| Derniers jours, premiers pas UnaMilanese · 28 mai 2020 à 17:42 · 33 photos 47 messages · 15 participants · 3 614 affichages | | | | 28 mai 2020 à 17:42 Derniers jours, premiers pas Message 1 de 47 · Page 1 de 3 · 1 957 affichages · Partager
L'hôtel est réservé, 12, 13 juin, ghetto de Venise.
La saveur d'iode et de goémon se propage dans les papilles. L'ambre du très vieux Talisker miroite dans les rayons du soleil. Un pas si fréquent colloque intime avec sa conscience méritait bien la puissance subtile de ce rare nectar des grandes occasions. Il vient de se conclure sur une minuscule décision, limpide et étincelante comme une goutte de rosée qui ploie le brin d'herbe dans la lumière de l'aube : je ne rajouterai pas 21 grammes à la douleur du monde. C'est dérisoire et m'emplit de joie.
Les masques s'alignent sur la commode. L'azur assorti aux sandales à talons bobines, le couvert de dentelle crème harmonisé à l'imprimé du foulard rouge, le beige marié à merveille au pantalon de lin. Les bouteilles de gel sont glissées dans les lieux stratégiques, boite à gants et sacs à main. Affaires réglées, automatismes bientot intégrés, donc bientot oubliés. Jolie occasion en prime de trinquer au Bellavista le jour où ils seront éliminés.
15 jours, 15 jours à meubler avant Venise (ou 3 semaines si on nous enferme en Lombardie mais peu importe). Peut-etre écouter et observer avant de passer à la suite.
On nous annonce une crise sans précédent. Contraction du PIB autour de 10 % pour 2020, l'angoisse collective croit. Crampounette post grippounette. Ont-ils donc la mémoire si courte ? Les 45 % de contraction du PIB de la Grèce, objet des délicates attentions de la troïka penchée à son chevet, n'ont pas naguère ému grand monde. Appartiennent-ils donc à une espèce différente des Grecs pour ne pas survivre à un quart de leurs maux ? Allons...
Peut-être ma semaine milanaise intercalée me permettra-t-elle en outre de rencontrer et converser avec un affecté psychique du confinement. Parait qu'ils sont très nombreux. Ça se manifeste comment ? Les êtres qui sont passés sur une civière entre des cadavres assis sur des chaises parce qu'on n'arrivait pas à les évacuer, ont passé 40 jours à suffoquer en se demandant si chaque respiration ne serait pas la dernière et si on allait eux aussi les asseoir sur une chaise sont dans un état psychique d'hébétude émerveillée, ravis à n'en plus pouvoir d'être vivant, le sourire géant imprimé sur leur visage émacié bouffe le masque qui disparait. Mon homme lui ressemble à une mongolfière. Il a tellement serré les dents que les 67 morts en 5 semaines, ces feu hommes et femmes qui ont fait partie de sa vie quotidienne pendant 59 ans sont restés coincés à l'intérieur. Il lévite, impassible, mettant un soin maniaque à ne pas varier d'un millième de millimètre les rites du quotidien. Il flotte psychiquement dans des automatismes reconnaissables et protecteurs et grogne à la moindre proposition. Même Venise.
Il faut que je réussisse à le trainer à Venise. Il faut percer cette baudruche de souffrance avec la fine aiguille de la beauté.
Pensées mots, pensées images. Dans ces semaines stupéfiantes de cauchemar réel, de glas et de sirènes, les mots retentissaient au loin, très loin, insensés et blèmes. Sa propre voix posant la rituelle question du soir (Qui est mort aujourd'hui ?). Le rassurant blabla mécanique avec l'ailleurs. Le verbiage machinal de l'excroissance professionnelle. Dans la dislocation de la douleur qui fracasse seule restait, inaltérable, l'image Venise. Lente errance dans les ruelles désertes, jeux de reflets dans l'eau des canaux, échos de la musique de Vivaldi qui ouvrait tout doucement les vannes des larmes, empêchant l'eau intérieure d'engloutir les ruines.
Instinctivement, la beauté sauvait.
Elle apaisait. Elle pansait.
Elle appelle aujourd'hui puisqu'elle offre un doux cadre pour les adieux accumulés qui n'ont pu avoir lieu.
Venise ensevelit ce qui est presque déjà du passé et dèbloque la boussole brisée, ouvre l'avenir. L'orient. Marco Polo, Carpaccio, Bellini, Pamuk, saveurs, parfums, vent d'est, trépignations de désirs.
Renaissance du chemin. Demain, dans 6 mois, dans un an, ne change rien : le chemin est là, il commence là.
Les ressources instinctives de l'esprit humain sont fantastiques !  (je n'ai pas cherché Venise, elle s'est juste imposée quand il ne restait rien. Si on m'avait demandé, en janvier, en pleine activité : D'où repartirais-tu après un cataclysme ? Il est très peu probable que ce soit la Serenissime qui me soit venu à l'esprit)
Catherine | | | À: UnaMilanese · 28 mai 2020 à 18:01 Re: Derniers jours, premiers pas Message 2 de 47 · Page 1 de 3 · 1 937 affichages · Partager (c'est très très beau) | | | À: UnaMilanese · 29 mai 2020 à 9:18 Re: Derniers jours, premiers pas Message 3 de 47 · Page 1 de 3 · 1 842 affichages · Partager Alors là ! Voilà du beau texte, pour sûr c’est pas verbeux.
