Mozambique
Une vie de pont
Aux marches de la
Vallée du grand rift nous décidons d'aborder le Namuli, second massif le plus élevé du pays, par la face nord réputée la plus difficile. La piste eut son heure de gloire mais elle est désormais négligée et personne n'a rapporté les ponts emportés par les crues. Les ouvrages de pierre et de béton sont encore là mais déconnectés de la terre et il faut franchir les rivières sur des passerelles de bois précaires et craquantes ou à gué.
Les enfants et les adolescents s'enfuient à l'approche de la voiture tandis que les hommes, impassibles mais attentifs, n'attendent qu'un geste pour le retourner joyeusement et que les femmes vous paient de votre sourire au centuple.
On maudit le soleil impitoyable et les latitudes lénifiantes, la voiture noire est rouge de latérite et ses occupants des peaux-rouges.
Comme nous, le jour décline et nous demandons asile dans un village. C'est possible, peut-être, certainement, mais il faut l'accord d'on ne comprend pas qui. Un homme enfourche sa mobylette en quête du sésame mais ne revient pas alors que la nuit, elle, arrive. Confondus en excuses et en remerciements (mais sans regrets, l'ex-futur voisin s'étant équipé de cette calamité de panneaux solaires portatifs qui alimentent des radios-tue-tête), nous quittons l'attroupement d'une trentaine de personnes, surgies on ne sait d'où, qui attendent le résultat des courses en commentant l'événement.
La piste s'engage sur un pont en pierre qui se termine... dans la rivière, cinq mètres en contrebas (il n'y avait ni signalisation, ni même un arbre couché signalant le danger ceux qui passent là sont censés savoir). Machine arrière et franchissement à gué, aux phares: pas de court-circuit, c'est bon ! Nous établissons le bivouac sur le domaine public au milieu de la route qui menait au pont, bruit de cascades et grenouilles en prime.
La nuit je lis l'excellent
Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal, virtuose de la virgule et de l'essoufflement du lecteur : il y a un monde entre son pont et le nôtre.
Le soleil est encore derrière la montagne que la rivière est déjà en activité, lavoir et salle de bains où ça papote gaiement sur ce drôle de scarabée qui joue les escargots sa maison sur le dos. Quels martiens vont donc en sortir ?
Un thé à Gurué
De ce qui fut les plus vastes plantations de thé de l'hémisphère sud, que reste-t-il ? Les plantations parmi les plus au sud du continent, maigre consolation !
Des collines couvertes de plants sans vitalité, quelques séchoirs rongés d'humidité. Pourtant, le climat et l'altitude sont inchangés. Le départ de certains opérateurs au moment de l'indépendance, le non renouvellement des plants, l'absence d'investissements et, sans doute, un marché plus concurrentiel ont eu raison de la principale activité de la région. C'est difficile à admettre et à comprendre mais les africains se révèlent peu doués pour les cultures autres que vivrières.
Des grappes d'hommes désoeuvrés hantent les allées des plantations, sourds aux demandes de soins des plantes.
Ils ont mis le feu à certaines parcelles de thé entourant la maison du pasteur qui nous accepte dans son vaste jardin brûlé à la périphérie (l'écobuage a bon dos et dans le nord, des lits des rivières aux sommets des montagnes en passant par les plantations d'eucalyptus, partout le sol est calciné) et ils font de petits fagots des branches de théiers dont ils ne laissent que les souches. Si l'ambition était de convertir la plantation au thé fumé, c'est cramé !
Les frangipaniers, les flamboyants et les jacarandas fleurissent. Les avocatiers, les papayers et les manguiers sont déjà mûrs. Le pasteur a retrouvé l'Eden. Eve dit que la papaye cuite au feu sauvage a un goût caramélisé les litchis ne sont pas mûrs et je ne vois nulle trace de pommier mais il faut que je l'ai à l'oeil.
Avec le temps
Hans est un autrichien arrivé à Gurué il y a dix-huit ans en tant que missionnaire quasi-quinquagénaire puis, tombé sous le charme d'une paroissienne (ce n'est pas très catholique) y est demeuré comme mari et père et s'est fait hôtelier-restaurateur-épicier pour nourrir sa famille.
Il se désole d'assister au délitement de l'économie rurale au profit d'une économie marchande des bricoles mondiales.
Ses enfants étudient en
Autriche, sa femme refuse de quitter le
Mozambique et pointent des problèmes de santé. Il n'a plus le feu sacré, il a perdu la foi.
Nous suivons dans la rue un porteur de quatre caisses de soda empilées sur la tête, nuque droite mais genoux fléchis et tremblants. On n'ose imaginer ce qui lui arriverait si la charge venait à verser : il n'y a pas si longtemps, on marquait au fer rouge le front des bergers perdant du bétail.
Gurué, capitale mondiale de l'écologie.
Ce n'est pas une affirmation à la légère, examinons les faits pour cette agglomération de cent mille habitants.
1- Production : faible et décroissante (ça va devenir insoutenable économiquement mais c'est un autre sujet).
