| Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Geob · 9 juillet 2011 à 10:39 · 27 photos 18 messages · 4 participants · 5 039 affichages | | | | 9 juillet 2011 à 10:39 · Modifié le 10 juil. 2011 à 15:59 Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 1 de 18 · 4 904 affichages · Partager LA FENETRE DES HOLLANDAIS
1) Escaliers, toits, terrasses
De sinistres petits bâtiments jaunes en forme de cubes, avec des barreaux aux fenêtres, logements rudimentaires offerts par un riche Indien aux sinistrés du tsunami qui fit des ravages en Asie, il y a quelques années, et, au milieu, une grande maison aux façades bleues qui semble écraser les autres, ou du moins les narguer. Lorsque je l'ai vue pour la première fois, accompagné par son propriétaire, un tamoul catholique aux joues rondes et à la fine moustache de séducteur, je ne manquai pas de lui faire part de ma surprise tant elle me paraissait incongrue au milieu du quartier des pêcheurs, à Mamallapuram. Profondément déprimé, il m'affirma qu'il n'y avait rien autour au moment de sa construction, puis son visage changea tout à coup de physionomie et il afficha un sourire vulgaire en exprimant le souhait qu'un nouveau tsunami corrigeât ce plan d'urbanisme anarchique.
La construction de la maison de ce bonhomme si charitable n'a pas dû être compliquée. Son architecture est très simple : juste après l'entrée plus haute que large, quelques marches d'un escalier sans rampe conduisent au toit-terrasse qui s'est révélé, pour mon usage personnel, très pratique et fort agréable ; au rez-de-chaussée, juste un couloir avec deux grandes chambres sur la gauche, et trois plus petites sur la droite. Durant un peu plus de trois mois et demi, j'ai occupé la première à gauche et, le soir venu, je poussais les vantaux du portail métallique que je bloquais en glissant une barre de fer dans les oeillères prévues à cet effet. Je me donnais l'impression de me barricader comme dans un château fort. Ah j'oublie la grille qui sert à condamner l'accès à la terrasse, en fait l'accès de la terrasse au rez-de-chaussée. Important ! m'affirma le propriétaire - tiens, dorénavant, je vais l'appeler Books puisqu'on échange ou achète des livres dans sa boutique. N'oubliez pas, continua-t-il, vous êtes au milieu des pauvres ici, on risque de venir vous voler, et c'est très facile de sauter d'une maison à l'autre ! Alors il me confia un gros cadenas - parfois, j'oubliais de le mettre, mais jamais quand je me retrouvais seul occupant de cette bâtisse comme se fut souvent le cas.
Effectivement, monsieur Books avait raison : c'est très facile de visiter son voisin sans passer par sa porte, il suffit de faire le cabri sur les toits-terrasses. Et dire que j'ai vécu toutes ces semaines dans ce quartier des pêcheurs aux ruelles de terre où les vaches divaguaient nonchalamment à la recherche des détritus qui ne manquaient pas, sous un ciel moucheté de noires corneilles omniprésentes, criardes, assourdissantes, pas le genre d'oiseaux que je m'attendais à voir au bord de la mer ; parfois, elles venaient interrompre ma lecture sur le toit, mais, au bout de quelques jours, je me surprenais à les observer, sans bouger de mon tapis de sol, et je crois même avoir assisté à un conflit de pouvoir au cours duquel deux corneilles s'affrontèrent avec, derrière chacune d'entr'elles, une vingtaine de volatiles qui faisaient un boucan hallucinant, comme une cohorte de supporters de football, éméchés, surexcités ; fasciné, un peu inquiet, témoin indiscret de ce conclave démoniaque, j'eus l'impression de me trouver dans le film d'Hitchkok Les oiseaux !
Sur sa droite, la maison bleue n'est guère séparée que de moins d'un mètre de sa voisine, une construction post-tsunami, qui ne fait que la moité de la longueur de la maison bleue. Derrière ce cube jaune, la deuxième moité c'est un espace invisible de la ruelle, en fait juste une terrasse sur des piliers en ciment, avec des câbles d'acier qui se dressent menaçants, une aire de jeu pour les enfants, utilisée aussi par les habitants de la demeure, située juste derrière la maison bleue, pour étendre le linge et prendre le frais au crépuscule. Ces derniers gravissent les quelques marches d'un escalier qui semble flotter dans le vide, mais qui monte parallèlement le long de la façade de la maison la maison bleue, jusqu'à mi-hauteur, avant que de tourner sur la gauche et arriver enfin sur la terrasse. Je me rends compte que l'environnement architectural est bien complexe à décrire, alors pour être plus précis, et pour que l'on comprenne bien ce qui va suivre, il suffira de se rappeler que les marches de cet escalier sommaire passent donc sur le côté extérieur de la dernière chambre de la maison bleue, à droite, au fond du couloir.
2) Diverses nationalités, et quelques Françaises
J'eus des colocataires de diverses nationalités : des Russes, Espagnols, Anglais, Américains et une Française. Je m'arrête un instant sur elle. Cette jeune femme offrait son hospitalité - trois nuits - à son petit ami tamoul, un escogriffe genre rasta - pas rares à Mamallapuram. Un matin, je le vis descendre prestement de notre terrasse, et quitter la maison aussi vite, emportant avec lui mes espadrilles japonaises que j'avais malencontreusement oubliées là-haut -bien entendu, je m'en suis aperçu trop tard. Quelques minutes plus tard, je croisai son hôtesse et je lui rapportai l'incident. Elle me rétorqua que les Indiens ne volaient pas. Bien sûr, bien sûr, m'exclamai-je, et j'achetai une autre paire le jour même. Tiens, tout à coup, je me dis qu'il serait dommage de ne pas dire quelques mots sur deux autres compatriotes. La première, je la remarquai au cours d'un petit déjeuner, dans un café au bord de la mer, intrigué que je fus par son visage qui me rappelait quelqu'un. Catherine Frot ! Pas possible ! Ce ne pouvait être elle, pas ici ! Surgit le serveur, un tamoul en pantalon noir et chemise blanche aux plis impeccables, chevelure drue, brillante, une moustache conquérante. Elle poussa un cri joyeux et se jeta littéralement dans ses bras (scène ahurissante dans un pays aussi pudique), le serra contre sa poitrine, fermement, ce qui embarrassa l'indien qui ne savait où mettre ses bras, visiblement il n'osait pas l'empoigner à son tour, mais son visage cramoisi, son grand sourire montraient bien qu'il ne restait pas indifférent, d'ailleurs la femme le repoussa gentiment, mais pas trop, juste pour voir son visage, tandis que le sien affichait un étonnement ravi, amusé, alors elle le serra à nouveau, encore plus fort, car elle semblait flattée de l'avoir mis en situation, comme dirait Ségolène Royal pour autre chose, et le pauvre gars avait les mains qui tremblaient d'envie de la toucher. Enfin, elle le délivra de sa torride torture. Vu la façon dont elle parlait anglais, je me disais que c'était assurément une anglophone. Une Anglaise, sans doute, qui venait chaque année à Mamallapuram. Un mois plus tard, je la rencontrai alors qu'elle revenait de Chennai, en compagnie de deux tamouls, encombrés de sacs et paquets de supermarché, boutiques. Sous leurs moustaches, un sourire éclatant. Comme ils étaient heureux, satisfaits, et l'Anglaisetout autant ! Quand elle m'aperçut, elle vint vers moi et, me tendant son appareil photo, elle m'invita à les prendre ensemble. J'acceptai, bien entendu, mais mon anglais lui fit me poser cette question : vous êtes Français ? Et vous ? lui demandai-je. Elle était donc Française, et elle m'avait pris pour un Anglais ! Je les pris en photo, lui rendit l'appareil, et ne la revit jamais, emportant d'elle l'image d'une femme qui s'éloignait, encadrée par ses bonshommes joyeusement embarrassés par leurs achats qu'ils n'avaient pas payés.
La deuxième compatriote, eh bien elle vit à Mamallapuram. Elle a épousé un pêcheur... qui ne pêche plus grâce à ce fameux et funeste tsunami. Oui, je dis grâce parce qu'une manne financière bien exagérée s'abattit sur cette ville et changea beaucoup de choses. Sur la plage de Mamallapuram, beaucoup de barques offertes par des O.N.G., Croix Rouge, et autres organismes charitables habiles à faire pleurer dans les chaumières occidentales sur le malheur des pauvres gens, mais peu d'entre elles prennent la mer car de nombreux pêcheurs ont préféré ouvrir des magasins de souvenirs. Et cette Française, vous l'avez deviné, s'occupe d'un magasin de souvenirs. Parfois, elle engueule son mari parce qu'il ne s'investit pas suffisamment dans sa tâche. Bon, comment l'exprimer gentiment, hum...disons qu'il ne fait pas le poids devant elle, et quand je la voyais en sari, je pensais à ce que disait Ignatius O'Reilly dans "La conjuration des imbéciles" : une insulte au bon goût et à la géométrie. Je ne lui ai jamais parlé, je la croisais par hasard, mais une fois, dans un restaurant, je l'entendis discuter avec d'autres touristes français qui l'écoutaient oreilles grandes ouvertes : - J'ai épousé un pêcheur. C'est une victime du tsunami ! se rengorgea-telle.
J'étais médusé. Elle avait dit ça comme si son mari avait gagné une médaille olympique ! Mais laissons là les Françaises, il est temps que je vous parle d'un couple de Hollandais.
.....à suivre | | | À: Geob · 13 juillet 2011 à 11:21 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 2 de 18 · 4 776 affichages · Partager 3) Les Hollandais
Ils possédaient un atout qui me les rendit d'emblée sympathiques : ils parlaient tous les deux remarquablement le français, ce qui m'évita de baragouiner de l'anglais, la langue universelle - hélas !- des voyageurs. Lorsque je les vis pour la première fois, ils s'installaient dans la troisième chambre, porte ouverte, au fond du couloir sur la gauche. Après les avoir salués, je constatai combien j'avais bien fait de ne pas la prendre, tant elle me paraissait petite et sombre, tout juste pourvue d'une lucarne qui laissait entrer une lumière mesquine. Mais voilà t-il pas que la dame, après avoir réfléchi les mains sur ses hanches, entreprit, aidée par son mari, de déplacer le lit et de le mettre contre un mur, alors, comme par magie, ils eurent tout à coup plus d'espace. Ils me démontrèrent par la suite qu'ils n'étaient du genre à subir l'espace ou leur environnement, alors que moi je l'acceptai et m'en accommodai, m'efforçant toujours de ne pas perturber un équilibre qui existait avant moi et qui existerait après moi.
Lui, c'était un psychologue. Il y a quelques années, il mit au point un test pour la police néerlandaise - en vue du recrutement de son personnel - et cela lui rapporta beaucoup d'argent. Physiquement, il portait beau : grand - comme sa femme, d'ailleurs -, ses cheveux comme blanchis par trop de soleil mettaient en évidence son visage buriné, et les pattes d'oie au coin de ses yeux bleus lui donnaient un air d'aventurier, d'un gars qui aurait roulé sa bosse de par le monde ; pour ma part, je l'imaginais très bien dans le rôle d'un cow boy, vêtu d'un long pardessus poussiéreux, attendant Charles Bronson dans " Il était une fois dans l'Ouest ".
