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yangguizi
Shanghai, Chine

Photo/image personnelle du membre yangguizi.

Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)


15 janvier 2005 à 19:09

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Corée du Nord Répondre

En octobre 2003, je suis parti en vacances en Corée du Nord, dans le cadre d'un voyage bien évidemment organisé qui a duré cinq ou six jours. Extrêmement dense, ce voyage fut étonnant à tous les égards, même si je n'ai évidemment vu que ce qu'on m'autorisait à voir. Ces visites, ainsi que la propagande omniprésente qui nous était assenée ont fait de ces quelques jours mon expérience de voyage la plus dépaysante: voyage dans un pays étonnant bien sûr, mais surtout voyage dans le temps. A quelques petits détails près, on se serait cru dans l'Europe de l'Est des années 60, et c'est bel et bien "une autre planète" que j'avais l'impression de visiter.

A mon retour, j'ai donc rédigé un carnet de route - ce que je ne fais en principe jamais -, tant que mes souvenirs étaient encore frais, et y ai noté presque tous les détails de ce voyage. Je l'ai posté sur le forum généraliste que j'ai l'habitude de fréquenter, et l'ai divisé en 27 chapitres. Vous le voyez, c'est plutôt long pour un voyage de même pas une semaine! Puisque je vois ici qu'on a l'habitude de poster ses carnets de voyage, je vais aussi vous en faire profiter, en vous demandant d'être indulgent pour les nombreuses maladresses de style et les idées parfois quelque peu extravagantes qui me traversent l'esprit. Je ne vais tout poster d'un coup, car il faut que j'épure le récit initial (pas mal de fautes à corriger, et des références à l'autre forum - réponses à des intervenants à supprimer).

Naturellement, vos commentaires sont les bienvenus.

(Ce message a été modifié par shanghaipat le 15 janvier 2005 à 19:10.)

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yangguizi
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15 janvier 2005 à 19:24

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

1 Le voyage jusqu’à Pyongyang

Rendez-vous à l’aéroport de Pékin le 1er octobre à la première heure, pour faire connaissance avec les autres participants et se voir remettre visas et billets d'avion. J’ai eu la mauvaise surprise de constater que le vol ne serait pas direct mais qu’il faudrait d’abord aller à Shenyang (Mandchourie) avant de s’envoler pour Pyongyang où nous allions arriver en fin d’après-midi. Une journée de perdue donc…

Les 5 participants du groupe ont fait connaissance : nous étions tous européens, sauf un américain voyageant avec un passeport britannique (les américains n’ont pas le droit d’aller en DPRK). Nous avons donc récupéré nos visas et nous sommes précipités vers la photocopieuse de l’aéroport pour les immortaliser (ils sont confisqués à la sortie du pays et il n’y a aucun tampon coréen apposé sur les passeports). Nous avons aussi laissé nos téléphones portables aux anglais de Pékin qui avaient organisé le voyage, car il est strictement interdit d'emmener ce genre d'appareil en Corée du Nord, c'est une des règles avec lesquelles on ne plaisante pas.

Dans l’avion pour Shenyang, je potassais ma bonne vieille méthode de langue nord-coréenne, généreusement rapportée par un de mes amis qui y était allé un an plus tôt, en identifiant les expressions me paraissant les plus utiles et en essayant de les retenir ( « camarade hôtesse », « à bas l’impérialisme US », « l’impérialisme US est notre ennemi commun »). Une véritable démarche volontaire d’intégration!

Arrivé à l’aéroport de Shenyang (très moderne et agréable ceci dit en passant), je remarque « mes » premiers nord-coréens, aisément reconnaissables à leurs badges à l’effigie du Respecté Président Kim Il Sung. J’ai compris plus tard que tous les membres du Parti des Travailleurs doivent le porter, et que seuls ceux-ci ont le droit de sortir du pays. D’après mes calculs et observations ultérieurs, j’ai aussi réalisé que plus de la moitié de la population de Pyongyang devait être membre du Parti.

L’heure de l’embarquement approchant, je vois enfin notre avion, russe bien sûr, décoré aux couleurs de la DPRK, le drapeau du pays étant peint sur l'empennage. L’intérieur était plutôt avenant et sensiblement différent des appareils occidentaux. Nous étions les 5 seuls passagers occidentaux, au milieu d’une centaine de chinois et de quelques coréens. Une fois tous les passagers installés, on nous distribue des bonbons ainsi que le Pyongyang Times.

Féru de propagande, j’ai bien entendu parcouru le Pyongyang Times daté de l’an… 92. Explication : la DPRK adopte le calendrier Juche, dont l’an 1 est la date de naissance du Respecté Président Kim Il Sung (1912). La Une titrait sur un événement d’une importance inouïe: un ouvrage du Cher Leader Kim Jong Il (le fils du précédent et actuel chef de l’Etat) avait été traduit en roumain et distribué en Roumanie!!!!!! L’article correspondant était bien entendu d’un enthousiasme extraordinaire pour ce fait qui ne l’était pas moins. Je feuilletais ensuite les pages intérieures, et remarquais que la plupart des articles concernaient la guerre de Corée qui a eu lieu il y a une cinquantaine d’années. Apparemment, l’actualité plus récente était trop pauvre pour mériter de figurer au menu du Pyongyang Times…

Un peu plus tard, on nous distribue du « cidre ». Pour ceux qui sont déjà allés au Pérou, c’était en fait une variante de l’Inca Cola en moins dégueulasse, c’est-à-dire une boisson très sucrée au goût chimique qui ne ressemble à rien de connu.

J’ai remarqué pendant le vol que les hôtesses coréennes étaient d’une grande beauté, ce qui m’a décidé à faire usage du savoir que j’avais péniblement acquis le matin. Je profitais d’avoir fini mon verre de "cidre" et de devoir le donner à l’hôtesse pour l’interpeller en coréen: « Camarade hôtesse ! » Elle se retourna et vint vers moi. L’expression de son visage et le regard qu’elle me lança resteront sans doute longtemps gravés dans ma mémoire. Non pas tant en raison de sa beauté, qui aurait justifié à elle seule que je lui consacre quelques neurones, mais surtout en raison du mystère qui se dégageait de son expression. Un subtil mélange de surprise, de réprobation, d’admiration et de désarroi qui n’ont débouché que sur un silence et un sourire gêné. Je lui ai tendu mon verre sans rien dire et ma première tentative d’approche du peuple nord-coréen s’est arrêtée là. Sur un échec.

50 minutes après le décollage, nous atterrissions à l’aéroport international de Pyongyang, perdu dans la nature et apparemment loin de toute urbanisation. En descendant de l’avion, la première chose que je vis fut le portrait géant du Respecté Président Kim Il Sung et l’aspect imposant du terminal. En jetant un coup d’œil autour de moi sur le tarmac, je remarquais tout au plus une petite dizaine d’avions de la compagnie nationale Air Koryo, et un calme saisissant pour un aéroport. Le bus nous amena rapidement à l’immigration. L’intérieur de l’aéroport, vieux et misérable tranchait avec la superbe de la façade. Sans ordinateurs et dans de misérables cages en bois, les policiers coréens regardaient longuement les passeports avant de tamponner les visas et nous laisser passer.

Cette première étape s’est déroulée sans encombre. Restait la suivante : la douane. Notre guide, Monsieur Kim (rien à voir avec le leader, ils s’appellent presque tous Kim dans ce pays) nous attendait entre les deux étapes pour faire connaissance avec nous et nous assister en cas de problème. Nous avons d’abord confirmé que nous n’avions pas de téléphone portable puis avons passé le contrôle. Je passais le dernier des occidentaux, les 4 autres ayant franchi la douane sans encombre. Hélas, les policiers étaient semble-t-il équipés d’un équipement plus en pointe que leurs collègues de l’immigration, et ils pouvaient tout voir à l’intérieur des valises. Quelque chose ayant retenu leur attention, ils m’ont tout fait ouvrir.

