Des cimes aux abyssesQuitter les hauteurs, c'est choir un peu. Et ce peuple unique qu'on laisse, quand le reverra-t-on ? La route est belle, sinueuse mais rapide, jusqu'à l'arrivée au pays des Xhosas où on est projeté dans un relief de
Massif Central, mais qui serait littoral. Pendant cent cinquante kilomètres, il n'est pas un lieu sans habitation. Où qu'on s'arrête et tourne sur soi-même il y en a toujours dix ou cent, parfois mille, éparpillées dans la montagne -le Plan Local d'Urbanisme n'est pas encore en application. Heureusement, les façades sont une palette de couleurs acidulées -est-ce pour cacher leur amertume ?
L'objectif est Port St Johns, édifié à l'embouchure d'une rivière et qui fut une petite Goa locale. Les premières fois j'ai aimé cette ville, avant de ne plus l'aimer. Je crois bien qu'elle s'en moque.
Qu'y vois-je -alors que je n'ai pas vu un Blanc de la journée-, des gars roses et blonds en bermuda, serviette sur l'épaule, à plein pick-up. Qu'entends-je, tous les hébergements seraient complets -il y a plusieurs centaines de lits ici- parce que ces gars-là seraient venus s'amuser dans l'eau.
Je termine dans une cabane, sous le pont. Quinze euros mais ça ne vaut pas plus. Ou alors beaucoup plus.
Usale ngoxolo, au revoir Port St Johns, il ne manque pas de lieux sauvages et beaux sur la
Wild Coast.
Au plus près de la côte du TranskeiUne journée d'oiseau, cinquante kilomètres d'une embouchure à l'autre mais cent quarante par le
Wild Coast 4wd Trail et des heures de shaker.
Une petite fille traînant sur la piste une valise, aussi haute qu'elle, équipée de quatre roulettes dont pas une n'est motrice.
Une
fashion victim, mini robe noire ajustée -en lycra, je crois- portant un
potjee de fonte d'au moins trente litres. Difficile, dans ces conditions, d'adopter la démarche empruntée des podiums.
Alors que je suis arrêté pour faire le point, un type secoue la portière, les yeux révulsés, plus bourré que chamane, c'est pas lui qui va m'indiquer la bonne voie.
Une jeune femme en uniforme m'enjoignant de stopper. Je l'embarque. Novangeli, vingt deux ans, est étudiante à
Mthatha, la grande ville xhosa, et me montre fièrement son relevé de notes en soulignant sa deuxième place en mathématiques. Ici, on ne redoute pas de noter, ni de classer. Elle étudie le management et, après qu'elle m'ait dérouté de trois kilomètres pour l'amener chez ses parents, je trouve qu'elle a quelques dispositions.
Dans une crique, avec leur club de plongée, des touristes asiatiques déguisés en mammifères marins. J'espère qu'il ne s'agit pas de Japonais venus poser des puces de radio-guidage sur 'nos' baleines.
Et un millier d'autres personnes.
Des rivières qu'on franchit à gué le long de ponts effondrés, des montagnes russes dans les mornes, un pique-nique sur un éperon avancé dans l'Indien.
Des chèvres poilues, des vaches bossues et des cochons noirs, comme les corses. Pas une clôture.
Une crampe aux zygomatiques.
Une journée bien remplie, sans blanc ni Blanc, achevée par l'incongruité d'un
oxtail face au ressac. Quel boucan fait l'Océan quand il tente de submerger la terre. Il pourrait pas rester au large et nous lâcher la plage ?
Nota : Ce qu'il y a d'exceptionnel sur la
Wild Coast, qui est unique sur le continent, c'est que les rivières se passent de la médiation des fleuves -ces rois fainéants- pour accéder à l'Océan. Elles sont plus d'une trentaine sur trois cent kilomètres de côte à atteindre l'extase. Certaines ne pouvant s'empêcher de faire des cascades. S'en suit un relief côtier à tomber.
Le sans-culottes de QunuJ'avais prévu de m'arrêter enfin à Qunu après y être tant passé, c'est sur une nationale, mais aussi à Mvezo, parce que là est le berceau de Mandela et que là où on est né est un déterminant. Signalétique mozambicaine – saviez-vous que ce sérieux facétieux épousa en secondes noces la veuve du président mozambicain dont l'avion fut vraisemblablement la cible d'un missile sud-africain? Précisons qu'il n'était pas encore aux commandes- ou est-ce par pudeur et refus du culte de la personnalité affirmé par celui qui a marqué un demi-siècle au delà de son pays ? Toujours est-il que je me suis perdu. Jusqu'à ce que j'interroge un vieil homme croisé sur la piste. Septuagénaire longiligne, barbe taillée et canne sculptée, parlant anglais, l'élégance naturelle des Xhoxas, il m'indique une direction et me propose de m'y guider.