Il me semble qu'elle aussi était psychologue, je n'en suis pas sûr, et puis cela n'a aucune importance, c'est si loin tout ça, en revanche je me souviens de son inlassable activité, de ses manches toujours retroussées. Ainsi, dès le lendemain de leur arrivée, quelle ne fut pas ma surprise, en ouvrant ma porte, de la voir passer la serpillère dans le couloir avec une énergie digne d'éloges. Je transpirai rien qu'en la regardant s'activer dans sa lutte contre les bactéries, et mes yeux irrités me piquèrent car elle ne mégotait pas sur le désinfectant. Après les bonjour - ça va - bonne journée - je m'éclipsai sans demander mon reste.
Les Hollandais se levaient très tôt pour assister au lever du soleil sur la plage distante d'environ deux cents mètres. Ils en revenaient avec des coquillages que la dame disposait, s'ils en valaient l'exposition, sur les marches de notre escalier que je montais tous les jours, vers sept heures du matin, pour aller faire quelques postures de yoga sur la terrasse. Vers 8 heures, c'était déjà trop tard tant la chaleur devenait excessive, décourageant toute velléité de faire quelques exercices physiques.
Ils avaient déjà acheté tout le nécessaire pour l'entretien de leur chambre - car, bien sûr, il n'y avait pas de service d'hôtel dans cette demeure -, et ils entendaient que l'hygiène commençât dès le franchissement du portail ; le mari, lui, se chargea de l'extérieur à la stupeur de tous les voisins. A gauche de la maison, il y avait un espace vide et je n'ai jamais compris pourquoi il le restait. Les Indiens ne se posaient pas ce genre de question : ils utilisaient cet endroit pour y déposer leurs déchets et ils comptaient sur les vaches, les chiens, et les corneilles pour s'en débarrasser.
Le Hollandais fut beaucoup plus efficace que ces éboueurs naturels. Il nettoya la zone, tria tout ce qui pouvait se brûler - il était, cela va de soi, écologiste - et y mis le feu. Un dépôt beaucoup plus important, et beaucoup plus odoriférant, trônait à la sortie du quartier des pêcheurs, dès l'entame du sentier qui mène à la Poste - quasiment jamais emprunté par les touristes qui passaient par Main street pour s'y rendre -, et où quelques baraques en torchis abritent des gens proches d'un dénuement définitif. Eh bien le Hollandais s'en chargea de même, en fait parce qu'il avait rencontré les employés municipaux, les nettoyeurs de Mamallapuram. Ceux-ci lui racontèrent leurs vies misérables, leurs maigres salaires, alors, touché par ces récits pathétiques, il leur proposa une somme conséquente, pour leur niveau, en échange de l'éradication de cette décharge. Le psychologue ne manqua pas de me raconter son geste, d'exprimer sa compassion avec une sensibilité retenue. J'avoue que cela me laissa froid : cela faisait deux mois que je vivais dans le quartier, et j'avais habitué les gens à ne rien espérer de mon porte monnaie - ce qui m'assura une tranquillité certaine, sans animosité de leur part. Pour dire quelque chose, je lui expliquai comment ils procèderaient : tout simplement en déplaçant le problème ! Tous ces immondices finiraient, lui dis-je, dans l'immense décharge située de part et d'autre de la route qui mène à la centrale nucléaire Indira Gandhi - la bien nommée ! Je lui conseillai d'aller voir ça, tout en ne sachant pas s'il ressentirait les mêmes choses que moi lorsque je découvris, pour la première fois, ce lieu apocalyptique, cette préfiguration d'un enfer sous le ciel bleu, cette vision cauchemardesque d'un moyen âge immuable, d'où s'élevaient des fumerolles délétères, où déambulaient des vaches efflanquées, des chiens aux côtes saillantes, de maigres cochons, dont une truie aux mamelles rachitiques, sans oublier les rares corneilles qui cherchaient ici leur pitance. Un jour, le hasard me fit assister, de loin, à l'arrivée des boueux juchés sur leur carriole et, sous mon regard effaré, je les vis répandre leur moisson nauséabonde en s'aidant de pelles, certains avec leurs mains, n'hésitant pas même à piétiner pieds nus ce magma innommable.
Le Hollandais m'écoutait tranquillement, alors j'en profitai pour lui expliquer que, malgré tout, je ne partageais pas sa vision misérabiliste de l' Inde, bien trop rassurante, bien trop confortable, qui nous confortait dans notre bonheur consumériste obligatoire. En 1981, après mon premier séjour en Inde, mon entourage fut choqué de m'entendre raconter que je n'avais jamais vu des gens aussi heureux, des visages respirant autant la joie de vivre, chez ceux qui vivaient sur les trottoirs ; sans doute connaissaient-ils plus que nous le prix de la vie, l'étonnement de se retrouver vivant le matin après une nuit par terre, à l'abri de rien.
Les Hollandais ne chômèrent pas durant leur séjour. Tout d'abord, ils visitèrent la famille de Mr Books, comme tous les locataires - enfin, ceux qui acceptaient -, dans son village sous les palmiers, à environ dix kilomètres de Mamallapuram. Ma curiosité ne rejeta pas cette invite. Ah mais c'est qu'il était bien logé, Mr Books ! Maison en dur, intérieur bien meublé. Dans la grande cour de sa demeure, ceinte d'une muraille, il avait construit une petite école pour les orphelins. Je savais très bien que les orphelinats, en général, se débrouillaient gentiment pour soulager les touristes de leur trop plein de monnaie, et pour leur offrir une bonne conscience sans se salir les mains. Pour jouer le jeu, bon, j'y jetai un coup d'oeil : il y avait juste une classe, quelques tables avec les bancs, un tableau noir, l'étage n'était qu'à peine esquissé...donc... à vot'bon coeur bande de nantis ! J'en ressorti dubitatif, considérant que ce que j'avais visité manquait de vie, comme si les cris des enfants n'avaient jamais imprégné les murs, bref, cela ressemblait à un décor, du moins sur le moment. Je laissai tout de même 500 roupies. Mr Books s'attendait à beaucoup plus, beaucoup, beaucoup plus, mais il me fit un reçu qu'il tira d'un carnet à souches, sans doute pour tenter de me persuader du sérieux de son entreprise. Par la suite, durant mon séjour, je vis parfois ce bonimenteur servir le même discours aux nouveaux touristes locataires, tandis que je furetais dans les rayons de la boutique pour repérer un éventuel arrivage de livres en français.
Inutile de préciser que les Hollandais laissèrent beaucoup, beaucoup plus que moi - c'est drôle, ce genre d'émulation m'indiffère prodigieusement. Alors, ils eurent droit à une invitation pour déjeuner. Le soir, ils me narrèrent tous les détails, et ils me firent l'éloge de la femme de Mr Books. Cela ne m'étonna pas, elle présentait bien de sa personne, son visage respirait l'intelligence.
La générosité du couple prit une dimension que Mr Books n'escomptait pas. En effet, les psychologues se mirent en tête de bouleverser l'intérieur de la boutique vente-échange de livres, située sur Othadavai street - le "centre touristique", ce qui permettait aux voyageurs de ne pas rater le panneau " chambres à louer ". Mr Books renâcla, évoqua sa trésorerie ric-rac, mais ils lui proposèrent de prendre en charge tous les frais, alors ce coquin afficha un grand sourire. Et pendant quelques jours, je ne mis plus les pieds dans cet endroit, ne voulant surtout pas me mêler, interférer, ou donner des avis au débotté. Je découvris l'ampleur du changement à venir un après midi. Je rencontrai le Hollandais devant un atelier de menuiserie, discutant ferme avec un Indien, tous les deux accroupis devant un tabouret à trois pieds. Comme il m'avait aperçu, il se redressa et me salua, puis il m'expliqua qu'il bataillait pour faire comprendre au menuisier qu'il fallait le refaire, dix centimètres plus haut, pour permettre à Vimaya, la jeune fille tamoule, qui travaillait avec Mr Books, d'être à la hauteur du guichet. Un guichet ? Oui, je l'ai fait fabriquer, ça ressemble plutôt à un comptoir et je l'ai installé à droite, tout de suite après l'entrée, me dit-il. Et madame ? Ah ! Elle a acheté la peinture, et, une fois qu'on aura tout repeint, on prévoit un nouveau classement des livres.
Franchement, je ne pouvais m'empêcher d'admirer ces gens là. Pourquoi agissaient-ils ainsi ? Je leur avais dit, mais ils le savaient très bien, qu'une fois partis le résultat de leurs activités commencerait à péricliter, la routine indienne recouvrirait les traces de leur passage. Au fond, ils voulaient sans doute se faire plaisir, montrer ce dont ils étaient capables, d'ailleurs la dame m'avait indiqué qu'ils avaient agi de la sorte au cours d'un séjour dans une guest house, en Indonésie. Ainsi, ils n'étaient pas des novices dans l'art de perturber l'environnement des gens qui ne leur demandaient rien.
Quand Mr Books passait avec un touriste pour lui montrer les chambres libres, il montait sur le toit où il savait me trouver, si c'était vers 18 h, parce que je lisais en attendant le crépuscule. Quelquefois il venait juste pour discuter un peu, se raconter, et je l'écoutais poliment. Mais un soir, il vint me confier son exaspération des Hollandais qui le submergeaient d'idées rénovantes en vue d'améliorer la performance de son "business". Ils sont fous ! me lança-t-il en ricanant, je regrette ma tranquillité, je veux rien, moi, mais eux, eux ils ne se reposent jamais ! Je compatissais, hypocrite comme tout être civilisé. Mr Books préférait glander avec ses amis l'après midi, en buvant une bière, et souvent plus ; il avait réussi une fois à me faire payer une tournée alors que je sortais de sa boutique après avoir discuté avec son employée, toujours à l'affût des derniers ragots de Mamallapuram ; elle les craignait aussi comme la peste, et c'est pourquoi elle laissait la porte toujours ouverte pour que les passants puissent voir l'intérieur. Oui, le monde de Mr Books était bouleversé. Ils finiront bien par partir, lui dis-je en regardant ses mains avec insistance. Il réalisa qu'il tenait deux canettes de bière, alors il m'en tendit une. Nous trinquâmes, je bus une gorgée tiède. Enfin, il me souhaita une bonne soirée et s'en alla rapidement : les Hollandais l'avaient invité, lui et sa femme, dans le restaurant du plus chic hôtel de Mamallapuram.
Un jour, les Hollandais eurent l'idée de remplacer la lucarne de leur chambre par une véritable fenêtre. Et ce fut une journée homérique........ (à suivre) | | | À: Geob · 13 juillet 2011 à 15:36 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 3 de 18 · 4 748 affichages · Partager C'est dingue comme on apprend une multitude de choses sur un pays avec un tel carnet !
Juste un village, une rue, une maison et quelques personnages... E voici l' Inde qui se dessine, se découvre, se vit... Une lecture entre interrogations, suspens et rires...
Que du plaisir.
Dolma | | | À: Dolma · 15 juillet 2011 à 10:44 · Modifié le 19 juil. 2011 à 10:33 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 4 de 18 · 4 721 affichages · Partager 4) La journée de la fenêtre
1) Attention ! Les travaux commencent !
