20 000 km en stop depuis la Normandie jusqu'à Bangkok
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VI
Voyage en auto-stop depuis la Normandie (le mardi 28 avril, départ du Pays de Caux) jusqu'en Thaïlande (arrivée à Bangkok 2:26 pm, le 23 juin 2009). Vol Air Asia le 24 Bkk-Rgn.

Yébleron (Normandie) - Strasbourg (Alsace): 700 km.

Je parcours aisément la distance de la Normandie jusqu'à l'Alsace après avoir rendu visite à ma mère. Saluer les Anciens afin qu'ils vous protègent durant votre périple - que leurs esprits soient toujours avec vous et vous accompagnent durant votre cheminement - part d'une bonne logique. Cela ne paye pas de mine mais autant mettre toutes les chances de votre côté !

Qui plus est, j'ai du chaussé les bottes de sept lieues par inadvertance car de normalement quatre étapes ou véhicules, je n'en fait que deux seules, celle de l'aire de St Saens est zappée ainsi que celle de la bifurcation qui me voit descendre habituellement d'un véhicule qui continue vers Lille et me retrouver en pleine ligne droite sur l'autoroute à lever le pouce désespérément. Le gars sort vers Laon et me dépose à l'aire de service où vient de se garer un camion des pompes funèbres pour faire le plein. Je raconte à un gars à qui je viens de demander s'il n'allait pas vers Reims-Metz mon expérience d'avion-stop dans le désert australien qui date de 2003. Un petit avion biréacteur vient de déposer le cercueil d'un aborigène dans une communauté à mi vol entre Kalgoorlie et Ayers Rock, au milieu de "no where". Au moment de faire le plein de carburant à la station service en plein désert, je demande au pilote s'il n'y a pas moyen de me faire voler et m'emmener avec lui. Je suis déjà certain de pouvoir partir avec un "roadtrain" mais pourquoi ne pas prendre le risque de viser plus gros et surtout plus haut ! A vol d'oiseau, les distances sont toujours plus courtes et moins éprouvantes surtout dans le désert. Le pilote téléphone à sa compagnie et reçoit l'autorisation de m'emmener. Est-ce un signe néfaste que ce corbillard passe par içi ? Je suis à peu près certain d'une chose, c'est lui qui va m'embarquer. Je fais d'une pierre deux coups et avance en sautant deux cases car je me retrouve illico presto en Alsace. Le croque-mort est employé par une commune de la communauté urbaine de Strasbourg (C.U.S).

Waltenheim-sur-Zorn (Alsace) - Gambsheim - Grumbacher (Allemagne) - Budapest (Hongrie) 1200 km.

Avec Sophie, fille d'amis de longue dates, nous quittons la maison familiale emmenés par Edith, sa mère, qui lors d'une première tentative infructueuse sur l'aire de service de Vendenheim située sur l'autoroute A4, pousse jusqu'au barrage hydroélectrique de Gambsheim avant de nous déposer côté allemand d'où nous repartons à contre-sens une fois montés sur l'autoroute A5. Je m'explique: nous prenons en fait l'autoroute en direction du sud et de Fribourg-en-Brisgau et descendons à la première aire de service, celle-ci disposant d'une route faisant office de pont autoroutier et reliant les deux aires de service situées l'une et l'autre de chaque côté de l'autoroute. Nous sommes dans le bon sens de notre itinéraire et fonçons désormais vers le nord en direction de Karlsruhe qu'il nous faut dépasser pour atteindre l'aire de Bruchsal. Je pensais descendre sur le parking onze kilomètres avant cette aire en question et de là rejoindre la maison de notre hôte à pied à travers champs mais notre chauffeur doit faire demi tour à la sortie Bruchsal et reprendre la nationale plutôt que l'autoroute puisqu'il s'est détourné de son parcours initial pour pouvoir nous rendre service et nous approcher de notre destination finale. La route principale est parallèle à la rue où nous nous rendons. Le lieu où il nous laisse est à un pâté de maison de notre lieu d'hébergement. Nous passons une soirée autour de la table et nous régalons car Jutta a préparé de délicieux plats végétariens, du riz complet et un curry à l'indienne. Elle nous redépose à l'aire de Bruchsal le lendemain matin vers 7h30, le plein d'énergie fait, prêts à solliciter un véhicule. J'avise alors un camion français immatriculé en Alsace. Quoi de plus naturel à deux pas de la frontière ! Il me faut sortir le "Grand Jeu" pour pouvoir convaincre Marcel, le chauffeur, de nous emmener et nous déposer sur la prochaine aire de service de Sinsheim en direction de Nuremberg, la ville des jouets. Il nous fait faire un virage à 90% que seuls, nous ne serions pas capable d'amorcer sauf si nous trouvions un "véhicule en or" à partir de là où nous sommes, ce qui suppose avoir de bonnes affinités avec "Dame la Chance". Lorsqu'il nous dépose comme je l'ai souhaité sur l'aire de service située entre les deux sorties de l'autoroute vers cette ville de Sinsheim, on peut apercevoir de l'autre côté de l'autoroute, des avions grandeur nature exposés en plein air, partie intégrante du musée de l'aéronautique qui fait la fierté de la ville.

Sur le parking poids-lourds, deux camions hongrois font la coupure avant de repartir pour deux fois quatre heures de conduite. Avec des rudiments de la langue hongroise, je parviens à les décider de nous embarquer pour un premier brin de conduite suivi d'un second agrémenté d'une pause pique-nique debout autour d'un rocher dressé en table. Il nous laissent à Amsfelden, juste avant d'atteindre Linz. Je fais l'aller-retour entre la pompe d'essence et le parking du restaurant pour trouver un véhicule pour deux. Je viens de m'adresser à deux hommes d'affaire hongrois en Lexus qui ont refusé, lorsque sur le retour vers le restaurant, j'avise un Autrichien qui s'avère être une de leur connaissance. Celui-ci les pointe du doigt dans leur voiture de luxe et me confirme qu'ils repartent vers la Hongrie. Les abordant de nouveau avec son aide, ils acceptent de nous embarquer pour Budapest me précisant qu'ils sont susceptibles de passer par le centre ville de Vienne. Ils sont dans l'attente d'un coup de fil. Ils se rendent à Kecskemét, soixante kilomètres plus loin que la capitale hongroise où nous nous rendons. Nous n'avons pas besoin de passer par Vienne que nous évitons. A proximité de la rocade (ringroad) qui contourne Budapest, nous descendons dans une station service pour trouver une voiture qui va au centre directement. Peine perdue car Tibor vient de se faire racoler par un routier pour qu'il le dépose plus au sud de la ville alors qu'il allait transiter par le centre pour se rendre de l'autre côté à Hatvan (60 en hongrois). Puisqu'il rend déjà service à ce chauffeur, nous les suivons et contournons Budapest pendant vingt-cinq kilomètres avant de repiquer vers le centre ville. Quelle générosité ! Cela arrive encore en Europe centrale au 21ème siècle. Qui oserait l'imaginer. Tibor est vraiment un gars sympa et prêt à rendre service. J'aime la Hongrie et ses habitants depuis novembre 1984, la première fois où je l'ai traversée à bicyclette en allant en Egypte. Nous restons tranquille trois journées à prendre du temps pour nous, avec les amis, à discuter et échanger, manger des mets hongrois assortis de vins rouges du Balaton, d'Oporto ou en provenance d'Eger. Je laisse Sophie en bonne compagnie - elle rentre en Eurobus (35 Euros) vers Strasbourg mercredi prochain.

Voyage à suivre dès lundi avec la traversée de l'Ukraine en deux journées. Je décolle le lundi 04 au matin vers l'Ukraine. Je vais à pied jusqu'au parc de Varösliget et me positionne au feu juste avant le pont autoroutier interdit au piétons. J'ai un écriteau indiquant "M3" (= Motorway 3) que j'agite sous le nez des chauffeurs. Je n'ai pas beaucoup à avancer, ni reculer. Un trafic Renault bleu immatriculé 75, Paris centre, retient mon attention. Je n'ai aucun doute, ce sont des Roumains. Je m'approche du véhicule côté passager et passe mon nez à travers la vitre. Je dois insister auprès du chauffeur, un gars autoritaire qui ne s'en laisse pas raconter une, une espèce de grosse brute avec du mépris dans la bouche pour tous ceux autour de lui (une façon de dire qu'il se montre insultant avec ceux autour de lui). Comme cela se passe souvent, il me permet d'ouvrir la portière roulante sur le côté spéciale passager de dernière minute. Je me retrouve à la hâte sur la banquette arrière en compagnie d'une jeune femme charmante, ce qui contraste singulièrement avec l'accueil froid et rude de l'ours non rasé, poitrail dépenaillé, au volant de son véhicule parisien. Erreur sur la provenance car ils viennent tous de Londres et transportent officiellement du tissu. La passagère à mes côtés et celui de devant utilisent ce moyen de transport payant pour revenir au pays qu'ils ont quitté en allant tenter leur chance en Angleterre lorsque la Roumanie a rejoint la Communauté Européenne le 01 janvier 2008. La "brute" tient bon le volant et conduit magistralement, très vite sans tenir compte du danger. Il est en colère lorsqu'une moto-école le force à ralentir, lui interdit de dépasser et lui ordonne de suivre derrière la flottille d'étudiants sur leur deux-roues. Une fois ceux-ci sortis de l'autoroute, il appuie à fond sur les pédales jusqu'au moment où ils sortent de l'autoroute en direction de Satu Mare (Roumanie). J'ai parcouru 180 kilomètres avec eux sur les 220 qui séparent Budapest du poste frontière de Zahony (Cop côté ukrainien). Je rattrape le rond-point et une couple très sympa s'arrête. Leur anglais est très limité voir inexistant. Elle, superbe brune genre poupée hongroise, un décolleté à faire loucher un bigleux est masseuse de métier et bafouille quelques mots d'anglais. Nemès, son mari fait très nounours à ses côtés comme s'il ne savait pas quoi en faire si elle venait à lui tomber dans les bras. Le courant passe entre nous trois. Il y a de l'excitation dans l'air ! Les corps ne demandent qu'à être réunis dans une partie remise à plus tard. Me mettant l'eau à la bouche, ils me font visiter leur coquette maison à deux pas de la route principale. J'ai droit aux coins et recoins du salon avec ses tableaux très suggestifs accrochés au mur. Je visite même le sauna avec des massages en perspective lors de ma venue cet hiver. Les beaux-parents sont présents pour le déjeuner. Je m'éclipse. Mes amis d'un jour me déposent à la frontière avec deux pommes dans les mains. - köszönöm szépen (Thank you very much). a közeli viszontlátásra! (à bientôt!).

Budapest (Hongrie) - Zahony (220 km) - Cop - Lvov (Ukraine, dors 60 km après avoir dépassé la ville de Lvov).

Je suis encore sous le choc. Violent contraste qui s'offre à ma vue avec cette queue interminable de trafic plein de "bêtes de somme" appelés à aller travailler dans la péninsule ibérique, l'Espagne ou bien le Portugal. J'avance à pied jusqu'au guériton et me faufile côté poids-lourd en me cachant derrière les trafics. Je connais bien ce passage frontalier ou le soldat te retient si tu es à pied. Il faut trouver un véhicule qui veuille bien t'emmener car il est interdit de traverser à pied le pont qui enjambe la Tisza. En échappant à ce contrôle d'entrée de jeu, je suis à l'immigration où je fais tamponner mon passeport. Les agents me rappellent, ce que je sais déjà, qu'il me faut un véhicule pour aller de l'autre côté. Ils sont toujours prêts à appeler un taxi mais je demande rapidement à un Ukrainien grassouillet, encaissé dans sa voiture apparemment trop petite pour sa grande taille, ses jambes écartées mal repliées viennent buter sur le volant. Sa femme est derrière avec leur enfant. Je m'assois à côté de lui. Le pont a été rénové. Fini les files d'attentes interminables de 2006/7. Avec l'entrée dans l'Europe de la Hongrie en 2004, les Ukrainiens viennent revendent en Hongrie au marché noir cigarettes et carburant beaucoup moins cher chez eux. Toute la zone frontalière est sujette au trafic très juteux car les prix sont multipliés par cinq notamment pour le tabac. Les cartouches sont cachées tandis que le carburant transite ni vu, ni connu dans les réservoirs qui sont ensuite siphonnés de l'autre côté avant que l'essence ne soit revendue. Les plus gros réservoirs font le plus de profit. Les voitures peuvent ainsi faire jusqu'à cinq aller-retour quotidien. Les gains sont énormes de l'ordre d'une cinquantaine d'Euros par jour. A quoi bon travailler légalement si la contrebande rapporte autant. Les douaniers sont arrosés au passage. Ils connaissent évidement tous les trafiquants. Comme en 2006/7, il y a un francophone qui me posent quelques questions en français. Je lui dit que je ne fais que traverser l'Ukraine et que je continue ensuite vers la Russie. Il traduit à ses collègues qui se montrent intéressés par mon histoire. L'officier d'immigration, non seulement appose un tampon d'entrée mais en rajoute un second avec la mention en russe: "transit Russia" et un nom "Konotop" qui se révèle être l'endroit où bifurquent les lignes de chemin de fer vers la Russie. Je ne remarque rien lorsque je réintègre le véhicule qui me dépose de l'autre côté de la dernière barrière. Ce n'est que plus tard, en inspectant mon passeport, que je remarque ce second tampon inhabituel et ce nom obscure que je ne comprends pas tout d'abord. Ayant l'expérience de l'Union Soviétique, je devine que c'est l'endroit par lequel je dois passer pour sortir du pays. Je pense au train naturellement. Mes yeux suivent les lignes de chemin de fer et je finis par trouver sur la carte de l'Ukraine cette ville à la sonorité familière que l'on aurait presque envie de visiter à l'entendre prononcer. Nœud du réseau ferroviaire ukrainien, elle est ma clef de sortie du pays même si je n'ai pas prévu d'y passer. Elle est mon nœud géorgien dont dépend mon avenir proche. Cette petite addition de l'officier peut me causer quelques difficultés à ma sortie du pays, une bonne raison pour me demander de l'argent. L'Ukraine n'est pas le pays d'Europe centrale le plus facile pour faire de l'auto-stop. Sur ma route vers la Crimée en mai 2007, j'ai eu toutes les peines du monde à accrocher les chauffeurs de poids-lourd. Quant aux voitures particulières, deux cas d'espèces: les propriétaires nouveaux-riches, voitures de luxe ou 4x4 flambants neufs sont pourris aux as et ils n'ont que faire d'un "franzous" sur le bord de la route ou bien les vieilles Lada turbinent toujours et rançonnent leur passager d'une heure ou d'un jour. Il y a beaucoup de combi familiaux ou véhicules collectifs payants appelés "marshoutka", dans la queue à la frontière, de retour de l'étranger, qui filent vers la capitale Kiev (870 km). Je parviens tant bien que mal à dépasser Lvov avec un camion qui s'arrête dans un routier à la campagne. J'aime ce genre de paysage champêtre quand je sais qu'il va falloir trouver un endroit pour la nuit. En totale liberté, sans dépendre de qui que ce soit, je prends un chemin de traverse et m'éloigne après avoir toutefois demandé au pompiste s'il n'avait pas un endroit abrité pour m'héberger. Je chemine heureux sous ce ciel étoilé. Je laisse dans mon dos la route, son restaurant et son aire de service, cachés par une petite déformation du terrain qui a tendance à s'élever. Je suis un chemin carrossable et débouche dans un espace vert délimité par de petites collines boisées. Je devine une habitation en face, à quelques centaines de mètres de distance, les chiens aboient et m'incitent à m'engager plus sur la droite. Je vise un bosquet au pied duquel je trouve refuge. J'étale ma couverture de survie pour protéger le duvet du sol. Je m'assois longuement et contemple le paysage, terre et ciel. Tout est calme. Quelle quiétude ! Les "yeux lumineux" qui courent le long du ruban asphalté vers la capitale se sont éteints. Les chiens rassurés se sont tus. Je peux m'étendre et trouver le sommeil. Je suis seul et content de l'être, satisfait d'avoir fait un bon bout de chemin depuis mon départ de Budapest ce matin. Je dois parcourir presque mille kilomètres demain pour être à proximité de la frontière russe. La date d'entrée de mon visa de transit est le 06 mai.

Mardi 05 mai: en route vers Kiev puis Kharkov (900 km).

J'ai du mal à reprendre le contrôle des opérations ce matin. Les véhicules s'échappent et me glissent des mains. Mon Pouce Magique n'arrive pas à les retenir. Je me déplace frénétiquement et dangereusement comme si un fil était tendu entre l'aire de stationnement et le ruban asphalté. Je suis impuissant et ne peux que regarder les rares véhicules de passage qui ne daignent pas s'arrêter. Je n'aime pas cette situation. Je ne peux pas agir, cela me met en colère. Il y a une source d'eau naturelle au bout du parking. Certaines voitures y font une pause pour remplir des containers qu'ils emmènent dans le coffre ou pour se rafraîchir le visage avant les longues heures de conduite jusqu'à la capitale ukrainienne, ma prochaine étape. En leur demandant poliment, je n'arrive pas à accrocher une voiture vers Kiev. Les locaux n'y vont pas mais certains visiblement comme leur plaque d'immatriculation l'indique s'y rendent. J'essuie plusieurs refus. Je partirai bien à pied sur la route mais si je commence à marcher, les véhicules vont me dépasser très vite et ne s'arrêteront pas. Pas de pitié pour les auto-stoppeurs dans ce pays où les gens font preuve de peu de commisération pour leurs semblables. Je démarre ma journée vers 7h00 avec un camion qui me dépose sur la rocade de Rivne. Un second polonais cette fois m'emmène jusqu'à Jitomir, une centaine de kilomètres avant la capitale. Il continue vers le centre ville et me laisse à l'intersection de la route qui contourne la ville et part vers Kiev. C'est à cette bifurcation que tout va se jouer. Piotr (Pierre), un commercial polonais, qui retourne à Kiev après une fin de semaine dans sa famille, m'embarque jusqu'au centre de Kiev où il réside. Nous n'allons pas brûler les étapes car il se montre très curieux à propos de mon voyage. Il est responsable pour la Russie et l'Ukraine d'une société de distribution de parfums alimentaires. Il parle parfaitement le russe mais n'aime pas le pays. Je le questionne à propos des femmes russes. L'opinion qu'il en a est éloquente, peu brillante et rejoins mon analyse.

A mon intention de continuer vers Kharkov, la seconde ville du pays, pour y arriver le soir même où je suis attendu par Alexis, Piotr s'esclaffe et me prends pour un doux rêveur. - "your idea to come in Kharkov today is completely unrealistic !"

C'est vrai qu'il faut vraiment y croire car l'après-midi est bien entamée et 490 kilomètres séparent les deux villes. Il me laisse, plein d'espoir, vers 15h30, à l'entrée d'une bouche de métro avec deux jetons bleus dans la main, sésames pour passer la barrière de contrôle et avoir accès aux trains. Je ne les utilise pas car, un coup d'œil dans sa direction, je remarque que le contrôleur s'est assoupi. Le plaisir de frauder à la française car je sais pertinemment que je n'en ferais rien de ces jetons qui vont maintenant voyager à travers la Russie jusqu'en Asie du sud-est. Je change de ligne et en route jusqu'à l'avant dernière station "Kharkhovskoïe stanica". Cela me prend presque une heure. Comme son nom l'indique, elle débouche, une fois les escaliers montés, sur la route qui se dirige vers Kharkov. Je m'adresse au chauffeur d'une Lada rouge garée contre le trottoir dans l'attente de son passager parti acheter des hamburgers à la mode ukrainienne. Les deux occupants, crânes rasés, avancent de quatre-vingt kilomètres vers Kharkov. Je suis déjà assis à l'arrière lorsque le passager revient. Ils font de nouveau une courte halte un peu plus loin sur la route et m'offrent une bière ukrainienne. Ils me lâchent au moment où ils tournent. Je n'ai pas le temps de finir de traverser la voie rapide qu'un camion s'arrête après avoir agité ma pancarte sur laquelle est écrit: "Kharkiv" (en ukrainien). Je prends soin de ne pas heurter la susceptibilité des autochtones. Tout comme Lviv (en ukrainien) et Lvov (en russe), Kharkiv s'écrit aussi kharkov (en russe). Il est de bon ton de faire des erreurs volontaires dans l'écriture d'une ville ou d'un lieu pour se distinguer et marquer sa différence avec les auto-stoppeurs locaux mais il ne faut jamais négliger le caractère nationaliste de certains peuples et les blesser dans leurs sentiments. Il me dépose sur une placette de village d'où je crains de ne pas pouvoir repartir. Après qu'il ait manger un morceau et fait des achats, nous continuons. Nous marquons une nouvelle pause dans une pompe à essence car le besoin s'en faisait sentir. Je remarque une Skoda et demande au chauffeur s'il ne va pas à Kharkov. La réponse est positive. J'insiste afin que mon chauffeur intervienne en ma faveur bien que le jeune représentant se débrouille en anglais. Je veux qu'il me recommande auprès de mon nouveau chauffeur. Le relais se fait sans problème. Me voilà à une heure et demie de Kharkiv distante de 160 kilomètres. Malgré la pluie, mon nouvel ange gardien roule très vite. Il fait l'aller-retour Kiev - Kharkiv une fois par mois. Il me propose de téléphoner à Alexis afin de l'avertir de mon arrivée. Je le remercie et retarde le moment de le joindre. Quand nous sommes en périphérie de Kharkiv, nous l'avertissons et convenons d'un rendez-vous au pied de la statue du soldat à la sortie du métro. Toujours en voiture, Sergueï me gratifie d'un tour "Kharkiv by night" avec quelques pauses obligatoires là où il considère que sont les plus beaux endroits de la ville. J'attends quelques minutes qu'Alexis se pointe avec Nastia, jeune étudiante universitaire francophone intéressante et intéressée de me rencontrer. Tous les deux chevauchent des VTT. Elle ne peut malheureusement pas rester longtemps. Il est déjà 23h00. Tandis qu'Alexis la raccompagne chez elle à vélo, je fais cuire du riz, des œufs durs et ouvre une boite de conserve de poisson. Je patiente en grignotant du fromage sec avec du pain noir ukrainien. Je n'ai pas encore diné lorsqu'il rentre. Une fois fini, je m'installe devant le clavier de l'ordinateur et pianote pour mettre en ligne un compte-rendu de ma journée sur les groupes "auto-stoppeur" (inclus sur deux sites d'hébergements gratuits et un Yahoo group). A l'heure qu'il est, j'ai déjà parcouru 2700 km depuis l'Alsace (1500 km en deux jours depuis Budapest) et ne m'accorde que 3h00 de sommeil (coucher à 3h30 et réveil à 6h30).

Mercredi 06 avril: passage de la frontière russe (2730 km parcourus depuis Strasbourg).

