Je découvre avec émotion ce témoignage du temps présent et me vient la nécessité de raconter cette histoire si honteuse du temps où ma jeunesse était pavée d'illusions.
Hiver 1983
Ce matin, nous quittons Kaboul aveugle des ses vitrines éclatées, ruines, ruines.
La jeep roule vers Bamian, zone de résistance active au nord de Kaboul. Ole le photographe qui m'accompagne laisse échapper des perles de rire de sa barbe blonde.
Intrépide, être clandestin l'excite.
Les essieux fatigués rythment mon mantra silencieux "j'ai peur, j'ai peur, j'ai peur".
La jeep s'arrête, notre contact n'ira pas plus loin. Nous trouverons Moussahad là-bas, à l'autre bout du champ, au pied de la colline. Le bruit du moteur s'estompe déjà. Ole hisse son matériel sur l'épaule. Nous avançons dans la neige profonde. Nos pas lourds crissent et l'air coupe le souffle.
Le silence est opaque et nos voix se font chuchotements. Je ne dois pas avoir peur, la neige est si épaisse, les mines doivent être endormies.
Au loin, la fumées des cheminées s'enroulent paresseusement dans l'air bleu.
"j'ai peur, plus jamais de reportages, plus de ces risques insensés, pour quel témoignage, les gens se foutent des ses afghans perdus, de leur résistance farouche et violente, de leur misère, de leurs morts, j'ai peur"
De ma parka monte le parfum aigre qui suinte de mes aisselles. Je connais cette odeur et je n'en veux plus. Ce soir on sera au Club des Nations Unies et dans trois jours je rentre.
Crss crss, crss, nous arrivons.
Un chevreuil bondit devant nous en foulées rapides et légères.
tac tactac, un claquement sec déchire le silence.
Ole tombe à genoux, l'étui du leica creuse un cratère sombre. Ma main est chaude tout à coup dans la moufle qui rougit.
Des cris surgissent, trois hommes bruns arrivent levant haut la jambe pour mieux courir.
Des chasseurs, bêtement des chasseurs, c'est si bête. Le sol bascule....
Voilà, je ne peux écrire davantage. Ole vit toujours, en pleine forme, un peu plus sage, quant à moi, les phalanges qui me manquent ne m'empêchent pas de taper sur mon clavier. Je ne suis jamais retournée en Aghanistan, j'ai toujours suivi chaque reportage et chaque évènement et lorsque je lis ton récit, je revis ma honte, celle du sensationnel, du voyeurisme maladroit et laid qui régentait ma vie d'antan, la guerre afghane m'a épargné, je remercie ces trois chasseurs qui avaient faim de viande et de liberté et je te remercie pour Omer, pour Nassir.