Nouvelle prise de bec avec un chauffeur de taxi. Je prends bien soin de les éviter dans les périmètres urbains, privilégiant partout la marche et les transports en commun. Malheureusement, il arrive que des circonstances particulières, comme en
Tunisie plus haut, fassent voler en éclats les résolutions les plus fermes. Alors, je lutte, je marmonne, je me dis qu’il s’agit d’une petite entorse au règlement, avant de m’y résoudre. Je franchis le pas. Ça s'est passé à la fin du mois d'août dernier.
A
Kuala Lumpur, il pleut à verse lorsque je débarque, en soirée, en provenance de Mersing et de Tioman. Je connais KL, une de mes capitales préférées, pour y avoir séjourné à plusieurs reprises ; l’hôtel où je m’abriterai est tout désigné : c’est le Maytower, un établissement flambant neuf idéalement situé à Little
India et à égale distance de Chinatown, des Twin Towers et de la Tour de la Télévision, sur lesquelles il offre une vue imprenable du 24ème étage, par exemple, où j’ai logé précédemment. De la gare centrale de KL, j’aurais d’ordinaire, sans hésiter une infime seconde, parcouru les quelques 3000 mètres, au jugé, qui me séparent du Maytower. Mais les nuages agglutinés sur la ville en une masse grisâtre, compacte et humide, ne sont pas près de se dissiper. Il pleut sévère. Je me résous à héler un chauffeur de taxi en prenant soin de me préparer mentalement. Comme un interprète qui intègre sa cabine, je me chauffe la voix, en chantonnant quelques morceaux connus. Ici, il me faut préciser que mon séjour sur l’île enchanteresse de Tioman m’a propulsé vers un calme sidéral, presque léthargique, une tranquillité d’esprit phénoménale, de celles qui, dans les grands Traités Philosophiques, forment, avec la santé, l’élément le plus essentiel du bonheur. C’est l’effet de deux semaines de silence absolu dans un cadre naturel d’une extrême beauté, sans émettre, sans communiquer (autrement que par bribes paresseuses lancées ici et là en direction de commerçants assoupis). Deux semaines sans parler, sans hausser la voix, c’était, là-bas, éprouver par intermittences le besoin de s’assurer que ses outils de communication sont intacts en poussant un cri ou en lisant à voix haute.
En appelant un taxi, j’avais deux options : prolonger cet état de sublime zénitude dans lequel je baignais (le trajet en car n’y avait rien changé, bien au contraire) ou me métamorphoser, me révolter et sortir de cette hibernation vocale. J’étais en forme ! J’aurais affronté un régiment de verbeux et de polémistes une nuit entière ! Un chauffeur de taxi ? Ha ha ha !!! On allait war ce qu’on allait war !
C’est sous le déluge qu’un énième taxi a enfin l’idée de s’immobiliser à ma hauteur. D’emblée de jeu, je ne lui adresse même pas la parole. D’autorité, je me positionne devant le coffre, j’y fourre mon sac à dos d’un geste péremptoire, je referme le coffre d’un mouvement sec et je m’engouffre dans le véhicule. Ai-je manqué de correction ? S’agit-t-il d’un brave père de famille qui, tout sourire, mettra le compteur en marche en démarrant ? M’excuserai-je ? C’est raté ! Et j’en aurais mis ma main au feu ! C’est un quidam d’une trentaine d’années, le regard fuyant et pas franchement rassurant, qui me scrute (je le dérange peut-être ?) et me questionne d’un hochement de la tête. Droit dans mes bottes, je lui balance d’une voix forte un tonitruant "Hotel Maytower please !". J’aurais pu lui indiquer "Little
India", qui sonne plus modeste, et jouer sur l’ambiguïté de ma destination véritable. On trouve là-bas, après tout, quantité de bouges mal famés. Mais dès le départ, j’ai fait le choix de prendre le taureau par les cornes. C’est cela même ! Je suis un torero tout d’énergie, batteries chargées à ras bord ! Et ce chauffeur de taxi qui va essayer de m’arnaquer (je l’ai senti au moment où il a posé ses yeux troubles sur moi), c’est le taureau, je vais le saigner ! Et voici le dialogue qui s’engage :
Lui (
sur un ton presque de compassion) : « Le Maytower ? C’est bien loin. Il vous en coûtera 25 ringgits.
Moi (
j'exulte intérieurement, d’une voix souveraine) : Loin ? Vous êtes bien de KL ?
Lui : Oui, Monsieur. Il faut contourner tout ChinaTown et la circulation est dense. Regardez !
Ce faisant, il me montre la voie opposée, dans l’autre sens, particulièrement bouchonnée en effet.