Alexis m'impressionne tout comme mon "pouce" doit lui sembler extra ordinaire. Beau gosse, il a de nombreuses qualités y compris celle de savoir danser mais c'est à l'extérieur qu'il s'éclate. Il a le corps fin et musclé d'un athlète en préparation constante pour tenter de battre son propre record. Son anglais est excellent même si je n'arrive pas à tout saisir du premier coup à cause de son intonation. Je le quitte en même temps qu'il part pour le travail. Il m'indique comment quitter la ville à pied sachant qu'il réside proche de la route qui part vers Belgorod située de l'autre côté de la frontière. Je me positionne à un carrefour où il y a un tramway qui fait l'aller-retour sur la ligne qui court dans ma direction. Je pourrais l'emprunter et pousser un peu plus loin mais je suis déterminé à ne pas utiliser de moyens de transport collectif. Rien que du stop même si je peux demander un "lift" gratis au contrôleur du tram en lui expliquant que je cherche la route vers Belgorod. Un vieux camion de l'ère soviétique amorce le virage dans un angle à 90 degrés. Il est si lent qu'il n'a pas besoin de s'arrêter. Je peux sauter dans la cabine en marche. Il est si poussif et concentre tant de chuintements et de tiraillements dans les essieux fatigués et rouillés que la douleur persiste lorsqu'il marque l'arrêt. La rouille lui rongé les articulations. Les roues et les roulement à billes préfèrent autant continuer à tourner pour les siècles à venir plutôt que de casser le cycle. Il se rend justement à Kursk après Belgorod dans la direction qui continue vers Moscou. Quelle chance ! Nous avançons lentement mais surement, vers le poste-frontière distant de 30 kilomètres de Kharkiv. C'est ce qu'il m'importe. Tandis qu'il marque l'arrêt côté douanes, j'attrape mes sacs et me dirige vers la guérite où se trouve l'officier d'immigration qui, après consultation de mon passeport, me demande: - Do you have Grievnas ? Dollars ? Euros ? - Je lui réponds: "non, non, non avec un grand sourire". J'avais pressenti que ce moment arriverait. Il me laisse poireauter devant sa cage puis revient à la charge. Il sait que je suis à pied (en auto-stop, c'est être considéré comme sans véhicule. J'ai déposé par chance mes sacs à un endroit où un autobus marque une pause. Je lui fais signe que je suis attendu afin que l'autobus puisse redémarrer. Vu qu'il sait que je ne lâcherai rien, il préfère rester dans de bons termes et me donner le tampon de sortie du pays sans mentionner l'annotation "Konotop" inscrite à l'entrée. Je reprends mes sacs et continue à pied vers le garde-barrière russe qui jette un coup d'œil sur mon passeport et visa russe avant de me diriger vers le cabanon où l'officier d'immigration, correct et cordial, m'accorde l'entrée sur ce vaste territoire, le pays le plus grand du monde qu'il me faut traverser en seulement onze jours de transit. Il n'y a pas de stylo pour remplir la fiche signalétique d'entrée dans le pays. Malgré son ton poli, l'officier n'en a même pas un à disposition du public. J'en emprunte un à une jeune femme passagère d'une voiture qui me le laisse au moment où elle reçoit son passeport visé. La distance à parcourir est de 7380 kilomètres depuis la frontière ukrainienne jusqu'à la Mandchourie (province chinoise). Je ne réalise pas encore la distance bien que je sais que le pays est très grand pour l'avoir déjà traversé à maintes reprises. En 1988, avec le train - le Transmandchourien à l'aller vers Pékin et le Transmongolien au retour vers Moscou. En 2003, à vélo, depuis Strasbourg jusqu'à Irkoutsk puis Vladivostok (14 000 km). Le calcul est très simple (en arrondissant): - 7380 : 11 (jours de transit) = 670 km quotidien à parcourir. Si l'on ne tient pas compte ni du jour d'entrée, ni du jour de sortie, ou les délais de passage à la frontière ralentissent la progression, cela donne : - 7380 : 9 = 820 km. En aucun cas, il ne m'est pas possible de prendre un jour de repos. Je dois rouler minimum 400 km par jour dans le pire des cas - 23h00 exactement car il y a une heure de décalage, une heure en moins tous les 800 km parcourus qui équivalent en temps à un créneau horaire - si je ne veux pas accuser de retard sur mon itinéraire. Je prends conscience de ces obligations lorsque j'atteins Samara située sur la Volga, 24h plus tard. Mon itinéraire était de passer la frontière ukrainienne à Donetsk en direction de Volgograd puis de remonter le cours du fleuve vers Tcheliabinsk. J'ai du couper au plus court et éliminer une étape en Russie car je suis resté trois journées entières à Budapest, ce qui m'a remis sur la route le lundi 04 avril au matin avec seulement un temps limité de deux jours pour traverser l'Ukraine, mon visa russe étant daté à partir du 06 avril.

Yura m'embarque une fois passé la dernière barrière du poste-frontière. Je dois avouer que cet accueil russe plus que correct et poli contraste singulièrement avec la façon dont j'ai toujours été accueilli dans les consulats russes dans le monde entier et lors de mes précédents passage de frontière. Yura parle bien l'anglais, dépasse le centre ville et se rend à son atelier de voiture situé sur la route de Voronej (250 km de Belgorod). J'ai une chance inouïe qu'il aille dans la bonne direction car les villes sont grandes et étendues. Pour les contourner, les rocades dépassent parfois les trente quarante kilomètres et atteignent parfois plus de cent kilomètres comme par exemple autour de Moscou, ville capitale de la Russie qui est à elle-seule un cas à part. Dès qu'il me dépose un camion avec une remorque dont le chauffeur m'a vu descendre de la voiture de Yura s'arrête avant qu'il n'ait eu le temps de redémarrer. Le camionneur m'invite à déjeuner d'une espèce de bortsch dans un routier russe, sorte de cantine populaire sur le bord de la route. Le caractère boueux du parc de stationnement du aux pluies passagères contraste singulièrement avec l'intérieur propre et coquet de la salle de restaurant hyper chauffée pour un climat si tempéré. Il me dépose sur la bonne route dans la direction de Tambov que je n'atteindrai pas ce soir. Valentine (41 ans), séductrice malgré quelques dents de devant abimées, sort le grand jeu. Nous nous excitons un peu et nous taquinons l'un l'autre le temps que dure notre aventure automobilesque. Divorcée, elle habite à Voronej avec sa fille et va voir sa mère à Lipeck (120 km). Je descends de sa voiture à contrecœur mais qu'est-ce que je peux y faire. Elle m'a demandé mon numéro de téléphone mais n'en ai pas. J'ai le téléphone en horreur. Je sais que je peux envisager la revoir si je reviens à Voronej. Je ne fais jamais marche arrière et mon temps est limité. Elle fait encore un petit bout de route pour me laisser à un rond-point idéal pour pouvoir repartir plus facilement. Je sens bien que cela l'embête de me lâcher. Nos deux cœurs ont failli faire chavirer la chaloupe dans laquelle je suis en train de naviguer. La bise, le sac et me voilà de nouveau sur la route libre comme un oiseau sans fil à la patte. Je décolle avec des ailes de Séraphin même si c'est un poids-lourd qui m'emporte le cœur léger puis une succession de voitures particulières qui finissent toutes par tourner dans la forêt et rentrent chez elles à la fin de cette belle journée. Elles me laissent à l'intersection sur la route principale. Je réussis tant bien que mal à pousser plus loin avec une espèce de médecin branché, petite queue de cheval naissante attaché avec un élastique, marquant une pause qui dure. Chaque minute compte car la nuit approche et l'obscurité guette sa proie. Il est toujours plus difficile de naviguer dans la noirceur et d'agiter un bras pour arrêter un véhicule lorsqu'il fait nuit. Lorsqu'il a fini de discuter affaires avec de vagues connaissances, il reprend le volant pour me déposer un peu plus loin à la bifurcation qui mène vers Dobrianka (3 km). J'hésite à le suivre mais renonce. Ma place est sur la route. Je continue à pied pendant trois kilomètres et aperçois à proximité de la route des toits de maisons ayant l'air inhabitées. Je distingue à deux-cent mètres un embranchement qui permet de les atteindre les pieds secs mais je préfère prendre un raccourci à travers les herbes pour les aborder de derrière. Ce sont principalement deux petites fermettes abandonnées. Je visite les cours intérieures, enceintes cloisonnées qui permettent de garder les porcs et les volailles. Il n'y a pas âme qui vive. Je m'installe dans une petite réserve à foin, sorte de mini grenier dont l'entrée indépendante jouxte le portail qui s'ouvre sur la courette annexe. Je suis déjà endormi quand une voiture dépose dans la nuit une femme, propriétaire de la maison. Elle ne se doute pas qu'un inconnu occupe sa douillette "chambre d'ami". Chacun dans nos quartiers, nous passons une nuit tranquille (480 km depuis la frontière).

Samara, la Volga et Anastasia, l'ambassadrice CS.

Très tôt le matin, réveillée avant l'aube, elle nourrit les poules sans remarquer que le portail a été ouvert la veille. Je l'ai refermé correctement. Les morceaux de tôles sous la porte pour empêcher les animaux de s'échapper ont été replacées mais auraient pu éveiller son attention quant à ma visite. Le loquet de mon cagibi sur sa droite est ouvert car je suis à l'intérieur. Quelle bonne idée elle a de ne pas ouvrir son grenier à foin et de me laisser en toute discrétion sur la paille. Cela lui évite des cris et un peu de frayeur. J'ai le droit à mon intimité finalement même si je suis hôte clandestin. Elle a aussi la bonne idée de ne pas refermer le loquet. Je ne souhaite pas me retrouver prisonnier dans ce trou noir fait comme un rat dévoré par les cafards. Je suppose qu'elle ne remarque pas qu'il est pendant. Je ne veux qu'elle me retrouve plus tard le corps desséché comme un mari dont elle aurait voulu effacer l'existence mais conserver des traces. Je me tiens à carreaux lorsqu'elle est proche et fais le mort, celui qui dort en faisant attention de ne pas faire de bruits, ni de bouger. Une fois qu'ils ont quitté, un peu plus tard, à la lumière du jour, je roule mon duvet et quitte mon refuge d'une nuit. Je n'ai pas eu besoin de réveil. L'arrivée tardive et le départ matinal du véhicule ont rythmé mon sommeil. Plusieurs personnes l'occupaient car j'ai pu différencier plusieurs tons de voix, principalement des hommes. Ils font équipe ensemble et partagent les frais de déplacements avec le covoiturage. Où travaillent-ils ? Hier soir, je n'ai pas vu un bâtiment qui ressemblait de près ou de loin à une usine dans cette campagne russe. Se rendre à Tambov quotidiennement distant d'une centaine de kilomètres prendrait beaucoup de temps mais le fait qu'ils soient rentrés tard et partis tôt peut expliquer cela. J'aurais presque pu me lever et les suivre car je pense qu'ils ont pris la direction de Tambov, celle que je suis depuis Voronej. A l'embranchement repéré hier soir, il crachine. Un seul abri d'autobus sur la route en face, pour les voyageurs dans l'autre sens, me protège partiellement et m'évite d'être trempé. Je hèle les éventuels voitures de passage, principalement des pick-up et tous véhicules susceptibles de m'embarquer mais ils se font rares. Je décroche la timbale avec un mini fourgon branché sur un air de salsa qui dépasse Tambov et me laisse à une intersection en pointe où a été construite une station service, une fourche qui divise la route en deux branches dont l'une continue vers Samara. Un départ matinal en musique, signe auspicieux d'une longue journée de voyage dont le but est d'arriver en soirée chez Anastasia, l'ambassadrice du couchsurfing de la ville de Samara située sur la Volga. Ce sera une journée "camion", peu importe la marque Man, Renault ou Fiat ou bien le chauffeur. Trois occasions, trois cas particuliers, trois routiers très différents les uns des autres. Le premier me repêche à la station service et me laisse à proximité de Pienza, la dernière ville régionale importante avant Togliatti et Samara, distantes de presque un demi millier de kilomètres. Mon deuxième chauffeur a tout l'air d'un play-boy, la trentaine bien entamée. Il se rend à Samara mais nous n'y arriverons pas ensemble. Sur la route, à la sortie d'une bourgade, il s'arrête là où une jeune fille visiblement l'attendait après s'être donné rendez-vous par téléphone. Une connaissance nécessairement, une amie, un membre de la famille. De la voir habillée ainsi, des bas trop grands qui dépassent de ses chaussures à talons, des collants mal ajustés sur des jambes allumettes, en chemisier ouvert sous un paletot à donner froid au plus endurci des cosaques, j'ai pitié et n'ose même pas la regarder. Je fuis son regard alors qu'elle cherche le mien. L'un de ses "mecs", mon chauffeur, est descendu lui parler. Elle l'embarque vers un pâté de maisons pendant une vingtaine de minutes avant qu'ils ne reviennent accompagnés d'une autre femme. Ils me demandent d'attendre sur le bas-côté pendant qu'ils montent tous les trois en cabine. Je suis un peu désorienté. Il ne va tout de même se les taper toutes les deux, se faire sucer ou se faire un truc à trois. Quelle énergie dont il fait preuve ! Je ne doute pas qu'il soit hyper nerveux et très actif mais tout de même. J'ai la présence d'esprit de grimper sur le marchepied et d'exiger qu'ils sortent mes deux sacs. Sait-on jamais ! Elles s'exécutent puisqu'elles sont assises côté passager. Debout avec mes sacs au pied du camion, j'ai l'air d'un couillon. Ils verrouillent les portières et tirent les rideaux. Ils n'avaient plus qu'à démarrer et filer avec mes bagages. Je ne pense pas que c'était leur intention mais inutile de prendre des risques d'autant plus que ma banane était dans le sac-à-dos. Si c'était des préservatifs dont ils avaient besoin, qu'ils me le fassent savoir car j'en ai plein mon sac à distribuer. Je n'ai aucune idée de ce qu'ils fabriquent. Bien qu'aucun gémissement ne soit perçu, je décide de me retirer, déménager et me placer à une distance respectable de l'avant du camion de telle façon que je puisse "faire du pouce" et arrêter un véhicule de passage. Je ne veux pas être un spectateur passif et aveugle. Action, please ! Un Renault bleu puissant au volant duquel son chauffeur s'ennuie à mort me ramasse tout de suite et essaye de me faire parler mais mon russe à ses limites que le chauffeur ignorait avant de m'emmener. Je peux répondre de manière simple à des questions mais je ne peux pas m'exprimer clairement pour donner mon opinion à propos des femmes russes par exemple ou expliquer quelle est la différence entre une Française et une Russe. J'arrive à me faire comprendre mais c'est très laborieux. La gente féminine intéresse beaucoup les routiers du monde entier. Au bout d'un moment, c'est-à-dire très rapidement, je me lasse. La fatigue du voyage ajoutée au manque de sommeil me rend insupportable ces questionnements incessants. Je regrette de ne pas pouvoir plus échanger mais parfois, c'est mieux ainsi. Ce qui est moins courant - la gente féminine qui s'intéresse à la gente féminine - et cela, la question m'a été posée uniquement dans ce vaste pays qu'est la Russie par des femmes: "où sont les plus belles femmes ?" généralement suscite la curiosité masculine. Elles avaient la réponse car elles m'ont affirmé qu'elles étaient en Russie, raison pour laquelle les Européens venaient les chercher et les marier ! Je ne les ai jamais contredite. Je ne vais pas prêcher le contraire à des femmes très centrées sur elles-mêmes la plupart du temps, déesses de l'égocentrisme et de l'hédonisme. Dans le centre de Togliatti, une ville à consonance italienne, je me positionne à un rond-point et lève le pouce en même temps que mon panonceau "Samara". Je ne suis pas long à décrocher une voiture particulière qui s'y rend (60 km). A l'entrée de Samara, nous empruntons la vieille route pour arriver au centre et évitons un détour par la nouvelle route qui, plus loin à un carrefour, donne accès à la route vers Yfa et Tcheliabinsk qu'il me faudra rattraper à partir du centre ville. La vieille route permet d'avoir une perception différente et une vue surannée de ce que pouvait être Samara il y a quelques dizaines d'années. Rien ne semble avoir bougé. La pluie constante ajoute une touche de carte postale figée dans le temps à laquelle la permanence et l'immuabilité se sont attachées. De larges avenues nous accueillent une fois sortis des bois qui entourent la ville. De l'autre côté du fleuve, une zone récréative accessible l'été par un câble tendu au-dessus de la Volga. Les estivants s'y accrochent assis dans des paniers et volent d'une rive à l'autre. Quant mon chauffeur me dépose, je suis encore en périphérie de Samara. Le tramway 20 me guide jusqu'à la place Kubitschek où j'ai rendez-vous avec mon ambassadrice de charme. La "babouchka", digne receveuse dont le visage émacié me fait penser à une grand-mère de l'Altaï, n'exige pas le prix de mon transport. Avec l'aide d'un couple, j'ai pu lui expliquer d'où je viens et ce que je fais. Tram-stop en raccourci. Pour me nourrir, sans argent depuis la frontière, j'ai cuisiné en avance une salade de riz chez Alexis que je conserve dans trois briques de lait découpées sur le dessus pour pouvoir enfourner le riz, une façon de les recycler et surtout d'avoir d'excellents containeurs garni de papier d'aluminium à l'intérieur et garant d'une bonne préservation de la nourriture (3 jours sans problème). Je vais pouvoir me reposer quelques heures toutes les 48h00 pendant ce voyage à travers la Russie puisque j'ai prévu six points de chute comme celui de ce soir. Celui de Volgograd a été annulé puisque j'ai pris au plus court. Irkoutsk et Chita le seront aussi pour d'autres raisons. Il ne m'en reste que trois certains mais des rencontres inopinées permettront des hébergements spontanés d'une nuit, raison pour laquelle j'aime cette forme de voyage totalement improvisé. C'est l'occasion de prendre une douche, laver le linge à la machine (une seule fois à Krasnoïarsk), cuisiner une salade de riz pour le lendemain sur la route.

J'attends quelques minutes à l'abribus quant une jeune et jolie demoiselle vient me cueillir et me donner "un p'tit coin de parapluie pour un coin de paradis". Son français est excellent. Sans un contact électronique au préalable sur l'un des sites d'hébergement, je ne l'aurais jamais rencontrée, unique raison pour laquelle je suis inscrit et enregistré sur ces "club de rencontres" virtuels. Anastasia vit avec sa mère et son petit frère dans un appartement cossu. Quelques très belles photos d'elles ornent les murs du salon. Nous échangeons longuement autour de la table autour d'un fond de bouteille de rosé italien laissé par les précédents "couchsurfeurs". Avant qu'elle n'aille se coucher, elle m'allume l'ordinateur. Je rédige en anglais mon journal de ces dernières 48h00 que je mets en ligne. Bravo la technologie ! J'ai parcouru 820 kilomètres aujourd'hui (820 + 480 = 1300 km depuis la frontière). Bonne nuit (courte 3h00-6h00 = 2h00 de sommeil).

08/ 09/10 mai: Samara - Yfa - Tcheliabinsk - Tioumen - Omsk.

Même si je voulais rester une journée entière en compagnie de Nastia et sa mère, cela ne serait pas possible à cause de mon temps de transit éclair durant lequel je ne peux me permettre de séjourner 24h00 à aucun endroit. De toute façon, même si j'en ai envie, Nastia part au village voir sa "mamie" (comme elle l'appelle) avec son père dans la voiture de son oncle. La "mamie" n'habite pas dans la direction où je vais. Je ne peux même pas les joindre pour décoller de Samara et prolonger l'instant magique de la nuit. Je décide tout de même d'aller faire un tour dans les vieux quartiers de la ville, là où est située l'Alliance française. J'aimerais bien taper quelques pages de mon journal en français sur un clavier azerty. Peine perdue, ils n'ont que du qwerty. Quand je retourne à l'appartement afin de récupérer mes effets et disparaitre, je laisse un camembert dans le frigidaire. Le "Rustique" moulé à la louche, le plus fait dont la date de consommation expire le 01 juin 2009 afin qu'il ne se gâte pas davantage dans mon sac. Celui que je préfère aussi. Faire plaisir à l'autre et savoir donner quand on a reçu. Avec le recul, je pense qu'il fallait mieux donner celui qui était moins odorant bien que de qualité inférieure. Je n'ai jamais su si elle l'avait consommé ou pas mais je pense que nos critères de sélection concernant les goûts ne sont pas identiques d'un peuple à l'autre. Je me suis rendu compte qu'il ne fallait pas nécessairement se priver d'une "délicatesse" pour faire plaisir à l'autre surtout en ce qui concerne les vins, les fromages, le chocolat noir, en raccourci les plaisirs du palais. Les gens ne les apprécient pas à leur juste valeur. Une autre raison pour laquelle je ne peux pas demeurer sur place, c'est la proximité du jour férié dit "jour de la Victoire" du 09 mai 1945. Célébré le 08 mai dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, il l'est le 09 mai en Russie parce le document fut signé tard le soir du 08 mai. Avec le décalage horaire d'une heure de Moscou sur Berlin, cela correspondait à la date du 09 mai 1945, date à laquelle le gouvernement russe annonça la capitulation de l'armée allemande devant les forces alliées sur le front Ouest. Le jour férié tombant un samedi, le lundi par substitution ne sera pas travaillé or Olga, mon prochain contact à Omsk distante de 1800 kilomètres m'attend pour le 10 ou le 11 mai. J'ai peur qu'il y ait moins de véhicules sur les routes. Ces fins de semaine à rallonge - petits ponts de trois jours - permettent aux familles et amis de se retrouver. Les voitures sont pleines à craquer et il y a moins de camions en mouvement car ils ont le droit eux aussi à des jours de repos. A la mi journée, ayant petit-déjeuner, je m'éloigne à pied de l'appartement et longe le parvis magnifique qui surplombe la Volga majestueuse, puissante et tranquille. A chaque fois que je demande la direction d'Yfa et comment sortir de la ville à pied, les gens s'esclaffent et me disent que ce n'est pas possible. Je me positionne à un feu et saute très rapidement dans une voiture après qu'Igor ait baissé sa vitre pour savoir ce que je voulais. Par chance, il va chez Castorama situé en zone industrielle à la sortie de Samara. Il est vrai qu'il n'y a pas besoin de venir à Samara en Russie pour se rendre chez Casto. Il y en a de plus proches en Normandie ou en Alsace. Un magicien dans un camion de sable sans Pimprenelle me dépose à l'intersection évitée hier soir en empruntant la vieille route. Une route se dirige vers la capitale Moscou et une seconde vers Yfa et Tcheliabinsk (868 km). D'entrée de jeu, une Lada avec un chauffeur fou m'embarque pour une petite centaine de kilomètres. Nous avons du établir un temps record pour parcourir cette distance. Ma moyenne kilométrique diminue avec un Man surchargé en route vers Tcheliabinsk et doit tourner autour de 400 kilomètres aujourd'hui. Il s'arrête sur l'aire de stationnement d'un restaurant. Je trouve refuge dans un bâtiment en construction. J'étale mon duvet sur la couverture de survie pour le couper du sol. Inutile de dire que je l'apprécie dans ces moments.

