Botswana et Namibie en diagonale
Les derniers éléphants
Le Mkgadikgadi conserve ses animaux même en fin de saison sèche, grâce aux commodités de la Boteti River. A l'ouest de cette longitude et au sud de cette latitude, il n'y a plus d'éléphants libres en Afrique et ce sont les derniers de cette diagonale. Nous restons longuement dans leurs pattes débonnaires.
A Njuca Hills, campement exclusif isolé dominant la savane blonde, la nuit a tenu ses promesses dont la certitude qu'aucun humain ne se manifesterait entre le coucher et le lever du soleil.
On retrouve avec plaisir l'outarde hélicoptère souvent nichée en bord de piste, qui décolle et atterrit à la verticale et vole sans cesser d'émettre un cri au diapason de ses battements d'ailes au point que je me demande s'il s'agit d'un cri ou d'un problème d'articulation, genre niveau de synovie insuffisant.
Ce qui me fait penser à vérifier ceux de la voiture.
Rien
Le sud-est namibien est méconnu car on a coutume de dire qu'il n'y a rien à y voir ni rien à y faire. Au mieux le traverse-t-on pour gagner un parc sud-africain.
Ce sont des heures sur des pistes de gravier à travers un bush à hauteur d'homme piqué d'acacias. De loin en loin, un bosquet d'arbres de haut jet signale le siège d'une ferme et ce bosquet procure plus que de l'ombre et qu'un brise-vent, il est la manifestation de la volonté, de la détermination ou de l'acharnement à vivre ici, de l'enracinement des générations qui l'ont arrosé et ont résisté à la tentation de le couper pour se chauffer ou pour cuisiner.
Parfois, la piste longe ou franchit les longues dunes rouges caractéristiques du
Désert du Kalahari.
Cette région inhospitalière était celle du peuple San. Les fermiers blancs sont arrivés et ont clôturé le désert en fermes immenses et les San sont désormais ouvriers agricoles. Mais qu'ont fait les fermiers à part s'approprier le sable ? Les terres ne sont pas cultivables et je ne suis pas certain que l'élevage très extensif qu'on y pratique porte plus de chèvres et de vaches qu'il ne nourrissait d'antilopes et de zèbres.
Unique
Bien sûr chacun de nous l'est, de même que chaque lieu. Mais n'en est-il pas de plus uniques que d'autres ? N’est-il pas des uniques duplicables et d'autres pas ?
On objectera que le
Fish River Canyon est moins spectaculaire que le Grand mais c'est qu'orienté nord-sud il est moins chatoyant et plus difficile à capturer, laissant place à l'esprit (du lieu). Sans compter que les Sans l'habitaient déjà quand le Grand ignorait encore l'existence de l'Homme. Depuis la douche extérieure, superfétatoire mais seul refuge abrité du vent (le même forcené qui sculpte les lieux de toute éternité) où s'adonner à l'addiction cubaine dont la cape tabac est en harmonie avec les lieux, le regard embrasse l'entière perspective du canyon, sillons géants, strates et renflements, épiderme lézardé par un Zorro frénétique. Strates minérales millénaires affolant des strates cérébrales éphémères. L'horizon finit par une chaîne hérissée qui déchire le ciel et celui par qui tout arrive, en déclinant, creuse encore le relief. Il faut bien que lui aussi participe à l'ouvrage.
Dans ce règne minéral survivent des euphorbes rabougris et des arbres-à-carquois, candélabres que chaque rafale menace de briser.
Des investisseurs audacieux et un architecte inspiré ont érigé
on the edge of eternity un lieu de pierre, de fer, de verre et de béton aux volumes généreux. Comment faire petit ici ? Ce qui est peint l'est dans les teintes éteintes du canyon : ocres, taupe, vert-de-gris, pain brûlé, Terre de Sienne et tutti quanti. Un caméléon.
La nuit durant un vent assourdissant me tient éveillé, abasourdi d'étoiles.
Geert
Nous le devinons de loin bien qu'il ne soulève guère de poussière. Contrairement au
Malawi ou au
Mozambique, il n'y a pas ici de cyclistes locaux à part ceux du dimanche. Même dans ces pays, on reconnaît de loin la silhouette particulière de l'overlander-cycliste, on ne pouvait donc le manquer sur cette piste déserte du Richtersveld.
