5 août - Une grosse paire de tétons
Comme la nuit dernière, dans la forêt lointaine, on entend des louloups. Du haut, de leur grand chêne, ils répondent au hibou… Coucou, coucou, … et bienvenue à Yellowstone pour ce quatrième réveil qui affiche cette fois-ci dix degrés au compteur. Tu vas me dire que c’est bien plus qu’hier matin et je vais te répondre que tu te fourres le thermomètre bien profond dans l’œil, … pour rester poli… Car dix degrés, c’est le cumul des températures des quatre nuits passées à Yellowstone ! Quatre degrés la première nuit, deux la suivante, quatre pour celle d’après, pour finir en apothéose sur un petit zéro degrés ce matin… Zéro, comme le zéro de la défaite, le zéro éliminatoire, le zéro de la vengeance ! Il est donc l’heure de partir voir ailleurs si les thermomètres veulent bien être plus indulgents avec notre sommeil ! Il est l’heure de renifler la goutte au nez qu’on a ici chaque matin ! Il est l’heure de replier notre chambre et de la faire rentrer dans la voiture ! Il est l’heure de prendre une ultime douche avant perpette ! Il est l’heure de prendre la route, direction le sud !
Adieu Yellowstone, je te perds pour peut-être en retrouver dix, mais sache que je céderai bien volontiers ces dix que je trouverai à celui qui voudra bien me ramener à toi... Oui, bon, ok, là, j’avoue, c’est mon côté baratineur qui ressort, mais tu admettras quand même que ça te donne plus envie d’y aller en lisant ça plutôt que si je t’avais dit : « Yellowstone, c’est fichtrement bien, vas-y ! »... Et puis d’ailleurs, comme je suis l’auteur de ces textes, j’écris ce que je veux ! Voilà ! Fin de la discussion ! Bref, plus sérieusement, outre ces quelques feuilles noircies ici, c’est une page de notre vadrouille qui se tourne pour nous aujourd’hui. Mais heureusement, j’ai encore plusieurs pages à mon arc ! Et celle qui se présente à nous a pour titre « Grand Teton National Park » ! Ce fameux nom de « Grand Teton », on le doit à une bande de joyeux trappeurs français venus se prélasser dans le secteur au cours du dix-neuvième siècle. Pour eux, les montagnes avaient des formes pour le moins aguichantes...
Oui, oui, là, tu as bien compris, on parle bien de poitrine féminine, de seins, de nénés, de roberts, d’airbags, de miches, de nibards, de poumons, de Teton National Park, quoi !!! Non, non, je n’fais pas de fixation... C’est plutôt ces p’tits gars qui devaient être sacrément en manque pour imaginer ça, car nous, en arrivant on y trouve bien des montagnes, mais un poil trop pointues à mon goût... A moins que les seins de la demoiselle ne pointent à cause du froid qui sévit ici l’hiver ?... Ne nous égarons pas, même si voir de jeunes demoiselles portant fièrement un T-shirt sur lequel est inscrit « Grand Teton is beautiful » en énormes caractères sur la poitrine peut titiller l’imagination… « Ok ma p’tite dame, je veux bien vous croire mais moi, je suis un peu comme Saint Thomas, je n’crois que c’que je vois… » Réticente au premier abord, je lui rajoute une petite formule de politesse pour l'embrouiller et la voir finalement me prouver qu’elle ne peut être attaquée en justice pour publicité mensongère. Car oui, je suis désormais en mesure de t’annoncer qu’elle mérite bien cette inscription sur son beau T-shirt qui lui saille à merveille… Suivante !

Mais qu’est-ce que tu vas imaginer là ? Tu n’as pas honte ? Je suis avec mes filles, quand même ! Ben justement, de Grant Village, une petite heure de route suffit pour arriver à Colter Bay où je leur réserve une petite surprise… Deux heures de canoë sur le Jackson Lake avec vue sur les Teton : Quatre-vingt dollars payés avec mon American Express… Voir des étoiles dans les yeux de mes filles, ça n’a pas de prix ! Pour le reste, il y a American Express ! Bref, c’est la fête au village ! Les parents, les enfants, ont formé leur équipage ! Pour s’amuser, pour en chier, pour pagayer, Sasha pose ses petites fesses dans le canoë de Sandrine. Tu l’as compris, c’est à Anna que reviendra le privilège de m’accompagner dans cette course effrénée... Course qui n’aura finalement pas lieu bien longtemps puisqu’en quelques coups de pagaie, Anna et moi avons déjà cent mètres d’avance sur l’autre binôme qui menace d’ailleurs de jeter Bob l’éponge si on ne les attend pas...


