Tout d'abord, merci à tous de vos messages. J'ai mis beaucoup de temps à rédiger ce premier chapitre et c'est avec un peu d'appréhension que je le vous le présente... à la critique de masse (!). J'ai suivi mon plan jusqu'au I)2)b) en choisissant d'ignorer I)2)b)i) (pas si pertinant/trop lourd).
Parenski, je note ta remarque sur l'accent sur les conditions du voyage, c'est en effet intéressant. Je viens de me rendre compte que je ne l'ai pas développé en rapport avec le rapport aux autochtones dans cette introduction. Soit je remanierai, soit je metterai l'accent dessus plus tard, pour ne pas surcharger le 1er chapitre.
Une autre remarque, plus générale: Certains d'entre vous remarqueront peut-être que dans le texte je parle du
Kamchatka au féminin:
La Kamchatka. Je vais peut être m'incliner et changer mais je n'aime vraiment pas écrire
le Kamchatka. En russe, ça me sonne féminin et ça me semble injuste de la masculiniser.
Dernire remarque, je conscens que certaines critiques peuvent être émises sur les agissements du narrateur. Ce n'est pas l'objet du fil. Je ne suis pas la pour justifier les agissement du narrateur car je ne pense pas qu'il soit pertinent que le narrateur c'est moi.
Chapitre 1: Il faisait froid, cette nuit, en
Lituanie, quand moi et Caroline nous allongions dans ma tente. J’avais le doigt ensanglanté parce que j’avais joué aux pirates avec des enfants et un sabre véritable. La vodka que j’avais bu était en train de se dissiper et apparaissait une réelle douleur.
Caroline m’avait mis un pansement et maintenant elle voulait dormir; elle avait beaucoup pleuré et cela l’avait fatigué. Moi je n’avais pas pleuré parce que je ne crois pas à ces choses.
Le père des enfants qui jouaient aux pirates nous avait invités chez lui, il y a quelques heures de ça. Il avait beaucoup d’histoires à conter pour avoir été pilote en
Russie et maintenant il était inventeur. Le monsieur était carrément bizarre mais aussi franchement intéressant et pas du tout stupide ni délirant. C’est pourquoi j’ai été un peu surpris lorsqu’il nous a imposé de nous lire l’avenir dans des shots de vodka. C’est là que Caroline avait pleuré parce qu’elle devait enfanter quatre filles qui allaient la détester mais avec qui elle allait se réconcilier à la fin.
Moi j’allais mourir dans à peu près un an mais ce serait en essayant de sauver quelqu’un. Aussi était-il important de m’en informer, comme ça, je pourrais peut-être changer mon destin.
J’en voulais un peu à Caroline à pleurer sur son sort alors que mes jours étaient comptés et en plus j’avais le doigt en sang mais finalement, ça n’avait pas trop d’importance.
Peu de temps après je reprenais mon emploi. J’étais ingénieur dans un centre de recherche. Mon travail m’énervait parce que je l’avais choisi pour de mauvaises raisons. Je m’attendais à être dans une équipe dynamique où ma contribution serait reconnue et surtout rémunérée. Je pensais que si je restais plus tard de mon plein gré, ce serait compté en heures supplémentaires. Je pensais que le résultat serait davantage récompensé que l’ancienneté. En fait, je pensais toucher le pactole, un peu parce que je venais d’une grande école et surtout parce que je comptais bien passer ma vie au boulot et révolutionner le projet.
En réalité, personne n’en avait rien à faire. J’étais payé pareil, si j’en faisais trop ou si je ne faisais rien. De toute façon, personne ne contrôlait mes résultats; en fait, les gens ne savaient même pas exactement ce que je faisais.
Je n’étais pas seul dans ce cas; c’était comme ça pour tout le monde, une sorte d’égalitarisme sordide qui me déprimait profondément.
Mes chefs trouvaient ça génial que je vienne travailler pour la recherche parce que j’étais passionné et que je venais d’une bonne école. En fait, ils disaient qu’ils n’étaient pas vraiment mes chefs car tout était informel mais je sentais quand même qu’ils avaient souvent le dernier mot. Ici, le travail n’est pas alimentaire, il vient surtout du cœur, de l’amour de la science et d’une volonté d’apprendre. Voir le projet réussir est une récompense qui n’a pas de prix.