Nous l'approchons au ralenti pour ne pas l'effrayer ni l'empoussièrer et, arrivés à sa hauteur, lui proposons de l'eau fraîche. Il n'est pas midi, ce n'est pas l'heure de la bière.
Il est Belge, seul depuis onze mois sur les routes de l'Afrique. Parti du
Cameroun il espère arriver à
Madagascar. Ses cheveux ont la longueur de son voyage, il rit, il est riche, il est beau.
Je ne sais même pas s'il s'appelle Geert.
Afrique du Sud
Justice de couleur ?
La maison qui nous est chère dans cette petite ville du Northern Cape fait face à la Magistrate's Court. Tous les jours, la rue est une cour des miracles, on y pleure et on y rit, mais il se passe quelque chose de spécial aujourd'hui : des Blancs en robe noire descendent de belles voitures.
Renseignements pris, on juge une meurtrière qui arrivera au tribunal pedibus, en prévenue libre.
Ici, les paniers à salade sont des cellules à l'arrière de pick-up 4X4, c'est idéal pour essorer un prévenu.
L'audience se tient en afrikaans, seule l'avocate des parties civiles s'exprime en anglais et devinez qui fait l'interprète : l'avocat de la défense ! La juge porte la coiffure afro d'Angela et pour le reste on dirait notre actuelle Garde des Sceaux, elle est posée mais autoritaire et surveille jusqu'à la précision de la traduction. La greffière disparaît derrière un ordinateur et le procureur est fatigué. Une douzaine d'individus représentent l'autorité, deux sont euro-africains (l'avocate des parties civiles et l'un des deux avocats de la défense), les autres sont noirs. L'accusée, comme ceux qui l'ont précédée et comme ceux qui la suivront, est métisse (
couloured) de même que la totalité du public.
L'accusée menace de faire exploser son box, non qu'elle se rebelle mais tant elle est colossale. Elle doit avoir vingt-cinq ans et se dandine doucement d'un pied sur l'autre. On lui donnera peu la parole et elle la prendra encore moins.
Nous sommes une petite dizaine sur les bancs du public et un jeune métis recroquevillé m'éclaire brièvement lorsque la terreur en noir et rouge consulte ses notes.
Après une demi-heure d'audience la prévenue quitte la salle, je vois son visage pour la première fois et y coulent des larmes de crocodile, dans la rue elle retrouve des amis et rit avec eux.
Le jugement est mis en délibéré.
Quatre millions
Quatre millions de rands soit deux cent soixante quinze mille euros (deux cent cinquante années d'un salaire à terre dans le coin) ! C'est ce que le bateau du collègue du plombier a récolté en quatre jours ! Pas lors de l'installation d'une usine à gaz durable dans la maison d'un
happy few mais en pêchant des diamants. Comme beaucoup, comme partout, il a deux métiers pour faire face à ces putains de mois qui n'en finissent pas (qui inventera le mois d'une semaine?).
La mer est clôturée en concessions, chacun y pompe sans empalmer sur le bien d'autrui alors même que la clôture est invisible. Les concessions s'épuisent, comme les hommes, s'amaigrissent comme eux.
Au fil de millions d'années, l'Orange River a promené son embouchure sur plus de cinq cent kilomètres de littoral et arrosé l'Atlantique et ses rivages de diamants. En un siècle de transe nous avons collecté ce qui l'était facilement. Désormais opèrent au large, dans les eaux internationales, des bateaux qui sont des plates-formes diamantifères hébergeant mille travailleurs venus du monde entier et payés en dollars pour des journées interminables qui ne feront pas les fins du mois ici.
Trans-génico-atlantique
Ce midi, frigorifiés dans le
Namaqualand, nous tentons une opération survie dans ce qui se nomme restaurant. La
small seafood pizza coûte moins de trois euros. Avec le
doggy bag elle nous fera quatre repas (j'emploie le mot repas par abus de langage). Après avoir préparé la veille un carpaccio de langouste et sa réduction de bisque, après avoir transformé en tartare les huîtres triple zéro de Kleinsee, je cherche désespérément la
seafood dans le maelstrom.
Qu'à cela ne tienne, nourrissons l'esprit grâce à la connexion internet.
Et qu'apprend-on ? Que les
Etats-Unis autorisent la commercialisation des saumons transgéniques !
