« 400 pages de pyrotechnie verbale et magie animale » The Times
« Bulawayo leans into exaggeration and irony to tell hard truths. Glory is jam-packed with comedy and farce, poking fun at an autocratic regime while illustrating the absurdity and surreal nature of a police state. » The Guardian
La cruauté et sauvagerie des « animaux puissants » zimbabwéens (et africains en général)
L'auteure zimbabwéenne NoViolet Bulawayo a écrit un roman qui illustre mieux que n'importe quel ouvrage documentaire la complexité de l'héritage colonial. Ce faisant, elle revisite Animal Farm de George Orwell. Son roman « Glory » est une satire politique sur le Zimbabwe. Et il regorge d'humour.
Depuis trente ans, le
Zimbabwe stagne sous la présidence de Robert Mugabe. Les violations des droits de l’homme, la corruption et les sanctions internationales maintiennent la population dans la pauvreté et l’oppression, tandis que le régime exploite les maigres revenus de l’économie. À l’approche des élections de 2017, une lutte pour le pouvoir s’engage autour de la succession du très âgé Father of the Nation (Mugabe). Dans les rues, on espère des réformes tant attendues, le peuple voit son heure venir.
Et de fait, l'armée destitue Mugabe ainsi que son épouse avec « her Gucci heels » (p.32), qui se positionne pour la présidence. Les grands espoirs sont toutefois déçus. Les généraux installent l'ancien vice-président Emmerson Mnangagwa au pouvoir ; le régime ne fait que changer de visage, mais les problèmes restent les mêmes.
Dans le roman, le pays s’appelle « Jidada, with a -da and another -da » (p.1) ; on ne se trompe toutefois pas en pensant au
Zimbabwe lorsqu’on évoque cet État fictif.
Pour « Glory », son deuxième roman, NoViolet Bulawayo imagine toute une série de codes qui tirent leur force précisément du fait qu’ils sont si faciles à déchiffrer. Tout comme dans
Animal Farm de George Orwell, ce ne sont pas des personnages humains qui peuplent l’univers romanesque de Bulawayo, mais des chevaux, des chèvres ou des crocodiles dotés de traits bien trop humains. Mugabe et Mnangagwa sont des chevaux, le chef spirituel est un cochon, les soldats sont tous des chiens sanguinaires, tandis que la populace se compose de chèvres, de poulets, d’ânes et de chats. Le glissement vers le monde animal a pour seul but permettant de mieux saisir les lois de la despotie, mais aussi de viser à ridiculiser les modèles réels. D’une part, les animaux sont humanisés : ils tweetent, torturent, voyagent en jet privé. D’autre part, leur cupidité, leur stupidité et leur brutalité découlent d’une nature animale.
C'est le vieux truc de la fable : faire revêtir aux hommes des déguisements d'animaux afin de mieux les reconnaître. C'est ainsi qu'Orwell avait retracé, dans
Animal Farm, comment la promesse de libération de la Révolution russe s'était transformée en terreur stalinienne. Dans sa fable publiée en 1945, George Orwell décrit comment les animaux d’une ferme chassent leur fermier afin d’organiser désormais l’exploitation de manière autonome et collective. Pendant un certain temps, ils goûtent effectivement à la liberté, mais une clique de cochons finit par prendre le contrôle. Les figures centrales de l’histoire soviétique, telles que Staline, Trotski ou Molotov, étaient facilement reconnaissables.
D'un autre côté, Bulawayo s'écarte toutefois nettement d'Orwell. Elle s'intéresse moins à la précision et à la force de l'argumentation qu'à l'exagération satirique. Le président déchu est un vieillard sénile qui croit pouvoir contrôler jusqu'à la course du soleil. Le nouvel étalon dominant de l’État est un débauché avide. Ses militaires lui reniflent respectueusement la queue et les fesses.
Dans « Glory » de Bulawayo, les choses sont plus compliquées, mais son roman raconte lui aussi une libération ratée, inachevée. Dans l'
Animal Farm de l’auteure zimbabwéenne, Jidada, les exploiteurs coloniaux sont suivis par de nouvelles formes d’oppression. Parce que les anciens libérateurs deviennent eux-mêmes des tyrans. Et parce que les rapports de force mondiaux perdurent dans des structures néocoloniales.
Cela ne suffirait-il pas à alimenter un récit profondément déprimant ? Non, Bulawayo en fait une satire fulgurante, pleine d’esprit et d’une critique sans concession du pouvoir, toujours en fil conducteur de l’histoire contemporaine (pas seulement) zimbabwéenne. Les vieux chevaux de bataille qui, dans Jidada de NoViolet Bulawayo, continuent de se comporter en chefs de meute, sont en tout cas facilement reconnaissables comme des caricatures du dictateur de longue date Robert Mugabe et de son successeur, l’actuel président Emmerson Mnangagwa.