En définitive, nous avions eu tous les deux tort. J’ai eu tort de penser que tout m’allait être servi sur un plateau parce que j’avais réussi mes classes prépa. Et ils ont eu tort de croire qu’un type élitiste plein d’idéaux sorti d’une bonne école allait accepter un boulot pourri et se faire payer au lance-pierre sans broncher.
Broncher, pour moi, ça s’est d’abord fait intérieurement. Comme j’ai passé mes années
American Pie à résoudre des équations différentielles, autant les rattraper maintenant. C’est comme ça qu’est né mon projet de voyage, finalement, pour des questions de désillusions et de fierté. Ma façon d’accepter ma condition d’ingénieur pauvre et non reconnu sera de la pousser jusqu’à sa caricature et voyager en autostop et presque sans argent. Alors je crée des règles, avant même d’élaborer l’itinéraire.
Tout d’abord, le stop est obligatoire. Peu importe ce que je traverserai, ce sera sans le sou. Après tout, quoi de plus artificiel que de payer pour se déplacer ? Ma mère ne m’a jamais demandé de loyer pour mes jambes alors pourquoi le chauffeur de bus le ferait ? C’est ma première règle.
L’hébergement ? C’est pareil. Je ne paye pas pour les magnifiques étoiles au-dessus de ma tête alors pourquoi me ruiner pour un plafond blanc ? C’est ma seconde règle.
Pour la nourriture, je m’accorde un peu de normalité. Deux euros par jour me semble une dépense correcte par rapport à mon salaire. Voilà ma troisième et dernière règle.
Les gens ne comprennent pas trop ces lois et les voyageurs encore moins. Le voyage n’est-il pas censé nous libérer du système ? J’y ai réfléchi. Je pourrais partir en vacances, faire du stop quand je veux, dormir à la belle étoile quand je veux, dans une auberge ou un hôtel luxueux comme bon me semble. Profiter de chaque moment et m’éviter les galères. Mais où est la rébellion ? Quel serait le sens de tout ceci ? Sans compter que l’utilisation de l’argent amène ses propres contraintes.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tellement de voyager, c’est tout ce qui arrivera que je ne prévois pas. Et mes règles sont là pour ça.
Je verrai des situations difficiles, des moments heureux aussi variés qu’aléatoires. Et lorsque, plus tard, je me rassoirai devant un ordinateur, je n’aurai pas à rougir des expériences de mon vécu. Bien plus que ces péripéties que je n’ai pas vécu à la fac, peut-être même autant d’expériences que l’on peut vivre dans une vie. Et enfin, la liberté de tous les soucis futiles qui m’entourent. Comme ranger mon appart, payer ma mutuelle, remplir des formulaires ou encore me demander si ma carrière correspond à mes espérances.
A partir de ce moment-là, je passais mon temps à sonder les cartes, les blogs et tout ce que je pouvais trouver comme témoignage. Surtout ceux qui faisaient du stop et qui allaient en Amérique. Comme je ne connaissais rien à la géographie, je me disais que je pouvais passer à travers le détroit de Béring. C’est le petit morceau de mer entre l’extrême est de la province de Chukotka en
Russie et l’
Alaska.
Très vite, tout ça s’est révélé très irréaliste. Trop froid, trop inaccessible et sans même parler des visas. Mais j’avais beaucoup de temps alors je persévérais. Il a fallu quelques mois pour que Pedro, mon collègue de bureau, remarque quelque chose d’inhabituel dans mon rythme de travail. J’aimais bien Pedro; il disait toujours aux chefs que j’étais à la salle café pour masquer mon arrivée le matin à 10h30 ou mon départ... que je préfèrerai taire ici.
Il ne m’en voulait pas de glander au boulot, même si ça pouvait, par moments, le ralentir dans le sien. Lorsqu’il découvrit mes plans et mes cartes, il se prit au jeu et c’est comme ça qu’on décida qu’il serait intéressant que j’aille en
Kamchatka.