Je suis réveillé à l'aube et tente quelques "coup de pouce" aux rares voitures qui s'annoncent. Ne voilà-t-il pas qu'une voiture japonaise toute équipée pour un handicapé en provenance de Samara et allant à Ekaterinbourg fait une pause et me remarque sur le bord de la route. Le chauffeur claudicant vient me voir et me demande où je vais. Il veut visiblement m'aider et me faire faire un bout de chemin en direction de Tcheliabinsk. Sa femme est installée à l'arrière avec leur enfant, le siège à côté de lui est vacant. Je m'installe et ne pipe pas un mot car un lecteur DVD fonctionne avec un film d'animation pour le gosse. Sans prévenir, quelques quatre-vingt kilomètres plus loin, il s'arrête près d'une station service et m'ordonne de descendre. Tout comme subitement, il est venu me "pêcher miraculeusement", il me lâche maintenant dans la nature. Je n'argumente pas tellement sa réaction est déconcertante. Je n'essaye même pas de le persuader de m'emmener plus loin. Je me dis qu'après tout, je dois lâcher prise et accepter les événements tels qu'ils se présentent. Quelque chose de "vraiment spécial" et nécessairement meilleur m'attend après ce malheureux "coup du sort". Je ne peux pas ignorer le fait qu'il ait fait preuve de bonne volonté. Le fait de déplacer un pion et de l'approcher de la reine peut aider à la victoire. Je me convaincs que de toute façon, je ne dois plus être très loin de Tcheliabinsk. Une fois mon bon Samaritain reparti, je fais en vain des aller-retour à la pompe à essence. Les voitures restent dans le coin sauf quelques unes en transit sur de longues distances qui refusent car déjà occupées. Je tend le bras pour arrêter n'importe quel véhicule venant dans ma direction. Une voiture avec un jeune gars au volant stoppe à ma hauteur. Il descend et viens m'ouvrir le coffre pour y placer mon sac à armature. Je tombe des nues et suis abasourdi lorsqu'il me dit qu'il rentre chez ses parents à Tioumen distant de presque 800 kilomètres. Voilà le bon "coup de pouce" que je sentais venir. Je l'ai flairé, celui-là ! Il est militaire à Rostov et profite du jour férié pour rentrer visiter sa famille. Nos échanges verbaux sont très limité. Je ne veux pas commettre d'impair et me faire débarquer alors que je peux rouler toute la journée sans discontinuer. Nous évitons et contournons Tcheliabinsk qui était encore à 280 kilomètres lorsqu'il m'a pris en stop. J'élimine volontairement un de mes contacts dans cette ville car nous sommes samedi et Elena est probablement en train de dormir à l'heure qu'il est. Je n'ose même pas lui téléphoner de peur de la réveiller et la déranger. Nous poursuivons notre route vers Kurgan (140 km) et Tioumen (190 km), porte d'entrée de la Sibérie à laquelle je ne m'attendais pas à frapper si vite. Je veille à ne pas froisser mon chauffeur par un geste déplacé et prends soin de lui. La route principale qui relie Kurgan à Omsk transite par le Kazakhstan. Etant dans le doute quant aux conditions de transit sur cette portion de la transsibérienne, je préfère continuer avec "mon chauffeur d'un jour le plus long" et passer par Tioumen avant de reprendre la route vers Omsk (620 km). Je lui explique tant bien que mal car je sais qu'il ne comprend pas que je veuille continuer avec lui. Omsk (720 km) est indiqué tout droit avec un passage par le Kazakhstan obligatoire sans savoir si je ne serai pas refoulé à la frontière. Le détour de Kurgan à Tioumen est presque de 200 kilomètres plus les 620 kilomètres jusqu'à Omsk, ce qui fait une différence d'une centaine de kilomètres seulement (200 + 620 = 820 - 720 = 100 km). Il me dépose finalement en fin d'après-midi à la sortie de Tioumen. Les deux routes contiguës, celle par laquelle nous entrons en ville et celle par laquelle je dois sortir, se touchent et forment un angle aiguë dans la périphérie sud de la ville. Je descends de la voiture en remerciant mon bienfaiteur et marche jusqu'à la route en direction d'Omsk. Je fais le pari que je vais décoller ce soir et y arriver demain matin. Un gars me lance sur la voie rapide pendant vingt-cinq kilomètres. Après quoi, j'assiste à un défilé de voitures avec un concert de klaxons, les hampes des drapeaux russes étant maintenues dans les vitres ouvertes des portières. Ils fêtent la victoire. Les Russes peuvent être très nationalistes. En tant qu'étranger, je dois me faire remarquer sur le bord de la route essayant d'attraper un véhicule. Pourvu qu'ils n'aient pas l'idée de penser que je suis allemand, sinon je peux passer un sale moment si je tombe sur des types bizarres. Je dépasse cette bourgade un peu trop enthousiaste à mon goût et obtiens successivement deux voitures avant de rencontrer "le chauffeur de mes rêves" ou bien appelons-le encore tout simplement "le camion de ma nuit". Celui-ci projette de rouler toute la nuit. Il m'a emmené pour pouvoir discuter afin qu'il puisse rester éveillé. Je vais faire face à la même difficulté de communiquer en profondeur dans la langue russe sur des sujets les plus divers. Nous dînons dans un routier de plats capables de nous tenir au ventre toute la nuit. Plutôt qu'une invitation à diner, je préférerai que nous avertissions Olga de mon arrivée matinale demain matin en lui téléphonant. Au menu, une terrine de pommes de terre aux lardons puis une assiette de soupe accompagné de pain. J'accepte le thé malgré l'heure tardive. Je dois me tenir éveillé, être vigilant et veiller à ce que mon chauffeur ne s'endorme pas. Nous repartons 3/4 d'heure plus tard et roulons non-stop jusqu'au petit matin où nous arrivons à Omsk. Proche du centre ville, nous essayons de contacter Olga sans succès. Il est 7h30 du matin quand je descends du camion. Nous avons tenté maintes fois de la joindre. La voix du répondeur téléphonique nous demande de la rappeler plus tard. C'est peine perdue ! C'est comme si la ligne n'était pas joignable et hors réseau. Olga avec qui, depuis deux mois, j'ai échangé près de vingt-cinq courriels avant d'arriver à Omsk m'a pourtant demandé de venir de préférence le 10 ou le 11, pendant un de ses jours de repos. Je suis confus et un peu en colère. Qu'est-ce qu'elle fout ? Où es-t-elle ? Je n'ai même pas son adresse. J'avance à pied jusqu'au carrefour. Je ne sais même pas par où aller ne sachant pas dans quel quartier elle habite. Lorsque je suis attendu habituellement, j'ai localisé avant de commencer le voyage à l'aide d'Internet l'endroit où mes hôtes vivent, c'est-à-dire situer la rue dans la ville et savoir si c'est du côté où je vais arriver en ville au nord ou à l'opposé au sud, à l'est ou à l'ouest. Beaucoup de chauffeurs connaissent les rues des villes et me demandent l'adresse où je vais. Ils m'aident à trouver l'endroit et même parfois la personne que je cherche, ce qui à priori semble inimaginable que les gens soient si serviables. Cette façon de planifier permet un gain de temps et évite d'avoir à téléphoner. Il faut alors attendre dans la gare (de train ou routière) que l'hôte soit disponible et vienne vous rencontrer. Ensuite, il pourra vous accompagner chez lui. Mes hôtes n'ont pas la moindre idée que je n'ai pas de téléphone portable. Je joue de malchance avec le téléphone. A chaque fois dans ma vie personnelle quand j'ai eu dans le passé besoin d'appeler, le portable était toujours éteint. Ma communication se fait via le site par échange d'E-mail. Que faire ? Une voiture s'arrête à l'angle. Je suis abordé par Volodia qui en sort. "Kann ich Dir helfen ?" (Puis-je t'aider ?) Je remercie le plus grand des hasards, appelons-le encore le destin, de me remettre entre les mains de cet homme providentiel. Il est accueillant et prêt à me rendre service. Il propose de me rapprocher du centre ville où il habite et m'invite à prendre une douche et déjeuner dans son appartement. Sans me connaitre ni d'Adam, ni d'Eve, cet illustre inconnu me laisse rentrer dans sa vie et partage avec moi le fruit de son travail en attendant qu'Olga se réveille et que l'on puisse la joindre ou bien que l'on trouve une solution. Il me reproche de ne pas avoir son adresse. Comment peux-tu être si stupide ? Venir jusqu'à Omsk sans aucune adresse. Je dois ouvrir ma boite aux lettres car elle me l'a peut-être envoyé dans son dernier courriel que je n'ai pas encore lu. Il a parfaitement raison. Son raisonnement est logique. Quand je lui dit que j'ai "rencontré" Olga en ligne, il se méprend sur le sens de rencontrer, il la jette aux orties et me prie de la laisser tomber. Il veut me déposer sur la route qui conduit à Novossibirsk. J'ai roulé toute la nuit sans dormir. Je suis lessivé mais je ne veux pas abandonner mes recherches et quitter la ville sans voir Olga. Je bois du thé noir et mange de la "griechka" en noyant mes inquiétudes dans deux alcools forts fait maison. Il n'y a toujours pas de réponse aux appels successifs. Mon salut réside dans l'ouverture de ma boite aux lettres. Vers 9h00, ultime espoir, nous sortons et gagnons le centre commercial situé en face de sa barre d'immeuble. Il n'y a pas de café Internet. Je demande à une jeune fille plutôt sexy dans sa robe très courte de taffetas noir si je peux avoir accès à l'ordinateur de la boutique dont elle est responsable. Je lui explique mon cas. Elle accepte. Je prends note de l'adresse d'Olga reçue la veille. Volodia connait très bien la rue puisqu'il y a vécu il y a une dizaine d'années quelques numéros de porte plus loin. Heureux hasard qui fait bien les choses. Il est temps pour lui de commencer sa journée. En partant à la campagne, il me dépose à l'adresse indiquée. Il me quitte pour aller à sa datcha. Personne ne répond à l'interphone. Je réussis à monter à l'étage jusqu'à la grille derrière laquelle s'ouvrent deux portes d'appartement qui se font face. Je sonne à l'une et à l'autre. La voisine ouvre et me dit qu'elles - Olga et sa mère - ont quitté la veille au soir pour leur datcha et seront probablement de retour ce soir. Même téléphoner hier soir n'eut servi à rien si elles avaient déjà quitté l'appartement. La datcha est trop éloignée et n'a pas de réseau pour être jointe avec un portable. Quelques appels ont abouti. Olga décroche mais ne peut pas répondre. Dans mon dernier courriel, je lui ai dit que j'allais faire l'impossible pour être à Omsk le 10 ou le 11 tout en lui disant de "vivre sa vie" et qu'elle fasse ce qu'elle à prévu mais je n'imaginais pas qu'elle partirait passer la nuit à la campagne. De quoi me faire rager ! C'est bien la peine d'entrer en contact et passer tant de temps à correspondre avant de se rencontrer alors que le "moment magique", la rencontre réelle dure si peu.

Je laisse mes sacs en sécurité pour la journée sous la responsabilité de la voisine d'en face. Je reviendrai les récupérer en fin d'après-midi. J'ai la journée entière pour faire ce que je veux. Je remonte la grande avenue et retourne lentement en direction de ma "poupée de taffetas noir". Je vais lui demander si je ne peux pas faire ma correspondance et rédiger mon compte-rendu de ces dernières 48h00. Elle n'a vraiment que la peau sur les os et sa gentillesse égale sa beauté, une peau diaphane sous laquelle coule des veines d'ébène. Elle accepte. Je lui tiens compagnie pendant deux heures. Personne n'entre dans la boutique. Mon travail d'écriture achevé, je m'assois sur un banc au rez-de-chaussée et regarde les clientes entrer et sortir du centre commercial. Elles jouent un rôle et se composent toutes un personnage de femmes fatales avec une taille idéale et un soutien-gorge qui rehausse leur poitrine et la met en valeur. Bien que toutes différentes physiquement, il y uniformisation des goûts et des valeurs, toutes sur la même ligne de consommation. Je m'amuse à les regarder. Certaines n'ont pas peur du ridicule à cause de leur petite tenue (in)décente. Elles font vraiment dans le mini mini. D'autres accoutrements prêtent à sourire. J'ai l'impression d'être spectateur attentif d'une comédie dont le film pourrait être intitulé "Jolies femmes". Ainsi va la mode en Russie. Je sors ensuite me balader le long de la Volga. Une promenade tout en béton la longe et je fais l'aller-retour plusieurs fois. Que faire d'autre ? Les gens musardent en famille. Je n'ai pas la tête à lire. Attendre le retour éventuel d'Olga car qui dit qu'elle reviendra aujourd'hui. Ah ! ces femmes russes... Elles vous feraient tourner en bourrique.

Vers 18h30, je retrouve la voisine et l'appartement toujours vide. Je vais devoir reprendre mon sac et trouver un endroit pour passer la nuit. J'ai repéré des logements vacants en cours de construction. Au moment ou je l'attrape en haut des marches de l'escalier et passe les bretelles prêt à redescendre, j'entends la porte de l'ascenseur s'ouvrir. J'ai une seconde d'hésitation avant de quitter et ne voilà-t-il pas qu'apparaissent Olga et sa mère, fatiguées de leurs travaux des champs. Olga me dit clairement qu'elles sont lasses. Je n'ai pas à protester. Je dois considérer que dans mon malheur, j'ai de la chance de ne pas les avoir raté. Cela s'est joué à quelques secondes près. Je ne lui en veux et joue "le grand jeu" comme si c'était une journée exceptionnelle. Après que nous ayons tous pris la douche, j'ouvre en guise d'apéritif un demi de Kriter que nous partageons à quatre, ce qui fait peu dans le verre pour chacun d'entre nous, j'en conviens ! Une demi bouteille qui a bien vieilli et bien voyagé depuis la Normandie avec un arrière-goût très fruité que tout le monde apprécie. Elles ont préparé un plat consistant de pommes de terre et de viande de porc. Je leur fais goûter un brie avec une demi bouteille de Bordeaux qui est arrivée sur le pouce dans mon sac comme la première. Olga, peu disserte, me propose de dormir dans l'appartement de sa grand-mère inoccupé car elle est hospitalisée pour quelques jours. Bien qu'ayant satisfait mon appétit, je cuisine en prévoyance des jours à venir. J'ai pu me permettre de rester une journée entière à Omsk car j'ai roulé toute la journée d'hier et la nuit. 665 kilomètres séparent Omsk de Novossibirsk où je n'ai pas prévu de contact et il y a 789 kilomètres supplémentaires jusqu'à Krasnoïarsk, ce qui donne un total de 1454 km (665 + 789 = 1454 km). Bonne nuit chez la grand-mère. Un peu plus de 4000 km me séparent de la frontière chinoise et il me reste 6 jours de voyage.

Lundi 11 mai - En route vers Novossibirsk (665 km), capitale de la Sibérie (une journée sans camion).

Olga, journaliste pour un magazine d'automobile, son copain, sommelier dans un club et sa mère vont tous les trois travailler aujourd'hui même s'ils n'en ont pas beaucoup l'envie. Ils semblent manquer de motivation mais leur gouvernement leur a demandé en ces temps de crise économique de participer à l'effort national et de travailler ce jour normalement férié. Nous prenons un petit-déjeuner tardif après qu'ils m'aient demandé la veille au soir de les rejoindre vers 9h30. Au menu: café au lait, pain, beurre, confiture et brie de Comte Robert. Devant la profusion d'autobus, je préfère m'abstenir une fois de plus de sauter dans l'un qui part à contre-sens et continue à pied, le signe distinctif de ma prochaine étape à bout de bras: "Novossibirsk". La route est sinueuse et finit par contourner un pâté de maison avant de revenir légèrement vers le centre, telle une hyperbole qui s'éloigne pour mieux se rapprocher. J'hésite et je doute que je sois dans la bonne direction. Je dépasse une Lada garée dans la rue où les maisons en bois se succèdent les unes à côté des autres. Elles ne sont pas récentes et ont du cachet. A les voir en carte postale, je penserai qu'elles ont été construites en Sibérie. Je n'en suis d'ailleurs pas loin. Trois hommes dans cette Lada rouge, deux devant et un derrière qui écrit et rédige un papier officiel que lui dicte le chauffeur au faciès résolument asiatique. "Attends un peu" me répond son voisin aux allures de petit-chef, chemise débraillée sur une poitrine velue. Je pose mon sac à côté de la voiture, heureux de ne plus avoir à le porter. J'attends qu'ils aient fini de recopier leur document. J'ai l'impression que celui de derrière a été mis en difficulté financière et qu'il doit emprunter de l'argent. A cette fin, sa maison en bois en mauvaise état lui sert en quelque sorte de chèque en bois, à rembourser une somme d'argent en contre partie de l'hypothèque. Je n'ose pas croire qu'il s'agit d'une lettre de dénonciation. Les deux gars à l'avant du véhicule sont des requins de la race des usuriers ou des profiteurs. Quand ils ont obtenu ce qu'ils voulaient du troisième larron, ils me font signe de monter et nous partons en direction de la route vers Novossibirsk où ils vont me déposer. Ils me mitraillent de questions diverses de différents calibres sur des registres diversifiés pour m'avouer juste avant de me déposer qu'ils sont de la police. Quels sorte de policiers sont-ils ? Est-ce de la police ou du KGB dont il font partie, celui-ci n'en étant pas moins la police des police. Ils savent où me déposer sur la grand route et tournent sur la gauche, une route qui retourne vers le centre et d'où beaucoup de voitures sortent et s'engagent sur la route principale, celle d'où nous venons. C'est un petit carrefour que peu de voitures dépassent. Au bout, La Sibérie. Je commence ma journée avec deux Ouzbeks dans une Lada pour une quarantaine de kilomètres. Des chaises occupent la banquette. Je dois les replacer pour pouvoir m'asseoir à l'arrière. Ils me larguent à un rond-point en pleine nature d'où je repars avec un "lucky lift", une voiture tirée au sort, la chance me sourit car Grégory retourne au boulot dans l'Altaï. Je parcours près de 500 kilomètres avant qu'il ne prenne vers Karat sur la droite. Avant qu'il ne tourne, j'ai essayé d'attraper un autre véhicule à l'arrêt dans un aire de repos qui permet aux gens de se restaurer et faire une pause. Je demande aux chauffeurs, jeunes et moins jeunes, une place dans leur véhicule, le plus souvent des 4 X4 mais ils s'en contrefoutent magistralement. Autant descendre de la voiture là où Greg doit tourner. Il y a un contrôle de la police, ce qui force les véhicules à ralentir. Un couple dans deux voitures séparées m'emmène vers Novossibirsk distante d'une centaine de kilomètres seulement. Elle, fausse blonde, me voit sur le bord de la route mais n'ose pas me ramasser. Lui, producteur de musique, n'ose pas croire ce que je lui raconte. Il a toutefois le cran de s'arrêter et de me laisser monter dans sa voiture de sport rouge style Maserati. Il flambe. Il a un air crédule et naïf. Lorsque nous marquons une pause dans un restaurant afin qu'ils se refassent une santé, je remarque que sous son apparente douceur, sa partenaire porte la culotte et fait preuve de rigueur. Il n'a qu'à bien se tenir. Ils ont faim. Ils viennent du nord de la Sibérie et conduisent non-stop depuis dix heures. A voir l'état de leurs voitures, ils m'expliquent qu'il y avait de la neige à l'endroit où le groupe qu'il promouvait se produisait. Je sors mon fricot de mon sac et les rejoins. J'hésite à les suivre en ville. Je peux descendre sur la bretelle de contournement de la ville mais je leur fais confiance puisqu'il m'ont assuré que je peux dormir avec eux chez son frère. Nous allons rendre des comptes à un directeur de club associé. Nous sommes reçus dans une arrière salle où trône un billard. Après les présentations et les salamalecs, une bière m'est offerte. Le type qui nous reçoit, la voix rauque et désagréable, accompagnée de son assistante, prend des apparences de mec sûr de lui alors que j'ai une sale impression. Il est mielleux et faux-cul. Quand à mon couple de producteurs, elle est celle qui dirige le groupe et fait de l'événementiel. Son jules est juste un prête-nom dans un monde de brutes dominés par les hommes. J'aurais du écouter mon intuition et les quitter à l'embranchement de la rocade. Je me retrouve tout penaud lorsqu'ils me déposent devant la gare de train à minuit. Je les quitte sans les remercier et leur fais part de mon mécontentement. Je serai au moins venu à Novossibirsk, l'une des agglomérations les plus étendue de la Russie. Que faire d'autre à minuit à Novossibirsk que de remonter l'avenue de Krasnoïarsk afin de sortir du centre. Toute une aventure nocturne. Cela commence par longer toute une série de club, boites, discos et karaoké où les jeunes plus ou moins éméchés prennent le frais avant de replonger dans leur enfer musical. Nous sommes lundi et le dernier jour de party. Direction Krasnoïarsk (789 km). Bon courage. Il n'y a plus de transport en commun. Je m'éloigne à pied du centre et marche pendant une heure ou plus. C'est toujours tout droit ou presque. A un feu, je réussis à chopper un type avec une Lada, un taxi au noir, qui reconduit une jeune fille. Il accepte de me pousser jusqu'à l'endroit où elle se rend. Il la dépose à un grand carrefour où deux hommes sur le trottoir accoudés à une barrière garde-fou boivent. Debout sur la chaussée en face d'eux, une femme alcoolique, le visage abimé, plus en manque d'affection que de sexe, leur demande une bouteille d'accompagnement. Elle l'obtient et vient me prendre par la main. Je lui dis que l'on peut rentrer à la maison maintenant. Elle acquiesce puis se ravise: "as-tu de l'argent ?" Je la lâche et remonte sur le trottoir. Je fais à peine une centaine de mètres puis avise un espace vert derrière une église orthodoxe. La palissade a des trous mais je ne trouve rien qui prévaut du côté de la croix. Je prie pour qu'il ne pleuve pas et étale mon duvet au pied d'un cabanon pour trois heures de repos bien mérité. 3000 kilomètres me séparent de la ville de Chita qui elle-même se situe à 486 km de la frontière chinoise (3500 km environ) et il me reste 5 jours de voyage pour sortir du pays en temps voulu (3500 : 5 = 700 km quotidien). Avec 665 km et mon sixième jour de transit à travers la Russie, j'ai parcouru aujourd'hui plus de la moitié de mon itinéraire en Russie qui totalise 7136 km (sans compter les rocades et détours occasionnés par les impondérables). J'ai cinq journées de voyage en transit derrière moi et cinq à venir, ce lundi 11 étant la journée charnière (5 jours + lundi 11 + 5 jours = 11 jours de transit).

Mardi 12 mai - Novossibirsk - Krasnoïarsk (789 km): une autre journée sans camion.

Cela est peut-être une des conséquences du jour férié mais les voitures particulières sont plus rapides. Je dois traverser à pied Kemerovo et Mariinsk qui m'ont l'air bien séduisante. En fait, là où je suis en ville, à côté d'un feu ou bien dans une ligne de voitures les unes derrière les autres, je me positionne et demande de l'aide de portière à portière comme quelqu'un qui a besoin d'aide, comme un mendi(c)ant qui quémande sa pitance. Je sais que quelqu'un de plus démerdard que le précédent puisqu'il a refusé de me venir en aide va me dépanner. Je cherche juste à aller dans telle direction. Tôt ou tard, je vais obtenir ce que je veux et parvenir à mes fins. Un peu de culot ne fait pas de mal dans la vie. Je n'ai pas encore pris un seul autobus. Un jeune médecin me permet de traverser Kemerovo et me raconte son voyage de noces en Europe de l'Est. Avec sa jeune femme, ils ont atterri à Prague où ils avaient réservé pour cinq jours une chambre d'hôtel et une voiture de location. Chaque jour, ils ont rayonné et se sont baladé dans les pays limitrophes de la Tchéquie comme l'Allemagne, l'Autriche, la Slovaquie et la Hongrie. Je continue vers Mariinsk que j'aimerais revoir plus longuement la prochaine fois. Je n'ai pas vu de paysages exceptionnels depuis Belgorod à part quelques vues un peu plus vallonnées avant d'atteindre Tcheliabinsk mais cela ne saurait tarder avec la Sibérie et la route qui contourne le lac Baïkal. Le permafrost est un frein à l'entretien des routes dont le revêtement se désagrège sous l'effet du gel et du long hiver sibérien. J'ai atteint une aire de stationnement réservée aux clients d'un routier. Je réussis à coincer Andreï avec son pick-up à sa sortie du parking et le convaincs de m'emmener. Il sourit quand je lui dis que je suis français et me demande de lui montrer mon passeport. Plus 300 km restent à parcourir jusqu'à Krasnoïarsk où je veux dormir ce soir chez Anna. Il peut m'emmener mais il doit marquer une brève pause dans un village en cours de route. Son invitation est bienvenue. Marié, père d'une enfant, il a une relation à la campagne. Nombreux sont les hommes russes qui ont une double vie et deux familles sans que l'une ne sache rien de l'autre. Sa profession de commercial est de vendre des engrais dans les zones rurales. Anna m'a laissé son adresse et Andrei avec l'aide du GPS trouve sa rue très facilement. Il m'y dépose. Personne dans l'appartement. Je l'appelle. Elle sera là d'ici trente minutes. Cela me parait tellement plus facile quand j'ai l'adresse en poche. Je prends une douche et Anna me propose de laver mes fringues. Avec ses amis, elle projette d'aller faire un tour à vélo à 22h00 et revenir vers minuit. Je lui donne carte blanche. Ce sera sans moi. Je me revigore avec du thé au gingembre et du miel. Elle me prépare de la "griechka" au lait. Je cuisine du riz comme d'habitude, l'Asie doit y être pour quelque chose. J'écris mon journal et le mets en ligne. Après qu'elle soit rentrée vers minuit trente, avec son copain, nous nous faisons une "camembert-party" arrosée de bière qui dure jusqu'à 3h00 du matin.

Mercredi 13 mai - Krasnoïarsk - Irkoutsk (1100 km).

