Zambie express
Crocs Valley
Des éléphants au bar, des hippos au bain, des girafes en virée de shopping, des courses d'antilopes, des combats de babouins aboyant et les singeries des vervets malins : voilà ce que nous a offert le lit de la Luangwa River qui tire la langue dans le sable, réduite à un filet alors que bientôt elle enflera à cinquante mètres de largeur. Voilà le cadeau offert dans un hamac à ceux qui refusent de payer 75$ pour passer la journée dans un parc d'où sont exclus les campeurs et qui demeurent sur la rive opposée de la rivière qui en est la limite théorique, limite non matérialisée que les animaux ignorent.
Plus loin, entre deux méandres, la rivière s'évase pour accueillir deux groupes d'hippopotames éloignés d'un vingtaine de mètres (on dirait la finale du rugby, impression accentuée par un aka sauvage). Rasant la berge, debout dans une pirogue qu'il propulse à la gaffe, un pêcheur déclenche un concert de grandes gueules à dix mètres. Un crocodile respectable quitte la berge, glissant devant la proue. Les eaux où se prélassent les hippopotames sont nourricières et donc poissonneuses : c'est là que la pêche sera bonne (les poissons, on sait pas). Entre les deux bandes d'hippos, l'homme déroule le filet d'une berge à l'autre, sur une quinzaine de mètres et le positionne au retour, précis, concentré, calme mais attentif.
Il doit en dérouler un second parallèlement et à dix mètres du premier mais les hippos en aval sont trop proches alors il sort un lance pierre (de ceux qu'on utilise ici pour tenir les singes à distance des victuailles) et commence à canarder les mastodontes, David contre Goliath, qui s'éloignent juste ce qu'il faut et l'observent disposer le piège, comme lui imperturbables.
Au début de la seconde soirée, au moment où la même famille d'éléphants philanthropes qui a pris ses aises dans le camp se dirige vers notre avant poste, la lumière s'éteint partout (y en a un qui a localisé le disjoncteur?). Pile au moment où je sortais l'apéro du réfrigérateur. Nous sommes à dix mètres, j'ai incliné le faisceau de la torche vers le sol : désolé les gars, je n'ai pas de punch orange, seulement du Brandy.
Encore
Je lis
Encore, écrit à l'encre rouge, sang et colère, par l'écrivain turc Hakan Günday, les migrations clandestines contées par l'enfant d'un passeur stambouliote enrôlé à neuf ans dans le business. «Encore !» C'est la supplication de ceux qui ont levé l'ancre, confinés en attente du passage du Bosphore et que les passeurs rationnent en eau.
« Encore », c'est le souffle de l'ami emporté à quarante ans qui, bien que préparé à cet autre voyage, aurait volontiers poursuivi celui en cours.
« Encore », c'est la demande manifeste des mains des enfants avec qui nous venons de partager un pain.
Encore, comme les Toujours plus & Plus encore de F. de Closets, consubstantiel de notre condition ?
Encore, une addiction ?
Kennedy et nous
Pendant ses vingt années de service comme chef de cuisine dans les lodges de la région, Kennedy a fait marcher son cerveau et fructifier un pécule qui lui a permis d'ouvrir un petit camp sur les terres de ses ancêtres, tout au bord du Zambèze. Il est en amont des escrocs en bande organisée que sont les lodges à l'entrée du Parc National et le parc lui-même. Pour un camping exclusif nous paierons quatre fois moins que pour le collectif du lodge voisin.
Si nous restons deux jours, Kennedy pourrait-il nous cuisiner du poisson de fleuve et organiser une sortie en bateau silencieux ? May be.
Le camp est cerné par les éléphants mais Kennedy affirme que grâce à son ingénieux système ils n'y entrent pas. Il l'a clôturé avec de solides épieux reliés par un unique fil de fer auquel sont suspendues par paires des bouteilles de verre vides (éviter celles de Fanta orange). Au tintement, les pachydermes feraient demi-tour.