La
Kamchatka est une province Russe parmi les plus inaccessibles. Il n’y a pas routes et qu’une seule ville, uniquement accessible par avion ou bateau. La ville la plus proche, accessible par une route s’appelle
Magadan. Elle est déjà très isolée En hiver, le climat est rude. Le froid gèle tout, terre et rivières, au point que certains Russes tentent d’utiliser les cours d’eau comme routes. Pour le paysage, c’est des volcans, des sources chaudes, des geysers. Pour ça, on surnomme la
Kamchatka la terre du feu et de la glace. Et pour finir, il y a des ours. Beaucoup d’ours.
Il n’y a pas que les paysages qui me fascinent. La
Kamchatka a ça de particulier qu’elle est, elle aussi, une porte vers l’Amérique. Un pointillé d’îles, dites «
îles Kouriles » la connectent au
Japon. Ces îles, il y en a beaucoup et elles sont proches les unes des autres, rien qu’à les voir sur google maps, j’ai envie de sauter de l’une à l’autre. Si l’on s’amuse à mesurer la plus grande distance entre deux d’entre elles, elle ne dépassera jamais les soixante kilomètres. Il n’y a pas beaucoup de communication humaine entre la
Russie et le
Japon mais beaucoup de pêcheurs et du commerce légal ou illégal.
De la pointe de la
Kamchatka, une seconde ligne d’îles la connecte à l’
Alaska et à la ville d’
Anchorage pour être précis. La route jusqu’en Amérique, partant d’Europe, serait longue et périlleuse et c’est pour cela que je réévalue mon plan uniquement vers la
Kamchatka.
Ce choix s’avère judicieux quand je me rends compte qu’à ce jour, personne n’a relié l’Europe et cette province Russe en stop et ce n’est pas faute d’essais ratés. Je ne sais pas si je vais réussir, mais je ne ferai pas de compromis. J’irai vers l’est autant que possible et je ne dépenserai pas un centime pour le transport, qu’il pleuve, vente et même si la terre devait exploser sous mes pieds et vu la nature de ma destination, cela pourrait ne pas être une métaphore.
Pour arriver d’Europe en
Kamchatka, il faut d’abord que je traverse le Moyen-Orient. De la
Turquie, il est facile de rentrer en
Iran mais le Pakistan est un problème, il me fait peur, j’ai envie de le contourner. C’est possible en passant par le
Turkménistan, une folle dictature et l’
Ouzbékistan qui n’est guère mieux. Ensuite, pour finir l’
Asie centrale, je n’ai qu’à traverser le
Kirghizistan et arriver en
Chine. La
Chine me rassure, et elle me fascine. Je passerais par le Xinjiang, cette région contestée peuplée d’Ouïgoures, une population d’origine turque en
Chine. C’est une combinaison culturelle que j’ai envie de voir. Après la
Chine, je rejoins la mer puis je trouve un bateau qui m’amènera en
Corée du Sud. Ce sera mon premier bateau-stop. A mi-chemin entre l’ile principale du
Japon et la Corée, il y a une île appelée
Tsushima. Je n’aurai qu’à trouver un bateau-stop vers cette île, et un second vers le reste du
Japon.
De là, je remonte facilement vers
Hokkaido, l’île au nord-est du pays du soleil levant. Enfin, il me suffira de trouver un groupe de contrebandiers Russes qui vendent des œufs de saumon pêché en
Kamchatka pour en faire du caviar au
Japon et les persuader de me prendre avec moi sur le chemin du retour.
Je recherche avidement des autostoppeurs ayant tenté, avant moi, l’aventure. La plupart des voyageurs mettent leur cap vers l’
Amérique du Sud et l’
Asie du Sud-Est. Certains s’aventurent en Afrique mais en
Kamchatka, pratiquement personne. A chaque nouveau blog, l’espoir nait en moi puis meurt violement lorsque je découvre qu’il s’agit d’une nième expédition en
Thailande ou au
Pérou.