Réveil au thé noir à 7h00 du matin. Ma faiblesse aujourd'hui est de sauter dans un autobus de la ville, le n° 56 qui part de la gare routière et continue le long de la route qui sort de Krasnoïarsk vers Irkoutsk. La ligne de tramway n° 7 est parallèle pendant un bon moment à l'itinéraire du bus mais ne va pas aussi loin que celui-ci. J'ai complètement oublié l'état déplorable de la route de Krasnoïarsk �� Irkoutsk. Il n'y a pas d'asphalte tout le long mais un revêtement de goudron par endroit. Entre les plaques noires, une piste en dur qui bouge en fonction de la saison, des intempéries et des différences de températures. Peu de trafic à partir de Novossibirsk vers l'Est. Tout les mouvements de véhicules se concentrent autour de la capitale Moscou vers Novossibirsk. Qui parle de piste dit nécessairement moins de véhicule susceptible d'emprunter cette "voie de terre". Mon itinéraire passe pas Chita. Je me rappelle que c'est la forêt sans discontinuer après Darasoun dont j'ai de mauvais souvenir. Sorte de "terra incognita" où il faut chercher sa route sans aucune indication. J'ai lu en 2007 sur Internet qu'ils avaient fini la construction de la Transsibérienne et relié Moscou à Vladivostok (9000 km). Kansk, 280 km de Krasnoïarsk, est la ville la plus importante de mon itinéraire aujourd'hui. Deux routiers qui s'ennuyaient me montent jusqu'à la périphérie de Kansk. Après en avoir eu pour leur compte, ils veulent me déposer à l'entrée de la ville. Je ne suis pas d'accord. Je préfère la sortie, plus facile d'attraper un véhicule qui vient du centre. J'insiste pour rester dans la cabine le temps du transit par Kansk et descends plus tard au début de la route étroite vers Irkoutsk. Je sais qu'ils continuent plus loin avant de tourner vers Bratsk mais s'ils sont décidé à se séparer de moi, que puissé-je faire ? Dans cette partie de la Russie, les chauffeurs peuvent vous débarquer aussi vite qu'ils vous ont embarqué à cause des distances importantes. Vous pouvez les amuser quelques heures mais ils n'ont pas forcément envie de vous avoir à côté d'eux pendant 24h00. Il s'agit de parcourir 1100 kilomètres. Il faut faire de longues pauses. Certains coupent la poire en deux et prennent une chambre. Avant un passage à niveau, un trou d'eau oblige les véhicules à ralentir, je réussis à parler à Volodia qui conduit une Lexus 4 x 4 depuis Krasnodar. Il a trois jours de conduite à son actif. Il m'affirme avancer jusqu'à Tulun, proche d'une centaine de kilomètres mais je sais pertinemment qu'il se rend à Irkoutsk distante de presque 700 km. Hésitant à m'emmener, je réussis à le convaincre. Il n'a pas totalement confiance. L'endroit là où il était censé s'arrêter ressemble plus à un village qu'une ville. Je me tais. Inutile de lui rappeler ce détail de l'histoire. Il me dépose à l'entrée d'une aire de service prétextant qu'il va se reposer. Est-ce dire boire un café et continuer, ce que je crois ou bien prendre une chambre et y passer la nuit ? Il cherche à se débarrasser de cassettes de musique et me les donne. Je reste sur la transsibérienne dans l'attente d'un éventuel véhicule et de la nuit qui ne va pas tarder. Je sais qu'il me faut décoller de cette endroit ce soir et rouler cette nuit si je veux conserver une chance de sortir à temps du pays et ne pas dépasser mon visa de transit or cette chance d'accrocher un véhicule est minime car ils sont en nombre réduits sur le parking où sont garés quatre camions et quatre 4 x 4. Je remarque une Lada 4x4 blanche pleine à craquer avec un couple qui s'apprête à quitter vers Irkoutsk. Je ne juge même pas utile de les solliciter. Un gros 4x4 vient se garer à côté de celle de Volodia. Deux gars étranges en sortent. Ils ne collent pas vraiment avec l'image luxueuse qui se dégage de leur puissante voiture. Ils sont habillés chichement et ont plus l'air de paysans que de citadins. Ils donnent l'impression d'être des durs et des coriaces avec qui l'on ne rigole pas et à qui on ne la fait pas. Je n'ai pas eu de franche réponse positive à ma question lorsqu'ils ont fait le plein d'essence. Je vais devoir les rattraper à la sortie du restaurant. J'attends qu'ils en sortent. Ce sera eux ou Volodia de nouveau. Les camions sont là pour la nuit. Je suis sur un fil. Je peux basculer d'un côté ou de l'autre et ne pas pouvoir aller plus loin. Je dois garder mon équilibre et parvenir à mes fins, aller plus loin. Lorsque mes deux gars quittent, je reçois leur assentiment de monter dans leur palace ambulant. Volodia qui furète dans son coffre n'en revient pas que j'ai trouvé une occasion. Je peux le voir à la tête qu'il fait. S'il pensait se faire prier pour que je puisse l'accompagner, il s'est trompé. Il va finir son parcours en solitaire. La roue tourne. C'est à son tour d'être laissé en rade. Il vient vers moi et demande à récupérer une des cassettes qu'il m'a donnée. Je le laisse fouiller dans mon sac mais il ne la trouve pas. Nous quittons l'aire. Le chauffeur, jeune et en surcharge pondérale, dégage une odeur nauséabonde comme un corps en putréfaction. Il a beau être puissant au volant de son char et étaler sa richesse, il n'a qu'une vie, n'est pas immortel et a des soucis à se faire. La mort n'est pas réservée seulement aux autres. Il n'arrête pas de remuer sur son siège atteint visiblement d'une forme de la danse de St Guy comme s'il était assis sur un ressort, voilà qui est gênant pour conduire très vite et dangereusement. Sa vitesse excède presque les limites du 4x4 sur cette piste mouillée et glissante à cause de la pluie intermittente qui tombe. Le passager est un drôle de type, plus âgé, l'air cynique, une relation familiale, un mentor qui à l'air de se moquer de tout un chacun pour un oui ou un non. Je me rappelle trop bien l'expérience précédente où je me suis fait déposé à la station-service. J'évite de demander d'où ils viennent car mon intuition me dit que je ne vais pas faire long feu dans la voiture. Je ne suis pas à l'aise, ni à ma place. Je ne sais pas à quoi ces deux types doivent leur (bonne) fortune mais quelque chose me dit qu'il y a anguille sous roche. Sans surprise, sous prétexte d'être arrivé à leur lieu de destination, le prochain village, ils essayent de me débarquer près d'un restaurant construit dans le style d'un fortin militaire avec sa façade à créneaux. Je les convaincs que l'endroit n'est pas convenable et de me déposer un peu plus loin. Mon temps était compté et gagner des miles à la vitesse à laquelle il conduisait relevait de la gageure (du pari). Seconde tentative de me larguer, je choisis un passage à niveau dans l'attente de Volodia car je sens qu'il va venir me retrouver (pour récupérer sa cassette). Nous avons une longue histoire en commun avec ce genre d'endroit stratégique où nos lignes de vie se sont déjà croisées. J'ai pu demander à mes deux voyous "qui" ils étaient. Bien que tardives, les présentations ont eu lieu et ils m'ont répondu "gypsies". Débarrassé d'eux, la nuit bien présente, il est plus de 22h00, devinez qui arrive quelques minutes plus tard ? Mon vieil ami, Volodia, remis en selle. Je procède de la même façon que la première fois. Je n'ai pas de mal à le convaincre. Il sait à qui il a affaire. Il sait aussi que s'il veut arriver à Irkoutsk (650 km) et conduire toute la nuit, il a besoin de ma compagnie pour rester éveillé tout comme j'ai autant besoin de son aide pour respecter mon planning de voyage. Dès que je suis dans son 4x4, il me demande sa cassette à laquelle il est attaché et qu'il ne retrouve pas. Avant qu'il ne fasse irruption une seconde fois dans ma vie, j'ai pensé que je pourrais peut-être sauter sur un train de marchandises comme je l'ai déjà fait dans le début des années 90 aux Etats-Unis, au Canada et en Russie (2003) dans l'Extrême-Orient russe au-delà de Chita, là où les pistes se confondent les unes les autres sans aucune indication. Je ne lui offre pas de conduire car la Lexus dispose d'une boite de vitesse au changement automatique à laquelle je ne suis pas habitué. Quant à l'odeur de mon dernier camembert, je ne crains pas que cela l'indispose car tout comme les "Gypsies brothers", il roule la fenêtre ouverte. L'air frais lui ravive les sens et l'empêche de s'endormir au volant. Cette unique exemplaire survivant d'une odyssée est destiné à l'exportation vers la Chine. Combien de temps durera-t-il ? Il expire officiellement le 01 juin 2009. Le soutenant dans ses moments les plus difficiles et s'aidant mutuellement, nous finissons par atteindre Angarsk, 60 kilomètres d'Irkoutsk, à l'aube. Malgré la lumière du jour naissant, je trouve refuge, étalé dans mon duvet au milieu des tombes, dans un cimetière situé juste en contrebas de la transsibérienne. Deux bons cycles de sommeil (2 x 80 mn = 160 mn = 2h40) suffisent à recharger les batteries et me remettre en jambe. Après un petit-déjeuner rapide assis entre deux pierres tombales du plus beau goût, j'ai le choix du sol dans ma salle-à-manger à ciel ouvert, je remonte sur la route principale et j'ai à peine commencé à marcher qu'un collectif "mashroutka" s'arrête à ma hauteur et me fait comprendre de monter. Je refuse l'invitation qui m'est faite de me joindre aux passagers payants mais le chauffeur revient à ma hauteur et insiste. Je finis par accepter et me retrouve à Irkoutsk rapidement. Il est à peine 9h00. Les employés arrivent pour reprendre leur travail. Je trouve un endroit pour taper mes piges, les mettre en ligne et laisser mes sacs en sécurité pendant quelques heures de balade à travers le vieil Irkoutsk. L'hôtel "Baïkalsk" sur la grand place délivre des "vouchers" (l'équivalent d'une réservation d'hôtel pour un voyage à venir) pour une somme de trente dollars. Il faut comprendre que le papier nécessaire à l'obtention du visa de touriste pour une période d'un mois coute la modique somme de 30 U.S dollars. "Tourism is a big business". Vers 17h00, je pense à sortir d'Irkoutsk en direction du lac Baïkal. Je ne sais pas quelle route y mène. Les gens ne m'aident pas par ignorance. Je tourne en rond. Je suis obligé d'aller dans le rayon carte de la boutique du "Baïkalsk" et regarder par moi-même où se trouve mon issue de secours. Une jeune fille francophone, très coopérante, avec la plus grande gentillesse qui soit, m'aide de son mieux. Elle s'efforce de pratiquer le français qu'elle apprend à l'université. Je la balaye d''un revers de main sous prétexte que je suis pressé. Je lui explique que je ne peux pas rester pour la nuit à Irkoutsk par manque de nombre de jours de séjour. J'ai l'impression qu'elle va presque exploser de douleur et fondre en larmes. Je ne comprends pas pourquoi. Je sais qu'elle a envie de pratiquer son français. L'ai-je brusquée ? Ai-je été si rude ? J'ai presque envie de la prendre dans mes bras pour la consoler. Je reviendrai et je resterai plus longtemps à Irkoutsk qui le mérite bien. A suivre...

Irkoutsk - Ulan Ude. J-2 et 1600 km depuis Irkoutsk jusqu'à la frontière chinoise.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
AR Arrawak Globetrotter ·
😉C'est comme un très bon livre ton récit, on commence à lire, et on est en plein dedans. Donc, je vais sans doute mettre trois jours, mais trop intéressant pour ne pas aller jusqu'à la fin.

Chapeau, un voyage pareil en stop, faut oser............... Ton Roumain? tu es sûre que sa voiture immatriculée 75, il ne l'avait pas chouravée à Paris? Est-ce qu'il t'a demandé une participation pour les frais d'essence? Bon, je n'en suis encore qu'à la traversée de la Russie, tu es gonflé, quelle aventure !!!!
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
RO Routard14 Veteran ·
superbe aventure; malgré mes 77 pays visités je me sent tout petit a coté de cet exploit encore bravo
routard ou backpacker ok mais pas de voyage a n'importe quel prix
AR Arrawak Globetrotter ·
😉ce n'est pas le pouce en l'air qu'il faut agiter pour arrêter les chauffeurs.......;;;;; Prends un fanion, et tu acrooches au bout un faux billet de 20 dollars, tu peux parfaitement en imprimer , ils n'y verront que du feu. Fais en plusieurs, je crois que tu en auras besoin, vu la longueur de ton trajet. bon, je vais continuer ma lecture. y-a-t-il beaucoup de kinapping de voyageurs ou d'agressions en Russie? Il me semble que pas mal de routiers, disparaissaient avce leur camion, à une époque.
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
AR Arrawak Globetrotter ·
🙁Il n'en est qu'à la Russie, il lui reste un sacré bout de chemin à faire, je suppose qu'il va continuer vers la Chine, l'Inde sans doute, impossible de couper par l'Afghanistan, trop dangereux, pour rejoindre l'inde, et la Thaïlande proche, donc, par le Tibet sans doute, bon je le saurai la semaine prochaine. Quel courage !!!!!
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
RO Routard14 Veteran ·
🙂il est vrai que la russie sa craind j'y suis allé en voiture de lisieux en normandie jusqu'a moscou en passant par l'ukraine
routard ou backpacker ok mais pas de voyage a n'importe quel prix
VI Vipassana Regular ·
Irkoutsk - Ulan Ude. J-2 et 1600 km depuis Irkoutsk jusqu'à la frontière chinoise.

Au moment de quitter la ville après avoir retraversé à pied le pont magnifique qui enjambe la rivière Irkut dont la ville tire son nom, la météorologie me joue un sale tour, des coups de vent violents annoncent une tempête. Le ciel s'obscurcit rapidement. Des trombes d'eau vont s'abattre sur la ville. Avant de quitter la France, j'ai regardé sur Internet les prévisions météorologiques sur douze jours en suivant du doigt mon itinéraire. J'étais supposé avoir de la pluie aux endroits où j'allais passer. En réalité, j'ai été accueilli avec le soleil presque partout (23/25° C) et un record de journée ensoleillée atteignant les 28° degrés aux alentours de Novossibirsk, capitale de la Sibérie. C'est la Sibérie et ses contrastes climatologiques; le froid extrême en hiver et la chaleur torride en été. Aux arrêts d'autobus, chacun(e) est en train de rentrer chez soi et sait qu'il vaut mieux ne pas trop trainer. J'essuie quelques bourrasques et saute dans un autobus à un abri d'autobus. Je veux m'en tirer à bon compte et cherche à avancer pour pouvoir sortir d'Irkoutsk le plus vite possible avant la nuit. Prendre ou ne pas prendre le bus, telle n'est pas la question présentement. Je crois en ma bonne étoile même si elle est plutôt cachée et invisible en ce moment. Je n'ai pas d'autre choix que de quitter Irkoutsk et d'être "on the road again". Il suffit de croire en ce que l'on fait et tout ira bien. Les événements vont se dérouler tels qu'ils doivent se produire, les uns à la suite des autres telle une chaîne en train de tourner sur une crémaillère avec ses anneaux pour marquer et imprimer les différentes étapes de la journée et par extension de la vie.

Au bout de la ligne d'autobus, la route vers le Baïkal. Un succession de passage dans des voitures particulières m'y conduit. La dernière, conduite par un Bouriate propriétaire d'un hôtel dans les montagnes avoisinantes me dépose sous une pluie battante dans un village sur le bord du lac. Les trombes d'eau empêchent toute visibilité. La conduite est dangereuse. Sitôt descendu du véhicule, je saute dans une ambulance transformée à cause des conditions météo en combi collectif. Un passage à niveau nous retient un moment et nous contraint à éteindre le moteur. Je tente ma chance auprès des véhicules précédents le mien. Un break dans lequel voyagent deux Bouriates bouddhistes m'accepte à bord jusqu'à Ulan Ude distant de près de 400 kilomètres. Je ne m'attendais pas à une telle chance mais je cherchais à décrocher le pompon (ou la timbale) ou bien encore le "dorje" (objet rituel utilisé par les Bouriates familier au bouddhisme tibétain - Vajrayana). Dès que je place mon sac sur la banquette arrière, je reconnais la ceinture jaune et la robe safran des moines de la tradition tibétaine. Je suis entre de bonnes mains qui conduisent malgré tout un peu trop vite à mon goût. Au passage, je reconnais une petite plage de galet et me souviens d'une baignade rapide et frisquette à cet endroit en août 2003. Les pluies incessantes ne sont pas pour me rassurer. La route est étroite et pleine de trous d'eau. Les essieux et les amortisseurs sont mis à rude épreuve. Nous sommes éjectés de nos sièges à plusieurs reprises tant les déformations de la route nous projettent sous le toit en tôle de la voiture, ce qui nous rappelle notre pauvre condition d'humain. La souffrance prend toute sa valeur et signifie beaucoup. On peut la réaliser et la méditer. Avec cet acte de bravoure, le chauffeur est juste en train de l'amplifier dans toute sa plus grande simplicité. Nous nous cognons la tête, les membres; jambes, genoux, bras et nous accrochons comme nous le pouvons. Peu importe le moyen d'arriver au Nirvana même si le break est dans un sale état de fonctionnement, le plus important est d'y parvenir. Tous les bouddhismes prônent la même chose avec des méthodes et des moyens différents pour y parvenir. Certains ont besoin d'un Pullman, une brouette ou une trottinette suffiront à d'autres moins exigeants. Ce break a déjà subi de nombreux mauvais traitements, le corps n'est rien tant que l'esprit est puissant et concentré. Il aura alors toujours l'impression de voler vers la "porte sublime" (Nirvana). Il me suffit de regarder mon chauffeur. Les conditions extérieures se détériorent, ce qui ne ralentit pas l'esprit déterminé au volant qui ne craint rien, à atteindre son but vers 2h00 du matin. Nous partageons en cours de route des pommes de terre cuites et de la viande de porc lors d'une pause pipi. Les réalités et besoins primaires nous rattrapent parfois au moment où on s'y attend le moins. Le passager appelle un de ses amis qui pourra m'héberger pendant quelques heures, le corps ayant besoin de se reposer. Je rédige mes notes que je mets en ligne et m'allonge à 2:45 am pour une autre nuit très courte. Mon hôte doit se lever à 6:20 pour aller travailler.

Vendredi 15 mai - Ulan Ude - Chita (620 km) - J -1 avant la frontière chinoise.

Ayant bu une quantité suffisante de thé noir et mangé une soupe de légumes, je quitte mon hôte à 6.40. Il vit en périphérie de la ville, ce qui facilite considérablement mon orientation car la petite route sur laquelle je débouche à pied rattrape celle qui va à Chita. Un camion de livraison me permet de faire le raccordement avec la transsibérienne. Peu de trafic. J'arrive à un parking où sont garés trois poids-lourd. Sur le plateau de l'un est attachée une pelleteuse. Les deux autres ont des remorques. Je demande à chacun des chauffeurs avant de comprendre qu'ils roulent en convoi. Ils me désignent le responsable qui, après avoir vérifié mon passeport, accepte de m'embarquer dans le combi de secours. La progression est lente. Des flocons dansent devant nos yeux et il commence à neiger. Le paysage blanchit au fur et à mesure que nous progressons, joli mélange de couleurs naturelles entre le vert végétatif et l'herbe jaune brûlée des collines, l'ocre par touche apparente les réunit en une composition parfaite pour le plaisir des yeux. La neige ne nous lâche pas et recouvre de son blanc manteau les deux côtés de la transsibérienne à perte de vue. Le ciel à l'horizon est chargé. Je dois arriver à Chita aujourd'hui, peu importe l'heure car nous sommes le 16 mai demain, dernier jour de validité de mon visa de transit. Chita est situé à 486 km de la frontière chinoise.

Le convoi arrive à Chita à 1h30 du matin et me dépose en face d'un bar-café où je me rends pour demander ma direction. Vu le temps déplorable à l'extérieur, je demande au responsable de l'établissement où je peux dormir. Artëm, chanteur dans le café, s'apprête à rentrer chez lui et me demande où je vais dormir, ce qui effectivement me préoccupe. Il me dit tout de blanc: "je peux t'aider". Il a de la classe (klasni) et du charisme. J'embarque dans sa somptueuse Volga, blanche comme la neige sur le sol qui atteint maintenant une dizaine de centimètres, avec un homme d'un certain âge à ses côtés et une jeune fille à l'arrière. Il me dépose d'abord chez lui, dans l'appartement que sa famille occupe et me présente à son frère Ilya, sa sœur Lena et sa mère, avant d'aller les reconduire. Tandis que je me douche, sa mère prépare à diner. J'attends le retour d'Artëm pour partager ce moment avec lui. Je mets en ligne mes notes de voyage et m'allonge seulement à 4h15 du matin. Il me reste moins de 24h00 pour atteindre la frontière en auto-stop distante de 486 km et je vais dormir (sous-entendu, je ne vais rien faire), ce qui apparait complètement irréel et paradoxal par rapport à la tâche que je dois encore accomplir dans les heures qui viennent pour tenir mon pari.

Jour J: 486 kilomètres de la frontière chinoise.

Je pensais que la maman d'Artëm se réveillerait vers 6h00 du matin et ferait du bruit mais cela ne s'est pas passé ainsi. Je me réveille tardivement à 8h30 alors que j'avais dit à Artëm que je voulais quitter la maison vers 7h30. La fatigue m'a rattrapé et gardé la tête cloué sur l'oreiller. Je n'ai qu'une cinquantaine d'heures de sommeil pour ces treize dernières nuits de voyage, ce qui donne une moyenne d'a peine quatre heures par nuit. Après avoir bu six tasses de thé noir et mangé un petit pain, nous allons au garage chercher la magnifique Volga immaculée couleur blanche neige comme celle qui recouvre le sol d'une quinzaine de centimètres. Je devrais m'affoler vu ce que je dois faire et accomplir aujourd'hui. Mon parcours jusqu'à la frontière chinoise semble-t-il compromis ? J'ai confiance et n'ai aucun doute que je vais arriver à destination en temps voulu. Cette force tirée je ne sais d'où, cette capacité à surmonter les événements même les plus impossibles à réaliser, m'a toujours beaucoup servi à faire la différence entre ce que je crois être possible et ce que les autres jugent irréalisable.

Chita n'a pas vu la neige au mois de mai depuis trente-sept ans. Dès qu'Artëm me dépose sur la route de Zabaïkalsk, il n'a pas encore quitté, après quelques clichés, les pieds dans la neige, qu'un combi m'emmène plus loin. Les véhicules roulent très lentement à cause de la route enneigée. Toute une série de véhicules particuliers successivement me ramassent après leur avoir fait signe alors que je n'ai pas encore sorti mes sacs du précédent véhicule. Mon panneau : "Za(i)baïkalsk" (avec une faute volontaire, un extra (i) en troisième position) m'accompagne et indique clairement ma destination finale. Personne ne semble aller au bout de la route, celle qui ouvre vers la Chine. Un couple me permet de dépasser Darasoun et Aginskoïe où la neige n'a que partiellement revêtu le sol. Les taches blanches se détachent du sol couleur sienne et vont être effacées par les premiers rayons de soleil. Le mauvais temps perdure toutefois. Lorsque je descends devant un routier, une centaine de mètres avant la route qui tourne vers Borzia, je dois affronter les mauvaises conditions météo, debout sur la route et essayer d'arrêter un camion qui irait à la frontière directement. Pour me réchauffer, je fais l'aller-retour entre le bord de la route et la salle-à-servir du restauroute. Je suis seulement vêtu d'un sweater ayant offert à Anna celui marqué "Les aventures de Tintin". La neige en duvet tombe et finit par mouiller le corps. Je tente ma chance auprès de clients chinois qui repartent en 4x4 vers la Chine. Le chauffeur propriétaire du véhicule refuse malgré l'air compatissant des trois autres passagers, deux femmes et un homme, contents que ce ne soit pas eux qui aient à prendre la décision. Mon sauveur vient sous la forme d'un gros-cul à la cabine rouge avec un chauffeur sympa qui va directement au poste-frontière. Nous marquons une pause obligatoire de quarante minutes sans être capable de sortir de la cabine à cause des conditions défavorables. Je déplore le mauvais temps sur cette route et ce paysage similaire aux steppes mongoles que l'on retrouve dans les provinces autonomes de Touva et Khakassie. J'atteins l'aire de stationnement des douanes vers 18h30. Je remercie vivement le chauffeur qui se met en ligne derrière la petite file de poids-lourd. Il me reste un "lift" à quémander car le passage de pays à pays est interdit à pied comme lors de la traversée du pont sur la Tisza entre la Hongrie et l'Ukraine. Il faut être enregistré dans un véhicule qui va la passer, prendre un autobus international qui fait la liaison entre les deux pays ou bien payer cher un taxi qui va se régaler à vos dépends. J'attends dans le froid en sweater devant la grille qui s'ouvre pour laisser passer les officiels sur présentation d'un badge. A 19h00, changement d'équipe. La frontière reste ouverte 24h/24h. A l'heure qu'il est, j'espère qu'un véhicule va franchir la grille et se rendre de l'autre côté, en Chine. Une gardienne m'invite à passer de son côté à l'abri derrière la barrière afin que je ne prenne pas froid mais sa collègue m'ordonne aussitôt de ressortir et faire le planton à l'extérieur dans l'attente d'une occasion. Elle va venir sous la forme de deux véhicules dont l'un n'est occupé que par deux personnes, un couple qui part pour découvrir pendant quelques jours Manzhouli. Ils acceptent que je fasse les formalités avec eux. La garde-chiourme note "3 passagers" dans le véhicule. Le roulement du personnel n'est pas encore fini. Nous attendons que l'immigration ouvre ses portes. Peu de monde, encore moins d'Occidentaux. Il ne doit pas y en avoir beaucoup qui passent par là ! Principalement des locaux, russes ou chinois qui traficotent et vivent de petits business d'un côté ou de l'autre de la frontière. Il faut déclarer ses devises comme durant la période communiste. Je m'en abstiens car je sors du pays. Je suis retenu par l'officière intriguée par mon passeport. Les Russes l'ont toujours été. A chaque passage lors de mes voyages vers la Russie, depuis 1988 la première fois, ils mettent en doute l'originalité du document. Cette fois-ci, ils tiquent sur la photo. J'ai beau lui soumettre ma carte nationale d'identité pour vérifier la concordance de l'identité sur les deux documents bien que les photos soient différentes, cela ne fait pas avancer les choses. Qu'est-ce qu'ils trouveront à redire lorsque j'aurais un passeport biométrique. Elle appelle un "démystificateur" qui lui retire le passeport et l'emporte sans oublier de me montrer une pièce, un bureau vide, dans lequel je peux attendre quelques heures. Je sais par expérience que cela va prendre au minimum une heure de temps, raison pour laquelle je choisis toujours de passer ce genre de frontière un peu pointilleuse en fin d'après-midi car la journée tout comme mon visa a une limite, le 16 mai. Je viens à peine de m'allonger à même le sol dans mon duvet, porte barrée par le bureau glissé derrière, que le type réapparait, mon passeport à la main. Il m'a laissé poireauter quelques heures. Je lui explique que je veux dormir ici et qu'il peut le garder en caution. Je quitterai tôt vers 5h00 / 6h00 s'il le souhaite. Il accepte ma proposition. Je le vois revenir dix minutes plus tard prétextant que mon visa expire le 16 mai. Il est 23h30 et je dois quitter la Russie. Je ne peux pas dormir ici et dois aller en Chine. Il y a longtemps que la voiture à laquelle mon nom était liée a quitté. Mon dernier échantillon de fromage français "le rustique" est passé inaperçu et en cours d'exportation vers la Chine.