Ils ont rapidement sorti mon caméscope et l’ont posé à part. Sachant que c’était un objet interdit, j’ai dû faire des efforts pour ne pas leur montrer mon inquiétude. Mais j’ai eu la présence d’esprit (je ne dis pas ça pour me vanter, mais je suis quand même assez fier de moi) de sortir d’une poche du sac à dos mon lecteur MP3 dernier cri que j’avais emmené avec moi. Objet totalement inconnu des coréens, il devait me servir à agrémenter les trajets en bus, mais également à faire diversion à la douane. "C'est sans doute ça que vous cherchez" ai-je lancé dans un anglais qu'ils n'ont sans doute pas compris. Les douaniers ont alors oublié le caméscope pour examiner le lecteur MP3 sous tous les angles, avant de me le rendre. Une fois qu’ils en ont fini avec lui, ils m’ont tout rendu et m’ont laissé passer.

Ca y est, cette fois j’étais vraiment sur le sol de la DPRK.

(à suivre)


yangguizi
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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

2 Premières impressions

Dès la sortie de l’aéroport, nous avons été happés par notre deuxième guide, Monsieur Li, qui nous escorta vers notre minibus. En DPRK, tout groupe de touristes doit être encadré par au moins deux guides, et ceci pour deux raisons: un seul guide ne peut pas surveiller tout le monde à la fois, surtout avec ces étrangers diaboliques qui veulent toujours prendre des photos sans permission. Deuxième raison : les guides doivent aussi se surveiller mutuellement. Il serait en effet très dangereux de laisser un guide seul avec des touristes, ses idées pourraient se pervertir et il pourrait avoir de mauvaises pensées. Pire: il pourrait devenir complaisant à l’égard des touristes et leur permettre des choses qu’il ne devrait pas permettre. Les touristes individuels que nous avons croisés par la suite étaient eux aussi tous accompagnés de deux guides. En théorie, durant ce voyage de quelques jours, nous n’aurions pas dû adresser la parole à d’autres personnes qu’à Messieurs Kim et Li et aux autres guides locaux, le reste de la population nous étant interdit de parole. En pratique, ce fut un poil plus souple, mais effectivement, ces deux messieurs à l’anglais correct allaient être pour nous quasiment les deux uniques voix de la Corée. A chaque fois que je dirai « les coréens pensent que » ou « les coréens disent que », il faudra en fait comprendre « M. Li ou M. Kim dit que », en sachant que ces messieurs ont très probablement suivi une formation très longue et pointilleuse sur ce qu’il convient de dire et de faire savoir, sans heurter la ligne officielle.

Au cours du voyage, nous allions faire la différence entre ces deux personnalités fort différentes. Un Monsieur Li plutôt coincé, ayant passé quelques temps au Liban et en Europe de l’Est, « relativement » ouvert d’esprit et apparemment « relativement » peu porté sur le dogme. On avait même parfois l’impression qu’il ne croyait pas du tout à ce qu’il disait, mais ça, impossible d’en être sûr évidemment. Monsieur Kim pour sa part était plus détendu et rigolait plus facilement, mais le dogme était apparemment ancré en lui beaucoup plus profondément, et c’était de loin le plus hypocrite et le plus sévère des deux.

Le minibus mit une quarantaine de minutes pour rejoindre l’hôtel, ce qui nous a permis de traverser une bonne partie de Pyongyang avant qu’il ne fasse nuit. Nous avons tout d’abord suivi une route de campagne sur laquelle nous doublaient de temps en temps de vieilles Mercédès et quelques voitures japonaises un peu plus récentes. La première chose qui m’a frappée fut la quantité de piétons qui parcouraient cette route. La marche à pieds semble être le moyen de locomotion le plus répandu en DPRK, et la suite du voyage allait confirmer cette impression. Autre particularité : les coréens se déplacent beaucoup en nombre. Les employés d’une même usine rentrent ensemble du travail, de même que les enfants des écoles et les militaires. Troisième impression: la quantité impressionnante de militaires. J’avais été impressionné par le nombre d’uniformes lors de mes premiers voyages en Chine il y a quelques années, mais c’est sans commune mesure avec ce que j’ai pu voir en DPRK. Une estimation approximative me fait dire que c’est un mâle sur six ou sept qui porte l’uniforme dans ce pays, sans compter un nombre non négligeable de femmes et d’enfants (je ne parle pas des vieillards car on en voit très peu). Lorsque plus tard Monsieur Kim me dit que l’armée coréenne se compose d’un demi-million d’hommes, je ne peux pas y croire, le pays faisant 22 millions d’habitants. Il me semblait d'ailleurs avoir lu quelque part que les effectifs militaires de ce pays étaient estimés à 1.5 ou 2 millions de soldats, ce qui me semble beaucoup plus raisonnable. Quatrième impression enfin: les coréens sont maigres, mais cela, ce n'était pas une surprise.

La pauvreté du pays saute aux yeux lorsque l’on regarde le bord de la route. La Corée est beaucoup plus pauvre que la Chine (je parle de la Chine non développée). Mais la pire des pauvretés, c’est cette pauvreté psychologique (terme non péjoratif) qui se lit sur les regards sans joie des gens finissant leur journée de travail. Les coréens sourient peu, ils sont trop occupés à survivre.

Au bout d’un moment, nous arrivons dans les faubourgs de Pyongyang, les slogans politiques et portraits du Respecté Président Kim Il Sung se faisant alors de plus en plus denses. Nous finissons par pénétrer en zone urbaine, et là, le spectacle fut saisissant. Jamais je n’avais vu de ville aussi triste et inhumaine que celle-là. Je n’ai certes jamais voyagé en Europe de l’Est ni en ex-URSS, qui ne doivent pas être très différents, mais c’est en tout cas sans commune mesure avec ce que j’ai pu voir dans la Chine non développée ou dans d’autres pays dits pauvres. La ville est grise et entièrement vouée au culte du Leader. Quelques bâtiments et monuments gigantesques font parfois leur apparition au milieu de tours d’habitation uniformes et hideuses. Les avenues sont très larges mais totalement dénuées de commerces, de couleurs, de restaurants ou de toute fantaisie. Aucune vie dans la rue, ce n’est qu’un lieu de passage.

La population était plus dense que je ne l’imaginais, probablement car c’était la sortie des usines et des bureaux. Les uniformes étaient toujours aussi nombreux et les gens toujours aussi tristes. Quelques arrêts de bus attiraient de larges masses de travailleurs qui, eux, ne se déplaçaient pas à pieds. Peu de voitures dans les rues, des bus et des tramways poussiéreux, peu de vélos aussi, et bien entendu toujours autant de piétons.

Ce fut l’occasion des premières « blagues » de Messieurs Kim et Li. L’un des membres du groupe ne manqua pas de s’étonner à voix haute de la faible densité de la circulation automobile. Monsieur Kim répondit le plus sérieusement du monde que c’était la volonté du Leader de lutter contre la pollution urbaine et de ne pas tomber dans le travers de Séoul, et de ses embouteillages et autres pollutions automobiles. Un des deux guides, je ne sais plus lequel, ajouta que de toute façon « les coréens aiment marcher ». Soit.

Mine de rien, nous avons fait le tour de la plupart des monuments de la ville, que nous allions voir plus en détails les jours suivants. Le féru de propagande que je suis ne manqua pas de remarquer la très forte densité d’affiches de propagande partout dans la ville. Je dois reconnaître qu’elles sont belles ces affiches, encore plus belles que les chinoises, qui de toute façon ont été retirées du domaine public depuis belle lurette pour atterrir sur les marchés à touristes. Les affiches coréennes sont beaucoup plus grandes et violentes, la plupart montrant des soldats pressés d’en découdre, et des travailleurs enthousiastes, le tout sous le sourire bienveillant du Respecté Président Kim Il Sung. Très peu d’affiches du fiston Kim Jong Il en revanche, malgré quelques slogans « Vive Kim Jong Il, le Soleil du 21ème siècle » reconnaissables à mes yeux grâce aux chiffres occidentaux 21. Ces affiches et slogans sont les seules traces de couleurs dans la ville.

Un peu plus tard, nous arrivions à l’hôtel, bâtiment impressionnant de 47 étages, surmonté d’un restaurant panoramique, situé sur une petite île au milieu du fleuve, pour que les touristes étrangers ne puissent pas s’en échapper.