Du coup, en suivant tranquillement la carte, nous sortons de la marina, zigzaguons entre deux ou trois îlots pour enfin nous retrouver seuls au monde face à ces magnifiques montagnes des Grand Teton. Prononce « grainde titone » pour te la jouer amerlock !... La suite, c’est pagaie, pagaie, pagaie, pause sur une petite île déserte sur laquelle je resterais bien volontiers un jour ou deux en mode Robinson, changement des équipes pour le meilleur et surtout pour le pire puisqu’Anna et Sandrine ne s’entendent pas canoë-kayakement parlant, reconstitution des équipes initiales, pagaie, pagaie, pagaie, pour un retour au port et à la terre ferme...

Après cette séance de musculation des bras, c’est maintenant à Paty de faire le boulot en nous ramenant trente ans en arrière, plus précisément au point de vue d’Oxbow Bend. Le panorama qu’on y découvre est en effet digne des grandes tapisseries bien kitchs qu’on trouvait collées aux murs des salons des maisons dans les années quatre-vingts. Qui n’a jamais eu chez lui un petit torrent ou une forêt rougeoyante entre deux lais de moquette murale marronnasse dans son salon ?... Pas toi ?... En tout cas, Oxbow Bend, c’est ça : un lac, une chaîne de montagnes, le reflet de ces mêmes montagnes dans le lac, de la verdure… Bref, c’est beau à te donner l’envie de te faire un petit puzzle !

On enchaîne avec la Jenny Lake drive qui permet de longer le lac du même nom. C’est précisément là qu’on choisit de faire un stop pour notre moment Raider, deux doigts coupe-faim... Et même si des montagnes, on en a en pagaille en France, c’est quand même bien sympa de pouvoir pique-niquer au bord d’un lac, avec une belle chaîne de montagne en toile de fond, un grand beau ciel bleu... et toute une colonie d’italiens bruyants pour voisins... Faut dire que depuis notre entrée dans Teton, il est difficile de se retrouver tout seul. Et ça se confirme lorsqu’on arrive à l’immense parking du visitor center de Jenny Lake. On tourne et on retourne en effet plus de dix minutes pour dénicher une plaçounette au soleil pour notre chère Paty. Et là, même si notre bonne vieille planète Terre fait plus de cinq cents millions de kilomètres carré, devine sur qui on tombe… Patrick et sa femme qui terminent la rando de Jenny Lake ! C’est justement pour ça que nous sommes là aussi ! Car après les bras ce matin, ce sont les jambes qui sont au menu de cet après-midi...

Il va toutefois falloir se dépêcher car je crains qu’on ne prenne une grosse averse sur le coin du parapluie. Ce qui m’a mis l’anus à l’orteil, c’est l’énorme nuage noir foncé qui nous a en ligne de mire et nous fonce droit dessus comme un dératé. Donc là où des humains normalement humanisés mettent une heure pour monter jusqu’à Inspiration Point, nous n’en mettons que la moitié d’une. Faut dire que la rando n’est pas très difficile, même pour nos filles... La preuve, on y trouve même des américains, c’est dire ! Et pas que des sveltes, en plus !... Allez, pour rentabiliser, une dernière photo du Jenny Lake avant de redescendre, un petit arrêt à la chute d’eau de Hidden Falls et nous atterrissons tranquillement à l’embarcadère où il est possible de prendre un bateau qui nous fera traverser le lac pour nous ramener à notre véhicule moyennant quelques dollars. L’attrape-couillons consiste à te vendre les tickets au visitor center, près de ta voiture. Car si j’aurais su, j’aurais pas v’nu ! Là où tu crois payer pour gagner du temps et de l’énergie, ben tu te coltines une bonne grosse file d’attente digne du jour de la sortie de l’IPhone 14 devant un Apple store !!! Vingt-quatre dollars, une heure et demie d’attente, dix minutes de bateau… Tout ça pour faire économiser une demi-heure de marche aux cuissots de mes gazelles… Donc, jeune Padawan, quand tu viendras dans l’coin, un pératif à retenir : N’achète pas de ticket pour économiser ton argent ! Et deuxième pératif, actionne tes guibolles pour économiser du temps !


Bon, au final, nous avons été épargnés par le dieu de la pluie, la ballade était plutôt sympathique, mais nous avons perdu pas mal de temps sur notre programme de premier ministre... Du coup, même si on prend le temps de récompenser nos bonnes marcheuses de filles à coup de cornets de glace, on se dirige rapidement vers la sortie du parc. En chemin, on ne manque pas de faire un petit détour jusqu’à la petite chapelle de la Transfiguration toute croquignolette, réputée pour avoir le plus beau vitrail au monde. Juge-en par toi-même en matant la photo qui suit. Et oui, il y a des jours où même un grand bavard comme moi doit apprendre à la fermer et laisser les photos s’exprimer...