L'intrigue démarre sur les chapeaux de roue avec les festivités de la fête de l'indépendance. Depuis les premières heures du matin, tout le monde attend sur la place Jidada le Old Horse, le Father of the Nation et ancien libérateur, dont le règne « was nearing all of – not one, not two, not three, but four solid decades » (p.1). Partout brillent les couleurs du Parti Jidada, partout acclament les véritables partisans. Même le soleil brûlant fait partie : « At this point the sun, upon seeing arrive the leader who was decreed by God himself to rule and rule and keep ruling, a leader who'd in turn decreed the very sun to head his cheerleading squad, took a deep, deep breath and thoroughly blazed to impress » (p.2).
Puis, enfin, le carrosse de luxe du Old Horse s'approche « with the slowness of a hearse » (p.2), et « hoping to catch a glimpse of the legendary Father of the Nation», qui a pour conséquence que « the animals fell over themselves like intoxicated frogs » (p.2). Le discours du souverain se fait toutefois attendre encore un instant : « what I really want is a nap », grogne le Old Horse en prenant place avec tant de précaution « like his backside was made of expensive porcelain » (p.6).
Pendant ce temps, Bulawayo fait défiler son entourage : l’épouse du président (qui commande et reçoit son titre de docteur à l’université de Jidada plus vite que « you could say diss, for dissertation. Tholukuthi it was as easy as ordering from a KFC drive-through, or perhaps even easier being that it was cheaper than KFC ; it in fact cost her nothing and the degree actually came with a zero-calorie Diet Coke and a purple straw » (p.41), et elle s’appelle désormais Dr Sweet Mother. Le cabinet ministériel comprenant « the Minister of the Revolution, the Minister of Corruption, the Minister of Order, the Minister of Things, the Minister of Nothing, the Minister of Propaganda, the Minister of Homophobic Affairs, the Minister of Disinformation and the Minister of Looting » (p.9). Et bien sûr le vice-président, qui deviendra bientôt, lorsque le Old Horse aura effectivement rendu l’âme, président par intérim – avant de s’apprêter à devenir le nouveau président à long terme qui, dans le roman, s’appelle Tuvius Delight Shasha, ou « Tuvy » (p.253) en abrégé, personne d'autre que Emmerson Mnangagwa. C’est à lui que NoViolet Bulawayo a réservé sa description de personnage la plus impitoyable.
« New Dispensation » (p.109), tel est le slogan de Tuvy pour Jidada, et il aime tellement le répéter qu’il a même donné ce nom à son perroquet (« So inspired was Tuvy by the realisation that he rechristened his new pet parrot with the name New Dispensation – tholukuthi the bird having been acquired explicitly for the purposes of tweeting eulogies and accordingly glorifying the Saviour throughout the airs and skies of the nation. Tuvy then went on to hire a lecturer in English from the University of Jidada to teach New Dispensation to say the phrase ‹ New Dispensation ›» p.110). Mais le
Zimbabwe de Tuvy reste une nation sans élection libre, équitable et crédible (« #freefairncredibleelection » p.161), et l'égalité de traitement promise à tous ne s'applique que dans la mesure où les Zimbabwéens et Zimbabwéennes se pressent désormais sans aucune discrimination dans des files d’attente interminables – et où tous sont aussi pauvres les uns que les autres dans la « queuenation » (p.283). À l’exception des puissants. Ils peuvent « yes, tholukuthi, her immeasurable riches theirs to take. And take they did,
just take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take–take (...) (p.249-250)
En bref : Bulawayo dépeint avec une grande acuité comment les anciens combattants de l’indépendance deviennent eux-mêmes des exploiteurs. Et comment le pays menace de s’étouffer sous le poids de la corruption et de la répression. Mais elle met aussi littéralement en scène la polyphonie que les habitants opposent à l’obéissance imposée à la ligne officielle.
Des fils de discussion controversés sur les réseaux sociaux viennent sans cesse interrompre le récit – des dialogues et des social threads (voir la photo en bas) que Bulawayo intègrent de main de maître. D’un point de vue littéraire, c’est une idée brillante. Et cela montre notamment que la sympathie de l'auteure très sympa va à tous ceux qui ne se laissent pas priver de leur rêve d’une véritable liberté, même pas par les élites corrompues de leur propre pays.
Dans les remerciements à la fin du livre, le premier hommage est rendu à « The Jidadas of the world, clamouring for freedom on many fronts – A luta continua. » (p.401) Cela traduit la prise de conscience que, non seulement au Jidada-
Zimbabwe, mais aussi dans de nombreux autres coins du monde, la fin de la domination coloniale est encore loin de signifier la liberté espérée pour la grande majorité des peuples. Mais cela signifie aussi, de manière bien plus générale, que cette liberté doit être conquise « on many fronts » (voir en haut), tant sur le plan interne que géopolitique.