Je décortique ces perles rares que sont les expéditions vers le nord-est, le stress traverse mon corps alors qu’ils passent l’
Iran et le Pakistan.
« Pas en
Inde, pas en
inde, » je me répète compulsivement dans ma tête. L’
inde mène bien trop au sud, les éloigne de la
Russie. C’est un moment de bonheur quand je les vois remonter vers le nord, vers la
Chine. Mais ils ne traversent pas la
Chine. Eux vont au nord, trop au nord et les voilà au
lac Baïkal et je pleure. La suite est facile à deviner. Ils braveront la Sibérie et s’ils sont déterminés et chanceux, termineront à
Magadan. La
Kamchatka leur échappera une fois de plus.
Très vite il devient évident que mon trajet n’a encore été tenté par personne. Je pourrais en déduire qu’il est stupide mais je préfère penser que je suis visionnaire.
Au bout d’une année à rêvasser sur mon voyage, on renouvèle mon contrat. Je suis assez surpris mais finalement, j’aurai pu m’y attendre. Après tout, on renouvèle tous les contrats, c’est l’usage. Il y avait eu une réunion d’évaluation censée décider de ça mais je n’y étais pas allé. J’avais pris des vacances pour aller en stop vers la Syrie avec ma cousine. C’est mon chef qui avait fait la présentation à ma place; et comme il ne connaissait rien à mon travail, il avait l’air ridicule et cela l’avait énervé.
J’avais donc une autre année pour préparer mon périple, de façon plus sérieuse. Mes chefs commençaient à douter de mon travail mais mes collègues ne m’aimaient que davantage. Je les amusais avec mes histoires. Surtout Pedro qui continuait à affirmer que j’étais arrivé avant dix heures mais que j’étais au café.
* * *
La deuxième émotion de mon voyage a été la peur. Elle arrive juste après l’excitation. Elle commence déjà à arriver pendant, alors que l’excitation est à son comble. Elle s’engage par le doute, le questionnement. Commencer un voyage renvoie soudainement à toutes les questions existentielles. Que suis-je ? Si je suis un voyageur alors que fais-je devant ce bureau ? De quoi suis-je capable ? Comment réagirais face à la peur, la fatigue ? Le désespoir, les points de non-retour ? Aurai-je peur pour ma vie ? Vais-je faire des choses dangereuses, inconscientes ? Et soudainement le paysage merveilleux s’efface et se dessinent des scènes macabres, des scènes sans issue, des scènes qui me font peur. Je me vois perdu dans le désert, dans le froid, le noir, entouré de bêtes sauvages.
Je redécouvre alors ce que je savais déjà, que je ne peux partir seul. Pas seulement pour la peur, j’ai surtout besoin de légitimité. J’ai besoin que quelqu’un d’autre que moi croie à mon projet parce qu’au fond de moi, je n’y croie pas moi-même. Rejoindre la
Russie par la route du sud, à travers la Corée et le
Japon, quelle connerie, quel rêve de gamin. Quand j’en parle et on dirait que j’ai inventé le dessin en perspective. J’ai inventé ce chemin judicieux mais contre-intuitif qui était sous notre nez depuis la nuit des temps mais que personne n’a jamais mis en pratique. En général, les gens sont abasourdis devant mon projet. Beaucoup de discussions tournent autour, des théories, des doutes et des blagues.
Mais personne ne sait qu’en réalité, je suis un charlatan et mon voyage est de la poudre de perlimpinpin. La vérité est dure est humiliante et elle se résume en une seule phrase : je ne suis pas un voyageur, je suis un enfant gâté qui part pour de mauvaises raisons vers un objectif Eldoradien par un itinéraire naïf et fantaisiste.
Aussi, je ne suis pas sûr de partir et la perspective de ne pas partir me fait davantage peur que les bêtes sauvages dans le noir du désert. Que vais-je faire de ma vie ? Prendre un autre emploi d’ingénieur sous-payé et non reconnu ? Où est ma rébellion alors, ma dignité ? Dois-je détester mes choix d’études, rejeter la faute sur le système scolaire, les classes prépa ? Ou dois-je me détester moi-même ?
