Juste pour rappeler le début : c'est ici...
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Mon arrivée en
Ouzbékistan a été plutôt originale et ma nuit plutôt courte !
Je suis ici pour travailler, et ce matin, j'attaque un boulot pas facile...
Huit heures trente pétantes, devant le hall de l'hôtel «
Ouzbékistan » : comme convenu, la grosse « Moskva » noire d'hier soir, avec ses petits rideaux gris aux vitres arričre est lŕ...
Mon interprčte est lŕ aussi : on va s'asseoir dans le hall pour faire connaissance. Je l'ai recruté depuis la
France pour la semaine. Il s'appelle Takir Abdallaďev. Abdalla c'est musulman mais « iev » c'est russe. Un nom musulman « russifié », symbole du contact entre deux mondes.
Depuis 1991, l'
Ouzbékistan est une jeune République indépendante. Mais avant l'effondrement de l'URSS, c'était une République Soviétique d'
Asie Centrale. Sous le régime soviétique, l'islam ouzbek, sans ętre vraiment interdit, avait été réduit ŕ sa plus simple expression, car la religion était considérée (n'est ce pas Karl Marx ?) comme « l'opium du peuple » !
La « russification » du pays avait été intense. La plupart des cadres de l'Etat Ouzbek étaient russes, et męme pour les ouzbeks d'origine, leurs noms avaient souvent été « russifiés ». D'oů la consonance mixte du nom de mon interprčte « Takir Abdalaďev » dont les grands-parents, un jour, ont du s'appeler tout simplement Abdallah !
Mais on n'éradique pas des sičcles de culture par décret (fut-il du Soviet Suprčme !), et pendant les premičres années qui ont suivi l'indépendance, l'islam des ex-républiques soviétiques d'
Asie centrale a connu une renaissance certaine. Assez discrčte en vérité, mais sensible cependant : quelques mosquées, quelques medersas ont ré-ouvert leurs portes. La dé-russification du pays s'est mise en marche. Les cadres ouzbeks remplacent de plus en plus les anciens cadres russes. Takir n'a pas encore fait « dé-russifier » son patronyme, mais ça viendra peut-ętre, un jour...
J'ai cru comprendre qu’il est prof de français ŕ la fac de
Tashkent. Comme il va ętre avec moi pour mon boulot tous les jours du matin au soir (et parfois męme plus), et que nous ne sommes pas en période de vacances scolaires, je me demande comment il se débrouille pour sécher ses cours ? Il a du se faire porter malade ou quelque chose comme ça..., de toute façon peu m'importe et je n'ai pas ŕ le savoir !
En tout cas il ne fait pas une mauvaise affaire, Takir ! Nous avons convenu de 300 dollars pour la semaine. Je lui en donne la moitié tout de suite, le reste ce sera pour la fin de la semaine. Trois cents dollars, c'est peu par rapport au standard international pour ce genre de service, mais c'est énorme pour lui. En effet, j'apprendrai rapidement qu'il gagne environ l'équivalent de 30 dollars par mois ŕ la fac. Avec ma venue, il empoche donc dix mois de salaire cash en huit jours.
Pas mal, non ? Ça, ça s'appelle « un marché gagnant-gagnant », ou je ne m'y connais pas !
Normalement, Takir est seulement mon interprčte, mais il me sert aussi de guide car il connaît
Tashkent comme sa poche. Ainsi va donc le contrat, c'est signé, 150 dollars cash pour commencer, poignée de main et c'est parti ! En voiture Takir ! Et roule la « Moskva » !
Si j'étais touriste, je pourrais circuler seul en voiture dans
Tashkent... Mais lŕ ce n'est pas le cas. Les autorités qui m'ont accueilli me « prętent » donc une voiture avec un chauffeur de chez eux, mais... hummm hummm... est-il seulement chauffeur ? De toute la semaine, ce personnage taciturne ne dira pas un mot en dehors du strict nécessaire ŕ la conduite. Je l’appelle « sśur sourire ». Heureusement, il ne quitte jamais la voiture, sinon ce serait un peu pesant...
Toute la semaine donc, (mais pas sur la base des 35 heures !), Takir m'accompagne partout et traduit pour moi... du français en Ouzbčk, de l'Ouzbčk en français, parfois du français en russe et du russe en Français... A deux ou trois reprises, j'ai aussi un interlocuteur anglophone, et alors plus besoin de traduction : je parle anglais. Takir n'apprécie pas du tout, il fait ostensiblement la gueule car il ne comprend que dalle et il a l'air de me dire « Bon, et alors, ŕ quoi je sers, moi ? ».
