Zéro degré le matinIl en manque 37.2 ! Suis pas Jean-Hugues mais de Dalle, que dalle !
Récital du poêle en fonte, seul face à l'adversité, souffle de baryton, solo de cymbales feutré, le tuyau noir fait l'orgue. Pensée pour l'orque blanche, en voie d'extinction, elle.
Filet d'oryx saisi par le feu, comme je le suis par le froid -mais pour lui c'est bientôt terminé-, patates dans la cendre pour un rond de flanc.
Le frigo ankylosé émet des sons de ménagerie et reste indomptable.
Mille-feuille de couvertures -combien en faudrait-il pour pallier à l'absence de l'autre ? Peut-on troquer l'autre contre des peaux de bêtes ?
Kurt dit qu'il n'a jamais eu aussi froid depuis qu'il habite ici mais c'est un être sensible.
Par chance la maison est vaste, où faire les cent pas faute de mille et une nuits.
Le village se prépare à hiberner, la première neige offre une mantille aux sommets, les polaires et les bonnets sont de sortie.
Aurons-nous une aurore australe ?
Dans peu de jours, je quitterai le
Karoo (
great!), je prendrai la route pour m'affermir le poil. Irai-je au
Lesotho faire de la luge 4x4 (modèle qui présente l'avantage de faire remonte-pente) et tenter d'élever au moins le corps ? Irai-je au
Kalahari faire l'autruche ? Dans les deux cas, aucune chance de friser.
.../...
La nuit précédent le départ, marchant dans un bush rocailleux j'aperçois un peu tard des lionnes tapies dans l'ombre zébrée d'un euphorbe. Je recule rapidement mais calmement, elles ne bougent pas, sauf une qui semble avoir l'intention de me saluer. Elle approche au pas, elle est en marche avant, moi en marche arrière, elle allonge la foulée, je suis à fond, elle prend le galop, c'est une intention pressante, je n'en demandais pas tant, je gesticule et hurle, c'est ce qu'il faut faire. Par malheur, je fais une faute de ton et hurle d'effroi, elle entend la nuance. Néanmoins, elle stoppe à mes pieds et commence à m'encercler à elle toute seule, c'est bon, suis pas Blandine, elle se fait un film ou quoi ?
Je me réveille pile poil à ce moment-là.
Est-ce pour ce rêve qu'au sortir du village la voiture a pris la direction du
Lesotho plutôt que celle du
Kalahari ?
L'homme qui aimait les SanEn route, déjeuner inattendu dans une maison qui vient d'ouvrir à Richmond et dont les propriétaires, avec l'enthousiasme des débutants, savent mettre l'agneau du
Karoo dans tout ses états, et moi avec. Le café est franc avec une pointe d'acidité, plus que parfait avec la tablette de chocolat personnelle de la patronne. Ils sont de ces sud-africains blancs, de ceux qui n'ont pas voulu, ou pas pu, quitter leur pays et sont concernés par la mise en place du BEE, le Black Economic Empowerment, la discrimination positive locale à ceci près qu'elle bénéficie à la majorité, et qui n'ont d'autre issue que de créer leur emploi.
Je me faisais une joie de découvrir Philippolis qui fut la première implantation permanente des pionniers dans ce qui est aujourd'hui le Free State où naquit l'éphémère État Libre d'Orange, tentative des Boers d'échapper à la tutelle anglaise (1). Mais, à peine entré dans la ville, je réalise que je suis déjà venu. Voilà ce que c'est de voyager nez au vent. Je loge dans une maison jouxtant celle où naquit Laurens Van Der Post et dans laquelle il passa les vingt dernières années de sa vie. Ses cendres sont au cimetière local planté de rosiers rouges et blancs et inhabituellement bien entretenu.