2- Infrastructures et équipements publics : une dizaine de rues à demi éclairées dont la moitié goudronnées et un unique rond-point, pas de piscine, de patinoire, de médiathèque ni aucune chose de cette sorte
3- Des transports optimisés : peu de voitures particulières, des transports collectifs exclusivement privés qui ne s'ébranlent que lorsqu'ils sont bondés, des milliers de bicyclettes et des dizaines de milliers de piétons. Une des deux stations de carburant a fermé ses pompes et des vendeurs de patates occupent les pistes (en attente de l'unité de transformation en bio-carburant?).
4- Habitat : soit de briques extraites puis façonnées sur place à la main et cuites au bois local approché à dos de femmes, soit entièrement végétal. Pas de chauffage ni de climatisation, très rarement l'eau courante et l'électricité.
5- Alimentation : presque exclusivement végétale, apports inférieurs à 1500Kcal/j.
Je me demande si en décembre ils enverront des délégués à
Paris. On doit considérer qu'ils sont bons pour « agir local » mais pas pour « penser global ».
Malawi
Bienvenue en Ubuwi
Un jeune policier nous explique que, depuis le début de ce mois, il n'est plus délivré de visa au minuscule poste frontière de Entre Lagos et qu'il faut se rendre au service de l'immigration à
Zomba, à cent kilomètres d'ici. Il n'y a pas non plus de bureau où souscrire l'assurance obligatoire permettant de circuler sur les routes de ce confetti.
Cependant, il a les solutions : il va nous délivrer un visa temporaire de trois jours et nous prendrons également l'assurance à
Zomba, ancienne capitale du
Malawi réputée en son temps plus belle capitale de l'Empire Britannique. Nous sommes emballés.
Au moment de remplir le sésame provisoire il se penche vers nous -ses dents rayent le comptoir- et marmonne une histoire de sous. Je fais le sourd. Il insiste, ses collègues l'appuient, je me fâche et menace de retourner au
Mozambique. Non, non, restez, on va s'arranger. Je sors, ma Co prend la situation en main, réalise qu'il faudra y passer et obtient de payer 10 000 kwachas (env. 16€) au lieu du double réclamé. Bien entendu, il n'est pas en mesure d'établir un reçu j'embrouille la police des frontières sur le change en payant en rands sud-africains, ce qu'il accepte faute de changeur sur place, et lui verse 25 rands au lieu des 250 au taux en cours.
Nous filons à la douane, bureau mitoyen, nous acquitter de la taxe d'importation temporaire de la voiture, ça traîne un peu et revoilà mon policier qui suggère, embarrassé, qu'il y aurait erreur. Ah bon ?
Ce qui devait arriver arriva : au premier barrage de police on se propose de nous verbaliser pour défaut d'assurance. Refusant d'entendre nos explications sur les lacunes de leur système. Le policier établit la contravention (10 000, ils aiment les chiffres ronds) et nous la tend. Je demande à voir le chef de poste (j'irai jusqu'au général s'il le faut), le gamin me prend au mot et nous voilà face à un colosse, la badine sous le bras. Je reste en retrait, ma Co opère et obtient l'annulation de l'amende.
Au second contrôle (20 kilomètres plus loin), ils remettent ça et il n'y a pas de chef. Nous acceptons de payer une amende de 5000 kwachas avec un reçu dont on nous assure qu'il servira de sauf-conduit jusqu'à
Zomba.
Les services de l'immigration de
Zomba sont logés dans un ancien édifice datant de la colonisation et gardés par un planton qui scrute nos passeports, pose quelques questions, propose d'acheter ma voiture (t'as qu'à la confisquer mon gars!) et nous conduit au bureau du chef (nous verrons bientôt que ce n'est qu'un sous-chef). Le type est à l'image de son pays, tout en longueur et langueur. Nous savons qu'ils n'acceptent que des dollars américains (quelle drôle d'idée, si ce n'est pour obtenir une devise forte à bon compte), mais n'avons que des euros et des rands nous sommes un samedi, il est dix heures, dans deux heures tout le pays ferme et je lui propose un taux avantageux. Il vérifie dans son journal (caché sous la Bible), est tenté d'accepter puis se ravise : nous devons aller changer dans une banque et il nous rappelle que ses bureaux ferment à midi.
Première banque, pas de dollars la deuxième banque accepte de changer les euros contre des kwachas (merci bien, les ATM c'est fait pour qui?) mais pas des dollars la troisième banque nous sauve. Pendant que l'une braquait les banques, l'autre se faisait étriller par un assureur.
Il est 11:05, retour dans les bureaux du sous-chef qui pose sa Bible et commence à remplir des documents tandis que nous en noircissons d'autres, sort un encreur sec, recherche de l'encre et tamponne à tout va, sauf le passeport.
Au moment de rassembler ses liasses, catastrophe, les visas temporaires se sont envolés, littéralement puisqu'on les retrouve sur le sol du bureau adjacent. Le mec chantonne, j'hésite à faire les chœurs, et nous enjoint de le suivre vers un autre bureau, celui du chef (dont on espère que c'est le bon).