Travailler en permanence avec un interprčte, c'est parfois un peu déroutant !
Il faut que je fasse gaffe ŕ ne pas émettre de trop longues tirades, sinon je mets sa mémoire immédiate ŕ rude épreuve ! Et alors je le soupçonne de trop simplifier, ou d'amputer involontairement ce que j'ai dit. Si je parle 30 secondes et qu'il traduit ce que j'ai dit en 3 secondes... Mmmouais... j'ai des doutes...
Une autre fois, je pose une question trčs ouverte, avec plein de possibilités de réponse...
Mon interlocuteur répond par une longue tirade accompagnée de gestes expressifs...
Puis Takir traduit : « Oui ».. [.... ?.... ]... je le regarde d'un air dubitatif et je lui dis : « Qu'est ce qu'il a dit ? ».
Et Takir me répond : « Il a dit : « oui » ! ».
« M'enfin... !... Il a parlé longtemps !... il ne peut pas avoir dit seulement « oui » ?! ».
Takir : « Oui, tout ce qu'il a dit, ça veut dire : « oui » ! ».
Je me doutais que le français était une langue beaucoup plus concise que l’ouzbek, mais ŕ ce point ! ? ?
Bon... et bien il n'y a plus qu'ŕ recommencer... !... P f f f f f f f f f f f f f !
Malgré ces quelques difficultés, j'ai la conviction que sa bonne volonté est entičre, et dčs le deuxičme jour, tout en restant vigilant (j’ai un vrai blindage ŕ ce niveau), j'ai un a priori plutôt favorable pour sa loyauté.
Tashkent est une ville assez étonnante. C'est la capitale de l'
Ouzbékistan, mais aussi celle de l'
Asie Centrale. Une grande métropole avec une architecture moderne « néo-orientale » qui surprend le voyageur. La ville a été presque entičrement détruite aprčs un trčs violent tremblement de terre en 1961. Trčs peu de monuments et quartiers anciens ont été sauvés. Aprčs les périodes de deuil et de déblaiement, l'ensemble des « Républiques-Soeurs » d'URSS ont pris en charge la reconstruction. Le pouvoir central de
Moscou a voulu faire de cette opération un symbole de la solidarité soviétique en męme temps qu'une vitrine du développement soviétique. Et c'est un fait que, dans cette partie du monde, (on est aux confins de l'Afghanistan et de la
Chine !), cette architecture étonne un peu.
Quatričme jour ŕ
Tashkent... mon boulot avance : je ne suis pas venu pour rien, c'est déjŕ ça.
Légčre contrariété cependant, mais d'ordre privé : je ne suis certes pas lŕ pour le tourisme, mais j'aurai en principe bouclé mon job vendredi soir et j'ai mon billet d'avion pour dimanche seulement. La mythique
Samarcande étant ŕ moins de 300 km, j'ai essayé de m'y ménager une petite escapade samedi. J'apprends que c'est peine perdue : il y a un systčme de visas intérieurs pour changer de ville, et ce visa m'est refusé, malgré l'appui des autorités nationales qui m'accueillent ici.
Malgré... ou bien ŕ cause ? Tout le monde ici n'a pas la męme vision des choses ŕ mon sujet, semble t-il. Les représentants du service d'Etat qui me reçoivent ici sont un peu gęnés pour me suggérer cette explication... Ils font assaut de politesses et de sourires « Nous sommes sincčrement désolés... »... et moi : «... Mais non, mais non, ce n'est rien... ! ».
Bon, dommage mais pas grave. Ils ne veulent pas que j'aille ŕ
Samarcande, je n'irai donc pas ŕ
Samarcande samedi... ! Puisque c'est comme ça, je reviendrai un jour ŕ titre personnel et voilŕ !
Takir sait que je suis déçu car on a eu l'occasion de discuter un peu (ŕ partir de mes lectures faites avant de venir...) de l'histoire de son pays, de la
route de la soie, des merveilles architecturales de
Samarcande,
Boukhara,
Khiva... et aussi de Tamerlan bien sűr ! « Timour Leng » comme on dit ici, le héros national par excellence, l'empereur qui faisait des pyramides de tętes ŕ l'entrée des villes qu'il venair de conquérir... (... ça calme... !). Sa statue a remplacé dans un square de
Tashkent celle de Lénine (qui avait elle-męme remplacé celle de Staline !).
