salut Liloujen,
j'espère en tout cas que tu n'es pas allée là-bas pour donner des cours de français, les pauvres, ils en perdraient leur âme.
Permets-moi juste deux trois "petites" rectifications à ta réponse digne du plus tenace avocat (je ne dirai pas "du diable", ce serait peut-être titiller de trop près le Saint Esprit qui veille généreusement sur ces veuves et orphelins).
L'éducation telle qu'on la conçoit
traditionnellement dans les quelques pays plus ou moins rescapés où la tradition n'a pas encore été anéantie pas quelques siècles de colonisation et d'évangélisation intempestive, ne se base pas, en ce qui concerne les fondements de l'apprentissage, sur l'usage de la violence psychologique, et encore moins physique. Il existe parfois des épreuves physiques qui ont un rôle déterminant dans le passage vers une autre étape de la vie. Les souffrances que les enfants ou le jeunes endurent à ce moment ont une signification précise dans l'ensemble cosmologique qui est à la base de leur culture, et font partie d'un enseignement plus vaste qui leur permettra d'assumer les rôles qui leur reviennent aux différents stades de leur vie et d'affronter les diverses difficultés traversées par la communauté.
La profonde et insidieuse violence qui règne au sein de l'association dont tu parles (et que je connais moi-même pour y avoir séjourné et travaillé) n'a absolument pas un rôle pédagogique et ne tend aucunement vers l'émancipation des personnes sur lesquelles elle est portée. Cette violence, habilement maquillée par de belles paroles et par l'existence effective de quelques infrastructures "scolaires", est au fondement d'une construction de l'être basée sur l'idée de culpabilité, de faute, de dévalorisation. Cette violence est impitoyable par son élitisme. Elle oeuvre dans le sens d'un mérite "transcendant", qui se manifesterait par la propension de l'enfant à s'affirmer au-dessus des autres, à se "démarquer", grâce à un caractère plus ferme, à une moindre timidité.
C'est ainsi que des enfants, au passé a priori plus que douloureux, ayant
a priori perdu leurs parents dans des circonstances également plus que douloureuses, des enfants souvent traumatisés et apeurés, se retrouvent au centre d'une grande mise en scène spécialement concoctée pour les nassaras de passage (qui de toute façon n'y comprendront rien, et ne verront que l'effort fait par l'association pour aider ces gamins) et sont publiquement humiliés, forcés à parler fort, à s'inventer un rêve d'avenir en 20 secondes devant des dizaines de paires d'yeux oppressants, dont une, surtout, qui les menace et les envoie paître cyniquement s'ils ont le malheur de bafouiller. Ces enfants qui ont
péché par timidité, par peur, par incompréhension, n'auront pas droit à être parrainés, ni peut-être à retourner à l'école l'année suivante.
Le mérite, madame, le mérite. Y a que ça de vrai, n'est-ce pas ? Mais sur quoi est basé ce mérite ? Sur une capacité à s'affirmer ? A répondre haut et fort aux questions ? A ne pas trembler devant la colère du maître ?Mais alors, pourquoi leur interdire tout droit à la parole lorsqu'ils sont en classe ? Pourquoi leur faire répéter, comme à des perroquets, des séries de mots dont ils ne connaissent même pas la signification, en se vantant ainsi de leur enseigner la lecture? Pourquoi les menacer dêtre frappés ou exclus s'ils osent faire valoir leur désaccord ou leur opinion ? D'où pourrait-ils dès lors tenir ce mérite qui leur donne accès, grâce à une voix ferme et forte, à des rêves d'avenir ?
N'y a-t-il pas dans tout ça quelque chose qui ressemble un peu à une incontournable contradiction ?
Cela voudrait-il dire que le mérite est accordé au-delà de la salle de classe, par une sorte de don transcendant (pour ne pas dire divin)?
Car, au risque de rafraichir votre mémoire, je voudrais au passage vous signaler que l'"éducation" à laquelle ont droits les enfants burkinabés aujourd'hui, est bel et bien une éducation "à la française". Il s'agit tout simplement de l'éducation dont peuvent encore se rappeler vos grands-parents et arrières grand-parents, qui a été imposée à toutes les colonies de la
France-Afrique, au prix de la perte irrémédiable du savoir traditionnel et des rites d'apprentissage en accord avec les cultures locales.
Or, qu'était-elle, cette éducation "à la française", sinon issue tout droit du système prôné par l'Eglise catholique ? cette même Eglise qui a contribué "vaillamment", et non sans scandale, à l'imposition du christianisme en Afrique et à la suppression des systèmes sociaux, culturels et religieux locaux. Cette Eglise, dont la fidélité à la politique colonisatrice française était à la mesure de son intérêt, a apporté à l'Afrique l'idée de mérite. D'élitisme. Et parallèlement l'idée de culpabilité. De dévalorisation de l'être et de l'existence. De l'absence de réflexion critique et de volonté d'émancipation.
Voilà de quoi est faite cette éducation "locale". En effet, on ne s'en accomode pas facilement, lorsqu'on a appris que ce système a depuis longtemps été remis en question, justement à cause de tout ce que je viens de décrire ci-dessus.