Je rebrousse chemin sur le coteau avec à main gauche et en contrebas Qunu. Quelques kilomètres plus loin il me prie de stopper : il est arrivé là où il se rendait. Il me montre d'un geste ample la vallée: « Madiba's house ». Il m'a roulé dans la farine comme Madiba l'a fait avec ses anciens geôliers. Je lui pardonne volontiers.
Sur le dos du cochonJe n'ai pas eu de neige au
Lesotho mais elle est annoncée pour cette nuit sur les hauteurs des Amathole Mountains. Allons donc.
Hogsback est la découverte de ce voyage -que serait un voyage sans découverte ? Des Anglais maniaques du jardinage, comme ils sont parfois et toujours avec une certaine réussite, ont créé ce village dans un massif qui surplombe la platitude environnante et culmine à deux mille mètres. Village qui est devenu un lieu de villégiature -puis de randonnées depuis qu'une civilisation marche pour le plaisir- et compte toujours des jardins d'autant plus magnifiques qu'ils sont inattendus ici. Comme il se doit des artistes se sont installés, il se dégage des lieux une ambiance New Age et les forêts locales auraient inspiré Tolkien.
Il est amusant de constater que les Noirs habitant le village y vivent à nouveau comme ils vivaient avant d'être mis en coupe réglée par plus fort qu'eux -c'est toujours la même histoire-, puis d'être exclus de ces lieux. Les troupeaux vont librement et il faut tenir toutes les barrières des jardins fermées.
Je loge à
The Edge, un ensemble de cottages alignés sur la corniche. Bois à profusion pour la cheminée. Demain je parcourrai le labyrinthe qui serait un des plus longs du monde, mille quatre cent mètres pour en atteindre le centre et en ressortir, ça reste à ma portée d'autant que c'est dénivelé zéro. Cependant, la brochure évoque une préparation psycho-physique, je sais pas si je vais y arriver. Il y aurait de l'énergie là dedans qu'il s'agirait de capter. Arrivé au centre, je serais entre mon passé et mon futur, bon d'accord, mais dans mon fauteuil pas moins. Il est également question de faire des progrès spirituels, là il y a de la marge -comment ça c'est pas le moment de faire de l'esprit ? Bref, si je comprends bien, il s'agirait d'avancer en tournant en rond.
Deux choses m'inquiètent. Est-ce qu'on tourne à l'envers dans les labyrinthes de l'hémisphère sud, comme l'eau dans le lavabo ? Il est recommandé de ne pas emporter son téléphone mais si je me perds ? J'imagine qu'il est interdit de crier (même un cri primal?).
Allez, s'il neige cette nuit, j'y vais à l'aube. Être le premier à fouler la neige du labyrinthe, c'est un coup à gagner des vies !
Au matin nulle neige mais de la pluie. Comment s'élever avec un plafond si bas ?
Le site du labyrinthe surplombe une gorge abritant une forêt indigène -c'est bon ça. Les vues sont belles, on les voit à 360° un nombre de fois que je n'ai pas calculé, mais ça distrait -c'est pas bon ça. J'ai pas fait un chrono vu qu'il est recommandé de laisser sa montre au vestiaire mais sur le sol cimenté -c'est pas bon ça- c'était possible. En plus, comme les virages à gauche succèdent aux virages à droite l'usure des pneus est régulière. Arrivé au centre, en forme de trèfle à six feuilles -si c'est pas de la chance, ça!-, j'étais un tel concentré d'énergie que j'ai fusé hors du truc, d'un rayon de dix mètres, en une seconde quarante (Le Guinness était pas là, évidemment).
La notice d'utilisation du labyrinthe ménage un emplacement où reporter son expérience. J'écris, en spirale : ressort-ressortir-méandre-nombril-compas-déboussolé-toupie et je dois m'arrêter car je suis arrivé au centre de mon propos.
De mon point de vue c'est plutôt un truc à emberlificoter l'esprit, voire à le perdre. La chute de l'Éden fut déjà un coup dur mais au moins nous marchions droit vers de nouveaux horizons sur une Terre plate et voilà que nous tournons dans des labyrinthes sur une Terre ronde. Quelles pommes !
Au village, Smily -c'est son nom d'artiste- allume un feu sur le bas-côté pour y cuire les figurines de terre qu'il façonne. Baissant d'un ton et d'un air entendu, il me propose aussi des champignons m'expliquant comment... euh... les préparer. Voilà un autre moyen, certes pas très catholique, d'élever l'esprit. Je me demande si la pâte à modeler ne serait pas une couverture.