(à suivre)


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15 janvier 2005 à 19:53

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

3 A l’hôtel

Nous avons logé dans un des deux grands hôtels de la ville. Celui du centre-ville (le mieux) est réservé aux chinois car leur potentiel de nuisance est moindre que celui des occidentaux. Tous les européens doivent descendre dans l’hôtel de l’ile, où descendent également de nombreux chinois d’ailleurs. Bonne surprise, l’hôtel est moderne, de catégorie quatre étoiles et dispose de la plupart des facilités qu’on puisse attendre dans un hôtel de ce genre. Le hall gigantesque abrite notamment une gravure immense d’une kimilsunia (une fleur créée en l’honneur du Respecté Président Kim Il Sung) et d’une kimjongilia (une fleur créée en l’honneur du Cher Leader Kim Jong Il). Des représentations de ces fleurs figurent un peu partout dans le pays, comme si les noms et portraits des leaders ne suffisaient pas.

La chambre ressemblait à n’importe quelle chambre d’hôtel international, à ceci près que le calendrier avait une touche plus « prolétarienne » que dans un palace français ou chinois. J’ai fébrilement allumé la télévision pour voir que la plupart des chaines étaient chinoises. Il y avait aussi une chaine taiwanaise, une japonaise et la BBC. Cette dernière consistait en fait en une image figée avec un sous-titre « signal satellite interrompu ». Comme par hasard… Il y avait enfin LA chaine de télévision nord-coréenne. C’est bien entendu sur celle-ci que je me suis précipité. Sans surprise, il n’y passait que des chants militaires et des opéras révolutionnaires. Tant mieux, j’adore ça! Vinrent ensuite les informations. Du jamais vu ! Un fond entièrement bleu, et un présentateur sinistre qui a constamment la tête baissée pour lire sa feuille de papier. Je ne comprenais bien entendu pas un seul mot, mais le rythme était uniforme, le débit assez rapide et le ton martial. De temps en temps, quelques reportages dans des usines venaient ponctuer ce monologue. Pas très passionnant…

Je retrouvais ensuite les autres ainsi que les guides dans le restaurant panoramique. Il ne tournait pas encore quand nous arrivions, ça viendrait un peu plus tard. De toute façon, Pyongyang la nuit ne brille pas. Certes, les tours d’habitations sont éclairées, mais la ville dans son ensemble est extrêmement sombre et sinistre. On ne voit évidemment aucun phare de voiture. Les guides nous expliquent que nous devons décider dès maintenant ce que nous allons manger les jours suivant (coréen ou occidental), en sachant que tout le monde devra manger la même chose. A l’unanimité nous choisissons la cuisine coréenne. Le diner que nous avons eu ce soir là fut franchement très bon. Bien meilleur que la cuisine coréenne que j’avais pu manger avant à Shanghai ou en Corée du Sud. En milieu de diner, le restaurant se mit à tourner sur lui-même. J’avoue que je ne me suis pas senti très fier à l’idée de savourer un bon diner dans un restaurant tournant, en sachant que dehors les gens crèvent de faim et que la production nationale d’électricité ne suffit pas à éclairer tout le monde. Si seulement les devises que j’apportais servaient à importer de la nourriture ou à fabriquer de VRAIES centrales électriques… mais j’en doute.

J’allais oublier le plus important : la serveuse. Quelle beauté! Encore plus ravissante que l’énigmatique hôtesse. Et en plus celle-là était toute souriante dans sa robe traditionnelle coréenne. Malheureusement, elle ne parlait ni anglais ni chinois, ce qui la rendait totalement inaccessible. J’ai quand même réussi à la faire rire en l’appelant « camarade » en coréen. Je n’aurais jamais cru que la terminologie communiste puisse être un jour mon seul instrument de drague ! En tout cas, je dois bien reconnaître que les femmes nord-coréennes m’ont fait une grande impression, contrairement à leurs homologues du sud que j’avais trouvé si laides un an auparavant. Difficile de croire qu’il s’agit du même peuple.

Nous sommes descendus ensuite au salon de thé du rez de chaussée pour mettre au point les détails du voyage avec les guides. A ma grande déception, il n’y aurait pas de spectacle militaire ou révolutionnaire comme je rêvais d’en voir. Nous sommes arrivés deux semaines trop tard ou une semaine trop tôt. Pas de chance. Je regrettais déjà de ne pas pouvoir assister au gigantesque spectacle Arirang qui met en scène 100.000 figurants dans le plus grand stade de la ville tous les printemps...

Monsieur Li nous dit ensuite que pendant ce voyage, il allait essayer de nous "convaincre", mais que si ça ne marchait pas, ce n'était pas grave du tout, que nous avions le droit de nous faire notre propre opinion. Tiens, depuis quand un guide doit convaincre et non expliquer, et depuis quand un voyage sert-il à se forger à une opinion, plutôt qu'à découvrir quelque chose?

Une fois libres, nous avons eu carte blanche pour visiter l’hôtel (vive la liberté !) après nous être fait répéter plusieurs fois que nous n’avions pas le droit de sortir sans guide. Certains s’y sont pourtant risqués de bonne heure le lendemain matin, mais ont vite rencontré des barrages de police à l’entrée des ponts qui permettent de quitter la petite île. De sucroît, des barbelés sur la rive empêchent toute tentative d'évasion à la nage de cet Alcatraz coréen. Mais revenons-en à cette visite de l’hôtel. Dans le hall, outre la kimilsunia géante et la kimjongilia géante, un panneau immense illustre la vitalité et les réussites du régime. Papa leader et fiston leader sont photographiés sous toutes les coutures en compagnie de travailleurs et de soldats. On voit également de nombreuses photographies de défilés militaires et de soldats joyeux en train de s’entrainer. Une photo de la soi-disant fusée spatiale coréenne a attiré mon attention. Malgré la légende trompeuse, il s’agit en fait d’un missile nord-coréen Taepodong que la DPRK avait à l’époque présenté comme un tir de fusée raté.

Un peu plus loin, je trouveais la librairie, seul endroit distrayant de l’hôtel. Propagande, propagande, propagande. Tous les livres possibles et imaginables sur Papa leader et fiston leader sont disponibles : albums de photos, biographies, morceaux choisis, tout y est. On trouve également des pin’s communistes, mais pas celui que les membres du Parti arborent: celui-là est réservé aux gentils membres et ne sont pas commercialisés. On trouve à profusion de la musique militaire, des livres d’histoires sur la guerre de Corée et des traités de politique et d’actualité contemporaine (c’est-à-dire sur l’impérialisme américain et sur les questions nucléaires). J’ai acheté ce soir là la chose la plus kitchissime et la plus ridicule que j’ai jamais trouvée : un album photo sur Kim Jong Il où on le voit à chaque page au milieu de soldats ou en train de visiter des usines. Les commentaires sont hélas en coréen, mais je peux facilement imaginer de quoi il s’agit. J’ai aussi eu la confirmation dans cette librairie que les deux monnaies ayant cours en DPRK en plus de la monnaie locale sont l’euro et le yuan chinois. Le dollar est effectivement interdit, même s’il me semble en avoir aperçu une fois dans un tiroir caisse. Le yen japonais est en revanche toléré.

Bien qu’il nous ait dit au revoir au salon de thé en disant qu’il rentrait chez lui, Monsieur Li fit une apparition remarquée dans la librairie, au prétexte de venir louer une cassette video (il a un magnétoscope ???). Plus probablement pour nous compter et vérifier que nous n’avions pas quitté l’hôtel et avions bien suivi ses instructions. Il fut rassuré en nous voyant tous, mais resta tout de même un bon moment, et repartit d'ailleurs bredouille, sans cassette video.

