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Port Nolloth anchor
Un matin, les bateaux pêcheurs de diamants quittent le port à la chaîne et viennent virer la bouée devant la maison. L'un d'eux rebrousse chemin, l'équipage vient-il de réaliser, après nous, qu'il ne remorque pas l'énorme tuyau qui permettra de pomper les graviers au fond de l'océan? Il y a des coups de pompes qui se perdent !
Un midi, un métis efflanqué et enjoué entre dans le jardin et nous demande de l'aider. Il explique qu'il n'a pas d'argent pour acheter l'essence pour le moteur de son bateau et aller pêcher, que si on lui donne cet argent il reviendra ce soir avec cinq langoustes grosses comme ça rien que pour nous. Ce n'est plus de l'aide, c'est de l'investissement au haut rendement! Et c'est l'occasion de mettre en application cette préconisation occidentale: il ne faut pas donner du poisson à un africain, il faut lui apprendre à pêcher. Lorsque je lui demande son nom, il pense que c'est pour sécuriser mon investissement mais me prend dans ses bras, puis esquisse deux pas de danse, lorsque je lui avance la somme demandée. Karel revient en fin d'après-midi après une pêche miraculeuse: il a dix-sept langoustes ! Quel as ! Elles sont, hélas, retenues au port d'où le service de sécurité refuse de les laisser sortir. Il faudrait encore des rands pour les convaincre. Karel a une démarche chaloupée, comme il est fréquent chez les marins fraîchement débarqués, mais une haleine qui trahit l'après- midi passée dans un caboulot. Belle journée en définitive, Karel a fait une bonne pêche, dix-sept langoustes ont été épargnées et j'ai continué d'apprendre.
Un soir, alors que je marche dans les ruelles derrière le port, deux gros bâtards blancs, genre labrador, me sautent dessus, je balance des coups de pieds, un seul à la fois on a plus vingt ans, mais l'un repart avec ma jambe de pantalon. Mes insultes et leurs aboiements font sortir la famille métisse qui les entretient et ils sont manifestement désolés, sans plus, je balance traîtreusement un dernier coup de pied au voleur: tout le monde s'en tire bien ! Je n'ai plus qu'à poursuivre jusqu'au township où je serai raccord.
Un autre matin, il faut quitter ce
home away from home... pour mieux y revenir.
Tempête dans un verre
Retour vers la beauté aride du Richtersveld et nouveau camp près d'une péninsule minuscule en amont de rapides, encore. C'est comme si l'Orange, pressée de ne plus l'être, l'était de se noyer dans l'océan.
Au milieu du fleuve, une île limoneuse à la végétation tropicale défie l'empire minéral. Le vent entreprend encore de modifier le paysage, grain par grain, puis à la volée. Il est pourtant trop tôt pour aller dormir. Le mica colle sur la page du carnet qui scintille, la bille crisse. Au moment de remplir les verres on constate un dépôt de sable au fond, illustration de la formule bretonne qu'on lance à l'hôte qui oublie de remplir les verres vides « les mouettes ont pied! ».
Le vent couvrait le bruit des rapides et lorsqu'il tombe, bien après nous, on dirait le flot continu d'une autoroute à peine assourdi par le vitrage. Faute de pouvoir les ralentir, sans parler de les détourner, autant se lever pour en profiter.
Le resto des oiseaux
Nul besoin de bar ici, ils ont l'Orange open mais le désert alentour.
Cela commence par hasard, comme souvent, quelques miettes tombées d'un muffin attirent une tourterelle
(Namaqua dove?) matinale. Il avait commencé hier soir, un alpiniste noir et blanc
(African pied wagtail?) ne se lasse pas de se laisser glisser le long des arrondis du capot pour les remonter en patinant (quel pied!). Ascète, il dédaigne les miettes que je lui dépose sur zone mais, guerrier, fait la chasse à ceux qui les convoitent. Deux jaunes
(Southern masked weaver?) fondent sur le capot, consomment et repartent sans un geste. Je trie les graines de tournesol qui colonisent ma boite de cacahuètes et procède à une distribution aux nouveaux arrivants (il y a cent quatre vingt dix sept espèces d'oiseaux dans le Richtersveld) après quoi il me faut fermer le restaurant, n'est pas Coluche qui veut.
Deux cent chèvres dévalent la montagne et se jettent sur l'Orange en amont. Un grand chien blanc les suit à distance et oblique vers notre camp, eh ! ma culotte neuve ! Plus tard, le berger, un Nama menu, pantalon orange, veste bleue et chapeau mauve, le désert est en fleurs, arrive avec trois autres chiens (trop tard, je suis en short!) qui asticotent les retardataires. Les chiens se partagent les épluchures de pêches, posées sur un caillou, que les oiseaux ont dédaignées mais qu'une colonne de fourmis convoitait.