Maintenant, je dois quand même reprendre la parole pour t’annoncer que ça y est, nous tournons les talons à ce parc qui ne restera finalement pas comme un must de notre vadrouille, même si je conçois qu’au Grand Teton National Park, il y avait bel et bien du monde au balcon ! Mais reste zen, la journée est loin de baisser le rideau ! On a encore du temps devant nous pour par exemple aller traîner nos guenilles dans la petite bourgade de Jackson Hole, littéralement Jackson le trou. Pourquoi ce nom ?... Ben tout simplement parce qu’à l’époque du far west, il fallait vraiment se paumer pour atterrir ici. Du coup, Jackson's Hole était la cachette favorite des voleurs de bétails ou de chevaux, des pilleurs de trains ou de banques, des détrousseurs de convois ou de diligences qui pouvaient aisément y dissimuler leur butin en attendant de se faire oublier... Et pour l’anecdote cinématographique du jour, sache que lorsque tu regardais Stallone s’entraîner en Sibérie dans Rocky IV avant d’affronter Dolph Lundgren, et bien en fait, tu te faisais berner car le meilleur boxeur de tous les temps courait dans la neige ici, à Jackson Hole… Un peu comme Patrick et sa femme qu’on recroise une nouvelle fois sur les trottoirs en bois de cette petite ville typiquement western… Car oui, ici, c’est Frontierland pour de vrai ! Diligences dans les rues, saloons, arches en bois de cervidés, … Et surtout deux ou trois affiches qui nous rappellent qu’on se trouve en plein cœur d’une Amérique cent pour cent républicaine : « Porter une arme, c’est être américain ! », « Porter une arme, ce n’est pas un droit, c’est un devoir ! », « Si les armes étaient hors la loi, seuls les hors la loi auraient des armes ! »... Bref, que des conneries, quoi !...



En parlant d’armes à feu, on va en voir à gogo puisqu’il est presque dix-huit heures, l’heure du crime ! Ou plutôt l’heure d’échanges de coups de feu factices en pleine rue ! Je m’attends donc à voir débouler dans quelques secondes une armée de gros durs, révolvers à la ceinture, chiquant du tabac et sentant bon la sueur... Au lieu de ça, cinq jeunes types efféminés, déguisés soi-disant en cowboys, débarquent et se mettent à se déhancher sur Footloose !!! Euuuuuuhhhhh, on m’aurait menti ??? Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça commence mal… La suite ne relève pas le niveau puisque cette joyeuse bande de pré-pubères se hurlent dessus dans une langue qui m’est totalement inconnue ! Ça aurait pu être du moldo-slovaque que ça aurait été pareil ! Bref, après de longs monologues monotones, arrive ce qui devait arriver : Nos amis se crêpent le chignon en s’échangeant quelques coups de feu, là où ils auraient plutôt l’âge de s’échanger leurs cartes collector Pokémon... Bon, visiblement, leur tour de Jedi a fonctionné à merveille sur mes filles qui sont toutes émoustillées de se faire offrir les douilles des balles à blanc par le gentil justicier qui a remporté la bataille des junior cowboys. Moi, mon niveau de cultivité en demandait plus ! J’aurais souhaité que dans leur ritournelle, ils aient une approche dithyrambique de l’aspect historique de la cité. Et pourquoi leur œuvre ne met-elle pas l’accent sur la philosophie intrinsèque des cowboys du dix-neuvième siècle ?... Oui, je sais, je suis comme ça, j'ai une supérieure intelligente de la moyenne et on ne m’amadoue pas avec deux ou trois douilles de balles à blanc...
Bref, le spectacle ne m’a pas plu, ... n’en parlons plus... et allons plutôt marquer l’Idaho de notre emprunte ! Nous ne sommes en effet qu’à une vingtaine de minutes de ce nouvel état que nous allons pouvoir inscrire dans notre liste des états visités puisque le camping Trail Creek que j’ai repéré sur internet y est situé. Une fois sur place, ce n’est que du traditionnel qui ne va donc pas te passionner : Montage de tente, allumage du feu, une salade et au lit ! Oui, bon, ok, ce soir, on est un peu à la diète mais ça ne peut pas nous faire de mal ! Enfin, surtout à moi car si Sandrine se sent visée, ça risque de chauffer pour mon matricule ! Sur ce, bonne nuit, fais de beaux rêves et à demain ! De toute façon, demain est une autre aventure...