Ce voyage en auto-stop à travers la Russie a été d'une facilité déconcertante, un peu comme si j'avais été assis, les yeux fermés, dans une navette aérospatiale pendant 10 jours non-stop, l'équivalent en temps d'un stage de méditation de 10 jours, le corps nécessitant un minimum d'heures de repos et de nourriture, l'esprit concentré et puissant peut tenir avec peu d'heures de sommeil. J'ai du juste être présent, porter l'attention et regarder si une opportunité de décoller de l'endroit où je me trouvais se présentait. J'ai toujours voyagé avec ce genre d'énergie mentale positive. Si ce n'était pas le cas, je crois que j'aurais déjà arrêté depuis longtemps de "lever le pouce" et "labourer" la planète.

Près de 10 000 kilomètres ont été parcouru depuis mon départ de la Normandie jusqu'à Zabaïkalsk, la frontière côté russe ( 700 km + 2700 km Strasbourg-Kharkhiv + 7136 km transit Russie = 10 536 kilomètres).

Quelques informations supplémentaires:

- En détail, mes heures de sommeil depuis Budapest: 3 heures + (5 + 3 = 8 heures pour 2 nuits in Ukraine) + 5 (grenier)+ 3 (chez Nastia à Samara) + 5 (parking routier) + pas dormi, en train de rouler sur le tronçon Tioumen – Omsk la nuit précédent le jour férié) + 6 (à la maison à Omsk) + 4 (à Novossibirsk) + 3 (à la maison à Krasnoïarsk) + 2h40 (dans un cimetière) + 2h20 (à la maison à Ulan Ude) + 4h30 (à la maison à Chita) + 4 heures dans une construction nouvelle jouxtant le grillage frontalier (comme à la maison) = 50 h 30 pour un total de 14 nuits.

- I can hardly sleep sitting in a car but can snooze for a while - up to 20 mn - and rest that way. Sometimes keeping it aware helps to fight against the sloth and torpor but I don’t have to deal too much with such hindrances as my energy is strong.

- J'aimerais saluer le travail de deux amies avec leur site et leur " carnets de voyage". Ce sont des histoires d’amour russes pas communes qu'elles racontent et mettent en images, des sources de la Léna aux confins de la Kolyma, dans l'extrême-orient russe, principalement dans : • La République Autonome de Yakoutie • L'oblast de Magadan • La Région Autonome de la Tchoukotka

Allez voir / lire sur http://www.regardsdefemmes.net/
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
DU Dusty35 Veteran ·
Franchement, une chose à dire: RESPECT. Je pense que peut de gens serait capable de faire une telle aventure.
Maroc 2010 http://voyageforum.com/voyage/entre_montagnes_plages_deserts_canyons_8_jours_au_maroc_en_septembre_2010_D3729886/
AR Arrawak Globetrotter ·
😉Ah bon, j'ai cru un instant que tu y étais allé avec ton vélo, celui de ton avatar..............

Je m'imagine bien, que vu la réputation de mafieux, de cette population de Russie, il faut être sur ses gardes. Les plus riches sont déjà chez nous, dans le sud, ils payaient dans les grands hôtels, avec des billets, ils en avaient plein les valises...............Je crois savoir qu'ils ont vendu pas mal de nucléaire, pour les ingénieurs. Pour les autres, la prostitution leur rapporte un max, on le voit dans le récit de notre courageux Normand, dans ses rencontres. Certes, les jeunes filles cherchent aussi un mari en France, l'âge leur importe peu............ Moi même, mon profil devait intéresser, puisque j'ai eu des demandes, en mail privé, elles avaient dû faire un tour sur VF, mais, pour accéder à mon adresse mail, comment y sont-elles arrivées? celà reste un mystère.

il est vrai que sur internet, les génies de l'informatique font ce qu'ils veulent.

Je suis allé à Nha Trang, au Vietnam, en avril, rien que des Russes et des européens de l'Est à la plage.................... Et dans de grands hôtels. Il est vrai, que durant la guerre du !Vietnam, sous le communisme, ils ont eu le temps de connaître la région. bon, hâte de connaître la suite du voyage de notre autostoppeur, il va sûremnt nous surprendre.......
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
VI Vipassana Regular ·
Paris-Pékin (13 500 km): Comment arriver à ses fins et rejoindre en auto-stop Paris à Pékin en 17 jours (21 au total avec 3 jours séjour à Budapest et 1 jour à Manzhouli à la frontière chinoise invité par un jeune couple).

Manzhouli, ville frontière, a été construite uniquement pour attirer les touristes russes. A l’entrée de la ville champignon, une réplique d’une église orthodoxe a été élevée ainsi qu’une matriochka géante qui fait les délices des touristes avides de clichés. 486 kilomètres la séparent de Chita. Des autobus et des combi assurent le transport ainsi que le passage de la frontière russo-chinoise interdite à pied. Les visas pour les Russes sont accessibles au poste frontière au prix de 1500 roubles (environ 50 dollars U.S) pour un séjour de 10 jours ou bien de 6000 roubles (presque 200 U.S) pour un visa d’un an avec des entrées multiples. L’accueil côté chinois se mesure avec le thermomètre, robot qui me domine de deux têtes et dont l’œil électronique sait trouver l’angle qui lui convient pour prendre ma température corporelle. Trois mesures et le verdict tombe sans appel: 36°6 Celsius. Comme si cela ne suffisait pas et afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté, les responsables prennent le thermomètre manuel et me le tende. Je le place sous l’aisselle. Le mercure annonce 36.4 C mais comme il faut rajouter 0.5 C, cela donne une température de 36.9 C. Après avoir lever tout doute quant à ma bonne santé, les officiels inspectent mon passeport afin de repérer les éventuels tampons nord américains, foyer d’origine de la grippe porcine. Je leur certifie ne pas y avoir séjourné dans les deux semaines précédentes. Et pour cause, je traversais la Russie.

Ce test médical fini, une demoiselle me demande de la suivre et cherche à me vendre 10 yuans, un peu plus d’un Euro, ce qui est une « assurance-vie » qu’elle me présente comme une « assurance contre les accidents et la mort ». Après lui avoir affirmé devant ses collègues de la santé que je n’avais nullement l’intention d’avoir un accident ou bien de « décéder » en Chine, ils partent dans un éclat de rire. Sous la pression des « uniformes de la santé », elle n’insiste pas et m’exclut du processus. Quand arrive le moment de vérifier l’identité et passer les barrières de l’immigration, l’officière lit et relit les noms et prénoms plusieurs fois tellement elle a peur de faire une erreur en les recopiant. Je la laisse tomber et décide de ne plus l’aider. Elle m’énerve de pinailler autant. J’entends les deux Russes dans le fond du hall responsables de mon transport qui doivent me sortir de la zone frontière crier et brailler à cause de mon retard. Ils attendent depuis plus d’une heure que j’en finisse avec les formalités. Ce qui ne devait être qu’un transit au départ est devenu une épreuve de patience et d’endurance à la longue.

Enfin libéré, le passeport dûment tamponné, je saute dans le véhicule qui me dépose derrière la grille du poste frontière. Les deux Russes ont assez attendu pour cela. Bien qu’il soit minuit passé, ils attendent qu’il y ait d’éventuels passagers qui reviennent du centre pour les repasser côté russe. Il fait un vent à décorner les bœufs. Il m’est impossible d’envisager passer la nuit dehors dans mon duvet. J’avise une petite maison neuve construite juste à côté du grillage qui délimite la zone de transit presque au pied d’une tour de garde apparemment inoccupée vue de loin. Je m’approche prudemment à pas feutrés. Personne ne me pointe un pistolet mitrailleur. Je suis surpris que la porte de « ma maison » soit ouverte. Je passe l’entrée et trois bureaux me font face. C’est comme si je disposais d’une « clef magique » qui puisse ouvrir l’une des trois portes. Il me faut trouver laquelle correspond au sésame dont je dispose. Gagné ! Je peux ouvrir la première porte sur la droite avec « ma clef des vents ». Les deux autres resteront fermées à jamais et garderont leur secret. Je dispose de deux fauteuils et d’une petite table de dégustation idéale pour préparer mon petit-déjeuner après une nuit courte. Cela vente toujours autant, un temps à arracher les portes et emporter les chapeaux. Je resterai bien toute la journée allongé, à lire et ne rien faire même si cela ne me ressemble guère. J’ai des heures de sommeil en retard – j’ai dormi une cinquantaine d’heures seulement en quatorze nuits à travers la Russie – et quitter « ma maison d’une nuit » que demain. J’ai ce qu’il faut pour me nourrir et ma bouteille de thé n’est pas vide. Je suis encore allongé quand un Chinois bien emmitouflé dans sa parka frappe à la vitre de mon bureau faisant office de chambre à coucher. Ce doit être un soldat qui assure son tour de garde dans ce périmètre de sécurité. Relevant la tête posée à même le duvet, il s’excuse presque de m’avoir interrompu dans mon sommeil lorsqu’il s’aperçoit que je suis un « nez long ». Il me fait signe que je peux continuer à me reposer. Je doute de sa sincérité et pense qu’il use d’un stratagème pour gagner du temps et aller prévenir ses collègues. Ils reviendront à plusieurs. Je serai alors obligé de soumettre mon passeport et expliquer la raison de ma présence dans cette pièce. Je me suis introduit illégalement. Je ne déguerpis pas pour autant et décide de laisser venir les choses. Changeant brusquement d’avis, je me lève et plie mon sac de couchage avant de quitter le bâtiment. Je retrouve mon garde-chiourme en train de surveiller les commerces de la galerie marchande localisée dans un bâtiment carré tout de suite sur la droite après le passage de la barrière du poste frontière. Il n’y a rien à vendre mais les commerçants doivent faire juste assez d’argent pour pouvoir vivre.

Emporté par le vent, je prends le trottoir et commence à marcher en direction du centre ville avant d’être repêché par un transitaire russe qui me dépose au début de la ville. Je continue à pied et au moment où je pose mon sac, je suis abordé de façon très directe par une jeune chinoise qui m’interpelle en russe. Elle cherche à se faire un peu d’argent en traduisant et aidant les Russes de passage en ville dans leurs achats et démarches. J’ai beau lui signifier que je ne suis pas russe et que je ne corresponds pas à ses critères de sélection, elle insiste et me propose de m’aider en me donnant des pistes puis aussi vite qu’elle semble être arrivée, elle quitte les lieux rapidement. J’ai l’impression qu’il me manque le feutre avec lequel je lui ai demandé d’écrire le nom des prochaines villes que je vais visiter en Chine. Je ne la rattrape pas. Ce n’est rien qu’un vieux feutre et si elle en a besoin, qu’elle le garde. Je ne suis en fait qu’un « mauvais garçon » avec des préjugés et des idées bien déterminées car en soirée, je le retrouve coincé dans un repli de mon sac plastique. Il a probablement glissé lorsque je l’ai déposé sur le bord du sac.

Ces tours peintes avec de vives couleurs donnent vraiment l’impression de visiter un parc d’attraction réalisé pour les adultes. Je suis assez impressionné par l’urbanisme de la ville, ce qui lui donne un côté irréel. Des espaces verts, des parcs, des zones récréatives où les anciens se retrouvent, jouent aux cartes ou au mah-jong, pratiquent le tai-chi ou usent de portiques, de tourniquets à des fins de réhabilitation ou pour asseoir leur équilibre vacillant. Un petit vieux a quitté sa chaise roulante et s’exerce à mouliner des deux mains et pédaler. En France, je n’ai jamais vu un ancien lâché ainsi se faire sa séance de kinésithérapie dans la rue tout seul comme un grand. On aurait plutôt tendance à beaucoup assister les gens y compris personnes âgées.

Le vent souffle toujours très fort et je l’apprends à mes dépends. Après un cliché raté par une personne à laquelle je me suis adressé, je m’assois prêt à poser, l’appareil photo retardateur déclenché posé sur une poubelle. Je pressens le pire et le vois tomber impuissant, rebondir deux fois sur le pavé avant de s’immobiliser. Je cours le ramasser même si je sais pertinemment qu’il est trop tard. Le zoom reste bloqué pendant un moment puis se remet à fonctionner. J’ai tendance à dénigrer le « made in China » mais là, je n’y trouve rien à redire. Encore une fausse idée qu’il me faut corriger. Les activités commerciales se concentrent principalement le long de la rue principale. Un quartier renferme toutes les « gastinitsa », auberges russes chargées d’assurer l’hébergement des gens de passage. Un croisement de deux rues, un groupe de matriochkas pour l’annoncer, tout cela donne un côté très animé et irréel à cette ville frontière. La plupart des habitants parlent assez bien le russe, la nécessité de faire des affaires créant le besoin d’apprendre à bredouiller la langue pour pouvoir se vendre. Etonnant de la part de chinois peu habitués aux langues étrangères.

Je continue vers la sortie de la ville et avise un rond-point avec des panneaux que je ne peux pas lire. J’ai beau demander de l’aide autour de moi. Je reste sans réponse. Je traverse la placette et décide de poser la question à Wang qui revient de son travail à l'hôpital et rentre chez lui. Son anglais est inexistant et mon chinois oublié depuis belle lurette. Après m’avoir indiqué la route de Pékin, sans hésiter, il m’invite à déjeuner avec sa copine. Il m'affirme qu'il est médecin. Quelque chose cloche car je le trouve vraiment trop jeune pour avoir eu le temps de faire ses études de médecine. Je le suis et monte l’escalier du vieux bâtiment de quatre étages dans lequel ils résident. Elle a déjà tout préparé. Elle est adorable. Je lui explique d’où je viens mais je n’ai pas de carte. Wang s’éclipse et le voilà parti je ne sais pas où pendant vingt bonnes minutes. Il revient avec deux cartes plastifiées de l’Empire du milieu. Il m’en offre une et je m’empresse d’accrocher la seconde au mur avant de les prendre en photo tous les deux devant la carte. Nous pouvons projeter mon itinéraire et le visualiser. Bon sens et logistique font bon ménage. Le déjeuner est un véritable délice des sens, des mets différents qu’elle nous a préparé sans savoir qu’il y aurait un « invité de dernière minute ». Je ressens un coup de barre à la fin du repas. J’hésite à quitter directement l’appartement, reprendre la route et continuer vers Pékin. Wang m’invite à me reposer et faire une sieste. Je lui explique que si je dors, cela sera plus tard dans la soirée et lui demande si je peux quitter demain matin. Je ne sais pas au juste selon la loi, si les Chinois ont la possibilité d’héberger un étranger pour la nuit. C’était interdit en 1988. Ma requête ne semble pas l’indisposer du tout. Il accepte. Je pars découvrir les mille et unes facettes de cette ville captivante et fascinante et reviens frapper à la porte de mes hôtes à la tombée de la nuit. Wang a acheté huit bouteilles vertes étoilées de "pinjiao" qu'il ouvre les unes à la suite des autres. Il m'en offre une et en descends deux presque coup sur coup. Rassurez-vous, "pinjiao", ce n'est pas de l'alcool de riz mais le nom chinois pour la bière. Sa copine a préparé du poulet et du poisson en sauce. Bien que nous ayons bien déjeuné, j'apprécie l'attention qu'il me porte et me régale. Il n'y a pas photo entre la nourriture russe et la chinoise même si je considère la thaïe et la vietnamienne comme de loin les deux meilleures cuisines d'Asie. A le voir descendre au goulot deux bières presque sans respirer, je pense qu'il va être rapidement éméché, ce qui va nous gâcher la soirée. Je me trompe. C'est sa façon à lui de se mettre en jambe. Je quitte le matin vers 9h00 en sortant de la ville par la grand rue qui se prolonge par la route en direction de Harbin (1100 km). A une vingtaine de kilomètres de Manzhouli, je passe d'une Jeep qui sort pour éviter le péage dans un camion qui continue vers Hailer. Je vois des yourtes habitées le long de la route, ce qui me donne envie de les visiter et rencontrer les autochtones. Je ne sens pas l'odeur de fromage qui devrait accompagner mon dernier échantillon de la culture gastronomique française. L'aurais-je oublier dans le frigidaire de mes hôtes ? Qu'à cela ne tienne, je vais faire demi tour pour le récupérer car il y a aussi deux tablettes de chocolat noir dans le plastique dont l'une aux raisins. Je pense bien à vérifier s'il est au fond de mon sac mais oublie de le faire et descend du camion à la prochaine aire de service de l'autoroute qui n'en est pas moins fantôme puisque en cours de construction. Je ne vois personne à l'horizon. Je me retrouve étrangement seul au point kilométrique 72. Je traverse les deux voies rapides et avise une voiture de fonction qui sort du poste de police. Je leur demande de me dépanner et garder mon sac quelques heures tandis que je fais l'aller-retour afin de récupérer le camembert et le chocolat noir. Ils refusent net. Tandis qu'ils s'éloignent en voiture, je rentre dans la cour, contourne les platebandes et passe la porte d'entrée en appelant autour de moi. Un jeune policier fait irruption dans le couloir. Je lui explique avec des gestes et des mimiques que j'ai oublié ma banane à Manzhouli et que je dois retourner les chercher en ville. Il m'autorise à déposer mon sac-à-dos. Un second camion me ramène en ville et me dépose à quelques encablures de la grille d'entrée de l'immeuble dans lesquels se trouve l'appartement de mes hôtes au septième étage. Je frappe à la porte qui s'ouvre. Sans un mot, je pénètre dans l'entrée Nhi devant ni toute surprise. Je me déchausse et vais directement dans la cuisine pour me rendre compte qu'il n'y a plus de frigidaire. A-t-il été déplacé ? Je regarde sur le balcon de la cuisine où traine deux chemises blanches dont l'une dans un seau prêt à laver et dans la chambre où j'ai dormi, là où j'ai d'abord déballé mes affaires. Il n'y a pas plus de frigidaire dans la chambre que dans la cuisine ou sur le balcon. Il n'y a jamais eu de frigidaire dans cet appartement. J'ai du confondre avec celui de la famille d'Artëm à Chita, la nuit dernière avant de quitter la Russie. C'est tellement stupide de ma part d'avoir fait demi tour afin d'honorer mon contrat "un camembert à l'export" plus quelques carrés de chocolat noir aux raisins venus tout droit d'Amaravati (www.amaravati.org). Le vent a balayé l'odeur de fromage et le froid ambiant m'a laissé sans nez comme si j'avais un masque sur pif. Je préfère en rire plutôt que de me lamenter sur mon sort. Je ne me reconnais pas dans ce genre d'erreur. Cela ne me ressemble pas. Est-ce un signe précurseur de vieillesse ("old age") qui s'annonce ? Wang revient déjeuner tandis que je fais l'aller-retour entre les deux pièces. Ils ne comprennent pas pourquoi je suis revenu et ce que je recherche. Ils m'invitent à m'asseoir et partager une dernière fois leur repas. Je les quitte peu après avoir fini le repas. Je sors une nouvelle fois de Manzhouli de la même façon que le matin. Le véhicule qui m'emmène me dépose dans la bourgade à la dernière sortie gratuite de l'autoroute avant d'emprunter le péage. Je coupe à travers des terrains abandonnés et rejoins la barrière de péage avant même que celui ne l'ait atteinte. Le chauffeur n'en revient pas de me retrouver de nouveau devant lui. Je lui fais un petit signe amical et ne lui en veux pas de m'avoir déposer. Il a certainement eu peur d'un contrôle. Je fais signe à une voiture avec trois personnes à l'intérieur. Le chauffeur marque l'arrêt et j'embarque à l'arrière avec un gars éméché. Le passager devant moi est saoul et essaye de se montrer sympa avec l'étranger que je suis. Il recherche mon amitié et ma reconnaissance mais j'ai franchement du mal à accrocher avec lui et préfère attendre le kilomètre 75 pour me retrouver seul. Nous nous arrêtons plusieurs fois sur le bord de l'autoroute pour que nos saoulards puissent uriner et vider leurs vessies avant de repartir. J'hésite à les mettre au courant à propos de mes sacs à récupérer. Ce serait plus simple que je descende pour les prendre au poste avant de revenir arrêter un autre véhicule mais je suis tenté de continuer avec eux. Il suffit qu'il m'attendent quelques minutes. Ils ont téléphoné à un ami qui joue les traducteurs par téléphone interposé et leur fait part de mon dilemme. Au moment d'atteindre le point crucial où je leur demande de me déposer, "ils" rentrent dans la cour du poste de police, preuve qu'ils ont compris ce que je voulais et descendent de voiture me collant de près. Je me dirige vers la porte d'entrée que je franchis aisément, mes deux compagnons d'infortune me suivant jusque dans le couloir d'entrée. Mes sacs sont entreposé à côté de la porte et j'appelle quelqu'un pour leur signifier que je vais les reprendre. Quand apparait le jeune policier, mes deux compères éméchés l'apostrophent et commencent à le questionner sur le bien-fondé question sécurité pour des chinois d'avoir un étranger dans leur voiture qu'ils ne connaissent ni d'Adam, ni d'Eve. Une protestation qui remet en cause ma façon de voyager. L'auto-stop est inconnu dans "l'empire du milieu". Le jeune émule prend peur et en appelle son supérieur hiérarchique qui exige de voir mon passeport. Je ne peux pas refuser. Il peut lire certaines mentions du visa traduite en chinois dont l'identité. Il peut surtout garder mon passeport et faire pression. Je ne peux pas quitter le poste de police sans mon document. Il m'invite à m'asseoir dans un salon pour me faire patienter et téléphone à son supérieur. Les deux saoulards sont toujours là, à argumenter et justifier leur position. Celui qui recherchait mon contact m'a trahit et s'est complètement retourné contre moi. Le chauffeur ne les a pas suivi dans leur récriminations et est resté neutre. Je ne comprends pas que l'officier les laisse ainsi parler sans tenir compte de leur taux d'alcoolémie. Ils m'ont vendu et s'apprêtent à me laisser sur place. Ils reprennent la route. C'est surement ce qu'ils ont de mieux à faire. Une fois qu'ils ont quitté, cela me parait plus simple. L'officier me demande de patienter. Il a appelé et va devoir rendre des compte. Son supérieur doit venir. Après quelques minutes d'attente, je sors furibond dans le couloir, attrape mes sacs et retourne "pointer du doigt" sur la route. Je sais que je ne peux pas quitter sans mon précieux sésame mais je veux marquer le coup. Une voiture avec cinq occupants ralentit et s'arrête plus par curiosité de voir un "blanc-bec" sur le bord de la route que pour me venir en aide. Elle repart. Le trio de policier - les deux qui m'ont "popoté" et échauffé plus leur supérieur costaud, une véritable "armoire à glace", mon passeport en main - qui va devoir désamorcer le pétard et réchauffer nos relations. Ils m'interpellent et tentent de m'approcher tandis que je leur tourne le dos, assis sur le bord de la route. Ils s'avancent à la façon de trois sheriffs dans le désert qui resserrent leur griffes autour de leur proie isolée. L'étau en forme de pince me prend dans ses dents. Je rebondis sur mes jambes tel un ressort en action et je me retrouve rapidement debout, la tête en désaccord, devant le géant. Il m'a l'air d'un bon bougre. Ce n'est pas les plus grands qu'il faut craindre le plus. J'aperçois un autobus venir au loin. Je décide de lui faire signe afin qu'il s'arrête. J'ai mon idée en tête. Il ralentit et stoppe à notre niveau. Je m'approche de la portière qui vient de glisser et s'ouvrir. Le chef de police affable et bienveillant, venu au-devant de moi passeport en main, trouver une solution, un pied sur le marchepied, m'empêche de monter. Je n'insiste pas car il va me laisser partir. Je n'ai commis aucun acte répréhensible et la seule issue possible dans toute sa simplicité est de me laisser filer avec le bus. Il téléphone à une amie anglophone qui va lui traduire mes propos. Il y a un décalage complet entre ce qu'elle me raconte et la situation présente sans tenir compte du sentiment d'urgence. Elle me pose des questions sans rapport avec le pétrin dans lequel je suis du genre "Est-ce que vous aimez la Chine ?" mais encore: "De quel pays venez-vous ?". Elle me vante les qualités de son pays et ses côtés démesurés avec un certain caractère d'exception comme si c'était le pays des Merveilles. J'ai plus l'impression d'avoir affaire à une hôtesse d'accueil qui recherche les impressions d'un visiteur sur le plan touristique qu'à une traductrice. Le bus s'impatiente. Je ne veux pas qu'il parte sans moi mais le gorille maintient sa pression. Je ne peux pas l'outrepasser. Après un échange de quelques longues minutes qui me paraissent une éternité, l'étreinte se desserre et le "laisser-monter" devient possible en même temps que je prends congé de mon interlocutrice. Je suis autorisé à poursuivre vers Hailer (130 km). Tout est bien qui finit bien. La morale de cette histoire : "Ne plus faire confiance désormais à la police de la route sauf si vous aimez les ennuis".