Je descends ou je descends pas ? J'avise finalement une piste, le Michel's Pass, classée « 4X4 only » comportant des passages annoncés « bad dirt road » et même « washed away road ». Après les vues de l'esprit et les paradis artificiels, la perspective de l'enfer mal pavé m'émoustille.
À CorinneAu terme d'une trop longue route, j'arrive dans l'est du Great
Karoo, les marches de la maison, encore cinq heures de conduite.
Un tour de reconnaissance dans Somerset East m'amène devant une guesthouse séduisante. À chaque jour suffit sa peine.
La maison est un ancien orphelinat, fermé après qu'il ait perdu des enfants et laissé à l'abandon, lui aussi. C'est un vaste bâtiment au plan en « H » transformé, transfiguré par Vega et Stephen.
Vega est une étoile, Stephen une fusée, cinquante ans qu'ils font route intergalactique de concert. Ils étaient fermiers et leurs fils poursuivent l'élevage de vaches, de moutons et de chèvres à mohair sur une surface grande comme
Paris, dix mille hectares.
Le séjour non organisé commence par une heure de vol avec Vega, j'arrive pas à décrocher. Une éclipse et je me prends la fusée par le travers avant que la star revienne, mine de rien, tenter de me circonvenir.
Tous deux sont passionnants, fascinants lorsqu'ils évoquent leur vie de fermiers, leurs relations avec les employés Noirs « nous avions besoin d'eux, ils avaient besoin de nous ». Paternalisme dirions-nous. Ils confirment que dans les fermes les relations ont peu changé.
Et soudain m'apparaît Corinne, journaliste adroite mais honnête d'un journal de gauche.
Corinne Moutout fut l'envoyée permanente en
Afrique du Sud du quotidien Libération, avant et après la libération de Mandela.
Revenue pour couvrir la Coupe du Monde de Rugby de 1995, celle-là où Mandela président assura le spectacle, elle refit un tour du pays, rencontrant les nouveaux acteurs et faisant ses adieux aux lieux anciens.
Dans
Aurores sud-africaines, le livre relatant ce voyage, elle 'avoue', confuse mais lucide, comme décillée, le trouble et le doute qui sont les siens face aux Afrikaners. Il ne serait pas tout noir ce peuple de battants, attaché mordicus à ses valeurs, qui reconnaît ses erreurs et fait preuve d'une capacité d'adaptation peu commune.
Éloge de la lenteurLe premier arrive avant le jour, pas très matinal à cette saison, ramasse des brindilles d'acacia, d'une planche fait du petit bois et allume un feu. Ce feu sera en quelque sorte leur machine à café mais sans café, ils viendront souvent s'y réchauffer, silencieux. Trois autres suivent le jour, les derniers arrivent en pointillés, précédant de peu le soleil.
Ils sont huit, la cinquantaine mais ils ne font plus les quatre cent coups depuis longtemps. Avoir cinquante ans, pour un maçon qui a souvent commencé à quinze, ce n'est nulle part une sinécure, encore moins sur un continent où on n'est plus très loin de l'espérance de vie. Ils sont tout courbatus, gourds dans les déplacements, lents dans les mouvements, mais d'une précision admirable dans le jeté de truelle, avec une ampleur dans la taloche et une douceur dans la finition à l'éponge qui doit réjouir le ciment. Ils sont huit sur le chantier mais jamais huit à travailler simultanément, en tous cas pas au sens fordien du terme. L'organisation du travail est d'une subtilité qui m'échappe en partie. Le patron est là, indiscernable pour qui ne le connaît pas, les ordres, quand il en est, sont donnés d'un regard entendu. Ceux qui manifestement ajoutent à l'ouvrage à un moment donné reçoivent le soutien de ceux qui sont assis ou allongés dans le sable, commentaires, blagues, jusqu'au moment où ils se lèvent pour évaluer la perspective ou vérifier un alignement. Tous semblent concernés par la bonne fin de l'édifice.
*
Pour terminer, deux ou trois choses qu'il faut que je vous dise. Contrairement à ce qu'il est convenu d'admettre
Adélaïde n'est pas en
Australie mais en
Afrique du Sud, dans l'Eastern Cape précisément. Dans la petite ville de Cookhouse, il n'y a même pas de restaurant. Enfin, dans les récits de mon enfance il faisait toujours chaud en Afrique et je trouve regrettable qu'on abuse de la crédulité des lecteurs, surtout si jeunes.