est comme une allégorie de la vie, la mienne. Toute tordue et tourmentée puis, enfin, lumineuse.

Je sais où me poser. Je glisse la main dans le creux du tronc et quand mes doigts touchent le fond un peu fibreux, ma main pivote et je sens dans la niche et les petits papiers. Il paraît que lorsque -les mots tus hurlent au fond de nous-, si on écrit sur un papier ils se taisent. Mes enfants ont mis des petits papiers, Homme aussi, une fois et une de mes petites filles et les miens sont là déposés dans la cavité ombreuse. « Quand je serai une dame, une vraie dame et que tu seras morte, je pourrai sortir les petits papiers ? » m’a t-elle demandé l’année dernière.

J’ai étendu la bâche, posé mon sac, enlevé mes chaussures. J’ai mis mon petit papier. Je sais que la nuit sera belle.

Et la phrase de tout à l’heure s’est allumée : « J’ai laissé mon cœur vaquer à ses occupations secrètes ».
LI LillieoneFE Veteran ·
" ce ne peut être que la fin du monde en avançant " A.Rimbaud
PO Pondy Veteran ·
J'y suis !
PO Pondy Veteran ·
Oui Lillie, ces vers sont exactement, vraiment exactement à l'unisson de ma balade.🙂
CA Calyssie Regular ·
Bonjour Dom,

Des petits papiers bien à l'abri au creux d'un arbre qui, un jour, lorsqu'ils ressortiront, n'en seront que plus touchants.

"Laissez parler Les p'tits papiers A l'occasion Papier chiffon Puissent-ils un soir Papier buvard Vous consoler

Laisser brûler Les p'tits papiers Papier de riz Ou d'Arménie Qu'un soir ils puissent Papier maïs Vous réchauffer ......."

(Extrait des paroles de la chanson Les p'tits papiers)

Calyssie
DA Daisyone Globetrotter ·
Miss Boomerang sous la pluie, ton carnet nous enchante ! Petit bonheur du matin.
daisy
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Dom , encore wahou trop bien ton aventure, trop belle ta forêt. J'attends le coeur palpitant la suite, mais j'espère qu'avec la nuit qui inexorablement va descendre, accompagnée du sortilège de son cortège d'ombres menaçantes, le Roi des aulnes n'en profitera pas pour t'effleurer, te promettre des trésors et se saisir (ergreifen) de toi puis t'entraîner dans sa ronde mortelle:

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Es ist der Vater mit seinem Kind ..... .... Erreicht den Hof mit Mühe und Not In seinen Armen das Kind war tot

Wahou!!! à bientôt Luc
MJ Mjp Veteran ·
Bonjour Dom, Je découvre par hasard votre magnifique récit si souriant et qui résonne en moi profondément. Quel bonheur de vous lire. Il est tellement vrai que l'aventure est au bout du chemin. Il m'évoque ce livre de Jacques Lacarrière, "Chemin faisant", qui m'a tant fait rêver pendant des dizaines d'années avant que je puisse enfin concrétiser mon envie.

Rien ne me paraît plus nécessaire aujourd'hui que de découvrir ou redécouvrir nos paysages et nos villages en prenant le temps de le faire. Savoir retrouver les saisons, les aubes et les crépuscules, l'amitié des animaux et même des insectes, le regard d'un inconnu qui vous reconnaît sur le seuil de son rêve. La marche seule permet cela. Cheminer, musarder, s'arrêter où l'on veut, écouter, attendre, observer. Alors, chaque jour est différent du précédent, comme l'est chaque visage, chaque chemin. Jacques Lacarrière
photos de voyages et de randonnées: http://mjpgouret.free.fr itinérances: http://tinetpedro.blogspot.fr/
PO Pondy Veteran ·
Bonjour, bonjour, Amis auditeurs de Radio-Morvan.

Nous sommes en direct de Bibracte en pays Beuvray. Et pour clore notre chronique sportive avant la saison estivale, nous rencontrons une randonneuse de l’extrême.