Richtersveld for ever
Ce parc national est remarquable à plus d'un titre. Il est récent et, créé alors que Mandela était président et qu'une de ses premières décisions fut de rendre certains territoires du Northern Cape à ceux qui en avaient été chassés, il tient compte de l'existant. Ainsi, trois activités humaines y coexistent, diamantaire dans quelques enclaves près de l'Orange, pastorale et touristique et on a plus de chances d'y croiser une excavatrice ou des chèvres qu'un léopard. C'est aussi l'endroit du pays où les amplitudes de températures annuelles sont les plus grandes et c'en est l'unique désert montagneux, heureusement traversé par un fleuve puissant bien qu'en bout de course.
Nous devions le quitter mais suivons la piste longeant l'Orange, succession de sable profond et de pierres tranchantes, jusqu'au Tatasberg Camp, pour voir. Cinq chalets de bois et de toile accrochés à la pente avec de grandes terrasses surplombant le fleuve, cernés de pics rouges dont la moitié sont en
Namibie, un gardien qui obtient, par radio, que nous puissions rester et payer le lendemain à la sortie : comment refuser ?
A midi, le soleil a l'aplomb d'un tueur. Il fait si chaud qu'on fait les hippos dans l'eau (il n'y a pas de crocos dans l'Orange). Si on n'est pas un Manaudou, le courant est assez fort pour faire un bassin de nage et on se repose au frais dans des cuvettes ergonomiques, starkiennes, polies par les siècles. On s'essaie au grognement que renvoie, amélioré, l'écho.
Petit Poucet
Hondeklipbaai est un des ces cailloux, trouvés aux chemins de hasard, qui balisent les voyages suivants et plus encore.
On revient pour Sam, métis gai et délicat, et son caboulot sur le port minuscule. Il propose un poisson du jour, celui que les pêcheurs lui ont amené, avec des frites maison, fines et dorées. Il n'est pas
fully licensed et on apporte son vin ; ce serait le moment d'ouvrir la dernière bouteille de Sarabande si nous ne l'avions offerte à nos hôtes de Port Nolloth.
Nous sommes à peine sortis de la voiture que Cornelius s'approche et nous demande si nous voulons
encore des langoustes ; il nous avait fourni généreusement en mars dernier. Montre voir, combien ? D'accord !
Il reste à trouver le lieu à la hauteur pour leur faire la fête.
Sam se charge de nous dénicher une maison dominant la baie pour le prix d'une langouste à Lorient. Nous sommes chez un pêcheur de diamants à la retraite, avec vue sur son bric-à-brac, à l'ouest la lande affronte l'Atlantique écumant, on pourrait être à Pen Men. Au nord, une épave d'acier drossée fait comme un môle au port où relâchent deux bateaux-pompes et les barques des pêcheurs.
Ici, il n'y a pas de clôtures et on ne ferme pas la porte des maisons. L'épicerie et une guesthouse sont tenues par des réfugiés blancs, l'un de
Johannesburg, l'autre du
Cap qui jurent qu'ils ne repartiront pas mais leur dépouille sans doute. Le cimetière est, tout au bord de l'océan, un carré délimité par des broussailles coupées et empilées, comme on fait les enclos. Hormis quatre stèles marquant les sépultures collectives de naufragés venus d'ailleurs, toutes les tombes sont anonymes et seulement signalées par un tertre de sable, érodé, voire disparu pour les plus anciennes, où sont posés des coquillages.
Les nuits sont moins belles que les jours à Hondeklipbaai dont on oubliait qu'elle est en zone diamantifère : cinq mâts d'acier de trente cinq mètres de haut, chacun bardé de huit lampes puissantes, de celles dont on équipe les arènes modernes, font sur le village une pleine lune concentrationnaire trois cent soixante cinq nuits par an (non, je ne courrai pas, ni après ni sous les balles mais que sais-je du sport et de la guerre ?).
Myrtle
Myrtle, notre hôte qui habite la maison d'à côté, est une métisse du
Cap qu'elle a quitté il y a douze ans pour les beaux yeux de Louis, pêcheur de diamants à la retraite, fortune pas faite, pêcheur tout court désormais. La cinquantaine arrondie elle est empressée, charmante, intéressante, séduisante, collante, un amour. De ressources inépuisables, elle offre le citron indispensable mais introuvable pour les langoustes improbables, deux dents de bébé-requin et des
nut crackers remontés des fonds, escorteurs des diamants. Chaque pierre est différente, mouchetée ou rayée, elle-même agrégat d'autres pierres. Myrtle nous assure que, de par le monde, on ne les trouve qu'ici.
On voudrait ajouter : comme elle !
Elle dit aussi que
s'il arrivait quelque chose à Louis, elle ne resterait pas ici.
De sable
Ce qui caractérise le continent, du
Caire au
Cap, de
Dakar à
Zanzibar, c'est le sable. Hors les limons fluviaux et les contreforts montagneux, l'Afrique est principalement de sable. Est-ce pourquoi on n'y édifia pas de châteaux ?