Dans
Le monde perdu du Kalahari, il rapporte son expédition dans le désert éponyme, à la recherche des derniers San vivant encore comme ils vivaient depuis qu'ils furent les premiers habitants de cette terre. Je le cite : « Ce livre est l'histoire d'un voyage dans une vaste terre aride, à la recherche de quelque pur vestige du Premier Peuple, unique et quasi disparu, de mon pays natal : les Boschimans d'Afrique. Ce voyage avait commencé dans les profondeurs de mon être... »
Philippolis, Persépolis, c'est le lieu où commencer la lecture de
Remonter l'Orénoque de Mathias Enard -comment peut-il être Persan?- qui sera mon compagnon pour une brève remontée vers les sources de l'Orange River, qu'au
Lesotho on appelle Senqu.
Longue baignoire, lit équipé d'une alèse chauffante, à la fois luxe et leurre pour le voyageur esseulé, pour moins de vingt euros l'étape est confortable. L'hôte dit que les températures seront négatives cette nuit encore. Il était marin à
Durban avant de se retirer ici et de louer une partie de sa maison. Dans le champ la jouxtant, il a mis à jour une ancre en tôle qui a donné son nom, en afrikaans, à l'établissement : Anker. Mais qu'est-ce qui l'amarre sur ma terrasse alors que des stalactites me pendent au nez ? Aux murs de la chambre sont accrochés des tableaux authentiques représentant des koudous s'abreuvant -proie facile-, des impalas aux aguets et des zèbres placides. Si les lionnes reviennent elles auront de quoi m'épargner.
(1) Le comble de l'Anglais: après avoir porté le fer de par le monde et forcé la moitié de l'humanité dans les siècles passés, ne pas supporter le minimum de concessions qu'implique la coexistence.
Grand mal leur en fasse!
Et vive l'
Écosse libre!
Qu'est-ce que j'dois faire ?Entré au
Lesotho par un poste au sud de
Maseru, j'entreprends de gagner le Ramabanta Trading Post par une piste qui coupe dans la montagne. Elle est annoncée gravillonnée sauf sur un dernier tronçon indiqué « off road and difficult » et comportant le franchissement d'une rivière. Dans la première partie, des vestiges de gravier ont laissé la roche à nu mais on avance. Dans la seconde, par endroits il n'y a plus de piste, plus du tout. Elle a été emportée dans la pente et je me demande comment ce sera plus loin. Bien sûr, il n'y a aucune voiture et les bergers rencontrés me confirment simplement que c'est bien la route de Ramabanta et que, eux, ils la passent... à pied. Qu'est-ce que j'dois faire ? Des reconnaissances... à pied.
Deux gamins me font signe de stopper. Je les engueule:
- Vous devriez pas être à l'école -c'est ce qu'il faut dire-?
- Mais m'sieur, on est en vacances.
- Et vos moutons, ils sont où vos moutons?
- Nous on les garde pas m'sieur, puisqu'on va à l'école.
- Vous voulez quoi ?
- Sweets, m'sieur.
- Nan mais ça va pas, c'est beaucoup trop dangereux pour vos quenottes, mon manuel du Savoir-être avec les pauvres est formel. Attendez, que je m'y reporte. Voilà, je dois vous donner un crayon et un cahier, et encore, ce serait mieux de les donner à votre école, elle est où votre école ?
- M'sieur, nous sommes en vacances, elle est fermée.
- Bon, de toutes façons, je vous les donne pas, comment je vais écrire moi ? Patientez, je consulte.
-
Khaï, khaï !-
I beg your pardon ?- Il fait froid m'sieur.
- Vous voulez une couverture peut-être ?
- Oh oui, m'sieur.
Je sors d'un sac la couverture de compagnie aérienne que je portais sur les épaules le matin du débarquement et m'apprête à la leur donner -c'est ma journée Robin des Bois- quand je réalise qu'ils sont deux. Vais pas faire mon Salomon en plus, hein, démerdez-vous.
Plus loin, un attroupement attire mon attention. Quelques dizaines de personnes se tiennent au pied d'un grand arbre, qui n'a rien d'un arbre à palabres, même si la discussion semble animée. Quelques hommes sont dans la ramure. Chantent-ils ? Comme des scies ! L'arbre porte des feuilles or les arbres manquent au
Lesotho. M'en vais leur expliquer leur inconséquence, mais où ai-je donc rangé ma panoplie d'écolo ? Je m'arrête au niveau du chantier, une branche maîtresse est sur le point de céder, et moi aussi. Les femmes sont taillées comme des bûcheronnes. J'sais pas quoi faire. Je prends une photo de l'assemblée aux anges et poursuis mon calvaire.