Les coups sourds d'une masse contre le mur, le fracas des pierres qui s'écroulent, on attaque la maison, ou quoi ? Ce matin-là, je me levai avec une pointe d'inquiétude. J'ouvris la porte de ma chambre et je constatai que le bruit provenait de celle des Hollandais dont la porte restait ouverte. Mr Books apparut sur le seuil, en grande conversation avec le psychologue préféré de la police néerlandaise. Je subodorais quelque chose de grandiose, le voir de si tôt annonçait un évènement qui valait le détour. Mu par une curiosité proche de la gourmandise, je me rapprochai d'eux, et je découvris, non sans être stupéfait, le chantier dans la chambre inondée par la lumière de cette belle matinée ensoleillée. A travers un large trou dans le mur, je voyais un ouvrier, posté à l'extérieur, debout sur une marche de l'escalier parallèle à cette façade, qui continuait son travail de démolition, tandis qu'à l'intérieur ses collègues déblayaient, amenaient des briques, préparaient le ciment sur le sol et, au milieu de cette agitation, manches retroussées, l'épouse du Hollandais semblait diriger tout de main de maître.
En voilà une surprise, dis-je à mon voisin de couloir - mr Books nous laissa pour surveiller les travaux sur le toit. Il me rappela en souriant, que je lui avais dis, le jour de leur arrivée, la raison de mon refus d'habiter dans cette chambre : l'absence d'une véritable fenêtre ! Alors, sa femme et lui ont convaincu notre loueur, l'autre soir au restaurant, de la plus-value locative générée par son éventuelle installation. L'aval de Mr Books m'étonnait beaucoup. Toujours sur le fil tendu de ses dépenses pas très catholiques, il avait maintes fois tenté de me faire payer un mois d'avance, ce que je refusais mordicus puisque nous avions convenu, au départ, d'un règlement par décade (en février, excédé par son comportement, je l'avais menacé de changer de guest-house, dès lors il n'insista plus). Bien, bien, dis-je au Hollandais, mais, dîtes-moi, ça coûte combien tout ça ? 5000 roupies ! 5000 roupies ??? Oui, 5000, c'est nous qui payons, me précisa-t-il avec un sourire désabusé. J'aurais dû m'en douter !
Je laissai ce souk bruyant, poussiéreux, et je montai rejoindre sur le toit notre sacré lascar de propriétaire. Au fond de la terrasse, à droite, penché au dessus du parapet - moins d'un mètre de hauteur -, au niveau donc de la chambre des Hollandais, il regardait en bas avec une insistance bizarre, l'air contrarié. Près de lui, je pus observer à mon tour le démolisseur, sans pour autant être particulièrement passionné, sauf que, deux marches en dessous de l'ouvrier qui s'escrimait contre le mur avec son énorme masse, un Indien rigolard, assis sur ses talons, paraissait se repaître de ce spectacle et cela augmenta aussitôt mon intérêt. Je compris vite que ce gars-là était l'objet de toute l'attention de mr Books. Ce dernier ne tarda pas à m'en toucher deux mots. Le type était tout simplement le voisin qui habitait derrière la maison bleue, et qui, avec sa famille, empruntait cet escalier si près du mur, pour grimper sur le toit de cette construction jamais finie, juste esquissée, située sur notre droite, après la petite maison jaune - je crois avoir oublié de préciser que celle ci fut inoccupée durant tout mon séjour. Ah je sentais bien que mr Books n'était pas dans assiette ! Parfois, il m'entretenait des supposées jalousies à son encontre de la part des gens du quartier. Oui, il n'aimait pas trop venir ici. Au fil des jours et des conversations, je comprenais que l'origine de ces bisbilles n'étaient que la conséquence du fameux et mortel tsunami, des rancoeurs des pas débrouillards, des oubliés de la manne financière occidentale. J'ai écris "mortel", en fait pas tant que ça ! Beaucoup de dégâts, certes, mais l'employée de mr Books m'avait raconté, écroulée de rire, que les hommes se préoccupèrent surtout de sauver leurs postes de télévision... | | | À: Geob · 17 juillet 2011 à 16:14 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 5 de 18 · 4 686 affichages · Partager 4) La journée de la fenêtre
2) Intermède, en toutes digressions.
Aujourd'hui, pas question d'une sieste, trop de monde dans la maison bleue. Je regagnai ma chambre, j'enfournai dans mon petit sac à dos le nécessaire pour passer la journée dehors, et je sortis. En général, je prenais mon petit-déjeuner dans un restaurant dont la carte n'offrait qu'un choix restreint mais, néanmoins, deux avantages non négligeables : premièrement, des plats exclusivement indiens, végétariens de surcroît, guère onéreux, et deuxièmement l'absence quasi quotidienne des touristes blancs en quête, sur Othadavai street, de mueslis, toasts, salades de fruit, et autres douceurs appréciées dans notre monde obsédé par le principe de précaution. Celui que je fréquentais se situait sur Main street, au débouché de la rue principale (non goudronnée) du quartier des pêcheurs. J'aimais bien emprunter cette voie parce qu'il n'y avait pas de boutiques de souvenirs, juste quelques échoppes, très commodes, où les gens achetaient le nécessaire du quotidien - petits sachets de lessive, dentifrice Colgate, ustensiles de cuisine, épices, riz, de rares fruits.
Et puis, parfois, je croisais ces ouvrières qui s'avançaient face au soleil : elles se dirigeaient vers le chantier ouvert depuis la fin de la saison des pluies, au bord de la mer - un futur hôtel ; leur travail consistait à empiler des briques sur leur crâne recouvert d'un épais chiffon, puis de les porter, telles des funambules, sur les échafaudages de cette sinistre bâtisse en construction, en passant sur des planches jetées sur le vide. A chaque fois, j'admirais leur élégance innée, leur port de tête volontaire ; ces femmes de basse caste, vêtues de saris au tissu grossier, affichaient toutes une classe qui me sidérait, une joie de vivre exaspérante qui les rendait indestructibles. Ces prolétaires à la peau noire, et aux dents si blanches, avaient chacune dans leurs mains un cabas en plastique ajouré dans lequel, enveloppé de papier journal, elles transportaient leur collation pour toute la journée, leur journée de labeur sous le cagnard, et malgré tout elles restaient droites, fières, sans afféterie - et pour cause ! Bon sang ! Quelle allure ! La beauté, la classe encore une fois, n'est pas une affaire d'argent, elles en apportaient la preuve, elles ne sollicitaient pas l'apitoiement sur leur sort et renvoyaient à leurs chères études compassionelles tous ces gens dans la file d'attente devant l'ambassade de l' Inde à Paris qui, après avoir décliné leurs projets pour un pays qui ne leur demandait rien, avec un visage transfiguré par l'idée bienveillante qu'ils se faisaient d'eux mêmes, me demandèrent ingénument pourquoi j'allais en Inde et je leur répondis, pour couper court à tout dialogue : eh bien pour glander, messieurs-dames, pour glander !
Oui, ces femmes du Tamil Nadu n'avaient que faire de ces belles âmes occidentales.
Ce matin là, je ne les vis pas. Elles devaient être déjà entre ciel et terre. Après avoir manger, je louai une antique mobylette, et je partis rouler dans la campagne. A la longue, qui plus est au cours de mon troisième voyage, plus rien ne me surprenait dans ce pays parce que j'acceptais, ou finissais par accepter, la réalité telle qu'elle était et non pas comme j'aurais voulu qu'elle soit. Je m'accommodai donc de cet engin bruyant et pollueur.
On s'habitue à tout, même au pire, le mental est soumis à rude épreuve, mais quand on arrive à surmonter cette barrière culturelle, à mettre l'ethnocentrisme dans sa poche, et surtout de se convaincre de ne pas émettre un jugement moral, alors il peut arriver qu'on se dise : bon dieu ! Qu'elle chance que j'ai d'être là ! Mais ce sentiment ne vient pas à tout le monde, non pas que je veuille parler d'une élite, ce serait absurde, ridicule, néanmoins il faut reconnaitre que c'est difficile de ne plus penser lorsque tous ces stimuli visuels, olfactifs, auditifs qui interrogent nos habitudes, nos références et nous donnent une furieuse envie de foutre le camp. Oui, c'est cela : ne pas penser, être comme une éponge qui absorbe tout.
Vers 17 heures, je revins sur Mamallapuram. Je rendis ma pétrolette. La fenêtre devait être installée, et j'étais vraiment fort curieux de voir ça ! | | | À: Geob · 19 juillet 2011 à 10:32 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 6 de 18 · 4 669 affichages · Partager 4) La journée de la fenête
3) Les travaux sont terminés !
Le silence, le calme, une douce quiétude régnait dans la maison bleue. Un ouvrier sortit de la chambre des Hollandais avec des outils et un sac de détritus. Allons voir le résultat. Ca alors ! Ils utilisaient encore la lumière électrique ! Devant l'entrée, je restai coi, bouche bée : un maçon finissait d'étaler une couche de plâtre là où, ce matin, un trou béant laissait entrer la lumière du jour, et en haut, sur la droite, la lucarne était toujours là. Les psychologues se réinstallaient après tout ce dérangement. Lorsqu'ils se rendirent compte de ma présence, de mon air stupéfait, ils vinrent me raconter leur journée, une drôle de journée que d'aucun qualifierait de "courtelinesque", mais pour mes voisins ce fut plutôt du Kafka !
Dès que le trou dans le mur eût atteint les dimensions requises pour la pose des cadres en bois, l'Indien qui se marrait ce matin, sur la marche de l'escalier, se manifesta auprès de mr Books et, bien sûr, des Hollandais. Il leur déclara derechef qu'il ne voulait pas de cette fenêtre. Mais en quoi cela le concernait-il ? Il invoqua la pudeur : il estimait qu'en empruntant l'escalier, sa famille et lui auraient une vue directe sur la dame peut être en train de prendre une douche - effectivement, la disposition de la chambre se prêtait à cela. La psychologue le rassura. Elle était toute disposée à mettre des rideaux, ainsi il ne verrait rien et sa pudeur serait respectée. Cela ne résolut pas la revendication vacharde du bonhomme. Il argua que des enfants pourraient s'amuser à jeter des cailloux sur les vitres, les briser, alors on viendrait lui chercher des noises, on l'accuserait, on lui demanderait de payer, vraiment, assura-t-il, trop de problèmes en perspective, il valait mieux pour tout le monde que cette fenêtre restât en l'état de projet et que l'on rebouchât le trou. Le Hollandais l'assura que ses hypothèses pessimistes, si elles se concrétisaient, ne lui attireraient aucun ennui, et il s'engageait à payer des éventuels dégâts sans discuter. Mr Books tenta, lui aussi, de contrer les arguments de son compatriote, mais ce dernier évoqua alors la possibilité d'ouvrir la fenêtre, d'entrer dans la chambre pour commettre quelques chapardages, on lui demanderait sans doute des comptes, et pas à un autre ! La Hollandaise retroussa de plus en plus ses manches tant la mauvaise foi de l'Indien l'offusquait ! Elle repartit à l'assaut du têtu par de nouvelles propositions afin de le convaincre de sa totale impunité en cas de vandalisme. Rien à faire ! Au bout d'une heure de négociations ahurissantes pour un esprit cartésien, comme celui des Hollandais, mr Books déclara forfait et passa sous les fourches caudines du voisin récalcitrant. Les Hollandais tombèrent des nues ! Ils essayèrent de le ramener à de plus justes considérations, étant donné qu'il était le propriétaire de la maison bleue et qu'il pouvait, leur semblât-il, faire ce qu'il voulait. Mais, comme je l'ai déjà dit, me Brooks ne se sentait pas bien dans le quartier des pêcheurs ; sa bouille chafouine et son sourire en coin exprimaient une déroute mentale, une pressante envie d'en finir avec cette histoire de fenêtre, alors il commanda aux ouvriers de retourner à la case départ et il voulut ne plus rien entendre.