Moi (
vivement, et prenant soin d’exagérer ma surprise devant un argument aussi comique) : Mais c’est dans l’autre sens ! Voyez le boulevard devant nous. On se croirait à l’heure du couvre-feu.
Lui (
imperturbable) : Mais je devrai revenir sur mes pas, Monsieur, et réemprunter en conséquence cette voie dans l’autre sens. Cela prendra un temps considérable.
Moi (
instantanément) : « Qui me le prouve ? Vous êtes Indien, n’est-ce pas ? Le Maytower est à Little
India. C’est chez vous, par là-bas, non ? »
Lui : C’est le tarif, Monsieur.
Moi (
d’une voix qui perce les murs) : Le tarif ? Parlons-en ! Votre compteur, il sert à quoi ? A compter les moustiques ?
Lui : Nous ne l’utilisons pas. Certaines compagnies l’utilisent, d’autres pas, Monsieur.
Moi : (
offusqué) Mais c’est une obligation légale. Vous êtes un hors-la-loi, Monsieur ! (
J’ai décidé de faire dans le Monsieur, moi aussi. J’éprouve une puissance verbale inaccoutumée, décuplée. Intérieurement, je ris fort, je jubile, mais, de façade, je la joue machoire serrée et colère contenue. Je joue consciencieusement la partition d’un honnête homme indigné. Le coup a porté, semble-t-il. J’en profite.
Moi : Ce sera 15 ringgits. C’est bien plus que ce qui serait facturé normalement.
Lui : Bon bon, ce sera 20 ringgits, ok ?
Moi: (Je lève les yeux aux ciel) M’enfin !!! Vous abusez. C’est le temps qui vous fait cet effet ? C’est quoi ce délire ? Au fait, vous démarrerez un jour ?
Le taximanqui n’est certainement pas habitué à pareil défoulement de la part d’un étranger observe alors une pause. Attentisme, hésitation, un petit moment de flottement et il se décide à accélérer. Un petit silence s’installe que j’interromps bientôt.
Moi (affectant la posture et la jovialité d’un guide touristique) : Là, nous continuons sur le Boulevard qui borde Chinatown à l’est. Nous allons le contourner très brièvement. La Mosquée Masjid Jamek est par ici, la Merdeka Square par là, avec son Big Ben largué par les Anglais. Quel kitsch ! Quelle tarte à la crème qu’ils vous ont laissée là, les Britishs, dites donc ! (
Un rien de désinvolture moqueuse dans la voix). Vous tournez à droite au prochain feu. Vous verrez déjà l’enseigne du Maytower. Il vous suffira de filer droit, Monsieur.
Lui : (
stupéfait, on dirait) I know I know... mais la circulation est dense au retour.
Moi : (
je vire mytho tout à coup) Vous n’avez pas encore compris que j’habite en
Malaisie ? (
Ma voix prend des allures grandiloquentes, presque lyriques) J’hèèèèèème ce beau pays et sa population. People are so lovely, so friendly, Sir ! Si vous venez à Georgetown, venez me voir ! Vous serez le bienvenu, comme un frère. Je ne chercherai pas à vous berner. Je ne vous manquerai pas de respect. Vous devriez vous soucier de l’image de votre pays, Monsieur. (
Possible, à ce stade, qu'il ait commencé à me prendre pour un fou. J’inspire fort et je lui balance brusquement d’une voix de ténor) Vous êtes un malhonnête, Monsieur !
Véridique ! C’est bien ce que je lui ai lancé à la figure, et il n’a pas moufté.
Entre-temps, nous nous sommes immobilisés devant le Maytower. Des pluies diluviennes continuent de s’abattre sur ma KL. Je sors récupérer prestement mon bagage. Le portier de l’hôtel est déjà prêt pour sa manœuvre. Je pourrais lui demander d’approcher et lui expliquer ce que ce fâcheux, dans son tacot, me réclame pour avoir franchi 3 feux. Un compteur indiquerait entre 5 et 8 ringgits. Il en voulait 25, l’escroc ! Je retourne d’un pas tranquille vers lui.
Moi : Ecoutez bien ! Si vous n’acceptez pas sur le champ les 10 ringgits que voilà, vous n’aurez rien du tout. Plutôt des ennuis. (
Et je lui indique l’hôtel, sans savoir exactement pourquoi d’ailleurs. Peut-être parce qu’un costaud est aux aguets à proximité, ou peut-être parce que la démesure du gratte-ciel en impose, ou peut-être encore parce que, eu égard à ses propriétaires, le chauffeur y réfléchirait peut-être à deux fois avant d’engager des hostilités. Toujours est-il que devenu muet comme une carpe, il se saisit du billet, le glisse subrepticement dans son portefeuille et démarre tranquillement.)
Khaldoun