Le
Lesotho, le pays où il se passe toujours quelque chose.
En chiffresMoins trois degrés. Mille huit cent mètres au-dessus de la mer. Soixante mètres-carrés. Trois cent mètres-cubes à réchauffer. Mur en pierres, quatre-vingt d'épaisseur. Une alèse chauffante avec position nuit complète. Tisane nuit tranquille en rupture. Groupe électrogène en marche à la tombée du jour, soit dix-sept heures trente, pour trois heures. Une cheminée. Quatre bûchettes. Un radiateur électrique à bain d'huile six éléments, modèle d'appoint pour salle de bain en
France, alimenté cinq heures par jour. Un sourire figé.
(adresse sur demande. Joindre une lettre de motivation)
L'Euro à Thaba TsekaEn fin d'après-midi, j'ai fais le tour du gros bourg à pied. Les déballeurs remballaient, les taxis hélaient, les bergers et les bouviers ramenaient les troupeaux en ville, concert de cloches, cacophonie des enceintes de rues. Homme ou femme, jeune ou vieux, chaque personne rencontrée plantait son regard dans le mien. Du coup, je louchais pour soutenir la demande, la prochaine fois je porterai des lunettes de soleil. Difficile de savoir ce que ces regards exprimaient, j'ai cru percevoir de la curiosité et de la fierté.
L'euro se porte bien, mieux que le
Maloti, monnaie locale assujettie au Rand sud-africain. Mais compte-tenu de ce que le pays importe, l'effet de cette faiblesse est atténué pour la majorité de la population.
Au bar surchauffé du Motherland, l'
Europe est un continent, pas un projet mis à mal. Par contre L'Euro, celui qui compte, est à l'écran. Une demi-douzaine de gaillards siffle des bières au zinc, dos à l'écran. Un jeune couple sirote des cocktails et enchaîne les selfies. Une femme opulente, sorte de Mama Benz locale arrivée en Audi Q7 dernier cri, martyrise son mobile. Moi, je lis.
Ovation dans le poste, tous détournent la tête, trop tard pour voir le but. Bon, qu'est-ce qu'on disait ? Pendant l'entracte, il est amusant de voir les commentateurs zoulous, cravates vertes en jabot, évoquer les prouesses du Buffon. J'observe qu'aucune des deux équipes ne compte de joueur de couleur.
Rencontre au sommetSur la terrasse du plus haut pub d'Afrique, je tergiverse. Je descends ou je descends pas ?
Quitter le
Lesotho pourrait bien attendre demain matin mais la descente du
Sani Pass est plus belle en après-midi.
Un quadragénaire de type indien s'approche et me demande si je redescends, je lui réponds y réfléchir, pourquoi ? Il me demande un lift. Est-ce que j'ai l'air d'un ascenseur descendant ? Nous serions quatre, précise-t-il. C'est que mon camion n'a que trois sièges et que tout est déjà bien encombré, je me demande si je vais pas rester, finalement. Nous sommes montés ce matin en marchant depuis le poste de police sud-africain où nous avons laissé la voiture, tenez, voici ma femme et mes deux filles. Mazette, ces forcenés se sont offert mille mètres de dénivelé sur huit kilomètres, en trois heures croit-il utile d'ajouter. Je sais quoi faire, je prépare la voiture et on y va.
Les deux adolescentes sont vautrées sur les sacs à l'arrière du Defender, parfois ce sont les sacs qui se vautrent sur elles. Délassées, délacées, les rires fusent dans les lacets, elles trouvent la situation bien plus confortable que celle de ce matin. Larryn et Samandree sont sud-africains, leurs ancêtres ont quitté l'
Inde à l'avant-siècle passé, ils sont tous les deux professeurs de mathématiques à
Durban et leurs filles y sont étudiantes.
Larryn filme toute la descente, genre ouaah ; il m'enverra le film.
Et j'ai enfin rencontré les personnes qui m'apprendront
Durban, ville si hermétique au touriste occidental.