Une fois explorée la librairie, il ne restait plus que le sous-sol à visiter. Le fameux sous-sol… Tenu uniquement par des chinois et pour des chinois, bien que les occidentaux soient admis sans restriction. Les coréens sont en revanche interdits d’accès, ce qui fait de ce sous-sol le seul refuge pour les touristes qui ne peuvent pas supporter leur guide. Trois attractions au sous-sol donc : un karaoke, un casino (LE casino de Pyongyang) et un salon de massage. Je fis d’abord un tour au casino, en prenant bien garde de ne pas dilapider un seul eurocent. Le casino se résume en fait à une vingtaine de machines à sous sur lesquelles s’acharnent les touristes chinois, et à deux tables de baccarat (orhographe ?). Ne connaissant pas les règles de ce jeu, j’ai eu du mal à m’intéresser aux parties qui s’y jouent, mais ai remarqué quand même que la mise minimum était de 20 dollars (tiens ? ça a cours chez les chinois ça ?) et la maximum de 2000 dollars. Il doit donc se brasser pas mal d’argent ici chaque soir. Je jetais ensuite un coup d’œil au salon de massage, juste pour vérifier un détail : le menu. Et effectivement, c’est bien ce que je pensais : Massage = X euros. Massage + service spécial = Y euros. Malgré mes questions insistantes et mes clins d’œil, on refusa de me dire en quoi consistait le service spécial. Je me contenterais donc de l’imaginer…

En remontant dans le hall, je tombais sur des moines (???) et des touristes sud-coréens en pagaille. C’était en fait un des premiers, voire le premier, groupes sud-coréens, cette nationalité étant en principe interdite d’accès en Corée du Nord. A l’occasion d’une commémoration historique coréenne, des sud-coréens ont été autorisés à visiter le nord à titre exceptionnel. L’émotion dans la voix de ces sud-coréens était très forte, on peut les comprendre. Pour un européen ou un chinois, la DPRK c’est un cirque ou un zoo, pour un sud-coréen, c’est un peu son propore pays. Le sud-coréen avec qui je discutais m’a expliqué qu’il avait pris pour venir un vol direct Séoul-Pyongyang. Je crois que c’est la première fois qu’un tel vol commercial a eu lieu. Leur vol n’a duré qu’une bonne demi-heure (en comptant un contournement de la ligne de démarcation par la mer) mais quel vol historique!

C'était ce soir-là l'anniversaire de ma mère (enfin, à un jour près) et je ne lui avais pas dit où j'allais pour la bonne raison qu'elle m'avait interdit d'y aller (elle est volontaire chez Amnesty International). Malgré le coût exorbitant de la communication téléphonique - 4 euros la minute - je lui ai passé un coup de fil. Quand je lui ai dit où j'étais j'ai senti un gros malaise de l'autre côté, et mon père qui a grommelé "quel con" ou quelque chose d'approchant.

(à suivre)


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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

4 Premières visites

En me levant au petit matin et en tirant les rideaux, j’eus l’agréable surprise de constater qu’il faisait un temps superbe et que ma chambre donnait sur le fleuve, sur le Stade du Premier Mai, et sur la Tour du Juche (j’en parlerai plus tard). Petit déjeuner au restaurant panoramique et vue imprenable sur la ville. Pyongyang paraissait toujours aussi moche, mais cette fois son côté majestueux apparaissait au grand jour. L’intégralité de la ville est composée de tours d’habitations. Il n’y a pas de bâtiments bas, et plus rien d’ancien. Il faut dire que les américains ayant rasé la ville pendant la guerre, cela a laissé le champ libre aux architectes communistes pour tout refaire selon leur idéal. Le résultat est à la fois hideux et fascinant. Parmi toutes ces tours, des monuments gigantesques font prendre conscience de la nature terriblement mégalomane du régime et de ses leaders. La construction la plus impressionnante est un gigantesque hôtel pyramide de 105 étages dont le sommet est encore inachevé, le Ryoukyeung. L’immeuble est encore un chantier qui n’a pas bougé d’un iota depuis environ 15 ans. La Tour du Juche se détache elle aussi dans la brume, ainsi que plusieurs stades, palais et autres merveilles communistes. Des usines situées à la périphérie de la ville crachent déjà des panaches de fumée, tandis que la ville semble toujours déserte et figée. Le visage angélique de cette chère serveuse (elle s’appelle Kim comme tout le monde, mais j’ai déjà oublié son prénom, honte à moi) rattrappe heureusement largement ce panorama sinistre.

Il est temps de partir et d’entamer notre périple touristique. La première destination est le site de Mankyeungdai, dans la banlieue de Pyongyang. De ce qui est censé être un village, il ne reste plus qu’une maison, qui est celle où le Respecté Président Kim Il Sung est né et a passé son enfance avant de « partir faire la Révolution et libérer le pays » à l’âge de 14 ans. L’endroit est fort plaisant et un très grand parc a été aménagé autour de la maison – qui a probablement été refaite de fond en comble. Une guide locale nous explique tout ce que nous devons savoir sur le Grand Leader et son enfance, Monsieur Li se chargeant de tout traduire en anglais. Des photos de sa famille et des objets évoquant la vie rurale sont exposés dans les quelques salles de la maison. Tout doit évoquer l’origine véritablement prolétarienne du Respecté Leader. Vue l’heure matinale, nous sommes quasiment les premiers touristes, et seuls quelques coréens badgés sont déjà sur les lieux. Une fois la maison visitée, nous reprenons le minibus pour aller profiter de la vue du sommet de la colline. Monsieur Kim me demandant ce que j’ai pensé de Mankyeungdai, je me contente de sortir la méthode de langue et de pointer du doigt ce que je suis censé exprimer. Ce qui est formidable avec cette méthode de langue, c’est qu’il y a un chapitre par lieu à visiter. Celui sur Mankyeungdai est très bien illustré : « Le Respecté Président Kim Il Sung, grand leader de la Révolution est né le 15 avril 1912 à Mankyeungdai » , « Mankyeungdai est le berceau de la révolution », « Mankyeungdai est le pays natal spirituel à nous tous », « la famille du respecté leader est vraiment une famille patriotique », « la famille du respecté leader est vraiment une famille révolutionnaire », « la famille du respecté leader est vraiment un grand type de la famille révolutionnaire », « je suis profondément ému », « j’ai beaucoup appris », « je reviendrai ». Ce n’était pas exactement mon état d’esprit, mais Monsieur Kim a beaucoup ri en voyant ça.

En haut de la colline, je me suis aperçu - ou plutôt Monsieur Li m'a fait remarquer - que notre guide locale qui ne payait pas de mine savait parler français ! J’ai vite déchanté en essayant de lui poser des questions simples et en réalisant qu’elle ne trouvait pas ses mots et ne pouvait pas tenir une conversation simple. Par contre, dès qu’elle a commencé à décrire le paysage et à parler des impérialistes US, son français est devenu parfait et fluide. Elle a parfaitement récité pendant plusieurs minutes l’histoire des ancêtres du Grand Leader, et notamment de son grand père qui en 1866 avait déjà vaincu l’impérialisme américain en coulant « le navire pirate américain Shermann ». Profitant de l’occasion, j’ai alors lancé en coréen ma fameuse phrase « midjé reul tha do ha dja » (A bas l’impérialisme américain). La guide ainsi que Messieurs Kim et Li sont restés morts de rire pendant environ une minute avant de me féliciter chaleureusement. Un peu plus tard j’ai ajouté « midjé neun ouri-i gongdong-i djeuk imnida » (l’impérialisme américain est notre ennemi commun). Re-rires et re-félicitations.

Nous sommes ensuites repartis vers le centre de Pyongyang et avons croisé en chemin une foule d'environ un millier de pèlerins (hommes en uniforme militaire et femmes en robes traditionnelles) qui se dirigeaient en rangs serrés vers Mankyeungdai. Grisant ! Notre étape suivante fut une station de métro. Ce fut aussi notre première immersion dans Pyongyang. La scène me parut beaucoup moins sinistre que mes impressions de la veille. La foule nord-coréenne a ceci d’unique par rapport aux foules européennes et chinoises, qu’elle semble orchestrée et suivre un fil invisible, chaque personnage semblant jouer un rôle dans une pièce de théâtre grandeur nature. Des hordes d’enfants défilant en rangs serrés. Des régiments de dizaines de soldats défilant au pas de tous les côtés. Des unités de travailleurs se déplaçant comme un seul homme. Des groupes de femmes en tenue traditionnelle. Tous ces groupes se croisaient sans se mélanger, suivant ce fameux fil invisible. La vue d’ensemble est impressionnante et je dois avouer que ça procure une sensation très curieuse de se retrouver au milieu de cette foule. On compare souvent la DPRK actuelle à la Chine de la Révolution Culturelle, mais il y a quand même une plus grande diversité dans l’habillement. Les hommes portent certes tous plus ou moins les mêmes vêtements marrons et gris, mais la tenue des femmes est assez diversifiée. Les tenues traditionnelles qui ont presque complètement disparu en Corée du Sud sont très courantes en DPRK. Les femmes habillées de façon plus moderne font elles aussi quelques efforts pour se rendre coquettes, même si nous sommes très loin de la mode occidentale. Pour comparer ce qui est comparable, le résultat est parfois plus positif que certaines horreurs qu’on peut encore voir en Chine.