Mes voisins gardaient leur colère intacte, ils ne voulaient plus voir mr Books pour aujourd'hui. Ce qui m'épatait, c'était leur manque de...psychologie ! Comment avaient-ils pu avoir une confiance aussi absolue envers notre loueur de chambres ? En ce qui me concerne, bien qu'ayant fait ma "psycho" devant le comptoir du Café du Commerce, je gardais toujours mon quant à soi avec mr Books, depuis quasiment les premiers jours. Et puis, j'avais eu avec lui des conversations révélatrices de sa mentalité, des conversations entre hommes qui m'incitaient à ne surtout pas me laisser embrigader dans ses virées de patachon.
Le temps passa, et la mauvaise humeur se tarit. Un soir, les Hollandais m'avertirent de leur départ pour le lendemain. Je promis d'aller leur souhaiter bon voyage, un taxi les prendrait en charge devant la boutique de mr Books...
5) Les Hollandais s'en vont.
Je ne pus qu'admirer le travail des Hollandais : la boutique "J.k.Books" ressemblait à une véritable librairie ! Les murs repeints en blanc, les rayonnages impeccables, le comptoir sur la droite derrière lequel Vimaya notait sur un cahier l'ouvrage que venait de choisir un touriste, tout cela rendait le lieu plus agréable, plus sérieux. Je félicitai sincèrement mes colocataires en partance. Mr Books, lui, rigolait tout le temps. Il affichait une mine superbe, une décontraction proche de l'euphorie. Une voiture s'arrêta devant la boutique, c'était le taxi et l'instant des adieux. La Hollandaise commença par faire la bise à tout le monde, mr Brooks lui décocha deux gros baisers sonores sur ses joues, moi je le fis à la parisienne en faisant du bruit dans le vide, et elle termina avec Vimaya, toute intimidée, toute menue, qui semblait disparaître dans ses bras. Lui, il nous serra la main, et embrassa aussi l'employée de mr Books qui rougit à ne plus savoir où se mettre.
A la nuit tombée, je me retrouvai seul locataire dans la maison bleue, comme ce fut souvent le cas. Le vide, le silence m'étourdirent un moment, et, sur le coup, je regrettai déjà la présence des Hollandais.
Le temps s'écoula dans une chaleur de plus en accablante. Un jour je pris le chemin de la Poste et je passai devant l'endroit où les éboueurs, payés par le Hollandais, avait éradiqué une décharge. Je constatai qu'elle reprenait du volume.
En fin de compte, tout rentrait dans l'ordre. | | | À: Geob · 19 juillet 2011 à 16:31 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 7 de 18 · 4 659 affichages · Partager 1)escalier intérieur qui mène sur le toit de la maison bleue 2 et 3) vues de la maison bleue 4) le chemin pour se rendre à la poste. La femme va vendre son poisson au petit marché, à côté de la poste. 5 et 6) la "rue" principale du quartier des pêcheurs et une vue non loin de la maison bleue. 7 et 8) à deux cents mètres de la maison bleue, la "plage des pêcheurs", avec les barques offertes par diverses o.n.g. dont beaucoup ne prennent pas la mer. 9 et 10) cérémonie religieuse dans le quartier des pêcheurs. Images attachées: Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. | | | À: Geob · 22 juillet 2011 à 15:03 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 8 de 18 · 4 631 affichages · Partager Un carnet sur l' Inde qui me (nous ?) fait rire, voilà une lecture originale !
Nous sommes si souvent "envahis" à longueur de lignes par ces insupportables namaste et shanti que n'en trouver aucun ici me rend ce carnet tout à fait sympathique  .
Merci pour cette savoureuse lecture !
Dolma qui n'ira jamais en Inde | | | À: Geob · 25 août 2011 à 16:16 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 9 de 18 · 4 494 affichages · Partager L'enterrement de la vieille.
Une fête ? Un mariage ? Je n'avais jamais vu autant de monde dans cette ruelle du quartier des pêcheurs ! Une cinquantaine de personnes semblaient ne pas s'éloigner de l'entrée d'une maison. Je m'approchai pour tenter de comprendre. J'entendais bien des percussions, un rythme endiablé, des cris, mais c'était un peu plus loin ; pourquoi donc içi les hommes et les femmes n'étaient pas au diapason ? Lorsque je fus devant l'entrée de cette maison qui captait l'attention de tous, je vis des femmes habillées en noir, avec un voile sur la tête, qui se lamentaient avec de grands gestes théâtraux. Des pleureuses ? Sans doute ! Toutefois, leur désespoir ne me paraissait pas si prégnant que ça, elles devaient déjà avoir pleurer toutes les larmes de leurs corps et j'arrivais bien tard. Assurément, ça avait plutôt l'air d'un enterrement.
Je me frayai un chemin au milieu des gens, je voulais voir de près cette agitation musicale. La ruelle était vraiment encombrée par beaucoup de curieux, la curiosité étant une forme d’activité que la plupart des Indiens pratiquent avec bonhommie. Je remarquai une sorte de litière sommaire, en bois et feuilles de palmier tressées, fabriquée de telle sorte qu'elle pût se porter sur les épaules par quatre personnes, deux devant, deux derrière. Elle était posée sur le sol, et des hommes se penchaient dessus pour la décorer avec des fleurs et du papier coloré comme s'ils la préparaient pour un corso fleuri.
Me voici près des joueurs de tambours et de tambourins. Ils étaient déchaînés, ils utilisaient leurs instruments avec une énergie sauvage. Des quidams se trémoussaient joyeusement, agitaient leurs bras et leurs hanches comme des danseurs orientaux. Sur les toits des maisons jaunes, ces cubes post-tsunami, des familles entières regardaient placidement tous ces hommes faire la fête. Au moins une centaine de personnes dans la ruelle, tous aussi placides. Quelle ambiance ! Les musiciens et les danseurs s'encourageaient, s'excitaient les uns les autres, le rythme s'accélérait, mais cela n'incitait quiconque à entrer dans leur cercle, bien au contraire ! on aurait dit que la passivité des spectateurs pouvait résister à n'importe quel niveau sonore, n'importe quel évènement, et je pensais que même une bagarre généralisée, bien saignante, ne réussirait à les remuer ou à les sortir de leur léthargie.
Quand le calme survint, les gens refluèrent vers la maison ; je les suivis. Trop de monde s'agglutinait devant l'entrée, je ne distinguais rien de spécial. Soudain, un mouvement de houle redessina le groupe d'hommes et de femmes qui semblait ne vouloir rien rater, le demi cercle compact se divisa en deux pour laisser le passage à des Indiens qui transportait une forme enveloppée de blanc dont seule la tête et les pieds se laissaient voir. J'avais l'impression que c'était une vieille femme. Elle fut déposée sur la litière, puis quatre hommes hissèrent le tout sur leurs épaules. Je me souviens d'une femme blanche qui regardait cela gravement, les mains jointes devant elle en signe de recueillement, et, quand le cortège s'ébranla, elle fit le signe de la croix à son passage
Les percutionnistes avaient repris du service et conduisaient l'enterrement avec un rythme soutenu. Les gens suivaient en silence. Je fus surpris par leur allure rapide, cela ressemblait à une foule pressée d'en finir avec sa journée de travail, alors qu'un occident il est convenu de marcher plus lentement pour montrer sa tristesse, sa compassion. A moins que le soleil, qui commençait sa descente vers l'ouest flamboyant, incitait les gens à se débarrasser de la morte au plus vite avant le crépuscule. En fait, je n'en savais fichtre rien, je ne cherchais même pas une raison qui n'avait sans doute pas lieu d'être, c'était comme ça, et puis voilà.
Je ne suivis pas le cortège, et je tournai dans la ruelle de la maison bleue. Le cimetière se trouve près de la route qui monte sur Chennai, et je savais très bien que le cortège devait obligatoirement prendre le chemin de la poste pour s'y rendre. J'allai donc au bout de ma ruelle pour les attendre. D'où je me trouvais, j'entendais toujours le boucan de cette fanfare funèbre bientôt couvert, à ma grande surprise, par une pétarade digne d'un nouvel an chinois !
Quand ils défilèrent devant moi, une nouvelle et longue pétarade se déclencha, noyant dans une fumée acre le cortège qui ne faiblissait pas dans sa marche. Ils s'engagèrent sur le chemin de la poste, et je ne vis plus, dans le soleil couchant, que de vagues silhouettes qui s'agitaient dans une sorte de brume persistante.
J'avoue, cette bizarre énergie que dégageait cet enterrement m'avait bien secoué. Je revins sur mes pas, et je décidai de regagner ma chambre dans la maison bleue ; j'avais envie d'un peu de calme. Mais voici qu'au bout de ma ruelle surgirent mr Books et le couple de Hollandais. Ils m'avaient l'air pressés tous les trois ! Mr Books me serra la main, on ne s'était pas vu de la journée. Il m'indiqua qu'il conduisait les Hollandais au cimetière. Venez donc avec nous, me dit le Hollandais, il ne faut pas rater la crémation. La crémation ? Je me demandais où elle se ferait exactement dans cet espace nu, pitoyable, pathétique, avec quelques tumulus qui signalaient la présence des corps enterrés, avec aussi deux ou trois pierres tombales, mais sans clôture et ouvert aux chiens errants ; un lieu de désolation qui ne semblait exister que pour permettre aux plus démunis d'abandonner leurs morts.
Par curiosité, je demandai à mr Books si l'on pouvait photographier. Bien sûr, affirma-t-il, ils adorent ça ! Et il ajouta : venez avec nous, ça leur fera plaisir, plus il y a du monde, plus ils sont contents ! Eh bien, allons leur faire plaisir !
Lorsque nous arrivâmes à l'endroit prévu, il ne restait plus qu'une vingtaine de personnes, sans doute rien que la parenté de la défunte, disposées de part et d'autre d'une fosse fraîchement creusée. Nous nous plaçâmes du côté du monticule de terre comme la plupart des assistants car, à l'opposé, il y avait la litière avec la vieille dame posé près du trou, au pied de trois personnes - que des hommes...mais tout à coup, me vient à l'esprit qu'il n'y avait aucune femme, hormis la Hollandaise, enfin, je n'en suis pas sûr, ma mémoire me joue des tours.
En tout cas, la situation était surprenante : je ne voyais pas le moindre fagot de bois, ni le moindre indice d'un bûcher en perspective. Le Hollandais interrogea notre logeur sur ce sujet, et nous eûmes cette réponse : aujourd'hui, ils n'ont pas les moyens, la crémation se sera pour plus tard. Cette affirmation nous laissa perplexes quelques secondes, puis notre attention fût attirée par un homme qui portait un longhi et qui paraissait être l'ordonnateur de cette cérémonie. Le type se pencha sur la vieille dame pendant quelques secondes, ensuite de quoi il remit quelque chose dans la main d'un des trois hommes qui se tenaient debout près de la morte : c'était les boucles d'oreilles en or de la défunte ! Et le deuxième reçut le collier. Il afficha un sourire satisfait en soupesant le collier dans sa main comme un prêteur sur gages. Les fines chaînes des chevilles fut pour le troisième, et il sembla aussi satisfait que les autres.
Pas de notaire chez les pauvres, on ne perd pas de temps !