« Bonjour Pondy, vous avez réalisé un exploit qui laisse pantois, rallier votre village pour rejoindre Bibracte à plus de 34 km de chez vous, que pouvez-vous nous dire de cette aventure ? » « Euhhhhh, c’était bien » « Avez-vous rencontrer des difficultés » « Euhhhh, pas beaucoup » « Est-il vrai que la marche permet de se recentrer sur soi-même ? » « Euhhh, oui, on tourne beaucoup autour de son rambillot, et personne ne vient vous contredire, c’est agréable » « Quel conseil donneriez-vous pour qui veut atteindre un objectif aussi ambitieux que le vôtre ? » « Etre attentif aux lumières de ses pieds, les ampoules éclairent votre chemin mais ne sont guère fiables et ce n’est pas parce que vous avez des ampoules que vous pouvez marcher la nuit. »

« Préparez-vous un autre trek d’envergure comme celui-ci ? » « Je pense que je vais me remettre et me reposer puis en septembre, je vais tenter d’atteindre Vezelay, 45km et un gros dénivelé de 800m, en autonomie totale et sans doute pieds nus, projet que j’envisage sérieusement. » « Incroyable, vraiment incroyable, après la nuit dans les racines d’un arbre, comment vous sentez-vous ? » « La nuit était parfaite, Goethe n’est pas venu ternir mes rêves, la rosée a mouillé mes vêtements et j’attends Homme pour rentrer à moto »

« Une autre aventure alors , nous allons vous laisser vous préparer. Merci auditeurs de Radio-Morvan d’avoir été fidèles à notre chronique, rendez-vous à la rentrée, passez un bel été »
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Pondy sniff c’est donc fini, merci radio-Morvan, je mets le lien vers ma radio résonance.fm radio de la Bresse dans les Vosges, une chronique mensuelle un pays vu par un cyclotouriste. La dernière chronique tour de Corse et Sardaigne. https://www.resonance-fm.com/radio-vosges/podcast.html

Si cela t'intéresse en me donnant par MP une adresse mail, je t’envoie les trois derniers enregistrements que j’ai faits de deux super « furieuses » au cours de mon dernier petit voyage à travers Cévennes et Causses, arpenteuse de déserts en solo et coureuse incroyable. Luc
CA Calyssie Regular ·
Bonjour Dom,

Une grande aventure joliment racontée à travers un carnet atypique, poétique et intimiste. Merci pour cette découverte tout en douceur de ce qui est du côté de chez toi.

Calyssie
CH Choucarde Globetrotter ·
Salut Pondy,

Merci pour ce récit de ces petites virées à côté de chez toi dans le Morvan! Voilà qui fait du bien, c'est rafraîchissant et ça fait toujours plaisir de constater que certains adultes savent conserver une âme d'enfant au fond d'eux. J'aime ce genre de petites promenades aussi! 🙂
Choucarde
TR Triztana Regular ·
Salut,

Merci pour le partage. C'est super agréable de te lire, c'est très bien écrit, poétique, limpide, drôle et profond à la fois... Tout ce que j'aime dans les carnets !

Bon courage pour le prochain périple 🙂 😉
Recette des trips de Caen : http://trips-de-caen.blogspot.fr/
TC Tcvoyageur Veteran ·
Bonjour Pondy,

cela faisait des mois, (que dis-je ? des années) que je ne t'avais pas lue. Mais c'est toujours avec le même plaisir.

Ton style inimitable et ton humour (comment ne pas sourire à 1 des nombreuses expressions telles que

...moi qui allait fondre en larmes comme si j’arrivais directement de Commercy...

m'ont entraîné, comme autrefois, dans tes pérégrinations.

Comme j'ai découvert ton post avec retard, j'ai lu ton histoire (et les messages/réactions qui l'ont entrecoupée) d'une traite. Tu le croiras ou pas, je t'ai accompagnée dans ton expédition épique, tremblant avec toi pour les terribles dangers, que tu as affrontés avec un courage impressionnant.

Mon "intégrisme" de l'orthographe et de la grammaire françaises ont failli me faire rebrousser chemin à la vue de fautes, que ton éditeur a honteusement laissé passer. Mais te connaissant, j'ai considéré qu'elles n'étaient que des fautes de frappe et ai poursuivi ma lecture.

Ton texte m'a également permis d'apprendre du vocabulaire. Je ne connaissais pas le mot "rogue" et ai dû consulter un dictionnaire. Si j'en crois ce que j'ai appris, au vu de son attitude postérieure, peut-on finalement considérer que seul le ton de cette femme l'était (rogue) ?

Bref, merci et bravo pour ce texte enchanteur. Assurément, je vais revenir plus souvent sur VF.
Thierry

On dit souvent "Fermez la porte, il fait froid dehors !" Mais une fois la porte fermée, il fait toujours aussi froid dehors.

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