Nous avons fini par nous engouffrer dans le métro. L’escalator semblait nous entrainer dans les entrailles de la terre. J’ignore à quelle profondeur se trouve le métro de Pyongyang, mais c’est sans commune mesure avec les métros occidentaux et chinois. Le trajet dure en tout cas plusieurs longues minutes. Arrivés en bas, la station est beaucoup plus sombre que je ne l’aurais imaginé. Sans doute pour des raisons d’économie d’énergie. La station est bien entendu grandiose, dans la plus pure tradition soviétique. Des fresques gigantesques représentant le Respecté Président Kim Il Sung ou des groupes de travailleurs tapissent toutes les parois. Le métro lui-même est plutôt vétuste et vraiment très sombre. Nous sommes montés dans la rame pour une station ou deux. A l’intérieur de chaque wagon, trônent des portraits du Respecté Président Kim Il Sung et du Cher Leader Kim Jong Il. Le métro est en tout cas tout sauf bondé. Ca change de Shanghai !

Dans l’escalator qui me remontait vers la surface, je profitais de l’éloignement de Messieurs Kim et Li pour essayer de faire des sourires aux gens que je croisais. A ma grande surprise, les coréens ne me regardaient pas du tout. Alors qu'à Shanghai où les étrangers sont pourtant légions, je me sens très souvent l’objet d’une curiosité parfois irritante, c’est tout le contraire à Pyongyang, malgré le très faible nombre d’occidentaux qu’on y voit. Je n’y vois hélas qu’une seule explication : les coréens n’osent pas nous regarder car ils savent que ça peut leur attirer des problèmes. Devant moi dans l’escalator, un enfant de cinq ou six ans m'a tout de même regardé. Je lui fis de grands sourires, et il finit par me les rendre au bout d’une minute. Ouf, il y a encore de l’espoir !

(à suivre)


Alan
Nice Côte d'azur ..., France

15 janvier 2005 à 21:18

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

Sourire j'ai bien fait de bosser cette nuit, je me régale ........ !

Alan

Est ce que ce monde est sérieux ..... ?

http://www.taiderpourlase.com


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yangguizi
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15 janvier 2005 à 22:28

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

5 Le Saint des Saints

L’étape suivante devait sans doute être la plus importante du voyage. Elle aurait d’ailleurs dû être la première, mais notre arrivée tardive à Pyongyang la veille a bouleversé notre emploi du temps. Nous sommes en effet allés voir la statue géante en bronze du Respecté Président Kim Il Sung. Il fallait tout d’abord nous rendre sur une grande place voisine pour acheter des fleurs. On nous avait conseillé d'acheter les fleurs en Chine et de les transporter jusqu'à la Statue, en raison du prix excessif en vigueur à Pyongyang, mais personne dans le groupe n'avait suivi ce conseil. Les bouquets de fleurs à Pyongyang étaient tous les mêmes, et se composaient de quatre sortes de fleurs (non non, ni des kimilsunia, ni des kimjongilia) rouges, blanches, oranges et jaunes. Et finalement ça n’a coûté que deux euros.

Nous sommes ensuite passés devant le gigantesque Parlement avant d’arriver devant la Statue elle-même. Le site se compose d’une statute géante d’une vingtaine de mètres de haut, et de deux monuments guerriers gigantesques représentant des armées de soldats, ouvriers et paysans partant au combat. Monument typique des capitales communistes. On trouve le même genre de bas-reliefs – en plus petit – sur la Place Tiananmen à Pékin et je crois dans certaines villes d’Europe de l’Est.

Je commençais à sortir mon appareil photo et à viser la statue, mais Monsieur Kim m’a immédiatement arrêté et m’a passé un petit savon : « non non, ça ne se passe pas comme ça. D’abord du t’inclines devant la statue et tu prouves ton respect au Grand Leader. Ensuite seulement tu as le droit de prendre des photos. Ok ? » J’avais été prévenu et ne me suis donc pas formalisé. Outre le prix exorbitant qu’il faut payer pour aller en DPRK, il faut également accepter un certain nombre de concessions, dont justement l’acte de soumission devant la statue du Respecté Président. Comme tout le monde, je suis donc allé déposer mes fleurs au pied de la statue géante, ai fait demi-tour, puis me suis incliné respectueusement. Et ensuite j’ai mitraillé la statue avec mon appareil numérique!

Etrange site que cette statue géante. Ca me rappelle un peu la secte du Mandarom, ou dans un genre différent les statues du Seigneur des Anneaux. Juste après nous, des groupes de coréens, de chinois, et d’occidentaux sont venus à leur tour présenter leurs respects au Soleil de l’Humanité. Pendant ce temps-là, je faisais le tour des fresques et continuais à les mitrailler. Un peu plus loin, se dressait la statue de Cholima. Cholima est un cheval de légende dans le folklore coréen, capable dit-on d’atteindre des vitesse phénoménales au galop. Dans les années 50, le Grand Leader avait décidé de multiplier la production industrielle du pays, un peu comme la Chine quelques années plus tard avec son Grand Bond en Avant. Les succès exceptionnels enregistrés par le peuple travailleur ont alors été comparés au légendaire Cholima, et la statue a été érigée par la suite.

Nous primes ensuite à nouveau le bus pour une nouvelle destination. Monsieur Kim nous ayant donné l’autorisation de principe de prendre ce qu’on voulait en photo à Pyongyang, on ne s’est pas gênés et avons essayé de capturer toutes les images qu’on pouvait prendre. Bien sûr dans les faits, il y avait des exceptions et nous avons vu à plusieurs reprises notre enthousiasme bridé par la censure de Monsieur Kim. La liberté à la coréenne !

Nous sommes arrivés un peu plus tard au pied de la Tour du Juche, sorte d’obélisque géant de plus de 150 mètres de haut et surmonté d’une flamme rouge. Le Juche (prononcer Djoutché) est l’idéologie officielle de la DPRK. C’est un avatar du marxisme-léninisme, créé et développé par le Respecté Président Kim Il Sung. Grosso modo, c’est une idéologie qui met en avant l’auto-suffisance nationale en matière économique et politique, et qui proclame la totale indépendance du peuple révolutionnaire coréen. Rien de bien révolutionnaire en somme… Bien entendu je me suis abstenu de faire le parallèle auprès de mes guides entre le Juche coréen et le Duce italien, dont la ressemblance phonétique est frappante. Ou quand les fascismes finissent par se ressembler jusqu’à leur prononciation…

Au pied de la Tour du Juche, encore une statue géante, représentant un ouvrier, un intellectuel et un paysan (les trois piliers du régime) brandissant un marteau, un pinceau et une faucille (les trois composantes du symbole du Parti des travailleurs). A l’entrée de la tour, une juxtaposition de plaques offertes par tous les mouvements jucheistes de par le monde lors de l’inauguration de la tour dans les années 70. Parmi ces plaques, déplorons une très forte représentation francophone et notamment française. Certains sénateurs communistes français de l’époque ont publiquement manifesté leur soutien au kimilsungisme (si si, ça existe !). De même qu’une quantité impressionnante de sociétés jucheistes dont j’ignorais totalement l’existence. Et ainsi de suite pour tous les pays…

J’ai ensuite pris l’ascenseur pour le sommet de la Tour, d’où l’on a une vue sympathique, mais guère différente de celle du restaurant de l’hôtel (et en plus Mademoiselle Kim n’était pas là)

(à suivre)


yangguizi
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15 janvier 2005 à 22:40

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

6 Propagande, propagande, propagande…

Après ces moments d’une portée idéologique inoubliable, nous sommes retournés au restaurant panoramique où cette chère Mademoiselle Kim nous attendait, toujours égale à elle-même. Toujours avec le noble dessein de renforcer les amicales relations franco-coréennes, je tentais à nouveau d’échanger quelques mots avec elle, en lui demandant ce qui flottait dans la soupe de tomates, et que je devinais être des croûtons. Elle répondit sans hésiter et sur un ton d’une grande fermeté « potato ! ». Surpris, j’essayais de lui faire comprendre que ce n’était pas le cas, mais elle répèta plusieurs fois « potato, potato », avant de glousser devant mon air consterné. Ayant vérifié que c’était bien des croûtons, je lui lançais « no potato, no potato », ce qui la fit à nouveau rire. Peut-être « potato » était-il le seul mot qu’elle connaissait en anglais ? Devant un succès aussi spectaculaire, je me dis que d’ici la fin du séjour, je devrais bien réussir à la convaincre de poser en photo avec moi. Hélas, il n’en fût rien car c’était la dernière fois que je la voyais, puisque nous ne sommes jamais retournés dans ce restaurant. Je n’ai même pas pu lui faire mes adieux.