L'ordonnateur sauta dans le trou, deux hommes lui mirent la vieille dans ses bras, il la déposa délicatement puis se retira prestement. Il parla avec ceux qui avaient bénéficié des bijoux de la morte. Ceux ci s'avancèrent vers le monticule de terre, et chacun d'entre eux en prit une poignée qu'ils jetèrent dans la fosse, et, à tour de rôle, tous les assistants en firent de même. Je ne voulais pas le faire, mais je vis le Hollandais se placer pour faire comme tout le monde, alors j'attendis aussi mon tour alors que la Hollandaise nous fit signe qu'il n'en était pas question pour elle. Dès que je m'assurai d'un peu de terre dans ma main droite, je ne fus plus observateur, une grande émotion me saisit : je pensai à la mort de ma mère, je la visualisai dans son cercueil encore ouvert, alors je jetai vite ma poignée de terre pour me débarrasser aussi de cette vision trop triste, puis je m'éloignai pour rejoindre les Hollandais déjà à l'écart. Mr Books se précipita vers nous : attendez ! attendez ! ne partez pas ! je vais vous présenter le fils !
Les Hollandais et moi, nous nous regardâmes interloqués.
Mr Books revint, accompagné par l'Indien qui avait reçut le collier. Habillé à l'occidentale, le visage souriant, il nous serra la main chaleureusement : - Thank you ! Thank you ! Et moi, j'entendais : - Merçi d'être venus, les amis, c'était vraiment sympa ! Ce gars était tellement affable, décontracté, et, disons le, vraiment pas malheureux, que j'eus envi de lui répondre : - You'r welcome !
Quelques jours après le départ des Hollandais, mr Books m'informa de la tenue d'un autre enterrement, à l'orée du quartier des pêcheurs, dans une maison un peu à l'écart de tout. Cette fois-ci, ce sont des catholiques, me précisa-t-il. Charmé par le précédent enterrement, je me rendis donc à l'endroit indiqué, muni de mon petit appareil photo.
Une fois sur place, ce que je vis m'impressionna tellement qu'il ne me vint pas l'idée de prendre le moindre cliché. Il reste dans ma mémoire des scènes d'hystérie, il me semble que le cercueil était au milieu de l'allée, entouré par beaucoup de femmes qui criaient, hurlaient : elles se renversaient des sceaux d'eau sur leurs têtes, elles étaient imbibées d'eau, leurs vêtements collaient sur leur peau, certaines voulaient s'arracher les cheveux ; parfois un homme - rares ici - essayait de tenir une femme par les épaules, pour l'empêcher de s'agiter ou de se nuire, cela rendait ce que je découvrais encore plus déchirant, je n'avais jamais vu la démonstration de la détresse, du désespoir, de cette façon aussi spectaculaire et déstabilisante. Bientôt, un malaise insupportable m'envahit, et je revins sans tarder dans le quartier des pêcheurs pour ne plus entendre ce chœur de tragédiennes hallucinées, en regrettant déjà les musiciens bourrés, qui tapaient comme des sourds sur leurs tambours, et le crépitement des pétards qui saluaient dans un boucan d'enfer le départ de la vieille vers sa réincarnation.
(les percussionnistes en action !)
| | | À: Geob · 25 août 2011 à 16:38 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 10 de 18 · 4 488 affichages · Partager En date de : Dim 14.8.11, k... r... a écrit :
De: k... r... Objet: k....mamallpauram. india. (book shop) À: g...@yahoo.fr Date: Dimanche 14 août 2011, 16h52
dear b..., one very bad news. my book is no more there.because that land lord want to give some other people who came to give more rent and advance.i left my book shop with tears.my 10year book shop is vanished yesterday.i have to find other one.i don, t know where i can find.this people is very greedy.they never look at our heart.only they need high income.i took all of my books and stuffs to home.i am feeling i living in the desert.what to do? where to go.i am very confused.season going to start soon. by then my meet my fate.this book shop only is the source to support our school.kindly think about my situation.please show your helping hand.i am very sorry to share this misery.hope you got photos of the children that day we distributed school bags to the poor kids.to continue the project please i need your generous support.thank you very much.
k...
A l'impossible, nul n'est tenu, la preuve : mr Books m'a envoyé un mail dans lequel il semble vouloir s'en prendre à mon porte-monnaie ! Manque de pot, je l'ai perdu ! Faudra que je lui envoie un mail pour lui demander s'il peut faire un geste pour moi !
| | | À: Geob · 20 octobre 2011 à 16:41 · Modifié le 21 oct. 2011 à 11:01 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 11 de 18 · 4 257 affichages · Partager Le 8 mars.
Une invasion !
Ce fut la remarque qui me vint à l'esprit lorsque je quittai la maison bleue, ce 8 mars au matin. Jusqu'à ma ruelle qui était devenue une voie fréquentée ! Tous les habitants de Mamallapuram semblaient être attirés par le bord de mer, tous s'y dirigeaient d'un pas volontaire, pressé. Alors, je fis exactement pareil, ma curiosité était piquée au vif et j'avais mon appareil photographique dans la poche, histoire de capter quelques scènes imprévisibles.
Je m'attablai à une terrasse de café, sur la plage, pour prendre le petit-déjeuner. Que se passait-t-il ? Il y avait peut être un millier de personnes au bord de l'océan ! Tout à coup, je me rappelai que, il y avait une semaine déjà, Vimaya m'avait demandé si je serais encore là le 8 mars. Elle m'avait parlé du jour, et du seul jour, où tous les Tamouls se baignaient, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous ! Même sa grand-mère ! C'était principalement le jour où les brahmanes baignaient la statue de "Lord Vishnou", bref, une grande fête à ne pas râter !
J'expédiai vite fait mon repas matutinal, et je me dirigea vers la foule. De ma vie, je n'avais jamais vu autant de gens dans l'eau ; cela m'évoquait un peu les chinois en vacances au bord de la mer, seulement ici personne en maillot de bain, ils restaient évidemment tous habillés, comment c'est d'ailleurs souvent le cas en Asie. Les seuls torses nus, c'étaient les brahmanes, fort nombreux ce matin là, la plupart près d'un abri dressé sur la plage, juste un toit de palme sous lequel resplendissait une statue de Vishnou. Tout autour, une file d'attente, organisée et surveillée par des policiers, pour passer devant le brahmane qui donnait sa bénédiction avec une espèce de coupe qu'il posait une seconde sur la tête des gens. Vu leur activité, je me disais que ces serviteurs de Vishnou devait se faire une sacrée bonne journée sur le plan pécuniaire, en tout cas ils avaient tous un point commun : ils se portaient bien !
Au milieu de cette multitude, je me sentais bien, il y avait aucune tension, les gens semblaient heureux. J'allais un peu dans l'eau - tout habillé, bien sûr -pour les photographier, et chaque fois je le faisais rapidement pour éviter la pose que ne manque pas de prendre l'Indien dès qu'il s'aperçoit que l'on s'intéresse à lui ! Je fis de même quelques clichés de brahmanes en train de se mettre des marques blanches sur leurs visages.
Un type, avec un enfant dans ses bras, entouré de trois femmes et un homme, m'arrêta et me demanda si j'allais bien. Je répondis poliment, puis il me présenta sa famille. J'étais bien embêté, je ne me rappelais plus de lui. Voilà, ça me revenait : j'avais mangé dans son restaurant, un mois auparavant ! Mamallapuram n'est pas une grande ville, mais on peut y vivre sans croiser les mêmes personnes pendant fort longtemps. Le fait de vivre dans la maison bleue, et ma connaissance des ruelles et des chemins, mon obstination à éviter Othadavai street, me rendait fort discret aux yeux des commerçants habitués aux occidentaux.
Les Indiens sont fort curieux vis à vis des étrangers, au grand dam de ces derniers qui, parfois, craquent et les envoient paître, alors que cette curiosité n'est pas malsaine, plutôt bon enfant. J'ai apprécié la gentillesse des gens de Mamallapuram, j'ai été choqué par des Indiens venus de Hyderabad qui me parlaient d'eux avec une morgue, un mépris, une suffisance invraisemblables, mais je sais très bien que sous l'apparence un volcan sommeille chez les Tamouls. Il ne faut pas oublier qu'ils n'ont pas attendu les Palestiniens pour commettre des attentats-suicide, rappellez-vous cette femme qui offrit un bouquet de fleurs à Rajiv Gandhi. Et ce 8 mars, sans l'intervention d'un policier, j'aurais pu assister au lynchage d'un automobiliste inconscient.
En fin de matinée, on hissa Lord Vishnou sur une impressionnante litière, en compagnie de deux brahmanes, et le cortège entreprit de sillonner les ruelles du quartier des pêcheurs. Les autres brahmanes s'arrêtaient à la demande, et donnaient - un euphémisme - leur bénédiction aux gens, tandis que les porteurs se reposaient avant que de repartir de plus belle. Une automobile s'engagea dans une ruelle et se retrouva face à tout ce monde. Bizarrement, le chauffeur ne sembla pas montrer une intention de reculer. Il n'y avait absolument pas la place pour se croiser. Des hommes vinrent frapper la carrosserie, et ils firent des signes pour indiquer au chauffeur qu'il devait reculer, laisser passer le dieu. L'automobiliste fit une embardée, cela déclencha des cris de colère et les coups redoublèrent sur la carrosserie. J'étais au milieu des gens, je sentais la tension, l’excitation, l'envie de faire passer un mauvais quart d'heure à celui qui osait se mettre en travers du dieu Vishnou. Une ambiance de lynchage, et, j'ose à peine l'écrire, cela me fascinait, je voulais voir jusqu'où irait cette scène, j'étais prêt à prendre la photographie d'un incident qui pourrait se révéler sanglant. Un excité cherchait maintenant à ouvrir la portière, et c'est là que je cadrais, anticipant déjà l'extraction du chauffeur de sa voiture, son corps sur le sol, avec des acharnés autour de lui le rouant de coups.J'appuyai sur le déclencheur au même moment où intervint le policier. Il agrippa celui qui voulait ouvrir la portière. Ce dernier expliqua tout de suite la raison de ce tumulte dangereux, alors le policier intima au chauffeur de vite dégager. Ce qu'il fit, sans demander son reste, sans doute soulagé d'avoir échappé au pire. Plus au sud, de l'autre côté du temple, il y a une autre plage, et disons que c'est la vraie plage de Mamallapuram, celle où l'on peut voir tous les jours une féerie de couleurs grâce aux saris, et autres tenues traditionnelles, portées par les femmes durant leur baignade. Elles portent aussi leurs bijoux qui quelquefois, giflés par les vagues, disparaissent brutalement dans l'océan agité. C'est pourquoi il y ceux "qui dansent avec les vagues". Ils sont au bord du rivage, le longhi relevé et attaché autour de leur taille, ils observent comme des rapaces, avancent ou reculent au gré du ressac, puis, soudain, il y en a qui se précipite sur quelque chose de brillant avant que la vague ne le reprenne. Il montre alors sa découverte aux autres qui l'entourent : les bijoux ne sont pas perdus pour tout le monde !
Sur cette plage, j'ai vu défilé tous les états de l' Inde. Mais parfois je n'arrivais pas à savoir de quel état venait telle ou telle personne. Je me souviens, à l'occasion de la pleine lune de février, au milieu de celle foule indienne qui campait - pendant trois jours - sur le sable, d'une famille à la peau très noire qui m'invita à les prendre en photo -pas un des membres ne parlait anglais. Je leur fis plaisir, et je restais dans l'ignorance quant à leur origine.