Bien entendu, comme toujours quand on fait un pas vers la culture des gens qui vous accueillent, ces petites discussions nous ont un peu rapproché.
On bosse toute la journée mais ce soir, en fin d'aprčs-midi, on passe dans un quartier de
Tashkent oů se tient un grand marché en plein air.
J'ai toujours eu un attrait énorme pour les marchés, partout dans le monde. Je trouve que c'est lŕ qu'on voit le mieux vivre un pays... Je fais arręter la voiture et nous voici déambulant dans les allées.
Des allées de pastčques ! Des milliers et des milliers de pastčques, de toutes les couleurs et de toutes les variétés possibles, posées ŕ męme le sol. Un incroyable stock qui doit ętre en vente sur plusieurs jours car visiblement les vendeurs dorment sur place : au milieu de ces amoncellements, ils ont accroché aux arbres de grandes tentes noires sous lesquelles on devine des matelas et des couvertures.
Je découvre que ces énormes fruits ont un avantage que n'ont pas les nôtres ! Ils sont tous pourvus d'une poignée ! Etonnant, n'est ce pas ?
Et oui, maintenant que j'y pense, tiens ! pour sűr... ça fait des années que je m'étonnais que les pastčques (si lourdes, si rondes, si lisses, si difficiles ŕ porter...) n'aient pas de poignées !
Est-ce la nature dans son infinie ingéniosité qui a créé ici cet accessoire fort utile ? Et bien non, c'est l'homme, et plus précisément l'homme ouzbčk : chaque pastčque a été savamment équipée d'un cerclage en croix fait avec une sorte de laničre végétale sčche. Ce cerclage se prolonge vers le haut par une élégante boucle qui sert de poignée. Et hop !
Et maintenant, imaginez-vous chez nous, en
France, sur un marché, en train d'acheter six pastčques de 5 kg chacune : je vous mets au défi de les emporter dans vos bras ! Ici, aucun problčme : trois poignées dans chaque main et vous repartez avec vos six pastčques autour de vous ! Pas mal, n'est-ce pas ? L'
Ouzbékistan, c'est la civilisation de la pastčque portée ŕ son plus haut niveau de technologie et de raffinement !
Devant mon intéręt, deux vendeurs s'approchent de nous. Ce sont deux jeunes hommes de type asiatique himalayen : cheveux noirs, yeux bridés, pommettes saillantes et peau cuivrée. Takir leur parle, je suppose qu'il leur explique que je suis français et je ne sais quoi d'autre... ?
Alors le visage des deux vendeurs de pastčques s'illumine d'un grand sourire ŕ mon intention. L’un des deux se prend les mains devant la poitrine comme pour former une chaîne solide et s'exclame d'une voix de stentor : « Franzzza ! Uzzzbekistannn !... Franzzza ! Uzzzbekistannn !, tout en secouant l'anneau formé par ses mains !
Abolies les frontičres linguistiques ! Plus besoin d'interprčte devant ce langage universel : en cette fin d'aprčs-midi ensoleillée, la solidarité franco-ouzbékistanaise illumine le marché aux pastčques ! Un grand sourire de sympathie sincčre de ma part aussi et ŕ mon tour je m'empresse de faire le geste fédérateur en répondant trčs fort : « Uzzzbekistannn – Franzzza ! »... « Uzzzbekistannn – Franzzza ! ».
C'en est trop ! L'émotion et le partage sont carrément montés d'un cran, on rit... c'est énorme ! L'un des deux vendeurs s'avance vers moi les bras ouverts... et m'enlace d'une accolade puissante, avec une série de tapes dans le dos ŕ vous ébranler les poumons ! C'est chouette, non ? et ŕ ce moment lŕ, en un éclair, qu'est ce que je pense ? Et bien je pense que j'ai de la chance !... oui, j’ai de la chance d'aimer depuis toujours le fromage de chčvre... car c'est exactement l'arôme puissant que dégage mon trčs proche interlocuteur !
Non, plus sérieusement (et indépendamment de l'odeur) c'est bien de vivre cet instant avec ces paysans sincčres. Un petit moment de partage et d'émotion dans une semaine professionnelle, faites de soucis, de stress parfois aussi, de rencontres improbables avec des gens qui jouent pour la plupart un jeu de rôles, et parfois de mauvais rôles.