L’après-midi, nous commençâmes notre visite par le Musée de la Guerre de Corée, haut lieu du révisionnisme historique et de l’anti-impérialisme. Notre guide, une femme d’une bonne trentaine d’années en uniforme de l’armée populaire coréenne, avait un visage très froid mais qui n’était pas désagréable à regarder. Impossible en revanche de lui faire décrocher un sourire. Elle commença par nous répéter les exploits du grand père du Respecté Président Kim Il Sung qui avait coulé un navire pirate américain, puis nous avons commencé enfin le long calvaire de l’exposé linéaire et enthousiaste sur la « victoire » de la Corée contre l’impérialisme américain de 1950 à 1953. Dans ce musée gigantesque dont nous n’avons visité qu’une petite partie, nous avons croisé de nombreux groupes de visiteurs en uniformes à qui on expliquait certainement les vertus de leur armée. La partie la plus intéressante du musée était la salle gigantesque consacrée aux prises de guerre. Tanks, avions abattus, casques, armes et articles américains en tous genres étaient entassés dans ce hangar, qui ressemblait plus à un parking immense qu’à une salle de musée. Lors de la visite, le hollandais d’une soixantaine d’années qui voyageait avec nous et qui connaissait sur le bout des doigts l’histoire de la guerre de Corée (et qui connaissait personnellement un des principaux généraux américains de l’époque) réussit facilement à démonter les mensonges qui nous étaient débités et a donné avec force détails le véritable déroulement des principales opérations et de quelques batailles. Comprenant qu’avec lui, le bourrage de crâne habituel ne fonctionnerait pas, la guide du musée s’est contentée d’un « mes connaissances historiques ne sont pas assez précises pour vous répondre, désolé ». Elle ne doit pas dire ça souvent ! Nous avons fini la visite par une immense géode où était reconstituée une des principales batailles de la guerre. Je dois reconnaître que techniquement, le résultat est une brillante réussite. On se tient au milieu d’une sphère sur laquelle est peinte en trompe l'œil et à 360° une fresque gigantesque de bataille, alors que des décors en relief sont disséminés tout autour des visiteurs. Impressionnant oui.

En sortant du Musée, je remarquais quelques centaines de gaillards tout de blanc vêtus assis par terre, en rang, semblant attendre quelque orateur invisible. Il me fut malheureusement interdit de les photographier, comme d'ailleurs tout regroupement de population, et on refusa de me dire ce qui se passait.

Nous avons filé ensuite vers le Monument des Martyrs de la Guerre de Corée, collection d’une bonne dizaine d’immenses statues en bronze représentant des soldats brandissant leur drapeau, ou des fresques de combattants. Toujours dans le même style révolutionnaire que ce que nous avions vu le matin, mais avec des proportions encore plus étonnantes.

Notre dernière visite de la journée était la fameux Palais des Enfants et des Elèves, sans doute une des attractions les plus tristes du voyage. Bâti pour illustrer l’adage selon lequel les enfants sont les rois du pays, ce bâtiment gigantesque accueille chaque jour des milliers d’enfants qui se livrent à un tas d’activités artistiques, sportives et idéologiques. Ce qui fut vraiment triste fut la manière dont on nous fit visiter l’endroit. Chaque salle que l’on nous montrait abritait une dizaine d’enfants qui, dès que des visiteurs entraient, se mettaient à sourire et à exécuter des programmes artistiques (musicaux ou chorégraphiques). Nous ne restions jamais plus d’une minute ou deux dans chaque salle avant de courir vers la suivante. Une vraie visite de zoo où nous étions invités à photographier sans relâche les petits prodiges. Comme j’aurais aimé pu lire leurs pensées… Bien entendu, dans chaque salle trônaient les portraits du Respecté Président Kim Il Sung et du Cher Leader Kim Jong Il. Nous sommes également passés par la salle informatique, dont un ami français qui était venu il y a un an m’avait déjà parlé. Il avait à l’époque demandé pourquoi le portrait du Grand Leader ne figurait pas en fond d’écran sur les postes, et s’était vu répondre cette explication incroyable: « oh mais monsieur, nos ordinateurs ne sont pas assez puissants pour cela ! » Je n’ai pas osé reposer cette question, de peur de perdre mon sérieux.

Après une bonne demi-heure de visite, nous avons rejoint la grande salle de spectacles du Palais des Enfants et des Elèves. Contrairement à toute attente, la salle était presque pleine. De touristes chinois et de quelque occidentaux bien sûr, mais également d’un bon nombre de coréens. Un cameraman de la télévision coréenne est venu nous interviewer pour juste nous demander de quel pays nous venions. Alors que nous construisions de petites phrases pour répondre, le cameraman nous a repris en nous demandant de ne dire que le nom du pays et rien d’autre. En moins de cinq secondes, nous sommes donc parvenus à tous nous présenter ! J’ignore si cette brillante performance télévisuelle a ou non été retransmise sur les écrans nord-coréens. J’en doute. Comme j’étais assis à côté de touristes chinois de Mandchourie, j’en profitais pour engager la conversation avec eux. Après toute cette journée de matraquage idéologique, j’avais besoin de me défouler et j’ai donc raconté toutes les conneries qui me passaient par la tête. Lorsque les chinois me demandaient ce que je pensais de Pyongyang, je répondais que c’était un merveilleux paradis communiste, qui valait bien mieux que la Chine décadente et embourgeoisée. Stupéfaits, ils me faisaient alors remarquer que les gens étaient tout maigres ici, ce à quoi je répondais qu’il valait mieux garder la ligne que devenir obèse comme le sont nombre de pékinois. Ils ont fini par comprendre que je plaisantais. Quelques minutes plus tard, le spectacle commença. Il dura une heure et demie. Une heure et demie de chants et de danses où des enfants joyeux exprimaient probablement des vertus patriotiques et révolutionnaires. En toile de fond, on voyait défiler les principaux monuments de Pyongyang ainsi que des dessins relatifs à la conquête de l’Espace. Les coréens sont obsédés par la conquête de l’Espace. C’est en tout cas ce qu’ils veulent faire croire. Tout ça pour justifier des essais de missile, c’est vraiment lamentable… J'ai même aperçu des desins de navettes spatiales arborant le drapeau nord-coréen, si si! Etonnant pour un pays dont on dit que la majorité de la population ignore que l'Homme (américain) a posé le pied sur la Lune. Il parait que la capitale recèle quelque part un "Musée de la Conquête de l'Espace" mais que celui-ci est tout le temps "en rénovation".

En tout cas, le spectacle des enfants était grandiose, et je dois reconnaître que les petits étaient très doués, ou au moins qu’ils avaient beaucoup travaillé. Mais combien d’entre eux avaient vraiment choisi d’être là?

Dès le spectacle fini, nous fumes invités à sortir du bâtiment, juste au moment où toutes les lumières s’éteignaient (les fameuses économies d’énergie). Notre minibus devait cette fois nous emmener à Kaesong, principale ville du sud du pays, située à quelques kilomètres de la ligne de démarcation d’avec la Corée du Sud.