Cette fête de février surpassa en nombre celle du 8 mars. La population de Mamallapuram avait doublé, peut être plus, les gens campaient jusque dans le parc où il y a des vestiges de l' Inde d’antan. Sur la plage, chaque famille avait tendu sur des bâtons de larges tissus pour délimiter son espace. Des gens du pays avaient creusé sous le sable pour trouver des sources d'eau douce, oui, sous la plage, de l'eau douce qu'ils mettaient dans des bouteilles en plastique et les vendaient à cette multitude qui avait envahi et accaparé le bord de l'océan. Quelques jours auparavant, j'avais vu la construction d'une tour en bois, non pas pour surveiller les éventuels baigneurs, mais pour permettre aux policiers - certains en civil - de surveiller cette foule bigarrée. Car on craignait beaucoup les voleurs. On avait dit aux touristes de ne surtout pas fréquenter cette plage durant ces trois jours. Conseil fort utile : je n'en vis aucun ! Et je me laissais couler dans la masse humaine.
J'assistai à une arrestation. Un type, à l'aspect misérable, se mit à courir sur le rivage avec une veste dans la main, poursuivi par deux types dont l'un d'entre eux devait en être le propriétaire. J'imitai les Indiens qui étaient assis autour de moi, je me levai pour ne pas rater la suite. Il y avait trop de monde, le voleur n'avait aucune chance. Un homme bien habillé l'agrippa, il se révéla être un flic en civil, mais il fut aussi aidé par des hommes qui en profitèrent pour frapper le voleur. Sur ce, un policier en uniforme surgit et contribua à la distribution de horions afin de contraindre le malheureux à compter les étoiles plutôt que d'espérer l'éventualité d'un échappatoire. Ensuite, on lui attacha les mains derrière le dos. Bon, jusque là, rien ne me choquait, après tout j'étais en Inde, ce pays invraisemblable pas très réputé pour le respect des droits de l'homme, certainement plus pour sa société gangrénée par une corruption généralisée, aussi pour sa capacité à déclencher une violence étatique effarante (1), alors un pauvre voleur ne pouvait avoir plus d'importance qu'un grain de sable. Le policier en civil l'agrippa par le col de sa chemise qu'il descendit au niveau de ses épaules, tandis que l'autre lui empoigna à pleines mains sa tignasse, et il tira si fort qu'il l'obligea à tendre au maximum son cou, et, avec cette vision de son col de chemise sur ses épaules et son cou tendu, j'avais l'impression qu'on le menait à la guillotine !
Affreux ! Ce n'était plus un homme, c'était un mouton ! Je suivis les curieux qui leur emboitaient le pas. Ils se dirigeaient tous vers la tour en bois, le Q.G. de la police, entourée par une centaine de personnes qui formaient un cercle fermé par les pieds de la tour. On jeta le voleur au milieu, et je découvris avec stupéfaction qu'il y en avait déjà au moins cinq ! A côté d'eux, une policière, grande, munie de son long bâton (lathi?), paradait dans son uniforme. Elle discutait avec ses collègues masculins. Et alors mon regard plongea dans celui des six pauvres gars, accroupis sur leurs chevilles, les mains derrière le dos, et je vis de grands yeux apeurés comme sur des clichés de guerre montrant des prisonniers qui devinent leur mort prochaine. Ils savaient ce qu'ils récolteraient dans les locaux de la police : une bastonnade !
Le lot que l'on offre gratuitement aux pauvres, en Inde !
(1) En lisant "Désirs d'Occident" de Pankaj Mishra, aux éditions Buchet-Chastel, on découvrira ce que c'est la violence de l'état Indien ! Images attachées: Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. | | | À: Geob · 20 octobre 2011 à 16:54 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 12 de 18 · 4 250 affichages · Partager Waouh!!!! Super    Merci tout plein!!! | | | À: Geob · 14 novembre 2011 à 16:23 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 14 de 18 · 4 130 affichages · Partager DEUX SŒURS
Toutes les fins d'après-midi, parfois le matin durant les grosses chaleurs, je ne manquais jamais de rendre visite au marchand de noix de coco, pas loin du quartier des sculpteurs. A peine que j'arrivais, il prenait une chaise et m'invitait à m'assoir, ensuite il choisissait soigneusement la noix de coco qu'il allait ouvrir, il en soupesait plusieurs avant que d'en ouvrir une à coups de machette, il y mettait alors une paille dans l'ouverture et il me la tendait. Et je me désaltérais agréablement. Jamais déçu par ses choix !
Un matin, je le vis sur sa bicyclette avec un gros sac en toile de jute attaché sur son porte-bagages, tout bosselé. Il pédalait tranquillement vers le lieu de son business. Arrivé à ma hauteur, il m'indiqua qu'il avait des fraîches. Ok ! J'arrive ! lui ai-je dis.
Mais il ne vendait pas que des noix de coco. Il avait aussi une roulotte dans laquelle il vendait des souvenirs, des babioles. C'était une jeune femme tamoule qui s'en occupait. A force de me voir tous les jours, et profitant qu'il y avait personne, elle vint s'assoir sur une chaise, à côté de moi. Elle commença à m'interroger - toujours cette curiosité indienne pour les autres. Ainsi, dès que l'occasion se présentait, elle prit cette habitude de venir discuter, tout en restant attentive à la possibilité d'un client éventuel.
Un jour, je suis passé avec mon appareil photographique. Elle avait déjà fermée la roulotte. Il y avait une jeune femme près d'elle ; toutes les deux affichaient un beau sourire. Elle me fit signe d'approcher, et je me suis installé sur un tabouret pour leur faire face. Elle me présenta sa sœur cadette qui respirait la joie de vivre et l'aisance. Son mari gagnait bien sa vie avec sa boutique-atelier de couture, il travaillait du matin au soir, et ils ne manquaient de rien. Je n'avais pas bien compris ce que faisait le mari de l'aînée, mais ce que j'avais retenu c'est qu'elle se coltinait un ivrogne invétéré - qui comptait beaucoup sur elle pour nourrir la famille.
L'aînée ne voulait pas que je la prenne en photo. Elle semblait admirer sa sœur, alors il fallait ne m’intéresser qu'à elle. Mon petit Kodak avait un 35mm, du coup, je pouvais les prendre ensemble - c'est pourquoi l'aînée regarde sa cadette, elle ne s'imaginait pas dans le cadre !
Le lendemain, je lui offris deux tirages de ce cliché. Elle éclata de rire, toute heureuse d'être avec sa soeur, alors elle me proposa de l'accompagner chez cette dernière pour lui remettre un exemplaire. Son patron remettait ses noix de coco invendues dans un grand sac de jute, la roulotte était fermée, on pouvait partir.
En marchant à côté d'elle, je fus frappé à quel point elle était maigre, petite. Nous nous dirigeâmes vers le quartier nord du village des sculpteurs. La maison de sa sœur était grande, la pièce principale était un espace de plus de cinq mètres de longueur, avec un mur ajouré sur toute cette longueur, ainsi la lumière et l'air entraient à flots. Vu le monde qui vivait la dedans, je supposais que la sœur cadette devait vivre avec la famille de son mari. On me présenta à tous ces gens, on m'offrit du café que l'on remua avec dextérité, et les gens se passèrent une photo de mains en mains.
Un quart d'heure plus tard, je ressortis avec l'aînée. On va chez moi me dit-elle !
Chez elle, c'était une petite maison au bord d'un terrain marécageux - deux cents mètres plus loin. Il y avait ses deux garçons à l'intérieur, dans une pièce avec deux petites fenêtres, la lumière entrait surtout par la porte d'entrée grande ouverte. Un simple rideau séparait la pièce de la chambre à coucher, où je voyais lit en fer forgé et une armoire métallique, comme dans un vestiaire. Il y avait une sorte de débarras, mais je ne voyais pas où pouvait se trouver une éventuelle salle d'eau. En tout cas, cela me paraissait plus agréable que les petites maisons cubiques, post-tsunami, dans le quartier des pêcheurs.
Le fils aîné entama une conversation avec moi, on parla de ses études, des ordinateurs. Sa mère lui dit deux trois choses en tamoul, aussitôt il m'assena, en toute décontraction, que son père buvait beaucoup, un véritable ivrogne, quoi ! Il m'avait balancé ça comme s'il m'avait dit que son père faisait de la sculpture sur pierre ! Et sa mère qui approuvait, toujours souriante. Ah bon ! Cela n'avait pas l'air de les perturber, eh bien tant mieux !
Enfin, il arriva.
Le mari entra dans la maison. Bon Dieu ! Quelle tête ! Une épaisse chevelure frisée sur le crâne, une barbe hirsute, il affichait l'aspect d'un type complètement à la ramasse ! Sa femme se leva vite fait. La Belle et la Bête ! A côté de lui, elle paraissait si frêle, tel un roseau devant un saule pleureur rabougri. Le gamin le plus âgé se leva à son tour pour laisser sa place, et le mari engagea une conversation basique avec moi - ce qui m'arrangeait bien, vu le niveau de mon anglais. Oui, il ressemblait vraiment à un ivrogne, et j'en voyais pas mal à Mamallapuram près des boutiques d'alcool, aux grilles souvent fermées : la vente se faisait à travers les barreaux ! Ils étaient avachis sur le trottoir, dépenaillés, sales, ils tenaient leurs bouteilles comme des junkies "accro" à leur came (pas de commerce de ce genre dans Othadavai street, le quartier touristique, vous voilà donc rassurés).
Je ne sais plus pourquoi, ou alors c'est sa femme qui a remis le sujet sur le tapis, mais il me raconta d'une voix étonnamment douce sa dernière biture et il ajouta qu'il avait beaucoup de mal à s'en remettre. Pendant ce temps là, sa femme souriait, l'aîné aussi, tandis que le cadet assis par terre, le nez plongé dans ses livres, ignorait tout le monde.
On envoya un garçon chercher du coca pour tous, sauf pour le mari qui ne pouvait rien avaler en ce moment - le coca, ça l'aurait tué ! Une fois ma boisson avalée, je regardais ma montre, je me demandais ce que je faisais là.
Elle m'a raccompagné jusqu'à chez sa sœur, en m'invitant à revenir. Je n'ai eu aucune envie de revoir l'autre famille, je n'avais qu'une hâte : monter sur le toit de la maison bleue, et voir la lune se lever au dessus de l'océan.
Images attachées: Photo postée par le membre Geob. Photo postée par le membre Geob. | | | À: Geob · 14 novembre 2011 à 17:12 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 15 de 18 · 4 123 affichages · Partager aaaah je découvre ce post seulement maintenant (je vais rarement au delà de la première page) et je me bidonne..merci! cette description de l'hyperactivité de ce couple hollandais pour pas grand chose, cette femme fière d'avoir épousé un rescapé du tsunami, ce patron/gérant d'orphelinat.. un régal! je continue la lecture avec grand plaisir.
sur les déchets, j'ai fait la même erreur lors de ma première fois. on voulait "nettoyer" la plage des bouteilles plastiques, on a tout amené au village (des centaines de bouteilles) pour finalement se rendre compte que le traitement des déchets consistait à simplement y mettre le feu!