Certains soirs, alors que je ramasse mon salaire pour un mois essentiellement de vacances et une perspective de voyage merveilleux, le rêve s’engrange et je me sens entre deux paradis. Et certains soirs, lorsque la peur prend le dessus, je me blottis entre deux enfers.
Pedro et moi avons développé une relation très complice. On parle beaucoup. Mon glandage légendaire lui a apporté la légèreté nécessaire à relativiser notre travail et nous nous sommes tous les deux mis à la boxe. J’affirmais maintenant ouvertement mon inconscience professionnelle aux pauses café réelles que je prenais en plus des pauses café fictives annoncées par Pedro. Mes chefs commençaient à craindre que mon manque d’investissement nuise à l’équipe. Ils auraient pu me virer mais j’imagine que ça aurait été difficile à justifier étant donné qu’ils avaient eux-mêmes défendus le renouvellement de mon contrat alors que je n’étais même pas présent.
Puis sont arrivés trois stagiaires Croates et deux Français. Tous avaient ramené une montagne de marihuana et nos fêtes du Jeudi soir se transformèrent en beuveries qui dépassaient les expérimentations de mon adolescence. Je n’ai jamais été l’enfant modèle mais j’ai toujours eu beaucoup de respect pour ma scolarité, séparant les études et le reste.
Ces jours, c’était tout le contraire. Pedro et moi arrivions au travail la tête prête à exploser, le THC encore finissant ses acrobaties dans mes veines. Pedro faisait du bon boulot mais moi je n’en avais vraiment rien à faire. Je rédigeais des commandes de pilotages de robots avec des flashs bleus devant les yeux. Je regagnais la plupart de mes capacités intellectuelles dans l’après-midi, pile au moment de rentrer chez moi et continuer à planifier mon voyage.
Le point culminant de ma dérive chimique était le séminaire de fin d’année. Il fallait présenter l’intégralité de notre travail à toute notre équipe en insistant sur l’aspect innovant. La veille de la présentation, Pedro, moi, les stagiaires ainsi que tous les nouveaux de l’équipe avions fumé des joints par coudées en buvant de l’absinthe que j’avais ramené de
Prague.
Je m’étais réveillé avec une atroce envie de vomir et une mémoire flinguée comme on flinguerait une disquette avec un électro-aimant. Je ne me rappelais pas de mon prénom mais j’ai tout de même réussi à donner une présentation innovante. Ensuite, je suis parti en vacances, faire du bateau-stop vers la
Corse mais ça n’a pas marché. Au lieu de ça, j’ai trompé ma petite amie avec ma meilleure amie ce qui n’était, tout compte fait, pas mal du tout.
Après ça, j’ai été un peu plus sérieux. Ma rancœur de m’être fait entuber financièrement a fait place à la pitié. C’était quand même grotesque de toucher un salaire pour ça. C’était bizarre pour moi d’avoir pitié d’un centre de recherche mais c’est le sentiment que j’ai eu. Alors j’ai un recommencé, un peu, à travailler.
Quant au voyage, il était désormais temps pour moi de trouver ma partenaire. Si je fais cette excursion singulière, ce sera l’occasion de le faire avec quelqu’un d’aussi extraordinaire que le voyage lui-même. En fait, les personnes extraordinaires m’intéressent davantage que les pays. On a rarement de bonnes raisons pour exiger quelqu’un de vraiment exceptionnel. Aller en
Kamchatka, c’est une très bonne raison.
Ma co-voyageuse sera la personne avec qui je vais partager non seulement ma vie mais chaque moment, chaque seconde de mon existence. Plus fort qu’une relation de couple, qu’un mariage, que la proximité entre frère et sœur. J’ai besoin d’une sœur jumelle et je veux qu’elle soit une super-héroïne.
Buffy la tueuse de vampires, c’est le minimum vital nécessaire à un tel voyage. Il faut non seulement qu’elle soit parfaite mais qu’en plus elle palie à toutes mes imperfections. Bien sur une telle personne n’existe pas mais j’établis une liste d’une vingtaine de critères de sélection que je publie sur mon site web comme une sorte de petite annonce géante. Les critères sont en trois parties. Les obligatoires, les recommandés et enfin, les petits plus.