C'est une pièce cubique minuscule que la rondeur du gradé emplit tout entier. Danse de tampons, festival de signatures et contre-signatures, rédaction d'un reçu. J'observe dans le carnet à souche des visas que le précédent a été délivré huit jours plus tôt (on comprend que lorsqu'ils tiennent un client, ils le gardent).
Il est 12:00, le chef se lève, tire les rideaux et quitte le bureau.
Retour chez le sous-chef qui examine les liasses, porte des mentions, les classe, relève la tête et lâche mi-mangue mi-papaye « it is a long process » (t'as raison mon pote, y a pas le feu au Lac).
On se dit qu'il ne va pas faire du zèle tout l'après-midi.
Mvuu ? Vu !
Liwonde NP est bordé par la Shire, large rivière baignant la plus importante concentration d'hippopotames du continent (et donc du monde) auxquels s'ajoutent un millier d'éléphants dont une palanquée de petits, des buffles et des crocos par sacs (le délicat Président Banda les nourrissait volontiers de brchettes d'opposants).
Hélas, le parc est assez facile d'accès donc très fréquenté par les groupes (nous sommes les seuls voyageurs indépendants). On atteint Mvuu Wilderness Camp par une belle piste sinuant entre baobabs, euphorbes et dattiers pour constater que dans le wilderness a été creusé un trou d'eau dédié à cette espèce qui tout le jour y barbote et y éructe (voilà pourquoi les hippopotames ont de si petites oreilles); aujourd'hui, c'est une vingtaine de jeunes écossais et deux équipes d'une douzaine de seniors.
Une heure après la nuit tombée les tam-tams appellent à la soupe devant de longues tablées. Assis dans l'ombre, j'observe l'arrivée de la première procession de seniors, leur chef se dandinant lourdement au son des percussions. La chenille écossaise suit de près et ceux qui cet après-midi écoutaient de la variété internationale autour de la piscine semblent se demander pourquoi on les
soul. La chenille de queue reste silencieuse et s'attable sans un regard pour la brigade de cuisiniers en sueur derrière les feux où ils ont jeté deux arbres entiers (soyons fous!).
Au petit matin, nous passons une heure parmi une harde d'une cinquantaine d'éléphants déjeunant en paix d'un grand baobab qu'ils terminaient d'abattre hier.
Lac Malawi
Lac mer intérieure, amnios du continent mère, mer sans sel mais non sans saveurs.
Eve s'immerge (s'
enlace, ne s'en lasse pas), va-t-elle rejoindre la côte de l'homme ?
Lové fœtus dans un œuf de palmes tressées suspendu à un caoutchouc l'homme attend.
Dans le lac des poissons bleu incognito, sur le granit un lézard zèbre, la queue bleu électrique et un autre brun clair gaufré, la queue orange incandescent. Nous sommes chez un marchand de couleurs.
Ambiance étrange à
Cape Maclear, important village de pêcheurs et de cultivatrices où se sont incrustés des lodges, le tout inséré dans le
Lake Malawi NP. Les habitants sont dans les cases comme les poissons qui sèchent sur des claies prodiguant accessoirement l'ombre au repos du pêcheur. Chembe Eagles Nest, situé à l'extrémité est du village et adossé à un chaos granitique est un excellent refuge pour les campeurs. Plus à l'ouest se tiennent des lodges parfaitement tenus par les locaux, de petits restaurants qui ne le sont pas moins et leur cohorte d'échoppes d'
african art et de guides
my friend, lunettes de soleil blanches remontées sur les dreadlocks.
La Chinafrique...
... on en a marre (comme chante ou presque Tiken Jah Fakoly dans
Francafrique).
George et Leslie, sud-africains, sont pour dix mois sur les routes de l'Afrique : du
Cap en
Ouganda et au
Rwanda et retour... à vélo ! Nous les rencontrons sur le rivage du
Lac Malawi et les rejoignons au camping le plus calme du coin et, assurent-ils, le meilleur du
Malawi.
Ils n'ont pas apprécié leur passage en
Zambie (outre les parcs, il n'y a rien et les parcs à vélo c'est interdit) et souffrent au
Malawi où des grappes de jeunes les assaillent lors de la traversée des villages incessants ou leur jettent pierres et mangues vertes. Ils sont épuisés et
George se sent vieux.
Nous ne sommes que tous les quatre dans le camp établi sur la plage qui incline au bain.
Ils se couchent comme les poulets-bicyclette et se retirent avec le jour pour partir dès six heures couvrir une étape de soixante kilomètres.
Vers vingt heures deux voitures se garent face au lac phares allumés et déversent une dizaine de jeunes chinois qui, en quelques minutes, installent un barbecue à gaz, des glacières et une sono qui crache des noodles.
Les gardes les ont laissé passer et nous expliquent que nous sommes dans une zone
day use... ouverte la nuit.
George sort de sa tente les cheveux aux épaules en pétard mais sa visite au manager du lodge dont nous dépendons sera vaine.
Les envahisseurs quitteront les lieux après minuit laissant à même la plage les cadavres de trois bouteilles de whisky, d'une trentaine de Red Bull et d'autant de bières.