Petit à petit on apprend à rester à sa place:) | | | À: Geob · 22 décembre 2011 à 15:12 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 16 de 18 · 3 984 affichages · Partager LA JEUNE FILLE QUI PARLAIT BEAUCOUP
J'ai souvent pris la route de Thirukalikundram à bicyclette, sous une chaleur accablante, pour aller voir tout d'abord Eagle Temple aux prêtres âpres aux gains, agaçants comme des moustiques, puis surtout pour me balader sur des pistes dans la campagne. Au bout de quelques kilomètres, il faut tourner à gauche dans un bourg - plutôt juste un lieu où l'on passe - où se trouve une grande baraque dans laquelle on peut acheter des cigarettes, et autres bricoles, boire du thé, et puis discuter parce que c'est certainement un point de réunion, un endroit pour échanger des nouvelles, cancaner. La famille Indienne qui tient boutique vit derrière, et laisse, la plupart du temps, leur jeune fille s'occuper de la vente. Quel âge pouvait-elle avoir ? Entre 15 et 18 ans ? En tout cas, elle m'a étonné par son bagout, son assurance devant des hommes en tenue traditionnelle. Elle entretenait la conversation avec sa tchatche phénoménale qui semblait intéresser les clients, même les vieux qui restaient assis sur le banc, juste sous l'auvent. Une fois, j'ai bu mon thé à l'intérieur, je me suis assis sur l'autre banc où deux jeunes gars, en jeans, la regardaient avec avidité. A l'un d'entre eux, qui parlait anglais, je lui ai demandé s'il aimerait bien se marier avec elle. Bien sur que oui, avec ce ratio hommes/femmes dangereux pour l' Inde, il ne faut pas faire le difficile ! Mais bon sang, qu'est-ce qu'ils avaient l'air nunuches à côté de l'assurance de la jeune fille !
Un matin, je me suis arrêté et je l'ai photographié sans qu'elle ne s'en rende compte.
Alors, je me suis dis que j'allais lui faire le "coup" des deux sœurs. A mon nouveau passage, je lui ai tendu une photographie où elle se découvrit, stupéfaite. Elle a appelé ses parents. Le père s'empara du cliché, des clients vinrent y jeter un coup d’œil par dessus ses épaules, la mère fit son apparition... quelle ambiance ! Le père déposa le portrait de sa fille sur une sorte de buffet. J'ai bu mon thé, et bien sûr, avant de partir, j'ai voulu payer, mais le père m'a fait comprendre que c'était offert par la maison.
A mon dernier passage, la photographie était toujours là.
En allant à Thirukalikundrum, par des chemins sous un soleil ardent.
(photos argentiques, avec un kodak-pocket)
QUAND LES INDIENS SE BROSSENT LES DENTS
Un hôtel indien, non loin du quartier des pêcheurs de Mamallapuram. Pour rien au monde je ne passerais une nuit là- dedans ! J'entre dans la salle du restaurant, bien sombre, avec juste quatre tables et des chaises branlantes, et une télévision. Très bien la télévision, ça occupe en attendant les chapatis. Voyons ce qui est diffusé...ça à l'air d'être un feuilleton, un soap. En premier plan, une dame se brosse les dents. Derrière elle, une femme semble lui raconter quelque chose d'important car il y a de l'émotion dans la voix. Comme je ne comprends rien à ce monologue puisque l'hindi ou le tamoul me sont des langues complètement étrangères, je devine ce que ressent le principal personnage selon la vitesse qu'elle donne à son brossage dentaire. Ah tiens ! Elle vient de s'arrêter ! On dirait qu'elle est surprise, elle écoute attentivement...bon, elle repart dans un mouvement régulier. Voila-t-il pas que derrière elle, la voix devient sanglots, et les yeux se mouillent de larmes. Ouh là ! Tout à coup, la dame du premier plan m'a l'air bien troublée, quelque peu gênée aux entournures, alors le rythme de la brosse à dents s'est accéléré, il devient énergique, presque violent. Faut pas exagérer, madame ! Attention aux gencives ! Ah...ça va mieux ma parole, elle ralentit progressivement....voilà, ça redevient normal...content pour elle, moi je vais manger mes chapatis tous chauds.
Mais c'est quand même incroyable, me suis-je dis, même à la télévision !
Le brossage des dents est une activité particulièrement appréciée en Inde, bien dommage que cela ne soit pas une activité sportive, laquelle aurait mis l' Inde au top niveau des nations sportives. Tous les matins durant quatre mois, j'ai constaté avec sympathie cet enthousiasme buco-dentaire (?). Parce que la salle de bains c'est la rue, une arrière-cour, en fait n'importe où. Cela n'empêche pas de converser lorsqu'on arrête une connaissance. Cela se passe ainsi : celui/celle qui parle tient sa brosse dans sa main, celui/celle qui écoute s'active à l’entretien de son sourire, puis on inverse les rôles. Je me souviens d'une gamine qui se brossait les dents debout, au milieu d'une ruelle. A ses côtés, un petit garçon qui lui arrivait à peine à sa ceinture, se tenait droit comme un poteau, les bras alignés le long du corps, comme au garde à vous. Il tendait son menton, la tête rejetée en arrière, avec un sourire, ou plutôt un rictus qui affichait une dentition parfaite. La fille, avec sa main libre, tenait une autre brosse à dents, et, tandis qu'elle brossait les siennes, elle brossait aussi les dents du môme dans un va-et-vient qui rappelait le geste d'un menuisier qui scie une planche.
Ce brossage binaire m'avait fasciné !
Ceux qui ont voyagé dans les années 80 en Inde se souviennent peut être que l'on voyait encore, tous les matins, des gens utiliser un bout de bois en guise de brosse à dents, du bois de margousier aux vertus antiseptiques. Maintenant, en fait cela fait belle lurette, on ne peut que constater que Colgate a envahi le monde ! | | | À: Geob · 27 janvier 2012 à 6:58 · Modifié le 6 fév. 2012 à 11:49 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 17 de 18 · 3 858 affichages · Partager NE RIEN DONNER.
Ce matin là, je revins à la maison bleue avec mon linge sale sous le bras : la laundry était fermée ! Une femme enceinte surgit de son gourbi avec sa petite fille à ses basques, et elle s'avança vers moi pour me proposer de laver mes affaires. Comme je venais du chemin de la poste, et que j'évitais ainsi mes plus proches voisins du quartier des pêcheurs, j'acceptai en me disant qu'elle avait sans doute besoin de quelques roupies supplémentaires pour son quotidien. Un moment de faiblesse. En fin d'après midi, elle m'apporta mon linge sous les yeux des habitants des maisons jaunes proches de chez moi. A peine partie, je reçus la visite de la dame qui habitait en face, celle que j'entendais le matin de bonne heure faire sa lessive : elle mettait sur une pierre plate le linge juste mouillé, puis elle savonnait et brossait longuement ; de temps en temps, elle remettait un peu d'eau avec sa main, rebrossait avec vigueur, puis elle prenait la pièce de tissu et la frappait contre la pierre : clap ! clap ! Ainsi, au mois de novembre, alors que la saison des pluies n'était pas terminée, dès que je l'entendais frapper son linge contre la pierre, je me disais qu'il allait faire beau toute la journée. Mais elle ne vint pas me voir pour me parler de sa technique, elle venait me dire qu'elle se proposait pour laver mon linge. J'étais bien ennuyé, je lui expliquai tant bien que mal que j'avais l'habitude de me rendre à la laundry, et que c'était la seule fois que je donnais mon linge ailleurs.
Elle ne fut pas la seule à entrer dans la maison bleue, il y a eu l'autre, le plus pauvre du quartier.
Je ne comprenais pas pourquoi il vivait avec sa famille dans cette hutte, dans laquelle on ne pouvait se tenir debout, alors qu'il y avait des maisons inoccupées dans la ruelle parallèle à celle où j'habitais. Ils vivaient au raz du sol, ils mangeaient à l'extérieur, devant l'entrée, il ne fallait donc pas mettre les pieds dans leurs plats. Une fois, il m'avait même invité à partager leur frugal repas, mais je lui ai fait comprendre que j'étais malade. Il n'a plus renouvelé son invitation.
C'était vraiment bizarre, incongru, cet espèce d'igloo au milieu de ces maisons post-tsunami.
Je me souviens, comme si c'était hier, de cette fin d'après midi où on a frappé à la porte de ma chambre. Cela faisait une semaine que je m'étais installé dans la maison bleue, et j'ai tout de suite pensé à une éventuelle visite de mr Brooks. Lorsque j'ai ouvert la porte, je suis resté bouche bée, puis j'ai commencé à me sentir mal à l'aise : l'homme de la hutte, avec son plus jeune enfant dans ses bras, tous les deux habillés de vêtements d'un blanc éclatant, les cheveux mouillés et bien peignés, s'est tout de suite lancé dans un laïus où il fut question d'un pèlerinage à l'Eagle Temple mais, pour cela, quelques roupies seraient les bien venues pour lui permettre d'y emmener toute sa famille. J'ai refusé de lui donner la moindre roupie, sans hésitation, sans chercher d'excuses - et puis ces brahmanes de l'Eagle Temple me sortaient par les yeux ! Quand il est parti, le malaise a persisté : bon sang ! il avait osé entrer dans la maison bleue et venir frapper à ma porte ! J'habitais dans un moulin, où quoi ?
Pendant la journée, même quand je fus seul locataire, j'ai toujours laissé le portail d'entrée ouvert, et je ne le fermais que le soir.
L'homme de la hutte tenta à son tour de me proposer que sa femme lavât mon linge, je lui répondis juste d'un signe de tête, et il sortit rapidement de la maison bleue.
.................................................
POULET BIRYANI
Ce petit hôtel indien, situé aux abords du quartier des pêcheurs, a un restaurant qui attire du monde vers les midi. Alors j'ai fini par m'y rendre. Tiens, ce jour-là il y avait deux touristes - parce qu'à cette époque l'endroit était signalé dans un guide, il me semble. Lorsque je suis entré dans la salle, un homme ceint d'un tissu blanc autour de la taille, enfumait tout le restaurant avec son encensoir ; le patron, bien gras, a ouvert le tiroir de son bureau et a remis de l'argent à l'enfumeur, assez rapidement d'ailleurs, comme pour s'éviter une deuxième passage : il y avait suffisamment de fumée comme ça !
Les quelques tables étaient bien garnies, le service ultra rapide. Le plus stupéfiant, c'était le serveur qui passait son seau métallique rempli de sauce qu'il distribuait à la louche. Il ne me reste aucun souvenir de ce que j'avais mangé ce jour là, mais j'avais apprécié puisque j'y suis retourné un soir, et c'est ainsi que j'ai mangé un poulet biryani inoubliable.
D'emblée, la salle éclairée par un néon m'a paru lugubre, glauque ; à ma grande surprise, les quelques tables étaient toutes occupées, alors on m'a dit de passer dans l'autre salle, pas plus grande, mais il y avait trois longues tables avec un banc de même longueur de chaque côté, à chacune d'entre elles. J'avais constaté que tout le monde avait une feuille de bananier posée devant lui, avec dessus du riz, un morceau de poulet, un oeuf dur, de la sauce ; bon, me suis-je dis, il doit n'y voir qu'un seul plat le soir.