Nous n'avons pas parcouru dix kilomètres que je fais lire mon "papier magique" au chauffeur de bus expliquant ma démarche. Il refuse et me dépose sur la bande d'arrêt d'urgence. Un camion me ramasse et me lâche sur la bretelle qui continue vers le centre de Hailer que j'évite. Je suis de nouveau sur mes deux pieds dans la bonne direction. Je viens à peine d'enjamber la glissière qu'un semi remorque roulant au ralenti, fatigué et surchargé, noyé dans un nuage de fumée noire, arrive si lentement qu'il m'est facile d'attirer l'attention du chauffeur dans sa cabine. Il est accompagné de sa femme. Il s'arrête, descend de son engin et me demande des explications que je ne peux lui fournir à cause de mon faible niveau dans la langue. Sa femme lui fait remarquer que mon chinois n'est pas bon. Il ose toutefois me prendre à bord. Quand il s'arrête à une station-service située à une fourche, il me fait comprendre qu'il tourne à droite et que je dois continuer tout droit dans la direction d'Harbin. J'attrape mon sac et rejoins l'asphalte. La nuit est proche. Je marche et parviens à arrêter une voiture. Ayant des doutes, je demande au chauffeur si je suis sur la route d'Harbin. "Harbin, c'est l'autre route à droite". Le précédent camion m'a induit volontairement en erreur. A la tombée de la nuit, c'était une façon comme une autre de me faire descendre de la cabine sans avoir à prononcer de grand discours, ni tomber dans un dialogue de sourds. Je reviens quelques pas en arrière et coupe au plus court le triangle d'herbe qui divise les deux routes. Il n'y a pas de doute. Je suis sur la bonne voie. Une autoroute à quatre voies relit Manzhouli à Hailer. Une route départementale lui fait suite avant de retrouver l'autoroute une centaine de kilomètres avant Harbin. A la tombée de la nuit, je m'éloigne à pied de la zone habitée, de l'autre côté de la route une pinède accueillante et je crois encore en mes chances d'être pris en stop lorsqu'une Suzuki 4x4 s'arrête un peu plus loin après un moment d'hésitation. Vladimir, en réalité un chinois qui a vécu et travaillé sept ans à Tambov en Russie (cf. itinéraire transit en Russie dans section Russie, "carnets de voyage"-VF)), reconduit sa mère chez elle, 60 kilomètres avant la petite ville de Cicihair, distante de près de 400 kilomètres. C'était lui que je sentais venir dans mon dos et que j'attendais. Un nombre incalculable de fois dans nombreux pays, j'ai toujours cru au "lift" de dernière minute. Je refuse de rester en plan lorsque j'ai décidé que je dois aller plus loin le jour même. J'ai toujours été "sauvé" de façon inexplicable. C'est comme si un ange-gardien "béni des Dieux" (Benedice) me prenait sous son aile protectrice. Le mental est puissant mais il ne peut "matérialiser" la voiture qui va venir et m'emmener. La concentration peut par contre favoriser l'enchainement en temps et lieu d'événements successifs propices au bon déroulement de l'action. Le montage d'un film, la stratégie d'une équipe, la chaine entrainant une roue dentée, autant d'exemples où la concordance doit exister, les conditions nécessaires étant réunies, pour que cela puisse arriver. Nous communiquons en russe. Il m'invite à partager un plat local d'un mélange de viande et de tofu servi sur un plateau métallique qui a la taille de ceux que l'on trouve en Turquie ou au Maroc. La montagne de viande de porc et de tofu qui le surmonte est impressionnante et suffisante pour quatre à cinq personnes. Paradoxal à mes yeux de gouter à deux ingrédients qui s'opposent selon mes références culinaires. A l'Ouest, les "tofistes" généralement sont des végétariens et vice-versa, les "carnivores" n'associent jamais le tofu à la viande. A une heure avancée de la nuit, je lui propose de conduire car il s'endort au volant. Il préfère s'arrêter tous les quart-d'heure pour récupérer quelques minutes avant de repartir. Aucune source d'eau sur la route pour se rafraichir le visage. La progression est lente et pénible, la moyenne kilométrique à l'heure étant faible. Il me dépose à la bifurcation. Des deux côtés de la route, en contrebas, entre des rangs d'arbustes plantés récemment, je veux prendre un moment de repos. Je n'ai que l'embarras du choix tant le maigre matelas d'herbe sous les arbres m'apparait confortable et accueillant sur les deux rives. Dans le ciel à l'horizon, en fond d'écran, une ligne rouge lumineuse s'élève parallèle à la terre. Je me déchausse dans ma chambre à coucher grandeur nature et m'allonge dans mon duvet pour un petit somme. Je commence et finis ma nuit au jour naissant.

Au réveil, je paresse sous les arbustes en pleine croissance. J'entends les véhicules passer mais je doute qu'ils m'aperçoivent là où je suis étalé. Un chinois peut toujours arriver à l'improviste et me demander, objet de curiosité, ce que je fais là ! Ce qu'il ne comprendra pas, ni la raison de ma présence pas plus que je ne saisirais le sens de ses paroles. Autant décamper, le mot est juste ! Déguerpir, c'est un mouvement de jambes en action qui s'assimile plutôt à la fuite. Décamper et déguerpir dare-dare à conjuguer au présent. Je me retrouve debout les deux pieds en équilibre sur mon ruban noir tel un funambule sur son fil. Je serre ma droite et avance en croisant des paysans et des ouvriers, journaliers ou saisonniers, à pied en route vers leur lieu de travail. Peu de véhicule sauf un camion que je réussis à intercepter. Il est encore très tôt. Nous passons un contrôle volant de la police de la route mais dans le sens inverse où nous allons. Le chauffeur me lâche à une dizaine de kilomètres de Cicihair. Un minibus m'emporte, un couple devant et une jeune fille qui joue les séductrices sur la banquette arrière. Je suis assis sur celle du milieu qu'elle m'a gentiment laissé en montant. Ma tête passe de l'avant à l'arrière car la jeune demoiselle fait ce qu'il faut pour retenir mon attention et attirer mon regard. Très agréable à regarder, elle est habillée d'un sweater blanc innocent(e), moulée dans un Jeans et chaussée d'une paire de baskets blanches. Elle ne dit pas un mot mais je la sens insistante, la pression qu'elle exerce sur moi est réelle. Je parle un peu avec celle de devant. Leur patron, un blanchisseur, les emmène et les ramène tous les jours pour les déposer sur leur lieu de travail. Je les quitte à contrecœur sur la rocade avant qu'ils ne prennent vers le centre ville. Je suis pied-à-terre sur la voie de contournement de la ville et réussis à arrêter un autre combi plein d'uniformes masculin et féminin. La gracieuse demoiselle ravissante - eh bien, oui encore... elle me tape à l'œil ! - assise à côté de la portière coulissante, déserte son strapontin et va s'asseoir dans le fond avec ses collègues. Ma tête de la taille d'un ballon joue au ping-pong, un coup à droite, un coup à gauche tel un match de tennis qui tient les supporteurs en haleine. Je suis une nouvelle fois peiné et contrit de voir s'effacer de ma vue cette beauté ineffable et non permanente lorsqu'il tourne pour rentrer sur le campus. Le plaisir comme la beauté ne dure pas longtemps. Nous sommes nés dans la douleur, partout présente autour de nous. Je referme la portière. Un peu plus loin, dans l'autre sens, une voiture de police est arrêtée sur la bande d'arrêt d'urgence. Je la dépasse en restant sur mon fil quand surgit une seconde voiture de police, gyrophares allumés, à la poursuite d'un automobiliste qui, à la demande express des policiers, se gare sur le bas-côté une centaine de mètres devant moi. Je m'arrête de marcher et tente de pointer le pouce à l'endroit où je me trouve. Un directeur de centrale nucléaire au volant d'une luxueuse Mercédès m'embarque pour quelques kilomètres. Son anglais est correct. Au moment de me lâcher, il me gratifie d'une torche, cadeau souvenir et fait demi tour en direction de ses réacteurs. Il a voulu m'aider en me positionnant à un endroit jugé plus facile mais je ne suis pas certain qu'il m'ait facilité la tache. Je finis par atteindre Anda, 90 kilomètres avant Harbin. Dans une station-service au croisement avant la dernière ligne droite en direction de la capitale mandchoue, je demande à un pick-up de m'emmener. Celui-ci anglophone est bien le premier chinois avec qui je peux converser dans la langue de Shakespeare. Nous sortons de la voie rapide sur laquelle nous étions pour partir en rase campagne visiter ses parents. Il est commercial dans l'agriculture. Il vends des produits fertilisants et des engrais. Nous retrouvons ses parents ainsi que sa grand-mère dans la ferme dans laquelle il a passé sa jeunesse. Je suis invité à manger les plats préparés par sa famille avant de repartir. Il fait le plein de produits frais et nous reprenons la route. Au moment de me quitter, au pied d'un immeuble de cinq étages, je passe un coup de fil à mon contact CS (couchsurfing). Je lui signifie que je suis bien arrivé à Harbin et que quinze minutes à pied me sépare de son appartement. Elle me donne son adresse au boulot et me demande de la rejoindre. Quand je raccroche, mon chauffeur m'offre une douzaine d'œufs à emporter. Je le remercie chaleureusement lorsque j'entends quelqu'un crier mon nom dans mon dos. Je me retourne rapidement pour me retrouver face à face avec Rebecca qui m'a reconnu bien qu'elle ne m'ait jamais vu. Elle vient juste de descendre du quatrième étage et s'apprête à monter dans une voiture de service pour rejoindre l'université où elle enseigne. Nous sommes au pied du bâtiment dans lequel est abrité l'école de langues pour laquelle elle travaille. Après une journée de repos à Manzhouli, j'en prends une seconde à Harbin qui n'offre pas beaucoup d'intérêt. La ville est surtout renommée l'hiver pour son parc de "statues de glace". Le centre est en chantier pour plusieurs années à cause de la construction du métro. Un masque de protection permet de filtrer la poussière ambiante. Par hasard, je rencontre "La Provence", restaurant ouvert récemment par un français, Philippe de Dijon, avec lequel j'échange des idées à propos de la chine et du chinois qu'il parle couramment. Le bus n°343 (ou le n°104 moins intéressant) recommandé par mon chauffeur à mon arrivée à Harbin, étonnant de la part d'un automobiliste de connaitre les bus, me permet d'approcher la barrière de péage où les piétons ne sont pas autorisé à demeurer. Je ne trouve rien de mieux que d'aborder deux gars dans un poids-lourd. Vu la hauteur de la cabine, je m'élève sur le marchepied, une main accroché à la portière et me retrouve coincé dans l'espace restreint entre celle-ci et le kiosque de la receveuse, obligeant le routier à me concéder une place dans son camion s'il veut redémarrer. Manque de chance, il me dépose un peu plus loin dans une courbe, à une centaine de mètres du péage, à la première sortie de l'autoroute. Cela me permet d'être hors d'atteinte, ni vu ni connu, des policiers qui surveillent le passage des véhicules au péage. Je vais rencontrer plusieurs fois le même problème au cours de mon parcours en auto-stop en Chine. Comment me positionner à un péage ou plus sournoisement de ma part, comment avoir accès à l'autoroute interdit aux piétons ? Dans le premier cas cité, les policiers ne sachant pas ce que vous faites viennent vous voir et tentent de vous aider à trouver un véhicule et dans le pire des cas, téléphonent à leurs supérieurs, assuré que vous êtes d'être retenu pendant un petit moment. Dans le deuxième cas, il faut nécessairement avoir résolu le premier cas car les autoroutes étant totalement grillagées de part et d'autre sont hermétiquement inaccessibles aux communs des mortels non motorisés. C'est mon deuxième jour d'auto-stop en Chine et je vais arriver à Pékin, la capitale du pays, ignorant Shenyang, après 21 jours de voyage dont cinq jours de repos (dont trois à Budapest) - et 13 500 kilomètres parcourus depuis la Normandie.

Si vous voulez en savoir plus sur la suite et d'autres voyages visitez http://beni.eurower.net

A Bientot. Amicalement.

Bonne journee et surtout bon voyage.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
AR Arrawak Globetrotter ·
😉Arrivé en bas de la page, il faut presque faire de l'autostop sur le clavier pour revenir sur répondre😎 J'ai tout lu, sans en perdre une seule miette. Vraiment, j'avais l'impression de t'accompagner sur cette longue portion de route.........

Je sais où sont passés ta tablette de chocolat aux raisins, et ton camembert, mais je ne te le dirai pas.

Là, je dois dire qu'une de mes amies, qui s'est faite jeter sur un autre forum, pour avoir déclaré que les Chinois étaient des faulx culs, je te l'envoie de suite pour la lecture. Je suis certain que tes péripéties vont bien l'intéresser.😉

Donc, au retour de mes vacances, j'irai lire la suite, je me demande comment tu vas faire, pour passer en Thaïlande. bon, tu a fait le plus gros du voyage d'après mon planisphère, accroché au mur de mon bureau, je vois que tu vas devoir aller en Birmanie sans doute?

Tout de même, quel courage, mais si tu vas dans divers, voir que l'état de paiera plus pour les casse-cous!!!!!!!tu devras te prendre une assurance tout risques ++++++¨++¨+++++++++++++++++++++++

Merci pour ce partage.
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
TO Tontonjeff ·
Bonjour Benoît, superbe récit haletant, on voyage avec toi en te suivant sur Google Earth... Mais où est la suite du récit ? Je n'en trouve qu'une bride au laos sur ton blog, il manque le tronçon Harbin/ Laos et celui Laos/ Bangkok... Es-tu arrivé finalement ? Suspens !... Merci de nous donner le ou les liens pour connaître la suite ! Et bonne route ! Bien à toi Tonton Jeff
Tonton Jeff
VI Vipassana Regular ·
Au coeur de la Chine "sur le Pouce" (De Tianjin à la frontiere laotienne via Wuhan, Chongqing, Chengdu (Sichuan), Kunming et le Xishangbana.

Après Pékin vers le sud. En fin d'après-midi, ayant quitté le périphérique de Pékin pour la route de Tianjin, je suis ramassé au péage par une jolie chinoise entre deux âges qui n'a pas froid au yeux. D'un bras, elle me fait signe tandis qu'elle cherche à s'arrêter. Lorsque j'ouvre la portière côté passager, je me rends compte qu'elle est si courte vêtue qu'elle me donne l'impression de ne rien avoir pour cacher ses jambes. Surpris, je monte enchanté. C'est toujours agréable et surprenant à la fois de savoir qu'il y a au moins une femme charmante et sexy en Chine communiste qui aura osé s'arrêter et m'emmener. Elle conduit très prudemment mais trop lentement à mon gout, ce qui peut provoquer des carambolages suite à de brusques coup de freins. La conversation uniquement en chinois ne vole pas haut. L'air ambiant décontracté est plutôt à la séduction. Je pense qu'elle se rend jusqu'à Tianjin distante de seulement 90 kilomètres. A un moment, une vingtaine de kilomètres déjà parcourus, en même temps qu'elle ralentit, elle baisse sa vitre et commence à agiter son bras nu en direction de la voie rapide sur sa gauche. Nous occupons l'autre voie et ralentissement soudain a surpris les automobilistes qui nous suivaient et klaxonnent maintenant. Je n'ai pas fait attention lorsqu'elle m'a embarqué mais je pense qu'elle a quelqu'un qui la suit, une connaissance ou son mari. Sa beauté et son charme aidant, elle réussit à faire ralentir deux types qui se positionnent en roulant à notre niveau. Elle leur crie des propos inintelligibles car hors de portée de voix. Nous roulons de plus en plus lentement sur l'autoroute dans un concert de klaxons car les voitures ne peuvent pas passer, les deux voies étant totalement obstruées par notre stand-by. Le chauffeur et son compagnon, harcelés par les suivants, mets les gaz lorsqu'il aperçoit ma tête côté passager comme s'il était suspicieux et avait peur d'un coup monté, Je pense que c'est son mari ou un proche mais son démarrage rapide me rend perplexe. Dans quelle situation suis-je ? Plusieurs cas de figure. Ma sexy Lady freine dangereusement et marque l'arrêt à la pointe de la bifurcation entre l'autoroute vers Tianjin et la bretelle de sortie vers Cayu où elle se dirige. Elle me dit de descendre tandis qu'elle agite toujours son bras nu à travers la vitre. Je récupère mes sacs et ouvre la portière de mon côté. Je passe devant le capot et la retrouve élégante en mini jupe complètement inconsciente du danger qu'elle représente à côté de son 4x4 en train d'essayer d'arrêter un autre véhicule afin qu'il puisse m'emmener. Elle est superbe, son corsage échancré, la taille fine portée par des cuisses puissantes et musclées dans ses chaussures à pointes. En Europe, elle aurait déjà provoqué un accident. En Chine, les voitures la regardent et passent. Ils doivent certainement la prendre pour une "tarée". A l'allure où les véhicules roulent, il faut avouer qu'il n'y a pas beaucoup de place pour ralentir et se garer à sa hauteur. Bouche bée, je retiens mon souffle et la remercie tandis que je m'éloigne rapidement, agitant mon panonceau "Tianjin' en l'air (écrit en chinois), en direction d'une petite aire de stationnement en urgence utilisée par des véhicules en panne. Je n'ai aucune difficulté à obtenir qu'un camion stoppe immédiatement et m'emmène. Je respire car je sais que mon interlocutrice va pouvoir repartir et être sauve. Cela partait d'un bon sentiment de sa part, vouloir m'aider, mais elle s'exposait trop et prenait trop de risques mettant en jeu la sécurité des autres automobilistes. Le camion n'a pas l'autorisation de rouler en ville avant 19h00. Il se gare à l'entrée d'une grande avenue. Je me renseigne et demande à quelqu'un d'écrire en chinois le nom de l'université pour les étrangers située dans la partie sud de Tianjin. Dans les autobus, des écrans télé servent de la publicité. Des étudiants en marketing en utilisant les moyens de transport public se forment et apprennent comment vendre un produit en direct, les modèles vantant celui-ci étant des étudiantes en communication. La Chine de tous les instants ne perd pas une miette de la consommation. Elle n'a plus de communiste que la façade même si le vieux parti qui la domine, le poing encore lié à l'étoile rouge écrase toujours politiquement l'empire du milieu. Les mains se sont ouvertes et l'étoile rouge à cinq branches est descendue dans la foule.

Dans la cour de l'université, je rencontre Wang, un étudiant chinois qui accepte de me dépanner pour la fin de semaine en ce qui concerne l'hébergement. Il parle un anglais correct, fait preuve de curiosité et est intéressé par notre rencontre. En 1988, un an avant le Printemps de Tian An mien, je suis allé en Chine avec le Transmandchourien, une bicyclette dans mes bagages. Sur la route de Tianjin, je fus arrêté par la police lié à la sécurité de l'état (PSB), interrogé, menacé d'expulsion et reconduit à Pékin après avoir payé une amende d'environ 120 francs, ce qui vaut aujourd'hui à presque vingt Euros. Une fortune à l'époque dans l'empire du milieu. Avec un franc, on disposait d'un petit pouvoir d'achat, ce qui contraste singulièrement avec la Chine du 21ème siècle où même un dollar ne représente pas grand chose. En 1988, les étrangers n'étaient pas libre de voyager, d'aller et venir à leur guise. Les villes les plus importantes du pays au nombre de cinq à huit étaient ouvertes au tourisme dirigé et encadré par les recommandations du Parti, les autres endroits étant soumis à autorisation. Aujourd'hui, j'étais seul à faire de l'auto-stop sur l'autoroute Pékin - Tianjin.

En 1988, après mon retour à Pékin, pendant deux mois, je suis resté incognito avec des étudiants francophones chinois. Nous échangions nos connaissances en langues étrangères. Je leur parlais en français et j'apprenais en échange un peu de chinois. Nous partagions nos cultures différentes et nos lits. Durant ce séjour interdit à Pékin, l'un d'eux m'a caché dans son dortoir à l'université des langues étrangères située à côté du palais d'été. Nous dormions tête bêche dans le même lit superposé. Un de ses camarades retournait parfois visiter sa famille à la campagne et nous pouvions disposer d'un lit chacun. Il fallait surveiller l'escalier quand je montais à l'étage. La gardienne ne devait pas se rendre compte qu'un étranger dormait avec les chinois. Il était officiellement interdit à des chinois de parler et communiquer avec les Occidentaux. Il suffisait d'aller dans les gares où les trains en provenance de la Russie s'arrêtaient pour voir qu'un cordon de policier maintenait les locaux à distance. Dans l'URSS et en Chine, des wagons étaient spécialement attribués aux étrangers. Ce soir, à Tianjin interdite d'accès en 1988, je dors avec des étudiants chinois. 5 yuans (1 dollar = 6 yuans et 1 Euro = 10 yuans) ont suffit à abaisser la garde de la responsable du bâtiment en poste au premier étage. Connectés dans leur chambre, nous téléchargeons les films de l'étranger, "les femmes de l'ombre" ce soir (V.O en français sous titrée en chinois), y compris les X avec les réserves que la censure leur impose. L'état prend soin de la santé morale du peuple. D'une façon générale, les sites censurés en Chine - ceux auxquels j'ai référence en Birmanie (LP, Irrawaddy) - sont aussi ceux censurés en Birmanie comme si le même papier calque, copie conforme, avait été utilisé pour formater et uniformiser les deux systèmes informatiques voisins.