Les éléphants de
Mana Pools, la grande réserve zimbabwéenne établie sur l'autre rive, s'aventurent par les hauts fonds sur les îles qui partagent le fleuve. La nuit j'entends un rugissement : est-ce le lion qui m'épargna à
Mana Pools voilà deux ans ? Je murmure des remerciements.
Au matin, le poisson est commandé, il arrivera dès qu'il sera pêché, si ce n'est pour le déjeuner ce sera pour le dîner. Un canoë qui fut neuf arrive par le fleuve, deux hommes le tirent au sec et ils sont bientôt six autour de l'esquif, qui colmatant les voies d'eau, qui ripolinant la coque, un troisième lavant des gilets (de sauvetage?), les autres soutenant les premiers comme il convient ici (à moins que ce ne soit le
shadow cabinet). Il se pourrait bien que nous soyons la cause de cette agitation et au moins naviguerons-nous avec du matériel révisé.
Remontant le fleuve comme un galérien -ma pagaie est un couvercle de bidon fixé sur un bâton- on croirait assister à un concours de pêche. Des dizaines de très jeunes femmes portant toutes un enfant, dormant ou tétant, sont alignées dans les roseaux avec des cannes rudimentaires et attrapent des poissons de la taille des sardines. Je mords ou je mords pas ?
Au retour, le courant du Zambèze nous porte à la vitesse d'un hippo hors de l'eau lorsqu'il n'est pas hors de lui, hippopotames qu'on avertit de notre arrivée en frappant la coque avec les pagaies pour qu'ils éclosent à la surface. Il n'y a plus qu'à slalomer.
Des éclairs stupéfiants illuminent le
Zimbabwe. Robert aura encore eu une vision, on l'entend tonner dans sa luxueuse résidence. Kennedy applaudit Obama, son demi-frère.
Le cauchemar de Cécile
Jusque dans les villages reculés, les déchets en plastique forment un nouveau substrat mêlé à la terre qui élève chaque année le niveau mettant les habitants à l'abri de la montée des océans. En outre, ce substrat limite l'évaporation des sols et on peut le trouver décoratif comme revêtement de sol. La forêt est mise en coupe réglée pour la cuisson des aliments et la vente de charbon de bois. Bien entendu, personne ne replante (sauf les petites graines qui font qu'en quelques décennies la population du continent va doubler).
Pendant ce temps, quelques dizaines de millions de personnes s'adonnent au tri-sélectif (dont on peine à calculer le bénéfice écologique global) et Cécile a d'autres soucis.
C'est Kwacha ?
C'est la monnaie du
Malawi et celle de la
Zambie mais elles n'ont en commun que le nom : un euro vaut entre cinq et six cent kwachas malawites mais moins de quatorze kwachas zambiens.
Au
Malawi, la plus grosse coupure est de mille kwachas (environ un euro cinquante) et les retraits dans les distributeurs sont limités à quarante mille kwachas soit quarante billets, la machine en a plein la mâchoire. Le carburant ne se payant qu'en espèces, il faut recourir deux fois au distributeur pour faire le plein heureusement que le pays est petit.
En
Zambie, on retire facilement deux mille kwachas (cent quarante euros) et on paye le carburant par carte de crédit.
Kwa d'autre ? La
Malawi nous a réjouis. Le lac est l'épine dorsale du pays qui, avec les réserves, structure le voyage. Les étapes ne sont jamais longues, les paysages sont variés et les campeurs sont les bienvenus. A l'inverse, la
Zambie est vaste (et nous n'en avons qu'effleuré le sud-ouest:
South Luangwa,
Lower Zambezi,
Kafue), les étapes parfois longues et rugueuses, les campeurs souvent proscrits et les prix stratosphériques. L'avantage de ces deux pays est que le voyageur n'est pas gêné par ses semblables et qu'on y côtoie facilement les habitants.