Je me suis installé au bout d'un banc déjà bien occupé par cinq, six hommes, car il n'y avait dans cette salle que des hommes - du moins dans le souvenir que je garde - au visage émacié, à la peau sombre, et aux grands yeux noirs hallucinés. Devant eux, ils n'avaient que la feuille de bananier. Un serveur m'en a mis une devant moi, d'autorité, sans me demander mon avis, ni ce que je voulais consommer. Ensuite, un autre serveur est passé distribuer le riz, il a posé l'équivalent d'un bol sur la feuille, puis un suivant qui a mis une louche de sauce dessus, et de son deuxième seau il a sorti un morceau de poulet, l’œuf dur ; ainsi, chaque serveur, avec sa touche personnelle, a semblé contribuer à peindre un tableau sur chaque feuille de bananier, un tableau qui avait pris forme en moins d'une minute.
Manger avec les mains ne m'a jamais dérangé, bien au contraire, on prend plaisir au contact charnel avec la nourriture, alors j'ai commencé à malaxer mon riz pour former une boulette tout en me demandant ce que je faisais là, au milieu de ces Indiens. J'ai tout de suite eu cette bizarre sensation de ne pas être à ma place, pas dans le même film, tant j'ai été stupéfait par la rapidité de mes commensaux qui se sont jetés sur leur plat comme s'ils avaient eu peur qu'on le leur volât ! J'ai tourné la tête sur ma gauche pour les regarder manger - c'était la première table, pas de banc de l'autre côté, donc personne en face de nous.
Je les vois encore de profil, en enfilade, les mâchoires qui s'activent nerveusement, qui broient, les mains qui plongent dans la nourriture et qui portent à la bouche une grosse portion de nourriture, mouvement incessant des mains et des mâchoires, une mécanique vitale car ils ne sont pas là pour faire une sortie, discuter entre amis, se donner de bonnes adresses, ils sont là par nécessité ! Tout à coup, une image se superpose sur cette réalité : je suis dans une ferme, et je vois les têtes des vaches devant l'auge, en train de mastiquer. Elle disparait aussi vite qu'elle est venue, j'essaie de me concentrer sur mon poulet biryani, mon voisin, lui, a pratiquement fini et moi j'ai l'air d'un con avec mes petites boulettes de riz mais, je crois, ma façon de manger lentement, sans avoir le nez sur la feuille de bananier, est une réaction psychologique d'occidental qui mange toujours quand il le décide, tout ce qu'il veut, et parfois trop. Bon sang ! Le banc se dégarnit, ils n'ont pas mangé depuis quand ? Pas possible, me voilà seul, et j'ai à peine mangé la moitié de mon poulet biryani. Je me retourne, la salle est presque vide, les serveurs débarrassent vite, tout va trop vite pour moi, alors je plie la feuille de bananier pour signaler que j'ai fini, et à peine que je me lève... elle n'est plus là !
Le soir suivant, il me semble que j'ai mangé dans le restaurant tenu par une Française, marié avec un gars de Mamallapuram - on y mange très bien, décor plaisant. D'ailleurs, à chaque fois que l' Inde me donnait un coup de bambou au moral, je mangeais dans Ottadavai street, au milieu des touristes. Il me suffisait d'une soirée pour m'inciter à retourner dans les restaurants indiens où l'on vient seulement pour manger, et non pour raconter sa vie d'occidental !
..........................................
LA VENDEUSE DE THÉ.
Sur le porte-bagages de son vélo, il avait installé un récipient d'au moins cinq litres, une sorte de thermos muni d'un petit robinet, et, accroché au guidon, se balançait un sac rempli de gobelets en plastique. Il avançait péniblement dans le sable de la plage de Mamallapuram, s'arrêtant parfois, à la demande, pour vendre son breuvage que je présumais être du "tchai", ou thé masala. C'était la première fois que je voyais cet homme, relativement jeune, et ce fut la dernière, du moins au bord de l'océan. Comme j'aime le goût de la cardamone, je lui fis un signe.
Le premier gobelet que je bus me confirma la nature du produit, et c'était vraiment bon. Il me tenta pour un deuxième, en me proposant un forfait pour les deux : 5 roupies ! J'acceptai parce que le contenu d'un seul ne me suffisait pas. Après m'avoir versé une deuxième tournée, il héla une femme à quelques mètres de nous, munie d'un récipient d'un litre -sans doute- et qui semblait vendre aussi du "tchai". Elle s'approcha. Alors, il me présenta sa femme ! A partir du lendemain, c'était elle qui viendrait vendre le thé, et il l'informa que j'en prendrais deux fois pour cinq roupies. C'est pas vrai, me suis-je dis, il est en train de faire le lancement de son business, mais c'est pas lui qui va travailler !
Le lendemain après-midi, je la vis sur la plage mais il y avait une grosse différence par rapport à son mari : elle n'avait pas le vélo ! Ah le maquereau ! Il se le gardait pour lui ! Elle marchait péniblement en portant son bidon de cinq litres, son corps, sous l'effort, se déhanchait très fortement, et le sable accentuait la pénibilité de sa marche au milieu des gens. Ce premier jour, je l'observais faire ses allers-retours, le poids de son labeur ne semblait pas diminuer de beaucoup car peu de gens achetaient son thé. Elle était déjà passée non loin de moi sans qu'elle ne m'aperçût. Au passage suivant, je lui fis de grands signes, et elle s'approcha en souriant : son calvaire allait diminuer de quelques grammes. Une fois que j'eus fini mon deuxième thé, elle froissa le gobelet et le mit dans un des deux sacs en plastique qu'elle tenait avec sa main gauche (bon, elle avait quand même vendu un peu).
Je lui donnai mes cinq roupies, et elle repartit, avec son déhanchement impressionnant.
Un jour, je l'ai photographiée. Je ne l'ai pas fait assez rapidement, elle a prit une pose. En regardant la photographie, j'ai toujours l'impression que l'effort journalier a marqué son corps des pieds jusqu'à la tête, alors qu'en fait ce n'est que la distorsion de l'objectif de mon appareil, un 35mm. Elle sourit, avec un gobelet rempli de thé, elle semble contente de son sort. Pourtant, un après-midi je ne l'ai pas vue sur la plage, mais le soir venu, près de l'hôpital de Mamallapuram. Dans cette ruelle éclairée chichement, je l'ai vu surgir de la pénombre, la moitié de son visage caché par un voile. Un petit garçon la suivait en trottinant. C'est elle qui m'a arrêté, sans cela j'aurais croisé une indienne parmi tant d'autres : pour moi ce n'était qu'une silhouette qui sortait de l'hôpital. Je n'ai pas eu le temps d'être interloqué, j'ai senti tout de suite sa colère, sa violence contenue. D'emblée, elle m'a dit qu'elle avait été frappée par son mari, un mari qui passait ses journées à se saouler la gueule, et que c'était sûr qu'elle allait réagir. Bon sang ! Tout son être tremblait de rage ! Je n'ai su que dire, et d'ailleurs lui dire quoi ? Je n'étais qu'un étranger de passage ! Et puis je crois qu'elle ne m'avait pas arrêté pour me demander un conseil, elle avait eu juste le besoin de parler, de se défouler, d'évacuer sa rage.
Je n'ai pas dis un mot. Elle s'en est allée, avec son petit qui trottinait, accroché à son sari. Je l'ai regardée s'éloigner, cette Némésis Tamoule, fille de la nuit, en quête de sa terrible vengeance à laquelle j'applaudissais déjà ; dès que la pénombre me l'a ôtée de mon champ de vision, je suis resté sans bouger pendant une éternité, quelque peu abasourdi par cette rencontre inattendue.
Quelques jours plus tard, elle a réapparu sur la plage. Je lui ai acheté du thé, comme d'habitude, et aucun d'entre nous n'a évoqué cette nuit bien étrange pour moi. J'ai bien observé son visage pour y chercher un indice, quelque chose qui m'apprendrait ce qu'il était advenu de son mari, mais rien, à part son sourire éclatant.
Encore plus tard, alors que je me dirigeais vers la maison bleue, vers les 21heures, je fis une rencontre dont je me serais bien passé. Je croisai le mari de la vendeuse de thé, accompagné par un garçon d'une douzaine d'années et, bien entendu, il m'arrêta. Sans barguigner, il m'ennuya aussitôt avec une histoire dont la conclusion visait à me soutirer de l'argent. Il demanda même à son fils de confirmer ses propos, ce qu'il ne manqua pas de faire avec un sourire en coin - un sourire veule. Ainsi, ils ont deux garçons, me suis-je dit. Je savais très bien pourquoi il voulait de l'argent, déjà qu'il sentait l'alcool à plein nez. Franchement, pour une fois, j'eus envie de leur donner quelque chose : au gamin, une paire de gifles, et, au mari de la vendeuse de thé, juste mon poing dans la gueule.
Et puis un jour, la vendeuse de thé n'est plus venue sur la plage de Mamallapuram ; c'était vers la fin de mon séjour, je m'apprêtais à rentrer en France.
.............................................
QUELQUES MOTS POUR VIMAYA.
Ma pauvre Vimaya... Ah je commence mal, pourquoi j'écris "pauvre" sur ce ton compassionnel, voir cette suffisance ? Toi la première, tu ne te plaignais jamais, encore moins en ce qui concerne les autres auxquels tu réservais ton rire tonitruant ! Ah ton rire, Vimaya, LE rire de Vimaya, celui qui remet les choses bien en place ! Une leçon de philosophie concrète, peut-être brutale, mais efficace comme un coup de fouet ! Tu me l'as servi, ton aiguillon sonore, lorsque tu as deviné que j'avais le chikungunya : cela m'a évité de m'apitoyer sur mon sort, et cela m'a permit de réagir très vite.
Dommage qu'il n'y ait pas eu avec moi un occidental, bonne conscience incarnée qui vient ici pour faire don de son temps aux pauvres et repartir, ensuite, raconter dans son pays combien ses vacances étaient "équitables", "authentiques", oui, dommage, j'aurais bien aimé en avoir un à mes côtés le jour, ô Vimamaya, où tu as évoqué devant moi le tsunami, pliée en deux au souvenir de tes compatriotes qui ne pensaient qu'à sauver leur poste de télévision !
Sacrée Vimaya ! Ce salaud de Mr Brooks imaginait ta vie future, mariée avec ce pêcheur de Pondichéry, il évoquait devant moi tous les enfants que tu aurais, ton travail du matin au soir, sans oublier ton futur mari soi disant alcoolique : il m'en parlait tristement mais son sourire en coin, juste esquissé, comme difficilement contenu, mettait en lumière son hypocrisie de paroissien en goguette.
Je ne veux même pas imaginer qu'elle est ta vie aujourd'hui, pourtant je me souviens du soir de tes fiançailles, dans ton sari rutilant qui t'a coûté plus de 2000 roupies, je me souviens de cette ombre qui est passée sur ton visage, et puis tu t'es ressaisie car, tu me l'avais dit, tu savais très bien que tu ne pouvais pas rester à la charge de ta grand-mère.
Ô Jeune femme Tamoule au caractère intraitable, réflexion faite, je suis sûr, moi, que tu es heureuse et que ton mari ne se frotte pas à ton rire dévastateur, ton rire qui résonne à mes oreilles dès que je commence à me plaindre, à m'apitoyer dans mon confort occidental.
Je t'ai appris le salut des banlieusards encapuchonnés, le poing fermé. Ça te plaisait beaucoup. Allez, on le refait une dernière fois, en se claquant la paume des mains pour terminer ?
Good Luck Vimaya ! | | | À: Geob · 27 janvier 2012 à 7:06 Re: Mamallapuram: la maison bleue dans le quartier des pêcheurs Message 18 de 18 · 3 854 affichages · Partager | Carnets similaires sur l'Inde: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 18 108 visiteurs en ligne depuis une heure! |