Une chose pourtant n'a pas changé: la propreté des toilettes. Dans le bâtiment, à chaque étage, une salle de lavabos pour se débarbouiller et laver le linge et une autre pour les toilettes voisinent avec les chambres des étudiants. Pour préserver l'intimité, les cuvettes à la turque sont séparées les unes des autres par des murets de la hauteur d'un étudiant accroupi. En ville, dans les hutongs, les toilettes publiques sont collectives dans leur sens le plus large. Aucun obstacle visuel ou paravent ne préserve l'intimité de ces "chieurs" qui, en général, se la coulent douce et voient là l'occasion de nouer des contacts et se taper une petite parlote. Les trous béants absorbent tout sur leur passage. Dans la résidence universitaire, à chaque étage, les étudiants doivent faire couler de l'eau dans un seau - dans le meilleur des cas tirer la chasse quand il y a un système d'évacuation qui fonctionne - afin de nettoyer leur commission et laisser la cuvette propre derrière eux. Personne ne fait rien. Les déjections se mélangent les unes aux autres. Belle palette de couleurs nuancées entre le brun clair diarrhéique et le noir bilirubineux. Transit entre les ocres couleur de Sienne et les différents tons de marrons couleur de Chine sans compter les odeurs qui accompagnent ces effluves du fleuve Jaune. A se pincer le nez et se retenir de vomir si on a déjà quelque chose dans le ventre. Difficile d'accepter et de comprendre comment on peut laisser sa merde derrière soi sans aucun respect pour ceux qui viennent après. Dans bon nombre de pays asiatiques, les gens crachent parterre et ne nettoient pas pour autant. S'ils mettaient le pied dessus pour cacher le crachat comme un geste d'hygiène élémentaire, faute à moitié avouée serait pardonnée. En guise de respect, tout est dans l'Art de (re)traiter le produit et d'ajouter une touche personnelle à la création collective. En ce qui me concerne, je nettoie toutes les cuvettes et repars à zéro. J'aime le blanc émaillé. C'est paradoxal mais je ne peux pas déféquer au milieu des odeurs nauséabondes. Il y a des limites pestilentielles que je ne peux pas franchir. Je préfère partir d'une toile blanche pour créer mon propre dessin et ne pas empiéter sur les droits de l'artiste qui m'a précédé. Mes idées personnelles sont celles issues d'un Monde capitaliste par opposition à celles beaucoup plus collectives et participatives du modèle de société dans lequel je voyage actuellement. Concrètement, à chaque fois que j'entre dans la salle de création, je passe l'éponge et fais un coup de propre. Changer les comportements passe par toute une éducation de base mais j'ai bien peur que de ce côté-là, la Chine ne s'éveille pas. Je passe deux nuits sans problème. Le camarade de chambrée revient le dimanche. Il est préférable que j'aille ailleurs avant que la routine ne s'installe. Avec Wang, le premier soir, nous goutons une spécialité ouïghour appelé "lakman" dans une gargote tenue par cette minorité. Je rentre en communication avec la table d'a côté où un couple est assis. Jalal est iranien et Kadia bengali. Ils bénéficient tous les deux de bourses pour étudier le chinois à l'université des étrangers près de laquelle nous sommes. Ils m'invitent à venir à une manifestation culturelle le dimanche où les étudiants de l'université présenteront les pays dont ils sont originaire. A l'heure dite, en tournant dans le parc qui entoure les résidences, je rencontre Camillo et Karine à bicyclette, jeune couple colombien étudiant le chinois. L'activité culturelle principale de Camillo tourne autour de la bière chinoise. Lorsqu'il m'emmène en fin de matinée, déjà bien imbibé, suivi de sa future femme à la manifestation, il se prend la pédale sur un parpaing au moment d'aborder le garage à vélos et manque de s'étaler. En déséquilibre, il se cogne la tête sur la tôle sans se blesser. Les deux pays les plus largement représentés sont ceux de la Corée du nord et de la Palestine, une surprise à mes yeux sous cette latitude, dont les étudiants délégués à la représenter sont positionné à l'entrée de la cour qui mène à la résidence universitaire. Par opposition, la délégation officielle nord coréenne est au fond avec des brochures disponible à emporter, de la propagande en chinois. Dans le même style, un grand mérite et "bravo" aux réalisations du régime, le Kazakhstan et ses quatre jeunes filles kazakh en habit traditionnel, corsages immaculés brodés de fleurs et jupes longues, prêtes à partir sur un pas de dance. la propagande et les réalisations du régime non seulement visuelle sous forme de catalogues ou de classeurs consultable sur place, peuvent être visionnées en russe et en chinois sur place ou avec un DVD à emporter. Le nombre étant cependant limité, il convient de laisser en guise de remerciement une bafouille écrite tout à l'honneur du régime. D'autres pays aussi divers que le Yémen, la Jordanie, La Tunisie, L'Algérie représentent le monde arabe. Le Pérou et son fameux Pisco Sour à déguster, unique représentant de l'Amérique Latine, est présent ainsi que tous les petits pays voisins de la Chine comme Le Laos, le Vietnam, le Cambodge, la Thaïlande et la Malaisie. Par ordre alphabétique, l'Afrique est sur représentée avec des pays anglophones - Kenya - et francophones - toute l'Afrique de l'ouest - ainsi que le Bangladesh tandis que deux "petits Suisses" sont les uniques survivants du continent européen. Devinez ce qu'ils distribuent le dimanche soir lorsque tous les étudiants sont réunis pour un buffet gastronomique où les spécialités culinaires sont offertes et partagées ? Du chocolat, bien évidement ! Les deux Corée font gouter leur "kimchi", le "sudiste" et le communiste ! Pour avoir voyagé, je sais où me diriger afin de déguster les meilleurs échantillons de la cuisine mondiale. Je vais au Vietnam, passe par la Corée avant de revenir au Laos et Cambodge. Je retrouve Jalal, étudiant iranien, vêtu d'un maillot d'Henry, croisé sous le porche d'entrée de l'université lorsque je suis arrivé à ma descente de bus accompagné de Wang. Je le revois le soir même avec l'étudiante bengali comme si nous avions le même itinéraire. Je me fais une raison et me dit qu'après tout, c'est avec lui que mon séjour à Tianjin doit se terminer. En tant que délégué des étrangers, je lui demande s'il ne peut pas trouver un moyen de m'héberger pour une nuit. Je n'ai pas de souci à me faire car il dispose d'une chambre spacieuse à deux lits. Il a un rendez-vous mais me rejoindra plus tard. Je remets au propre mes notes et réactualise mon journal de bord.

Tianjin - Wuhan (presque 1000 km). Je m'échappe le lundi matin direction le sud de la Chine. Un camion très lent me dégage de la zone habitée en direction de Dezhou. Je finis par rejoindre Jinan où là, ça a failli mal se finir avec la police. Je ne suis pas rentré en ville et essaye d'accéder à l'autoroute payante à partir du péage surveillé par deux jeunes policiers. L'un d'eux vient vers moi et me fait comprendre que ce ne sont pas des véhicules de transport et que je n'ai rien à faire ici. J'insiste malgré tout. Il décroche son portable et appelle le poste. Après deux ou trois tentatives infructueuses, je prends pleinement conscience qu'il faut mieux que je me retire et aille voir plus loin. Je repasse de l'autre côté du grillage et essaye d'arrêter une voiture sur le boulevard. Je suis déjà assis dans une petite chinoise de la taille d'une boite à chaussures quand le jeune policier en faction qui appelait du renfort ordonne au chauffeur de me faire descendre de sa voiture. C'en est trop ! Je n'apprécie pas qu'il mette des limites à ma liberté. Je pète un câble, traverse la route et lui lance un mot désagréable en anglais de telle façon qu'il puisse voir ma colère. Je fais demi tour et me calfeutre en vitesse. Je suis repassé de l'autre côté de la voie et m'éloigne rapidement. J'essaye avec la complicité d'un chauffeur de sauter dans un véhicule quel qu'il soit mais en vain, aucun ne daigne m'accepter à bord. Il me reste l'autobus pour traverser le centre ville et me positionner à une autre sortie, ce qui fait que je ne sortirai peut-être pas vers le sud comme je le souhaitai. L'itinéraire du bus suit la voie rapide surélevée pendant un bon moment puis la perd. J'en descends et continue à pied car je ne veux pas lâcher mon fil conducteur. Je dois traverser un canal. Un peu plus loin, la voie aérienne touche terre au niveau des pylônes qui la soutiennent. Elle n'a pas atterri. Ce serait plutôt la terre formant une butte qui a rejoint le ciel et s'est agglutiné au pied du bloc de béton. J'en profite pour remonter sur mon ruban favori et arrêter dans la foulée un camion avec lequel j'avance de plusieurs dizaines de kilomètres. Le chauffeur ayant connaissance de ma destination finale "Wuhan" corrige le tir et me remet dans l'orbite. A cause d'une erreur de parallaxe, je dois rattraper la route principale plus à l'ouest qui descend vers Wuhan. Il me laisse à un carrefour qui fait un angle de 90% avec la route d'où je viens. Je lui fais totalement confiance. Quelques véhicules sans importance me poussent un peu plus loin. Une seconde chinoise tente sa chance et me ramasse à l'aveuglette. Je saute dans la voiture et lui fais lire mon papier magique. Bien qu'elle soit habillée décemment, elle n'a pas froid aux yeux, la trentaine bien engagée, plutôt jolie et friquée comme la première. Nos échange verbaux restent très superficiels. J'anticipe sa sortie et préfère descendre sur une aire de service plutôt qu'au niveau de l'échangeur. Je repars immédiatement avec un poids-lourd et retrouve ma conductrice en train de téléphoner, garée avant de s'engager sur la bretelle de la sortie. Je ne sais pas ce que ses appels signifient mais je dois avouer qu'elle m'intrigue. Je dépasse avec le camion Liaocheng où elle était censée sortir et continue jusqu'à Ganzhou où je suis mon chauffeur et sors de l'autoroute. Il me débarque après la barrière de péage. Je me retrouve de ce fait en dehors de la voie rapide et avide de trouver un nouveau terrain de jeu en direction d'Handan. Inutile de tenter de remonter sur l'autoroute, les policiers veillent à la sécurité. Plutôt que de couper au plus court à travers les champs et la nature, je prise la route locale. Un tas de gravier mêlé à du sable surmonté d'une barricade en gêne l'accès aux véhicules. Un passage, ouverture étroite entre deux barils de 220 l, permet aux deux-roues, tricycles motorisés et petites voitures de la taille d'une boite à savon de se frayer un chemin et passer de l'autre côté de la barricade où ils retrouvent l'asphalte. Je dépasse à pied l'obstacle. Comment vais-je pouvoir cueillir un véhicule s'il ne peuvent pas franchir ce barrage ? Handan est à 66 kilomètres comme indiqué sur le panneau de signalisation. Les petites cylindrées ne vont pas bien loin. La nuit est proche. Il est préférable que je cherche un hébergement. La route est habitée des deux côtés par des maisons particulières essentiellement et quelques usines. J'avise deux personnes en pleine conversation au croisement d'une piste et les aborde. Je leur explique mon cas. Elles m'invitent à les suivre. Après deux cent mètres, nous tournons à gauche et passons une barrière ouverte avec une guérite vide. Nous sommes dans une vaste cour vide, triste à pleurer, au fond de laquelle une bâtisse en brique et une dépendance se font concurrence pour l'animer et lui donner un peu de vie. Deux hommes regardent la télévision dans une salle aux murs délavés où trônent quatre lits. Après une brève présentation par leurs deux collègues rencontrés inopinément et un conciliabule, ils acceptent que je passe la nuit avec eux. L'un d'eux m'apporte même un paquet de nouilles instantanées. Je sors de mon sac un supplément de nourriture, de quoi satisfaire mon appétit. Le matin, ils me demandent d'attendre huit heures et de petit-déjeuner avec eux. Dans une pièce voisine faisant fonction de bureau, ils disposent d'un ordinateur et d'une connexion Internet. Je patiente en ouvrant ma boite et en envoyant quelques courriels. La légumineuse avalée, je sors dans la cour, vaste entrepôts de charbon à l'abandon. Ce tapis de sol noirci et sali par le combustible sent la mort. 66 kilomètres à pied, ça use ! ça use ! 66 kilomètres à pied ça use les souliers. Je ne sais pas comment je vais m'y prendre et jusqu'où je vais pouvoir arriver aujourd'hui. Je ne suis certain de rien. Qu'importe le véhicule, tous sont bon à saisir dans la mesure où ils vont vers Handan. J'avance avec tout ce qui roule lentement mais surement dans la bonne direction. A un moment, deux routes se rejoignent, la nouvelle sur laquelle je suis se connecte avec l'ancienne pour ne plus faire qu'une seule et même route départementale. Je respire. J'ai regardé sur le Net ce matin le plan de Handan. Je sais que l'autoroute passe à l'est de la ville et la traverse du nord au sud. Je dois la croiser avant de l'atteindre. Je surveille la route et n'ai pas de mal à la localiser. Une fois le pied mis à terre, je suis la construction aérienne supportée par des pylônes et cherche un moyen pour y avoir accès. Je n'ai pas besoin de beaucoup marcher. Le toboggan en béton touche terre. J'enjambe la glissière et glisse sur le goudron, le pouce léger comme l'air, pour activer et inciter des corps mécaniques - un véhicule quel qu'il soit en l'occurrence - à s'arrêter. Aimanté par la vitesse de leurs déplacements, je suis emporté à des centaines de kilomètres. Quatre personnes d'une compagnie dans une voiture de société se rendent à un séminaire. Je leur ai donné ma direction : "Zhengzhou et Wuhan". Ils dépassent le croisement de l'autoroute dont l'une branche part vers Xi'an plus à l'ouest. J'hésitais à m'y rendre, Xi'an étant une ville faisant partie de l'histoire de la Chine. Je ne me pose pas la question. J'ai prévu de longue date un hébergement à Wuhan qui est en fait constituée de trois villes proches les unes des autres. C'est un centre industriel et un pole universitaire de peu d'intérêt sur le plan touristique. Au niveau de l'embranchement, je lis sur un panneau: "Wuhan - 487 km". Il me reste presque 500 km et l'après midi est déjà bien entamée. Je n'ai absolument aucun doute. Je "veux" être à Wuhan ce soir. J'y serai donc ! Ah, ce pouvoir de la volonté et de l'esprit... Parlons-en, il est tout-puissant et écrase tout sur son passage. Lorsqu'ils me déposent, je remplace la voiture par un camion plus lent. Le couple rigole gentiment quand ils me regardent. Lorsqu'il s'arrêtent sur une aire de service pour y passer la nuit, ils m'aident avec un agent de la sécurité à demander aux autres véhicules s'ils ne vont pas à Wuhan. Je sollicite un commercial qui s'y rend. Mes amis m'aident à finaliser le transfert d'un véhicule à l'autre et effectuer le transbordement de mes bagages. "Wuhan: 168 kilomètres", départ de l'aire de service vers18h00. Arrivée vers 21h00. Le gars, véritable gentleman, se sert de son téléphone pour joindre mes amis et localiser l'université des minorités près de laquelle ils ont élu domicile. Je suis chanceux car il tombe des trombes à notre arrivée en ville, la troisième plus grande agglomération de Chine après Pékin et Shanghai, autant dire que c'est étendu et qu'on ne se la fait pas à pied comme j'ai l'habitude. Je suis reçu par un couple franco-chinois connu par l'intermédiaire du site www.hospitalityclub.org (HC). Il est en fait issu d'une minorité kazakh. Il est né dans la province du Xinjiang à la frontière avec le Kazakhstan. Dans sa jeunesse, avec sa famille, il parlait le kazakh uniquement. Il étudie maintenant le chinois comme première langue à l'université des minorités. Il le parle comme quelqu'un qui l'aurait appris à l'école élémentaire puis primaire. Les Hans, ethnie majoritaire en Chine, peuvent facilement faire la différence et deviner qu'il vient d'une région reculée du pays. Cette université des minorités peut être considérée comme une façon de les marquer et les reléguer. Elle peut aussi être vue sous un autre angle, le moyen de leur donner la chance de réussir. La Chine pratique la ségrégation positive. Si à un poste postulent deux candidats avec les mêmes qualifications, celui de la minorité sera prioritaire par rapport à celui de l'ethnie dominante han, ce qui explique parfois les effusions de violence épisodiques et les rejets des Hans qui s'estiment lésé et volé dans leurs droits les plus fondamentaux. Les étudiants des minorités bénéficient de soutiens financiers pour favoriser leur intégration dans la grande Chine, ce qui suscite des réactions de jalousie de la part des Hans qui ne sont pas prioritaires dans l'attribution de ces bourses d'étude. Alors, entre la propagande du régime qui promouvoit les minorités et la désinformation de l'Occident qui dénoncent les atteintes aux droits des minorités et les inégalités flagrantes entre les différentes classes sociales, où est le juste milieu et la vérité ? Qui croire ?

Wuhan n'a rien d'attractif. Je suis surpris de voir des ruches en ville et une distribution gratuite de boissons gazeuses d'une célèbre marque américaine. C'est bien la première fois que je vois une promotion du produit sous cette forme. Elle se fait habituellement sous forme de mécénat de manifestations sportives de grande importance où de larges audiences sont conviées. A cette occasion, je rencontre un couple dont Katy, enseignante américaine actuellement en poste à Nankin, a vécu 2 années à Wuhan il y a 5 ans. Elle m'avoue avoir perdu ses repères et ne pas reconnaitre la ville tellement elle a changée. Au cours de ce périple, partout où je suis allé, j'ai vu la Chine s'agiter et (se) construire. Le pays en lui-même est un énorme chantier, fourmilière hyper active où les ouvrières œuvrent à la tâche nuit et jour sans compter. En ville, tel métro se met en ligne ou bien un immeuble dont la hauteur va écraser tous les autres. Même si le pays souffre de la crise économique mondiale, la population mondiale consommant moins "made in China", il conserve un taux de croissance positif (8%) alors que nous voisinons autour de 0%.

Rafraichi, je repère dans l'avenue une entrée en forme de faux rocher fabriquée avec du PVC lisse et dur. Elle m'intrigue et je suis curieux de voir ce qu'elle cache. La roche couleur grise avec des nuances marrons empiète sur le trottoir. L'entrée du gouffre est étroite. Surprise à l'intérieur, un "vestiaire" dessiné dans la roche tenu par une jeune fille, un téléphone à l'oreille comme si nous étions dans un théâtre où il faudrait se débarrasser de sa peau avant la mise à nu. Le théâtre de la vie où la mue se fait laissant derrière soi les soucis et les inquiétudes du jour. L'hôtesse appelle un numéro et réserve une chambre, celle où aura lieu "le grand lessivage" des idées en route vers un profond nettoyage entre deux-âges. Chaque marche de l'escalier correspond à un souci, un oubli d'une heure, d'un jour, d'un mois supprimé dans votre agenda. L'esprit ne commande plus rien lorsque vous êtes en haut. Il n'y a que le corps dont on s'occupe. J'ai dépassé l'entrée et commençant à monter l'escalier, je sens qu'il y a de la panique dans l'air. Pour m'aider dans cette démarche existentielle, le responsable des opérations vient au devant de son client et le guide. Un couloir fait suite au palier où il a atterri. La règle de l'établissement veut qu'il se soit présenter à l'entrée et qu'il attende que l'on vienne le chercher après que la demoiselle de service ait appelé. Outrepassant les règles les plus basiques de l'hospitalité, le visiteur a semé le trouble et engendré la confusion. Je suis à l'étage dans un labyrinthe de chambres où papillonnent de jeunes vestales accrochées à de vieux troncs ridés. Elles les caressent et les massent. Je suis "écarté" et mis en touche dans une chambre sombre sans fenêtre aux draps de couleur clair tandis qu'un "chaperon rouge", la seule qui sache trois mots d'anglais, m'accompagne. La caverne regorge de grottes toutes plus noires les unes que les autres. Je ne passe pas le seuil de la porte. Je n'ai besoin d'aucun service particulier. Sur le retour, un autre couloir, les filles liment les ongles des pieds. Pédicures ou manucures, elles font les aller-retour entre les mains et les pieds. Certaines chambres abritent un tripot. Les serveuses liées aux joueurs enfumés vont et viennent avant que je ne m'évanouisse à jamais en direction de l'escalier. Ce rocher parmi les plus célèbres dans le monde - les autres sont Lourdes en France, le "Rocher d'Or" (Kyaik hti yo) en Birmanie - ne me laissera pas un souvenir impérissable. Chez Samir et Julie, je me fais un festival de film chinois, pas ceux du genre Kung Fu mais plutôt des films culturels accessibles en Europe seulement dans les salles d'Art et d'essai.

Wuhan - Yichang (barrage des trois Gorges): 220 km. Je ne décolle qu'en fin de matinée, ce qui fait que je suis récupéré par un automobiliste qui m'invite à festoyer pour le déjeuner. Une soucoupe de cacahouètes pour nous mettre en bouche et aux plats de viande et de poisson se succèdent d'autres de légumes frits atterrissant sur la table sans avertissement. Bien que nous soyons dans un restaurant de qualité, je suis surpris par le poisson qui sent fort. Je ne suis ni difficile, ni exigeant mais s'il ne m'est pas possible de le consommer, c'est que sa date d'expiration est dépassée. Je résume en deux mots brièvement: "il est pourri" et, croyez-en moi, ce n'est pas une question de mauvais gout de ma part. Comme nous sommes en service commandé et que nous avons des kilomètres à parcourir, j'ensache les restes du repas, y compris ceux du poisson mal conservé, qui peut toujours dépanner un chat affamé sur la route dans l'arrière pays. Il est courant en Chine que les restaurants vous fournissent des boites en PVC pour emporter ce qui n'a pas été consommé. Dans une Asie où l'étiquette signifie beaucoup, ce n'est pas faire preuve d'impolitesse que d'emmener les restes, ce qui après tout peut être considéré comme de la nourriture à emporter (take-away food). Mon chauffeur accompagné d'un collègue me dépose sur une aire de service. Ils m'aident à trouver un véhicule qui irait directement à Yichang. Dans ces moments là, puisqu'il s'agit d'un appel public, les gens curieux s'agglutinent et c'est à qui mieux-mieux pourra me dépanner sans avoir idée de ce que je veux puisque l'auto-stop est inconnu en Chine. Je n'aime pas être la cause de tel rassemblements. Il est toujours plus difficile de gérer un petit groupe que de faire face à un individu seul. Je comprends que je n'irai pas loin. Je préfère reprendre mon sac et remonter sur l'autoroute à pied. Je surprends davantage les véhicules en pointant le doigt sur la voie rapide. L'effet de surprise joue en ma faveur. Je n'ai pas à répondre aux questions embarrassantes et aucune voiture arrêtée n'a jamais refusé de me laisser monter et me pousser plus loin. Yicheng très active, étalée le long du fleuve jaune, est une ville nouvelle construite trente kilomètres en aval du barrage. Un pont jeté sur l'autre berge permet de traverser le monstre paressant dans son cours. Je suis mon instinct et vais au bout du chemin jusqu'à heurter la falaise, un peu comme si je le longeais dans son lit et me heurtais à une chute d'eau reposant sur une espèce d'oreiller boisé, au pied duquel ont été construites les résidences universitaires pour les étrangers - majoritairement indiens, népalais et africain - étudiants en médecine. Après huit années en Chine où les études coutent moins cher que dans leurs pays respectifs, ils reçoivent leur diplôme. Dans les résidences, la surveillance est stricte et les services de sécurité disposent de caméras pour surveiller les allées et venues estudiantines. Ils doivent demander la permission d'introduire un camarade dans leur chambre. Ils sont désolé mais ne peuvent pas m'aider à dormir sur le campus à moins qu'un chinois ne puisse le faire. En 1988, il était plus difficile d'être hébergé par un chinois. En 2009, les temps changent, les lois sont plus restrictives concernant les étrangers. Je ne jette pas l'éponge. Le responsable des étudiants chinois essuie un refus de la part des camarades de sa chambrée. Une chambre voisine de la sienne m'accepte. Lorsque nous montons nous asseoir vers 21h30 dans sa chambre, en attendant que ses voisins arrivent, je ressens de l'hostilité de celui qui ne m'a pas accepté. Je n'ai pas la moindre idée du pourquoi de cette antipathie mais le fait est que ma présence éphémère - le moment d'une douche - le gène. Nous passons dans l'autre pièce où deux lits superposés se font face. Je sors du sac de quoi grignoter. Sur le bureau, quatre œufs de canes vieillis dans le sable. Je suis invité à en gouter un. Le jaune d'œuf est devenu vert foncé et l'albumine a pris des formes gélatineuse tel un blanc d'œil à la pupille émeraude. Le gout est très fort. Bien qu'il soit totalement différent de celui d'un fromage français en pleine décomposition, on peut tenter la comparaison. Peu de non-connaisseurs l'apprécierait à sa juste valeur sauf les partisans nationalistes - défenseurs convaincus - du mets d'exception (AOC= Appellation d'Origine Contrôlée) parce qu'ils sont nés et ont été nourris avec depuis leur plus tendre enfance.