(à suivre)


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15 janvier 2005 à 22:51

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

7 Sur la route.

Nous avons quitté Pyongyang à la tombée de la nuit et n’avons donc rien pu voir de la route qui reliait la capitale à Kaesong. Cette « autoroute » n’était pas du tout éclairée, et seuls les phares du minibus dissipaient cette obscurité. De temps en temps, des panneaux géants illuminés, représentant le Respecté Président Kim Il Sung, agrémentaient la noirceur de la compagne coréenne.

Nous n’avons rencontré en tout et pour tout que deux ou trois barrages militaires sur la route, qui ne nous ont pas retenu très longtemps. Bien entendu, nous n’avons croisé quasiment aucun véhicule. Cette monotonie fut donc l’occasion idéale de discuter de manière un peu plus approfondie avec nos guides. Messieurs Kim et Li se sont alternés pour répondre à mes questions qui au début portaient surtout sur leurs vies personnelles et sur la vie quotidienne des coréens. Monsieur Li rêvait de devenir diplomate en Europe, et le métier de guide était apparemment un passage obligé pour cela (avant de faire de la propagande dans la cour des grands, il faut s’entraîner sur des petits comme nous). Monsieur Kim pour sa part voulait devenir businessman. J’étais assez curieux de savoir ce que ce terme pouvait désigner dans un pays entièrement communiste, et Monsieur Kim n’a pas réussi à satisfaire ma curiosité. Apparemment ça consiste à être fonctionnaire au Ministère du Commerce Extérieur. Je n’ai pas osé demander si ça consistait à tamponner des factures, mais Monsieur Kim m’a tout de même dit qu’il voulait « innover » en la matière. Intéressant…

En Corée du Nord, les cursus linguistiques ne peuvent donc mener qu’à ces trois métiers-là : guide, diplomate et businessman. D’après les dires des guides, les étudiants seraient libres de choisir leur spécialité, et l’Etat attribuerait les emplois à la fin des études. Si c’est vrai, ce serait alors le contraire de la Chine où la plupart des étudiants ne choisissent pas réellement ce qu’ils étudient en raison de l’hyper sélectivité, mais choisissent leur métier relativement librement grâce à l’économie de marché.

Vint ensuite l’inévitable question sur la vie amoureuse des coréens. Monsieur Li m’assura que les mœurs s’étaient libérées depuis une dizaine d’années, et qu’il arrivait parfois à des étudiants de sortir ensemble. La mixité à même été introduite il y a dix ans dans l’enseignement secondaire. Toutefois, jamais au cours de mon voyage je n’ai vu un couple quelconque se promenant dans la rue. Les gens ne se déplacent que par groupes, et les relations hommes-femmes sont probablement réservées à l’intimité toute relative des blocs d’habitation. Même les couples mariés n’ont pas l’air de sortir deux par deux. J’insiste néanmoins sur cette question et demande ce que font les jeunes le soir lorsqu’ils sortent ensemble. Si par exemple il y a des endroits où sortir et s’amuser. Monsieur Li fut très gêné par ma question et ne sut pas y répondre. Il me dit seulement qu’il n’y a aucune discothèque et quelques très rares karaokés. Lorsque je demandais si au moins il y avait des restaurants, il me répondit avec beaucoup d’hésitation. Apparemment il y aurait deux ou trois restaurants à Pyongyang, mais en m’y rendant plus tard, j’ai vite réalisé qu’aucun coréen ne pouvait s’y rendre en raison des prix pratiqués, sans proportion avec les salaires moyens. La vie quotidienne n’est décidément pas très gaie dans ce pays.

Monsieur Li me donna en revanche des précisions assez surprenantes sur les codes sociaux en vigueur en DPRK, en ce qui concerne les rapports hommes-femmes. Il est apparemment impensable pour un couple de bâtir une relation s’ils « n’ont pas un niveau équivalent ». Interrogeant Monsieur Li sur ce qu’il entendait par là, il me répondit que par exemple un professeur ne se mettrait pas avec une ouvrière, car ils ne sont pas du même niveau social. Ciel ! Le dernier pays communiste au Monde pratique un cloisonnement social digne de l’Angleterre victorienne ! Je n’ai pas osé mettre le doigt sur cette contradiction, en sachant que c’est le genre de chose à ne pas dire, mais j’imagine maintenant à tête reposée que cette notion de niveau n’implique pas une réelle hiérarchie, mais tout simplement des cloisons étanches entre les catégories socioprofessionnelles. Le prolétariat est un et indivisible, mais on ne se fréquente pas !

Les guides m’apprenaient plus tard qu’ils gagnaient environ 20 euros par mois (sans les pourboires), ce qui constitue un salaire moyen en DPRK. C’est plus qu’un paysan, à peu près équivalent à un professeur, et très inférieur à un mineur du charbon qui gagne environ trois fois plus. Apparemment, le mineur du charbon est le symbole de la réussite sociale en DPRK et jouit d’un très grand prestige. Je n’ai pas demandé combien gagnait le Cher Leader Kim Jong Il, et n’ai pas non plus souligné qu’il était un des hommes les plus riches du Monde.

Après ces séances de questions, je sortais enfin mon lecteur MP3 pour entendre autre chose que de la propagande et savourais Vivaldi ainsi que quelques chanteuses chinoises. Cet objet insolite ne manqua pas d’attiser la curiosité de Monsieur Li à qui je donnais alors mes écouteurs. Je lui ai proposé ce qui était stocké sur mon lecteur, à savoir beaucoup de musique classique, de la chanson chinoise moderne, et des chants militaires nord-coréens (et oui, j’adore ça). O surprise, il ne choisit pas la musique nord-coréenne et me demanda si je n’avais pas de musique « anglaise ». N’aimant pas la musique occidentale, je n’avais évidemment rien de tel à lui proposer et il fut notamment déçu que je n’ai pas de « Michael Jordan ». J’ai fini par comprendre qu’il parlait de Michael Jackson. Ce qui l’intéressait n’était donc pas de la musique anglaise à proprement parler mais bien de la musique américaine. Toutefois, un nord-coréen ne pouvant décemment pas avouer qu’il éprouve le moindre commencement d’attirance envers les USA, son souhait fut traduit par le vocable « musique anglaise ».

Au bout de deux heures et demie de route, nous arrivions à Kaesong où nous logions dans le Folk Hôtel. Très bel endroit traditionnel coréen, certes aménagé pour les touristes, mais qui contraste avec l’urbanisme stalinien du reste du pays. Nous avons donc logé dans des petits pavillons coréens, dormant à même le sol, ce qui ne fut pas du tout désagréable. Quant au repas que nous avons dégusté ce soir-là, il était absolument divin. Tellement succulent que je classe dorénavant la cuisine coréenne parmi mes préférées, alors qu’auparavant elle arrivait en queue de peloton dans ma hiérarchie des goûts. Comme quoi il faut peu de choses parfois pour changer d’avis…

Ville de province, Kaesong est mal approvisionnée en électricité, et les coupures de courant furent très nombreuses, nous plongeant parfois dans une obscurité totale.

(à suivre…)


yangguizi
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15 janvier 2005 à 23:05

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

8 Des couleurs!

Avant d'aller me coucher, je jetais un coup d'oeil au ciel, pour découvrir une magnifique nuit étoilée, comme il est impossible d'en voir dans toute autre agglomération de par le monde. Kaesong était pourtant plus qu'un bourg. Je comprends maintenant pourquoi les photos satellite prises de nuit au-dessus de l'Asie du Nord-Est font apparaître une tâche noire au milieu des lumières chinoises, sud-coréennes et japonaises...

C’est donc dans cette atmosphère paisible que je sombrais un peu plus tard dans un profond sommeil, dont je ne fus tiré que le lendemain à 5 heures du matin par de joyeux chants militaires. Comme je l'ai déjà dit, je suis un grand amateur de ce type de musique, et cela ne m’a pas totalement déplu d’être réveillé de la sorte, même si je n’aurais pas vu d’un mauvais œil que cela eût lieu une ou deux heures plus tard.

