Boers, (Pat)agonie et renaissanceLe film est en exclusivité mondiale dans seulement dix salles, dont dix en
Afrique du Sud et une ici (la petite ville du
Karoo s'enorgueillit d'un
world class theatre). Où, ailleurs, l'histoire des Boers aurait-elle quelque audience ? Peut-être dans une ville d'exil comme
Perth ?
Au début du siècle dernier, lors d'une guerre sans merci ni s'il te plaît, les Anglais défirent les Boers, premiers européens à s'être incrustés sur des terres qu'ils déclarèrent ultérieurement
terra nullius, comme les Anglais le firent en
Australie. Guerre pendant laquelle furent établis les premiers camps de concentration, au sens vingtième du terme. En 1902, quelques centaines d'Afrikaners quittèrent l'
Afrique du Sud pour la Patagonie
argentine, non seulement pour échapper à la terreur mais aussi dans l'espoir d'y vivre comme ils vivaient ici, sans autre tutelle que celle de leur culture, de leurs cultures et de leur religion. Le documentaire évoque la nostalgie des derniers patagoniens parlant encore l'afrikaans.
Dans mon
finis terrae austral je relis
En Patagonie de Bruce Chatwin. Patagonie terre d'élection sinon de rédemption de misanthropes et d'aventuriers venus du nord. Au fil de quatre vingt dix sept histoires courtes l'auteur relate ses rencontres avec des Anglais, des Américains, des Ecossais, des Allemands et un quarteron de Boers, les Indiens faisant partie des meubles. S'il n'a pas osé la centaine est-ce par égard pour les
Cent du poète, publiés dix ans plus tôt?
L'Afrique et L'
Amérique du Sud portent les stigmates de leur séparation, emboîtées qu'elles étaient avant qu'une tectonique les écartèle (ce qu'il est convenu de nommer la dérive des continents, comme s'ils flottaient).
Boers at the end of the world les rapproche, tant certains paysages et caractères sont semblables.
Archi-nul ?Depuis que l'architecte anglais est arrivé, comme un Prince hisserait les couleurs, les meurtrières restent éclairées toute la nuit. Dans un pays qui manque d'électricité pour sa production! Est-ce pour impressionner les indigènes ? Pour tenir les animaux sauvages à distance? A-t-il peur du noir? Sommes-nous en présence d'un lecteur insomniaque? Ou d'un Casanova?
Habitué au fog, ignore t-il qu'ici les étoiles sont souveraines, et a-t-il la moindre idée de ce qu'est la pollution lumineuse?
Une étoile filante fuse vers le pâté, aussitôt dissoute par les néons-épées. Je tente de prendre le contrôle de la Grande Ourse pour aplatir le ksar.
Quelques jours plus tard...
L'Anglais a croisé la femme sur la piste et l'a invitée à prendre un verre au château, avec son écuyer puisqu'elle en a un. Elle l'y traîne, renâclant. Ce qu'il apprend le désarçonne : l'architecte n'est pas l'Anglais mais son épouse, et ce n'est pas tout : elle est sud-africaine, expatriée à
Londres. Ce soir, les meurtrières sont désarmées, une lumière douce fait des murs les contreforts de la montagne.
Demain l'architecte et son mari retournent dans le brouillard, et nous retrouverons la nuit noire.
Willem, le Prince jardinierWillem est réputé pour son sérieux. Ce qui semble être la qualité principale, voire primordiale, attendue ici d'un employé. Il ne parle que l'afrikaans et moi guère, bonjour bonsoir et, maintenant, des balbutiements horticoles. J'ai toujours aimé ces rencontres où l'absence de mots communs fait la part belle aux autres langages, et mobilise l'intelligence de la situation.
De ma tribune j'assiste à un match de tennis : temps morts, examen de la fourche pour aligner une dent, claquage des semelles pour en chasser les épines, retour aux vestiaires pour changer de pelle. C'est un joueur de fond de court inépuisable, capable de relancer sept heures d'affilée alors que la cour est plus vaste que tout Roland Garros, et que de toute évidence il n'est pas dopé. Sans compter que c'est lui qui ratisse entre les jeux et qu'il lui faudrait plusieurs vies de labeur pour gagner l'équivalent de la prime versée au vainqueur d'un seul tournoi.
D'une cuiller il relève les cailloux, élague d'un lift de machette et d'un revers de mouchoir surprend une mouche insolente. Il abat son service sur un piquet qui en reste sur place et lobe parfois l'adversaire en contournant largement ce qu'il n'aime pas faire.
Au fil des tailles, il a édifié une termitière géante de broussailles étayée par des branches d'acacias. Aujourd'hui, dans le petit matin calme et clair, il l'enflamme d'un rien. Une torchère craquante s'élève, le soleil pâlit et marque un temps d'arrêt. En quelques minutes, des semaines de travail partent en fumée.
Diversité, mais pas tropDans cette petite ville, réputée pour sa richesse architecturale, trois siècles se superposent, se côtoient sans toujours se mélanger.