Vendredi soir ŕ
Tashkent... mon boulot se termine. Les autorités qui me reçoivent ont organisé un petit repas pour me dire au revoir. On mange au sičge de leurs activités, dans une sorte de « mess » luxueux réservé je suppose ŕ leurs dirigeants. Décor néo-oriental hyper kitsch : les murs sont ornés de grands miroirs sur lesquels sont plaqués des dégoulinades d’arabesques en stuc blanc.
La nourriture est excellente en
Ouzbékistan, d’ailleurs j’ai bien mangé toute la semaine, Takir m’a emmené ŕ plusieurs reprises dans des endroits sympas oů nous avons mangé le « plov », le plat national ouzbek. Vraiment savoureux le plov : c’est une sorte de riz pilaf avec de tout petits morceaux de carottes jaunes et des miettes de mouton. Il est servi avec des salades composées et des brochettes de mouton grillé, le tout accompagné d’une coupe de lait caillé pour se rafraîchir.
Ce soir, pour ce repas de fęte, il y a tout cela, plus plein de bonnes choses en entrées. Le problčme, ce sont les boissons... Sur la table, on a le choix entre vodka et « cognac »... ! (entre guillemets car c’est un cognac local, une sorte d’eau de vie colorée en brun...). Moyenne des deux boissons : 40 ou 45 degrés environ ! Et servies au verre, comme de la limonade ! Ouahhhhouuuhhhh !
Je ne suis certes pas qu’un buveur d’eau, j’aime bien un bon petit vin avec un bon repas, mais lŕ, j’avoue que ça coince vraiment ! C'est vraiment du hot de chez hot !
En général, comme chacun sait, la stratégie en pareil cas consiste ŕ laisser son verre plein de maničre ŕ ce qu’on ne vous le remplisse pas toutes les cinq minutes... Mais ici c’est plus difficile, car toutes les cinq minutes, justement, mon hôte officiel et principal, qui est en face de moi, se lčve et d’une voix puissante porte un toast solennel. Takir est lŕ et traduit : « A notre jeune République d’
Ouzbékistan et ŕ l’amitié avec la République française ! ! »... et hop ! un verre de « cognac » !
Difficile de reposer mon verre aussi plein que quand je l’ai levé...
Cinq minutes plus tard, d’une voix de stentor : « A nos nations au passé glorieux et ŕ leur avenir dans un monde libre ! » et hop ! un autre gloups... ! et ainsi de suite... « au développement et ŕ la prospérité ! »... « ŕ nos familles et ŕ nos enfants qui grandiront dans un monde meilleur »... j’absorbe donc sans trop m’en rendre compte une dose vraiment déraisonnable de cette eau de feu !
Viennent les desserts (encore arrosés) et les échanges de cadeaux-souvenirs... Comme vous l’imaginez, je suis plus qu’embrumé... Un voyant lumineux s’allume dans ma tęte : « Bip bip... bip bip... Stop... Tu travailles, tu gardes ce qui te reste de lucidité et... de vigilance... » Ok ok compris... message reçu !
Puis ce sont les accolades vibrantes et les grandes tapes dans le dos... Un dernier pour la route ? Non, non, pas vraiment... Merci pour tout ! Merci mille fois !
Heureusement, mes hôtes (qui, eux se sont envoyé des pleins verres toute la soirée quand je ne prenais qu’une gorgée) sont maintenant fin cuits ! Ils ont des petits yeux et ne sont plus en état d’insister.
Me voici ŕ l’arričre de la grosse « Moskva » aux petits rideaux, fonçant ŕ travers
Tashkent. « Sśur sourire » me raccompagne ŕ l’hôtel.
Nausées... nausées... Pffffffffttt..... mais pourquoi donc y a-t-il tant de virages... ?
Enfin l'hôtel. A demain, Takir...
Le hall... la clef... l’ascenseur... 11čme étage... ma chambre... Fffffffffffffff Repos mérité...
Je suis lŕ depuis une minute, en train de défaire (un peu laborieusement) mes lacets... lorsque le téléphone sonne !... ? ŕ une heure du matin ? ? ?
Je décroche... Au bout du fil, une voix de souris déjŕ entendue il y a quelques jours : « Hello sir, Do you want a girl tonight ? » ! ! !
Moi :..... [........... ] ? Quoi ? ? ? What ? ? ? What are you saying ? ? ? [............ ] ? Non, mais ça va pas, non ? ? ? ! ! ! ? ? ?
Grrrrrrrrr ! ! Pfffffffffffffftttttttttttttttttttttt ! ! !
Chris.