Le petit déjeuner rapidement avalé, nous retrouvions notre cher minibus ainsi que les incontournables Messieurs Kim et Li. Le policier qui réglait la circulation à la sortie portait un uniforme blanc, contrairement à ses confrères pyongyangois (-ais ?) tout de bleu vêtus. Monsieur Li m’expliqua que le blanc était l’uniforme d’été et le bleu celui d’hiver. Ma surprise que la saison ne soit pas la même à Pyongyang et à Kaesong ne suscita malheureusement pas de réponse pertinente. Après ce fascinant dialogue, le minibus a enfin démarré...

Kaesong n’est pas une ville aussi laide que Pyongyang. Elle a été relativement épargnée par la Guerre, et certaines constructions anciennes ont subsisté. L’hôtel où nous logions était d’ailleurs une petite merveille architecturale. Les rues de Kaesong étaient de toute façon beaucoup plus colorées que l’horrible grisaille de la veille, et même la propagande semblait moins oppressante.

J'étais très excité à l'idée de circuler dans les rues de cette ville que j'avais pu observer en détails un an auparavant... dans l'objectif d'une longue vue installée dans un poste d'observation américain de l'autre côté de la frontière. Nous n'étions qu'à quelques kilomètres de là, mais dans un tout autre monde. La Statue de Kim Il Sung me fit un grand effet et je ne pus m'empêcher de lâcher un "je l'ai déjà vue il y a un an!"

Rapidement nous avons quitté la ville et avons enfin découvert la campagne coréenne. C’est avec une grande fébrilité que j’attendais de découvrir enfin cette Corée rurale dont la presse occidentale avait toujours dressé un portrait apocalyptique. Ma surprise fut à la hauteur de mes attentes. Le paysage était idyllique ! C’était la période des moissons et les champs étaient remplis de paysans s’activant à leur tâche. Les petites routes et sentiers étaient bordés de fleurs multicolores (et ce n’était ni des kimilsunias ni des kimjongilias !), tandis que les militaires toujours aussi nombreux déambulaient de hameau en hameau. Toujours à pieds bien sûr. Les inévitables portraits géants de Papa Leader décoraient toujours la plupart des embranchements, mais les flamboyants soldats qui devaient le mettre en valeur avaient décidemment bien du mal à ressembler aux âmes errantes toutes de vert foncé vêtues que nous croisions ou doublions en permanence.

Ce bref échantillon de la campagne nord-coréenne était beaucoup moins misérable que je ne l’imaginais. Certes, ce n’était pas l’opulence, mais les gens n’avaient pas l’air aussi affamés que sur les photos qui avaient pu sortir du pays pour atterrir dans la presse européenne. Bien au contraire, ces scènes rurales furent parmi les plus belles que j’ai pu voir de par le monde. La raison en est hélas très simple : la campagne coréenne d’octobre 2003 est à peu de choses près la même que celle d’il y a une cinquantaine d’années. Même la Chine rurale présente désormais des signes extérieurs de modernité totalement inconnus en Corée. Les quelques véhicules à moteur que nous croisions auraient pu parfaitement servir de décor à une reconstitution de l'époque de la Seconde Guerre Mondiale, tandis que les vêtements de la population et les uniformes verts-marrons des militaires étaient intemporels.

Il m’a malheureusement été quasiment impossible de prendre des photos, en raison de l’état de la route et des vibrations et secousses qui contrecarraient toute tentative de prendre des photos nettes. De surcroît, nos guides nous ont interdit de prendre des paysans ou militaires en photos car « ces gens-là sont sensibles ». Pas autant que vous messieurs, avais-je envie de rétorquer. Mais en hôte poli que j’étais, je ne l’ai pas dit.

Au milieu d’un charmant paysage de collines, nous fumes déposés devant une ancienne Tombre Royale, parfaitement préservée, datant du début du second millénaire, celle de Kongmin, Roi de Koryo. Comme un clin d’œil à cette Chine que je m’efforçais toujours de comparer à tout ce que je voyais, quelques vendeurs de souvenirs proposaient leurs trésors aux rares touristes de passage. Comprenant que je n’aurais peut-être plus l’occasion d’acheter des souvenirs non communistes, je fonçais m’acheter de jolies peintures sur soie représentant des coréennes en robe traditionnelle. Oui je sais parfaitement que j’ai déjà dit que je les trouvais fort charmantes, mais je n’ai pas peur de la répétition.

Nous sommes ensuite revenus sur nos pas, avons retraversé Kaesong, puis avons mis le cap sur la frontière sud-coréenne. Direction le site mythique de Panmunjom.


(à suivre)


yangguizi
Shanghai, Chine

Photo/image personnelle du membre yangguizi.

Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)


15 janvier 2005 à 23:19

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Re: [shanghaipat] Corée du Nord [En réponse à] Répondre

9 Aux frontières du Réel

Au fur et à mesure que nous approchions de la ligne de la démarcation, quelques indices évoquant le formidable dispositif de défense nord-coréen commençaient à faire leur apparition. Contrairement à mes attentes, la présence militaire n’était pas plus importante que dans le reste du pays. (ceci dit, il est difficile de faire mieux !) Les patrouilles de soldats n’étaient pas plus impressionnantes que dans la capitale ou la campagne d’où nous venions. En revanche, un œil un peu exercé – et stimulé par les commentaires enthousiastes de nos guides – pouvait remarquer un certain nombre de détails intéressants.

Les collines tout d’abord. Bien que faisant partie du charmant décor champêtre décrit plus haut, elles présentaient de troublantes structures en béton à leur base. Peut-être étaient-ce les entrées de mystérieux bunkers ou de sites de lancement de missiles ? Ou peut-être est-ce moi qui voulais absolument voir le mal partout, puisqu’après tout, c’est bien le cœur de l’Axe du Mal que je contemplais. Un peu plus loin, je remarquais dans les champs plusieurs rangées parallèles de blocs rocheux, de quelques mètres de large, et qui semblaient s’étendre à perte de vue. Ces rangées de rochers disposées parallèlement à la frontière étaient probablement destinées à freiner l’avance de chars ennemis qui tenteraient une percée à travers champs. Enfin, le long des routes, il était possible de voir à intervalles réguliers des séries de blocs de béton d’une dizaine de mètres de hauteur, destinés à être dynamités en cas d’invasion ennemie pour bloquer les routes.

Un checkpoint plus sévère que ceux de la veille au soir nous arrêta environ une demi-heure. Nous étions à l’entrée de la zone démilitarisée. Une fois tous les papiers examinés, nous avons franchi le portique qui nous séparait de cette zone mythique. Deux soldats sont montés dans notre minibus « pour notre sécurité » ( ???), l’un d’entre eux devant nous servir de guide. Comme il parlait un peu chinois, il a été possible d’avoir un contact direct avec lui, ce qui n’a d’ailleurs pas tellement plu à nos chers guides, seul Monsieur Kim possédant quelques notions de chinois.

La zone démilitarisée inter-coréenne fait quatre kilomètres de large, deux de chaque côté de la ligne de démarcation, et traverse toute la péninsule coréenne d’est en ouest. Elle est totalement infranchissable, excepté à Panmunjom, unique point de contact entre les deux Corées, où a été signé l’armistice en 1953.

A ma grande surprise, je découvrais autour de Panmunjom les mêmes champs cultivés et les mêmes paysages de fleurs que dans la Corée non démilitarisée. Lors de mon passage en Corée du Sud un an plus tôt, les abords de la zone démilitarisée sud m’avaient paru extrêmement austères et entièrement voués aux infrastructures militaires, toute trace de vie civile étant proscrite. Je me doute bien que la Corée du Nord n’est pas du tout le pays pacifiste qu’il prétend être et que les abords de la frontière sont au moins autant militarisés que ceux de la Corée du Sud. Néanmoins l’illusion est réussie et nous avons tous été bluffés.

Nous avons tout d’abord visité le petit bâtiment où a été signé l’armistice, et avons commencé à discuter plus longuement avec le soldat qui nous faisait la visite – en présence bien entendu de Messieurs Kim et Li qui buvaient nos paroles. La conversation a rapidement évolué vers l’actualité internationale, et je dois reconnaître qu’il était assez savoureux de jouer le rôle d’une des seules sources d’informations de ces garde frontières, qui à l’instar de leurs compatriotes ne peuvent bien entendu pas compter sur l’informat