Le lendemain, je décolle tôt et ressors complètement de la ville cul-de-sac. Hier, à un moment perdu, j'ai eu loisir de regarder la carte détaillée en ligne. Je me suis rendu compte que je n'avais pas besoin de venir en ville, le pont enjambant le fleuve jaune une dizaine de kilomètres avant la cité. J'ai aimé cette petite ville à l'écart même si j'ai raté mon rendez-vous avec mes deux contacts CS. Yichang est l'endroit idéal, sans être trop en dehors des grands axes, pour approfondir la connaissance culturelle et linguistique d'un pays comme la Chine. Les étrangers y séjournant sont peu nombreux et surtout en transit vers le barrage qui retient davantage l'attention. Je devais y passer la nuit avant de la quitter comme une amante d'une nuit, les cheveux défaits reflétés par les eaux du fleuve limoneux, passer sur l'autre rive avant de la voir s'éloigner. Une rive domestiquée, l'autre verdoyante, est encore à défricher. Diverses cultures l'habitent mais on sent la campagne proche. La route locale que j'emprunte suffit à comprendre. Là, s'arrête la communication avec la Chine citadine. Comme si cela n'arrivait qu'à moi, la voie rapide se perd en ville et bute sur les collines derrière lesquelles se cacherait une sorte de Yéti des montagnes chinoises. Une liaison rapide Yichang - Chengdu est en cours de réalisation. Je m'avance petit à petit sur une route étroite asphaltée qui vit ses derniers instants d'existence. Elle est idéale pour découvrir des paysages vallonnés de cultures maraichères où l'humidité en suspension transformée en nappe de brouillard limite l'horizon. Le peuple traine ses bottes de part et d'autre des rizières, petits points d'existence humaine animant ce vaste champ d'expansion de la nature. Je suis au rythme tertiaire. Je n'ai pas d'exigences. Je ne décide de rien. Avec un facteur temps illimité dans le sac, je remonte le cours du fleuve majestueux et vais vers l'ouest. Je suis contraint d'épouser ses formes et le contourner pour mieux le voir et le laisser venir. La route inconsistante manque d'endurance - les nid-de-poule en sont la preuve vivante - et préfère se cacher voir se dérober, marquer sa distance avec le fleuve avant de le retrouver plus tard. De gros village jalonnent la route départementale. Je marque la pause pour le déjeuner à Qingjiang, petite bourgade de la Chine populaire. Je suis même capable de repérer avec Internet l'endroit où je suis, la Chine profonde et ses internautes branchés. J'oublie mes lunettes à côté de l'ordinateur et personne ne pense à me le signifier. Au bout de cinq kilomètres, je me sens soudainement plus léger. Mon boitier me manque. Je descends du camion et fais demi tour pour les récupérer. Je grimpe à l'arrière dans un 4x4 avec une équipe de géophysiciens qui partent sur les traces de l'homme pithécanthrope. Ils me déposent à un embranchement. Je continue à pied, le temps d'échanger mon pantalon contre un bermuda à l'écart en bordure de champ, des voitures de grand standing me passent sous le nez. C'est la seule route qui relie le Hunan vers Chengdu, capitale du Sichuan. Je pense que je vais devoir me plier aux exigences de mon fil directeur qui lui arrose Chongqing, à 220 kilomètres de Chengdu. Chongqing, récemment promue nouvelle zone économique, faisait partie il y a quelques années du Sichuan. Elle est maintenant autonome. Revenu dans l'axe autoroutier, quatre passagers me prennent en charge avant de s'arrêter pour la pause déjeuner et une cuisine locale rurale imbattable. Nous ne nous attardons guère. La route est longue jusqu'à Li chuan. Il n'y a ni panneau, ni indication pour se repérer. Par intermittence, il suffit de relever la tête pour apercevoir les rails d''un circuit de Formule 1 mis bout à bout - la future voie rapide - supportés par de fines colonnes, impressionnantes de finesse, tant par leur hauteur que par leur sveltesse. On dirait plusieurs paires d'aiguilles à tricoter dressées sur lesquelles des morceaux d'écorce gondolés, arrachés d'arbres fins, tenterait un équilibre scabreux et terrifiant. Les automobilistes susceptibles d'être victime de vertige doivent s'abstenir de l'emprunter. De petites mains creusent des tunnels dont les bouches ne sont pas protégées par des masques. Ces constructions de tunnels imposants où l'homme force le passage contre nature n'est pas sans rappeler ceux construits au cours du siècle dernier en Suisse. Faut-il avoir recours à des prétextes fallacieux ou des raisons environnementales pour remettre en cause ces avancées techniques ? Un ingénieur suisse a préféré donner sa démission plutôt que de cautionner ce genre de travail où les conditions minimales du droit au travail ne sont pas requises. La conception des droits de l'homme, du travail et de la démocratie en Asie sera toujours bien différente de celle que l'on a en Occident.

La route nous balade au gré de villages et champs cultivés. Elle est minimaliste et permet de découvrir cette nature avant que la voie rapide ne la domine d'ici quelques années. Elle sera alors délaissée comme une amante, trop longtemps côtoyée depuis de nombreuses années que l'on trompera pour un gain de temps conséquent avec la nouvelle. Nous lui faisons d'ailleurs faux bond et empruntons à partir de Enshi un morceau de la nouvelle autoroute en service. Elle va pratiquement nous emmener à bon port puisque mes quatre convoyeurs d'un jour habitent dans la petite ville de Li chuan, "petite" en Chine n'ayant pas le même sens qu'en Europe puisque la densité de la population est importante. La voiture s'arrête devant un hôtel de bon standing au nom évocateur de Guan Yin, le nom donné au Bouddha dans la langue chinoise. J'attends dans la voiture. J'ignore que mes amis sont arrivés et que l'un d'eux me réserve une chambre dans cet hôtel. Je pense qu'ils font une pause pour la nuit avant de continuer demain matin vers Chongqing. Quelle n'est pas ma surprise d'apprendre que ma chambre est prête et que je peux monter mes bagages à l'étage ! J'essaye de me débiner et refuser la chambre qui m'a été assignée mais je vois bien que c'est trop tard. Je refuse toujours lorsque l'on m'offre une chambre, ce qui arrive rarement heureusement. Je prétexte que je peux la payer moi-même mais surtout je ne veux pas tomber dans la facilité. Prendre une chambre quotidiennement retire une épine du pied quant à la difficulté de trouver un endroit pour dormir. Il n'est nul besoin de rentrer en contact avec l'habitant ou de tenter de communiquer pour trouver son toit. Je veux simplement à m'abriter pour la nuit peu importe le confort. Où que l'on soit, je pense qu'il y a toujours un toit quelque part qui m'attend pour quelques heures de répit tout comme il y a une personne sur la route susceptible de m'emmener. Il suffit de voir la juste réalité des choses et s'adresser au bon moment au bon endroit à la bonne personne, d'où une certaine interdépendance par rapport au milieu ambiant dans lequel j'évolue mais qui n'est pas dépendant de quelque chose. Certes, je choisis de me mettre dans une situation difficile mais après tout, j'aime la difficulté. Etre confronté à ce petit jeu est un pari avec les éléments qui m'entoure. "Acheter" quotidiennement sa chambre m'ennuierait et finirait par être dispendieux à l'échelon d'un voyage de plusieurs mois. Comme je ne fais pas dans la demi mesure, je cherche mon toit tous les soirs. Je pourrais marier les deux attitudes et de temps en temps dormir à l'hôtel ou "à l'extérieur" mais je ne me le permets pas car ce serait trop facile. Pourquoi ce soir et pas demain ? Extrémiste, je le suis et le reste, tout à l'arraché et sans aucune prévision. Je peux compter sur les doigts d'une main mes nuitées d'hôtel dans les vingt dernières années. Je ne m'en souviens même pas tellement "prendre une chambre à l'hôtel" a un côté impersonnel. Reposer entre quatre murs, c'est comme "être entre quatre planches", faire le mort et ne pas pouvoir découvrir le pays et ses habitants. Que c'est ennuyeux ! Je me souviens par contre de beaucoup d'endroits où j'ai dormi à cause de la façon dont j'ai du entrer en contact avec les locaux pour y avoir accès. Il faut beaucoup d'énergie pour trouver un endroit où se poser après avoir fini sa journée de voyage et encore plus pour communiquer avec les autres lorsqu'on aspire au repos. Ils attendent souvent en échange, à faire connaissance et que vous leur racontiez vos anecdotes de voyage. J'ai la bonne idée de vérifier l'ordinateur de la chambre et la connexion Internet qui ne fonctionne pas. Je demande à changer de numéro de chambre. Je peux avoir le câble (TV) mais rien ne remplace Internet et son ouverture sur le Monde entier. Il y a dans la chambre un frigidaire plein de boissons et victuailles en sus du prix de la chambre. Dans la salle de bain, des préservatifs masculins et féminins aux couleurs aguichantes, un bonnet de douche et du gel à ajouter sur la facture. Confusion lorsque je suis monté accompagné du responsable de l'étage et du type qui avait réservé, deux femmes, sans savoir qui elles étaient, très sympathiques et trop familières avec moi à mon gout, nous accompagnent jusque dans la chambre. Je commence à me poser des questions à savoir si elles sont en service recommandé. L'une d'elles jointe par téléphone et arrivée entre temps dans le hall de l'hôtel est la femme de mon bienfaiteur. Je ne touche à rien sauf au thé vert. Une bouilloire est à ma disposition. Je reste en chambre et n'en sors qu'à midi le lendemain frais et repu.

Je sors de Li chuan par la rue principale. Je saute dans divers véhicules, certains, tricycles que l'on ne rencontre que dans les campagnes chinoises. J'avance doucement mais surement. Je suis revenu un siècle en arrière à l'heure de la route locale. Il faut encore un bon nombre d'années avant que l'autoroute n'apparaisse dans le ciel et fasses des dégâts au niveau environnemental. Les hommes d'affaires continueront à voler encore un bon moment. Deux classes de Chinois cohabitent sans se rencontrer, ceux d'en l'air et ceux d'en bas. Ceux qui volent et utilisent les voies rapides pour parvenir à leurs fins et ceux, qui terre-à-terre, vivent du tertiaire.

Je suis tantôt à pied, tantôt sur trois ou quatre roues. Le paysage très diversifié est d'un vert sombre magnifique. Il fait frais. Les fermes sichuanaises embrumées s'étalent à ma vue de part et d'autre de la route étroite et sinueuse. Je n'ai pas encore franchi la frontière qui sépare le Hubei du Sichuan. Tous les passagers d'un autobus arrêté derrière lequel j'arrive, descendent et traversent un pont de pierre. Une barrière se lève et le passage du bus est autorisé. Je suis à pied en marchant sur le parapet surplombant le cours. L'ayant dépassé, je suis rattrapé par le bus qui insiste lourdement pour m'emmener. Je ne me fais pas prier devant tant d'insistance et saute dedans. Je passe ainsi du Hubei à la nouvelle zone économique, crée spécialement il y a quelques années, de Chongqing, anciennement rattachée à la province du Sichuan. Je n'ai pas eu moyen de traverser le fleuve gigantesque que je longe toujours en direction de Chengdu. A une bifurcation, j'hésite à continuer vers l'ouest mais un passager m'en dissuade. L'autobus me dépose à Shi Zhou où il finit sa course. La mienne s'achève à Fuling, ville très active, sur les bords du fleuve. à une centaine de kilomètres de Chongqing où j'arrive le lendemain vers 10h00. J'ai rendez-vous avec Chris, écrivain américain de romans d'anticipation et contes pour enfants, marié à une Sichuanaise d'origine et parents de deux délicieuses jumelles. Bien qu'il ne parle pas un mot de chinois, il vit selon la tradition locale avec ses beaux-parents, preuve s'il en est qu'il y a de la place pour l'intimité malgré la promiscuité dans laquelle ils vivent. Voilà qui ne doit pas être tous les jours facile ! La famille dispose d'un vaste appartement. Je passe deux nuits en leur compagnie et apprécie la cuisine locale préparée par la belle-mère. Le passage du fleuve jaune à Chongqing me déçoit. Je le quitte sans regrets comme on quitte une personne qui vous aurait déçue. Je pars sur les traces du panda. Il vit dans le Sichuan à Chengdu, à 220 kilomètres de Chongqing. - "Il y a un spécimen de dinosaure ici à Chengdu mais dans quel musée ?" me confie Karen. Je crois que je l'ai trouvé. Il s'appelle Ivan et il est l'un des derniers survivants d'une espèce en voie de disparition, le voyageur, celui qui, dernier élément d'une tribu en complète désintégration, représente le genre humain en mouvement dans son corps et dans sa tête. Globe-trottant à ses temps perdus, il défend, à l'échelle de la planète, sa thèse, que "La Terre n'est qu'un seul pays". Une philosophie qui n'est autre que celle professée par le créateur Baha Ulla qui prônait aussi entre autres l'égalité entre les hommes et les femmes. La religion Bahaïe, futur fondement de la société confucianiste chinoise ? Une religion officielle choisie par le gouvernement chinois qui correspond à ses attentes ? Selon Ivan, depuis des années déjà, des chercheurs en religion chinois étudieraient cette possibilité d'intégration et d'acculturation du Bahaïsme en Chine, au centre de recherche de la maison-mère Bahaïe située à Haïfa (Akko ou St Jean d'Acre) en Israël.

Chengdu me laisse une sale impression au premier abord puis je l'apprivoise petit à petit en la parcourant à bicyclette. Karen, chiropractrice de métier, s'investit dans une nouvelle thérapie, le langage du corps (bodytalk) tandis qu'Ivan, en déplacement à Pékin en cette fin de semaine, participe à un séminaire sur les valeurs de la famille. Ils veulent collaborer et ouvrir un cabinet pour des consultations en privé. Bonne chance à tous les deux !

Plein sud jusqu'à la frontière Laos. Ivan and Karen nichent dans la partie sud de la ville encore en friche, une zone industrielle en devenir. Deux autoroutes filent vers le sud mais je ne résiste pas à l'appel du Bouddha géant de Leshan. Mon chauffeur s'y rend. Je n'ai pas d'autre choix que de le suivre. La barrière de péage dépassée, je me retrouve dans la panade. Je souhaite éviter le centre ville. Une voiture se propose de m'aider. Le gars dans un anglais limité, serviable et aimable, me guide à travers Leshan et va me déposer de l'autre côté de la ville lorsque j'avise une ambulance avant de passer un pont et rattraper la route vers Wutongqiao. Mon chauffeur fait preuve d'audace et klaxonne l'ambulancier qui, coincé dans un bouchon à un rond-point se laisse convaincre de m'embarquer. Il reconduit chez elles, trois des membres du personnel de l'hôpital dans une "boite à sardines" made in China. Je finis avec un camion de l'équipement qui me dépose avant un pont métallique. La route principale passe de l'autre côté de l'eau tandis que Yi bin est indiqué à presque cent kilomètres tout droit. En pointant du doigt sur la carte de Chine mon itinéraire de Chengdu jusqu'à Kunming, le gentil chauffeur de Leshan a lu Yi Bin vers laquelle je me dirige. En demandant de l'aide, je me suis enlisé. La route n'existe plus sur une trentaine de kilomètres. Elle n'est que chemin de gadoue que je parcours à pied. Après un coup d'éclat avec une Mercédès rutilante, je réussis ensuite à capter deux tracteurs tout étonné de voir un Européen dans ce coin perdu de la Chine. Je longe le fleuve que je n'ai pas traversé un peu plus tôt. Aucun moyen de rattraper l'autre rive lorsque je me rends compte de mon erreur. Heureusement, après une quarantaine de kilomètres, je réussis à rebondir sur un goudron correct avec quelques véhicules de passage. J'embarque dans un camion-benne qui œuvre à la construction d'une nouvelle route. Je finis avec un couple et entre en ville à la tombée de nuit. Je ne m'en tire pas trop mal finalement. Je dors à la sortie de Yi Bin en contrebas de la route sur un plan de béton envahi par les herbes sauvages. Lorsque je continue à pied au petit matin, je me rends compte que j'aurais pu pousser quelques centaines de mètres plus loin et avoir un toit dans un bâtiment en construction inoccupé. L'avantage d'avoir le pied levé dans la bonne direction dès le matin, c'est de réussir à attraper un trafic blanc vers Zhaotong distant de 220 kilomètres. J'y suis à 8h20. J'ai la chance en me positionnant près d'une station-service de saisir au passage un 4X4 direct pour Kunming avec trois occupants, deux hommes et une femme membre d'une communauté musulmane de Guizhou. Nous déjeunons en cours de route dans un restaurant kasher avant d'atteindre Kunming vers16h00. Je tarde à gagner le centre ville, le quartier universitaire et celui du lac vert, véritable bouffée d'oxygène, centre culturel d'une Kunming cosmopolite et hétéroclite. Le soir, j'écume les bars en quête d'une personne qui puisse m'héberger. Je remonte les rues animées et demande au petit bonheur où je peux trouver un toit à la bonne heure. C'est Marie-Catherine, suissesse, étudiante en langue chinoise, résidant à Kunming qui m'accepte pour quelques nuits.

- Un soir, je descends au petit lac au cœur de la ville près du quartier des universités. Construit en forme de labyrinthe où il est très facile de se perdre, des sentiers vous conduisent d'un bout à l'autre du parc comme dans ce vaste monde complexe que je viens de parcourir où toutes les routes mènent à Rome. Chaque soir, le monde des minorités devient une majorité dans la ville et s'en donne à cœur joie. Elles, sous une forme musicale ou une autre, avec beaucoup de liberté, qui niché dans une alcôve, qui lové dans une alvéole, qui à l'abri d'un kiosque, qui à ciel ouvert dans le jardin, laissent s'exprimer une partie de leur richesse culturelle. En traversant cette Chine musicale, durant ce voyage, le plus souvent au détour d'un parc, j'ai entendu jouer du tuba à Chengdu, de l'accordéon à Wuhan, du clairon et de la clarinette à l'ombre d'un casuarina, au moment où je m'y attendais le moins, dans les parcs tôt le matin ou bien en fin de journée après le travail pour se détendre et communiquer leur passion. Je me rappelle les vieux de l'opéra de Pékin au palais d'été dans les années 80 qui titillaient les cordes de leur violon. Libre expression musicale d'une richesse inégalée, je retiens mon émotion. En Chine, beaucoup de séances de danses collectives et de gymnastique rythmique surtout entre les femmes sont organisées à heure fixe dans tous les quartiers du pays à la même heure dans le même but de laisser aller les énergies. Quand il y a synergie des énergies ... la puissance créatrice est à son apogée. Ce à quoi j'assiste ce soir, le plaisir de partager un événement musical qu'il soit originaire du Xinjiang, du Kazakhstan, du Fujian ou d'un autre coin de la Chine plurielle, est unique et je me prends à penser que s'il y avait un peu plus de liberté individuelle en Birmanie, ce serait magnifique de voir la richesse culturelle birmane - 135 minorités recensées officiellement - s'exprimer dans le parc du "peuple de la révolution", endroit actuellement inconnu et sans aucune utilité à Rangoon. Rien que d'y penser et de libérer cette émotion qui est montée en moi, les larmes m'en viennent aux yeux. Avec des hommes de bonne volonté, le Monde pourrait être bien meilleur. Pourquoi n'y en a-t-il pas suffisamment pour pouvoir peser sur le sort de l'humanité ? En partie à cause de l'avidité, l'ignorance et l'illusion. La province du Yunnan, réputée pour son thé, représente les 2/3 de la France en superficie. Je veux me rendre à la frontière sino-birmane mais je me ravise. Ce serait un peu comme si pour aller dans le pays basque en partant de la Normandie, je passerai par Strasbourg. J'ai en plus beaucoup de chance de me voir refuser l'entrée du pays par voie terrestre. Alors, pourquoi essayer l'impossible et ne pas faire simple lorsqu'on en a la possibilité !

Je m'attarde à Kunming. Il me reste deux jours sur mon visa d'un mois. La veille de ma date d'expiration, je me retrouve derrière la gare autoroutière à chercher mon salut et la route vers le sud en direction de Yushi (70 km). Une nouvelle autoroute relie Kunming à Bangkok via le Laos. Du 16 au 23 juin, je séjourne au Laos. Le 24, je m'envole vers Rangoon à partir de Bangkok. En attendant, je veux découvrir le fameux village de Pu'erh qui a donné son nom à une variété de thé rouge. Il est scientifiquement prouvé que c'est l'un des thés au monde les plus médicinal qui puisse exister (dans le cas d'hypercholestérolémie). A l'instar du Bourgogne qui a un gout fort en bouche et sent bon le terroir, le Pu'erh ne renie pas ses origines. Faible en théine, cinq tasses quotidiennes bues à différents moments de la journée est la consommation idéale. La voie rapide peu fréquentée est lisse comme un ruban enroulé sur la bobine. Pu'erh fait partie de la municipalité de Simao que je dépasse. De nuit, je suis miraculeusement repêché sur l'autoroute pour atterrir à Jinghong où Marie-Catherine m'a laissé un contact, un britannique qui exporte ce fameux Pu'erh dont les prix ont chuté depuis deux ans. Je réussis à le rencontrer mais rien à faire, il ne veut pas m'aider. Le courant ne passe pas. Je trouve assez futile de prendre ses clients pour des imbéciles. Sous prétexte d'une belle "mise en boite" et d'un habillage raffiné, le prix du Pu'erh monte en flèche bien que le produit de base soit le même. Comme quoi une relation avec untel ne préfigure pas ce qu'elle sera avec telle autre personne. La femme chinoise d'un Français, gérant d'un bar-café, vient d'accoucher. Lui non plus ne peut pas m'aider pour la nuit. Qu'à cela ne tienne, je trouve refuge dans les couloirs de l'hôpital ouvert à tous vents. Dans un recoin sans issue, un paravent déplié me donne un peu d'intimité. A cette heure avancée de la nuit, il n'y a pas beaucoup de personnes dans les couloirs. Je dors tranquillement sur mes deux poings les yeux fermés. Je suis matinal. Je respecte mon heure de méditation, ce qui dans le cadre d'un hôpital est tout-à-fait compatible. Après avoir "galéré" pour retrouver le magasin de thé de la veille où je voulais acheter, je quitte Jinghong en cours de matinée vers 10h00. Il ne va pas falloir trainer car une centaine de kilomètres environ m'attendent jusqu'à la frontière. Je réussis à monter dans la cabine d'un camion de thé vert (!) avant le passage du Mékong. Les deux gars font une pause déjeuner bienvenue et dépouille un de leurs sacs chargés sur la remorque pour m'offrir quelques feuilles de thé à emporter. Je prends mon dernier déjeuner en Chine avant de passer la frontière. Bien que je ne dois pas perdre de temps, j'apprécie le repas constitué de riz, viande et légumes frits. Revenu une dizaine de kilomètres en arrière sur la route de Simao, le camion me dépose. Je dois bifurquer à droite et prendre la direction de Wenghai puis Boten (côté laotien). Il y avait un raccourci pour sortir de la ville sans revenir en arrière mais je n'ai pas eu besoin d'y avoir recours puisque le chauffeur, bon prince, m'a enlevé jusqu'au croisement. Après quelques kilomètres avec une motocyclette, je croise le raccourci en question que je laisse sur ma droite. J'alterne deux pick-up et atteins finalement le dernier lieu d'existence avant la ville frontière. Qui s'y rend ? Un camion s'engage sur la bretelle de la voie rapide. Je lui fait signe de s'arrêter. Après lecture de mon "papier volant" et maintes hésitations, il accepte de m'embarquer. Les formalités d'immigration côté chinois se font rapidement avant de gagner Boten, côté laotien, où un visa (30 U.S) est apposé sur le passeport. Autant à l'entrée du pays franchie plus difficilement, autant à la sortie, les Chinois se sont montré très courtois tout comme lors de ma demande de visa au consulat à Rangoun, ce qui contraste singulièrement avec l'image colportée par les Médias que l'on a du régime chinois dur et intransigeant.

A suivre (dans la rubrique Laos http://beni.eurower.net/index.php/Laos).

"Le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied"..

Vieillir, c'est mourir un petit peu. Voyager, c'est naitre et renaitre eternellement.

Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).

I never dreamt my life but instead lived my dreams.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
AR Arrawak Globetrotter ·
😉Tu as remis ton carnet pour la suite de ton parcours, là, je suis ravi, enfin de la lecture intéressante. Je m'étais arrêté à ta recherche du camembert de de la tablettte de chocolat, égarés, (pas pour tout le monde). donc, dès demain, je vais revisiter la chine grâce à toi. Bravo
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
LS Lsttx Regular ·
Wow c'est énorme, immense ! :D bravo :)

Cela manque peut être un peu d'illustrations photos... le site en a quelques unes, c'est sympa.

"1992 Aller-retour jusqu' en Inde en Auto-Stop (15.000 km)" mais :love: !
AR Arrawak Globetrotter ·
😉Amusant, j'ai reçu ta réponse sur ma boite mail, comme si c'était moi woohoo.
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
HI Hialle Veteran ·
Franchement, chapeau !!!!!

Et en plus, très bien écrit et très agréable à lire.
Pascale.
MÉ Mékong Globetrotter ·
salut Vipassana

je viens de finir la partie Russie. C'est passionnant. C'est un voyage impressionnant qui me laisse songeur mais apparemment tu n'en es pas à ton coup d'essai. Je trouve que c'est très bien écrit. Respect

Eric
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
CA CatherineGil Globetrotter ·
🙂,

Bonjour ! Je viens de re-traverser l'Ukraine en troisième vitesse ! Ton voyage est fabuleux ! Un régal à lire par petites goulées gourmandes 🙂

P.S Mille excuses Mékong! Tu l'auras compris c'est à Vipassana qu'allait ce message ( mais je n'oublies pas la façon dont tu nous à régalés l'an dernier🙂 )
Catherine " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char

http://www.catherinegil.com
AR Arrawak Globetrotter ·
😉Heureusement, on n'a pas eu les photos des universitaires aux toilettes, mais ce passage !!!!! MDR
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK

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