Quoi, ils n'avaient pas assez à bouffer ? Leur obésité chronique n'est-elle pas déjà une mutation ?
Je veux bien comprendre qu'on transgénique la perche du Nil (mais n'est-elle pas déjà monstre-tueuse?) pour nourrir des affamés, mais là, quand même, c'est d'un sans gène.
Y a-t-il un pilote à la passerelle ?
Rien encore
Mais du rien en relief, ce qui est mieux que rien. Au débouché de chaque col c'est un premier matin du monde. Puis, l'horizon se vide, un rien plat.
De vastes fermes se succèdent dont beaucoup sont anonymes (KR 54, KR 55) mais celles qui sont baptisées le sont à l'eau avec des compositions de rivier, vlei, fontein ou spring.
Ne sont restés à Liliefontein que les métis, regroupés autour d'une église méthodiste de 1855, ouailles abandonnées. Le dernier révérend est parti depuis un demi-siècle.
Kliprand est fière de sa minuscule
highschool juchée sur un promontoire.
Nous suivons la piste de sable qui se la coule douce dans la vallée : ne sommes-nous pas de l'eau ?
Dis-moi oui
Par un dimanche béni, j'ai dit oui au mendiant en faction, dès sept heures, à la sortie du supermarché. Il exprimait sa demande en afrikaans mais l'appuyait du geste universel qui consiste à montrer son ventre. Ni son regard, ni sa silhouette ne permettaient de douter de sa sincérité.
Nous marquons une pause à un embranchement avant d'emprunter une piste qui franchit à gué la Doring Rivier lorsque, des bâtiments de la ferme proche, sort un métis qui confirme, en afrikaans, que la rivière est franchissable puis répète castle, castle. Je lui dis que je n'ai pas de château mais de laWindhoek. Miracle, il parle le namibien ! Une
Windhoek Draught fraîche dans ce coin de désert, c'est Noël.
J'ai aussi donné de l'eau à des oiseaux qui tiraient la langue mais demandaient deux fois, ui-ui.
Le Border Collie de la ferme où nous campons, sans cesser de couver le springbok de trois mois que le berger a nourri au biberon, s'approche du braai. Par malchance, ce soir c'est mouton et un chien de berger ne mange pas de mouton. Je lui propose un biscuit qu'il dédaigne avant de se raviser.
Plus tard, j'ai encore dis oui, mais on ne m'avait rien demandé.
Des nouvelles de Grey
Anatomie inchangée, un massif. Veines pourpres au coucher, roses au lever, les carotides cariatides, le nez comme une péninsule à l'arête épatée, le double front plissé.
L'épine dorsale un peu raide mais il s'en accommode depuis des millénaires et il ne bouge plus guère.
Coeur de pierre, insondable, un roc qui nous enterrera tous.
Et toujours cet épiderme aux cinquante nuances de grès.
Le syndrome du polder
Dans le Massif du Cederberg, la superficie de la ferme ou repose Grey est de vingt deux mille hectares (un quadrilatère de quinze kilomètres de côté) composés pour l'essentiel de montagnes. Il n'y a ni routes, ni chemins et la végétation étique ne nourrit pas son mouton.
La vallée en cul de sac où sont établis les bâtiments est prise dans la pince d'un crabe géant -heureusement, lorsqu'il est de cette couleur il n'est plus dangereux- où coule une rivière toujours vive. Grâce à quoi le paysan cultive deux hectares de luzerne entourés de digues pour retenir l'eau mais, cette fois, à l'intérieur (chacun sait qu'aux antipodes, le cours de l'eau est inversé). Luzerne qu'il fauche et fane chaque mois pendant huit mois, ce foin constituant une part décisive de la ration de la petite troupe de cent brebis.
Être ou faire, voir ou être vu.
Il existe bien des manières d'être en safari, ou de le faire. En swahili, safari signifie voyage mais restons-en au safari animalier.
Lorsqu'on voyage dans leur habitat, ne pas voir un éléphant ou une girafe relève de la malchance alors que voir un léopard sauvage procède de la chance, qui qu'on soit et quoi qu'on fasse, sauf à être dans la traque.
Savoir que le léopard -qui doit à sa discrétion de survivre dans les montagnes habitées du
Karoo- est là, savoir que je ne le verrai pas, lui sachant que je suis là, m'observant peut-être, le savoir me suffit.
Le savoir fait l'être.