Les colons pauvres s'éloignant du
Cap et suspendant le
Trek, qui était à la fois une fuite et une quête et pas encore l'exutoire de sédentaires gavés, édifièrent les premiers
Karoo cottages de la vallée, suivis par les marchands et leurs massives
Cape Dutch, poursuivis par les Anglais et leurs demeures victoriennes
. À quoi s'ajoute -mais nul ne l'évoque, tâche honteuse, ou, à tout le moins indigne- le style de North End, édifiée à la hâte lorsque l'apartheid sembla le seul refuge aux dominants et que ceux dont la peau n'était pas blanche n'eurent d'autre choix que de s'y déplacer. Deux de ces styles évoluent encore, le premier et le dernier, celui-ci au gré du très lent enrichissement de ses habitants, celui-là sous l'impulsion de nouveaux arrivants conservateurs.
La ville a aussi ses jardins. Les jardins précaires et ceux bénéficiant du flot descendu de la montagne. Les jardins des européens nostalgiques du vert, les jardins de ceux qui se sont acclimatés prenant en compte la rareté de l'eau, et les jardins des femmes de North End que je ne comprends pas encore. Chacun, avec les plantes d'ici, et en fonction de son sort, est, autant qu'un jardin, une résistance.
SédentariumAu sud de la ville, le cimetière actuel de l'Eglise Réformée gît au pied de la montagne. Stèles de marbre noir ou blanc, mais jamais les deux pas de fleurs mais des allées envahies d'adventices. C'est là que reposent les Leroux, les Marais, les de Villiers et même les Terreblanche.
À l'opposé, un chemin en
dead end conduit au cimetière de North End. C'est une immense étendue entre le township et le désert, couverte de fleurs multicolores en plastique. Un
Namaqualand au printemps perpétuel. À l'exception de quelques-unes, récentes, toutes les sépultures sont des renflements de sable et de pierres à divers stades d'érosion, parfois signalés d'une croix ou d'un nom. Le quartier des enfants est abondamment fleuri, rehaussé de bouteilles colorées et particulièrement soigné.
OliveDans les oliveraies, c'est la saison de la récolte. Les femmes au visage d'olive noire, perchées sur des caisses, égrainent les fruits dans des seaux, ploc, ploc. Les hommes grimpent aux arbres et se faufilent dans la ramure, jetant bas les fruits d'en haut. Dans les plantations plus jeunes, les jambes se mêlent aux troncs et les visages sont couronnés de feuilles. D'un rang à l'autre, les arbres parlent aux arbres. Parfois, un homme quitte son rang et butine hors-saison, un tronc et quatre jambes.
BribesLa femme est une jardinière amoureuse et inspirée, obstinée quand ce n'est pas forcenée. En
Bretagne, elle a converti une piscine en jardin potager; au menu, c'est fleur de nénuphar et cresson, parfois des cuisses de grenouille. Sur son cahier à karoos elle redessine le jardin anglais façon Lenôtre. Ce qui me ramène à la tapisserie, qu'il faut changer. Allons donc en parler en partageant un carroot-cake.
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La musique amplifiée qu'affectionnent les jeunes Noirs, celle qui les anime en cette nuit de concert en plein-air, est sourde et syncopée. Réminiscence du tam-tam ?
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Pour le nomade le problème, ici, est d'avoir un toit la nuit. Dès qu'il le quitte la voûte l'envoûte. Pour d'autres, ici, le problème est d'avoir un toit de tôle nue, brûlante.
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À l'écart, certains habitants de North End ont créé des élevages de porcs familiaux. Dans un capharnaüm de tôles, de palettes et de plastique, des cochons roses, des cochons noirs et des roses à pois noir boivent les eaux de vaisselle et fouissent les déchets amenés ici à dos d'homme ou à bicyclette.
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Le chat de Jenny est un horrible roux. Avant de s'en aller, elle l'a confié à des amis mais il vient ici le soir, silencieux, intrigué, hésitant. Il porte encore le collier qui lui permettait d'ouvrir une trappe ménagée dans une porte. La trappe est toujours là mais le collier est désactivé. La nuit, de rage, il tente de la forcer puis vient miauler à la fenêtre ouverte. Comment lui expliquer ? Et où sont les lions ?
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L'entreprise de construction aurait pu être celle de Pieter Camfert, ça semblait
comfortable. Ce sera celle de Piet Koot, qui coûte moins cher.
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Ils ne saluent la Lune qu'une fois sur deux, le vendredi soir le plus proche de la nuit où elle est invisible, en organisant un
New Moon Market. Dès dix-huit heures il faut envisager tripes et hot curry, chacun amenant de quoi éteindre le feu. La place entre les stands est pavoisée, et ce que le district compte de bons cuisiniers s'active gaiement.
La LuneBien que Jean, je n'aime pas la Lune. C'est une emmerdeuse et une illuminée. Passe encore qu'elle précipite les naissances et qu'il faudrait semer en respectant son cycle alors qu'elle ne sait même pas compter jusqu'à trente et un, sans parler de neuf mois.
Oublions les spéculations journalistico-astrologiques auxquelles il arrive que des présidents démocratiquement élus se réfèrent. Non, si je ne l'aime pas c'est qu'elle éclaire la nuit, comme le font les éclairages publics – quand la Lune sera-t-elle privatisée ?- et qu'à elle on ne peut nulle part échapper, mais c'est surtout parce qu'elle atténue la splendeur silencieuse des étoiles, elle qui n'est qu'un miroir.