Comme premier critère obligatoire, il y a le genre, fixé et non-négociable. Je veux voyager avec une fille. Je m’entends juste mieux avec elles. J’avais voyagé en
Albanie avec un homme et le voyage s’est effacé au profit d’un concours de taille de pénis au bout quelques jours. C’est comme ça pour tous mes projets en équipe, en particulier dans le milieu professionnel. La seule exception est ma coopération avec Pedro, mais là, c’est parce que j’en ai rien à faire. Un couple mixte est quelque chose que tout le monde comprend, peu importe les cultures et pays. On fera donc moins peur, on se fera davantage prendre en stop, inviter chez l’habitant et on ne se fera pas accuser d’homosexualité dans des pays moins tolérants. Des fois, on trouve mon critère hypocrite m’accusant de déballer des nobles théories alors que je veux tout simplement coucher avec une fille.
En général je réponds que s’il fallait traverser mers montagnes et déserts sur 20,000 kilomètres pour une relation sexuelle alors nous aurions un grand problème de sous-population. En général, ça clos le débat et ça fait rire les gens. Mais en réalité, je suis un peu d’accord avec cette critique. J’ai toujours trouvé le processus de séduction occidental tellement compliqué, indéfini, pleins de signaux et d’interprétations, que c’est un peu comme atteindre la
Kamchatka en autostop. Cependant, et il faudra me croire sur parole, si j’avais le choix entre traverser l’Asie en autostop ou coucher avec ma partenaire de route, je préfèrerai le voyage, que ce soit plus dur ou plus facile.
Il faut également qu’elle connaisse des langues. L’anglais bien évidemment mais idéalement aussi le Chinois, le Russe et le Turque.
Autre élément crucial, la résistance à l’inconfort, physique et psychologique. J’ai pu ramasser Caroline en
Lituanie mais j’aurai probablement assez à faire de ma propre personne dans les steppes du
Kazakhstan. Si elle a besoin de sa douche quotidienne, ça ne marchera pas. Si elle ne peut pas dormir en tente, ça ne marchera pas. Si elle ne tient pas les longues marches, elle ne supportera pas les sorties en autostop des grandes métropoles chinoises où il faudra sans doute marcher pendant de longues heures dans la chaleur, la pollution et le bruit avant de trouver un bon endroit pour faire du stop. Il faudra attendre dans la chaleur étouffante de
Téhéran ou le soleil frappant du
Turkménistan pendant des heures avant qu’une voiture ne s’arrête. Peut-être sans suffisamment d’eau et de nourriture. Il faudra que je tienne le coup face à tout ça et elle aussi.
Vient l’approche de l’autostop. J’ai besoin d’une autostoppeuse coriace, d’une fille pour qui ma première règle (ne pas payer pour les transports) aura du sens. Quelqu’un qui ne verra pas un bus ou train comme solution alternative mais comme le diable en personne ! Une vraie extrémiste, une croisée, une fanatique du pouce tendu sans compromis. Mais pas que. Il faut qu’elle l’ait fait. Qu’elle soit partie pour des durées prolongées et pas qu’en Europe. Au moins en
Turquie, au moins dans un pays musulmans parce que c’est là qu’on ira.
Tout cela est déjà très contraignant mais ne s’arrête pas là. Je rédige les critères recommandé. Force physique. Arts martiaux. Aptitude aux premiers secours. Sociable. Sait cuisiner. Expérience en montagne car on se frottera aux hauts sommets pour arriver en
Chine. Résistance à l’alcool, nous traversons le
Caucase. Sang-froid, courage, patience... Les lignes s’accumulent.
Enfin viennent les bonus. Naviguer un bateau, à moteur, à voile. Si nous faisons du bateau-stop, aider le capitaine à bord pourrait bien nous servir. Intérêt pour l’itinéraire proposé. Jolie et sans attaches. Permis de conduire. Et j’en passe.
Pedro m’a dit que mes critères pouvaient être pertinents mais il fallait tout de même que je me prépare à ne trouver personne.