C'est précisément ce que « Glory » met si bien en évidence : à quel point le projet que recouvre le terme « postcolonialisme » est complexe. Avec « Glory », Bulawayo adresse également une critique acerbe à la persistance des schémas de pensée colonialistes chez nous, l'Occident.
Dans le roman, le meurtre de George Floyd, les violences policières à caractère raciste et l’idéologie suprémaciste dans les
États-Unis de Trump illustrent parfaitement la persistance du racisme. C’est surtout dans les derniers chapitres que Bulawayo laisse les habitants de Jidada critiquer de manière très explicite et sans détours un ordre mondial néocolonial :
« It was not lost on us how the West, which loved to ‹ save › Africa and announce every action to the whole world, did so with one limb while manipulating, looting and fleeting is with the rest of its limbs so that more money in fact poured out of the continent than trickled in. » (p.376)
« It was no mistake that multinational corporations yearly reaped and shipped colossal profits from Africa back to their countries as had been the case during colonial times. Even the sticks and stones would tell you that the African earth at any given time howled and shook and heaved from the extraction of its precious minerals that rarely benefited its own miserable children. » (p.376)
« (...) we woved to wage yet another war for Africa's second Liberation from neocolonial oppression. From exploitation. From plunder. From Western dominion. From indignity. From Abuse. We wanted real freedom. We wanted greedy, thieving paws off our wealth. We wanted Justice. We wanted a new world ; we wanted a brand-new world so much we didn't sleep a wink that night. » (p.377)
Les Jidadas de ce monde doivent lutter contre deux ennemies : le néocolonialisme occidental et l’instrumentalisation autocratique de cet argument ; la persistance du racisme occidental et l’appropriation populiste de cette humiliation par des tyrans issus de leurs propres rangs. Aucun de ces obstacles à la liberté ne relativise la culpabilité historique et actuelle de l’autre. Mais le chemin vers la libération postcoloniale doit surmonter toutes ces formes d’oppression. Après tout, les colonisateurs n’ont pas légué de démocraties aux nations autrefois dominées, mais de l’instabilité et les principes d’oppression et d’exploitation, que les prétendus libérateurs ont eux aussi intériorisés. Mais le fait qu’un roman satirique parvienne à saisir la complexité des rapports historiques tout en restant, malgré toute la noirceur du sujet, hilarant, voilà qui est vraiment étonnant.
Enfin, « Glory » fait le lien avec un traumatisme majeur de l'histoire du
Zimbabwe après l'indépendance de 1980 : les massacres dits de Gukurahundi. Entre 1983 et 1987, des dizaines de milliers de civils ont été assassinés par les sbires sanguinaires de Mugabe, la plupart d’entre eux étant des Ndebele. Le ministre de la Sécurité d’État et chef des services secrets de l’époque s’appelait, devinez un peu, Emmerson Mnangagwa.
Lorsque, dans « Glory », il est question des massacres, le ton du roman change complètement. L’histoire est désormais racontée à travers le récit de la chèvre dite Destiny qui, tout comme NoViolet Bulawayo, quitte son pays natal à l’âge de 18 ans pour les
États-Unis et n’y revient qu’après 13 ans. Dans le livre, la ville de Bulawayo devient un village où Destiny retrace l’histoire de sa famille – et apprend qu’une partie de celle-ci a également été assassinée de la manière la plus brutale lors des massacres.
L'abus de pouvoir et la vie sous une dictature, la dépossession et une conscience farouchement fière des blessures psychologiques et de la vulnérabilité émotionnelle d'un peuple déraciné et privé de ses droits, qui a dû se forger un nouveau langage — de nouveaux noms — pour exprimer ses expériences vécues, sont au centre de l'œuvre littéraire de cette merveilleuse auteure originaire du
Zimbabwe, NoViolet Bulawayo. Peu après ses études, elle écrivait déjà des nouvelles traitant des rapports de force postcoloniaux en Afrique. Mais son approche ludique, à la fois maîtrisée et souvent inhabituelle, de la langue joue également un rôle important dans son œuvre. Avec virtuosité, elle passe d’images cyniques d’élites obsédées par le pouvoir à des descriptions pleines de compassion de la misère endurée par le peuple, pour finir par prêcher avec espoir le courage – le courage de se libérer de la peur et d’acquérir ainsi la force nécessaire au changement (« And every one of them understood that whatever they heard within those hearts was the new national anthem, tholukuthi an anthem that spoke of the kind of glory that burns eternal and glows with living light. » p.400). Ce roman est un véritable plaisir de lecture. Et d’une qualité exceptionnelle. Bon, africain...
Informations sur les livres (l'original anglais et la traduction allemande) :
NoViolet Bulawayo.
Glory. Chatto & Windus, 2022.
NoViolet Bulawayo.
Glory. Suhrkamp, 2023.
Hery
Les livres (en anglais, en allemand)
L'auteure NoViolet Bulawayo,
Zimbabwe
Threads (p.164-165)