Si l'on ajoute à cela la ferveur destructrice et anesthésiante (pour l'esprit) des doctrines évangélistes des Assemblées de Dieu (dont l'aura peu lumineuse entoure toutes les activités de l'association et de son fondateur) et l'avarice d'une personne frustrée jusqu'à la moelle qui ne parvient pas à trouver d'équilibre entre ses désirs charnels, son abus d'autorité, et sa volonté de rédemption, on obtient ce subtil mélange de charité feinte recouvrant une violence presque surréaliste tant elle est incrustée et vainement dissimulée.
Où trouver dès lors un filon rentable et peu risqué pour mettre en oeuvre des activités peut-être bienfaisantes pour certains (ne soyons pas manichéens), mais avant tout malsaines et paupérisantes pour beaucoup d'autres ? Où trouver suffisamment de fonds pour faire tourner une affaire qui se nourrit de la détresse des uns (les enfants) et du sentiment de culpabilité des autres (les nassaras qui s'en veulent quand même un peu de regarder sans rien faire tous ces gosses qui meurent de faim) ? Où ? ben dans le bénévolat humanitaire, pardi! et le parrainage. Les nassaras, comme le dit C. lui-même sont, pour les burkinabés qui mettent leurs enfants à l'école, un label de qualité supérieure garanti. De plus, les nassaras sont susceptibles de s'attendrir facilement sur le sort d'un gamin, ce qui signifie un éventuel parrainage. Les nassaras attirent la clientèle : du coup, les parents mettent leurs enfants à l'école du secteur 17, uniquement parce que les blanches sont là. Et les parents PAYENT ! Tiens, mais n'étaient-ce pas des orphelins ? Oui, mais c'est une catégorie spéciale d'orphelins: des "orphelins-avec-parents". Tu ne connaissais pas? Moi non plus. Ca doit faire partie de la culture locale... Encore un truc qu'on n'a pas compris. Quelles ethnocentristes on fait, quand même.
Donc, les parents payent. Et pas un peu. Parce que les nassaras, quand même, c'est de la balle. Evidemment, s'ils étaient entrés quelques minutes dans l'enceinte de l'école, ils auraient pu constater que parfois, les nassaras ne connaissaient même pas les matières qu'on leur avait dit d'enseigner. Que les élèves, patiemment, expliquaient comment poser une division en calcul écrit à la nassara désemparée. Que certaines semblent éprouver quelques difficultés à aligner deux mots dans faute d'orthographe. Et surtout, que pendant ce temps, dans la cour, désoeuvrés, les propres instituteurs agréés de l'école (sachant enseigner, eux), se retrouvaient sur le carreau à ne pouvoir qu'observer ce drôle de manège. Et n'allaient évidemment pas toucher leur salaire mensuel, malgré le montant plutôt cossu versé par les parents pour l'inscription de leurs enfants. Les parents, s'ils étaient entrés dans l'enceinte de l'école, auraient peut-être pu assister également aux scènes de punition, où une gamine haute comme trois pommes se fait gifler aussi violemment que s'il s'agissait de mettre une correction à un Mike Tyson. Ou aux combines d'achats de sacs de riz pour le village untel, que les nassaras payent, et qu'on leur demandera de payer une seconde fois à leur arrivée au village. Les parents, malheureusement, se sont laissés impressionner par les discours portés à tous vents, selon lesquels les nassaras apportent toujours le meilleur pour leurs enfants. Tout comme les nassaras se laissent impressionner par les jolis discours de l'association, et restent aveuglément convaincues qu'elles agissent pour le bien de tous les laissés pour compte. Aveuglément, c'est le cas de le dire. Ou est-ce plutôt un refus de voir ? Evidemment, il est toujours plus comode de se persuader qu'on est réellement utile, et que ceux qui osent critiquer une fondation aussi charitable n'ont rien compris, ou n'ont vraiment pas de coeur. Qui, d'ailleurs, aime à constater qu'il a été dupé? Mais alors, comment se fait-il qu'une association aussi importante, dont le directeur se vante d'avoir plus de mille orphelins sous sa tutelle à travers tout le
Burkina, ne soit même pas connue à plus de 100 mètres à la ronde, dans
Ouaga ?
Comment se fait-il que ni les autres associations locales d'aide aux orphelins, ni les orphelinats eux-mêmes, ni les centres sociaux d'aide aux enfants du SIDA, ni les grandes fondation nationales d'aide à l'enfance, ni les ONGs travaillant dans ce sens, n'aient JAMAIS entendu parler de cette fondation ? Comment se fait-il que la directrice d'une des plus grandes structures nationales d'aide aux orphelins, basée à
Ouaga et entretenant des liens avec l'ensemble des associations du pays, fasse des grands yeux étonnés lorsqu'on lui parle de cette fondation, en assurant qu'elle n'en connaît pas l'existence ? Comment se fait-il qu'elle bondisse de colère, et nous prie de lui donner immédiatemment le nom du responsable de l'asso afin de s'informer plus amplement sur ces pratiques, lorsqu'on lui demande si frapper des élèves fait partie des "coutumes locales" dans l'enseignement burkinabé ?
Comment se fait-il ? Evidemment, je suis peut-être complètement parano.. Mais je m'interroge. Et te conseille d'en faire autant...