Je ne crois pas qu’une seule aiguille de la beauté soit suffisante, rajoute une échevette de fil mouliné à broder des bulles de rire, ça aidera.
Ces lignes sont si sombres tout comme ta nouvelle image. Le trauma a t-il anéanti l’Anassa vitupérante et facétieuse, sans doute et pourtant il donne encore plus de force, de puissance à tes mots. Une écriture maîtrisée qui donne à lire l’insupportable et le souhait profond que tout s’apaise. Alors :
.../... « Et qui, dans l’ Italie, N’a son grain de folie ? Qui ne garde aux amours Ses plus beaux jours ? Laissons la vieille horloge, Au palais du vieux doge, Lui compter de ses nuits Les longs ennuis. Comptons plutôt, ma belle, Sur ta bouche rebelle Tant de baisers donnés... Ou pardonnés. .../... »
".../... le chemin est là, il commence là" | | | À: Pondy · 29 mai 2020 à 14:20 Re: Derniers jours, premiers pas Message 4 de 47 · Page 1 de 3 · 1 792 affichages · Partager Bonjour Dom.
Voilà du beau texte, pour sûr c’est pas verbeux.
Merci. C'est une appréciation charitable.
Je ne crois pas qu’une seule aiguille de la beauté soit suffisante, rajoute une échevette de fil mouliné à broder des bulles de rire, ça aidera.
Le rire viendra, clochettes et volutes. Il n'est rien de pire que le rire forcé, rictus et ricannements qui grincent et glacent. Juste avec patience, il resurgira, léger, quand ce sera son heure. Et puis la joie, vigoureuse, est là elle. Celle des revenants revenus, affaiblis et bancals, resplendit. Je ne sais pas comment communiquer en mots cette chair meurtrie qui suinte d'enchantement nucléaire, communicatif.
Ces lignes sont si sombres tout comme ta nouvelle image. Le trauma a t-il anéanti l’Anassa vitupérante et facétieuse, sans doute et pourtant il donne encore plus de force, de puissance à tes mots. Une écriture maîtrisée qui donne à lire l’insupportable et le souhait profond que tout s’apaise. Alors :
.../... « Et qui, dans l’ Italie, N’a son grain de folie ? Qui ne garde aux amours Ses plus beaux jours ? Laissons la vieille horloge, Au palais du vieux doge, Lui compter de ses nuits Les longs ennuis. Comptons plutôt, ma belle, Sur ta bouche rebelle Tant de baisers donnés... Ou pardonnés. .../... »
".../... le chemin est là, il commence là"
Sombre mais serein. Je regretterais que la noirceur envahisse seule le lecteur, c'est peut-être elle qui frappe (par traitrise l'innocent lecteur optimiste qui met tout son soin à cultiver une vie arc-en-ciel) mais elle ne domine pas. Comme il n'y a aucune crispation dans les doigts de la Madeleine qui respire calmement devant sa bougie éteinte. Chaterine (comme on écrit souvent mon prénom dans mon pays de résidence) a encore sinon quelques vies au moins une. Le passage de l'une à l'autre se trouve cette fois entre deux marches d'un pont vénitien (ou au croisement de deux calle ou dans le clapotis d'un canal ou qu'est ce que j'en sais). Baisers ou tapis volant pour le Golestan ? Et pourquoi pas des baisers sur tapis volant, hein, d'ailleurs, tant qu'à faire. Je n'ai pas envie de savoir, j'aime les surprises.
Après ces propos très narcissiques, le sujet de réflexion qui est soumis ici serait celui des lieux qui s'imposent (ou pas, pourquoi pas un n'importe où au pif, ou nulle part) lorsque l'etre vacille ou s'effondre.
Catherine | | | À: UnaMilanese · 29 mai 2020 à 18:17 Re: Derniers jours, premiers pas Message 5 de 47 · Page 1 de 3 · 1 738 affichages · Partager Bonsoir Catherine, J'aime beaucoup ce texte mélancolique et la vidéo des musiciens qui lui va si bien. Ils m'en rappellent d'autres entendus à Alep ou à Istanbul. La musique soufi est hypnotique! Si je pouvais, je partirais demain à Istanbul justement où mon amie Üstün m'attend pour aller boire un çay dans le Passage des fleurs, près d'Istiklal caddesi, en grignotant un simit. Ensuite nous irions nous perdre dans le dédale si odorant des ruelles du bazar égyptien. J'aimerais marcher dans les petites rues ombreuses bordées de vieilles maisons ottomanes aux façades de bois et aux balcons ouvragés; aller revoir le Musée de l'Innocence d'Orhan Pamuk et relire le "Livre Noir"; peut-être monter jusqu'au café de Pierre Loti à travers le paisible cimetière d'Eyup au-dessus de la Corne d'Or. Flâner sur les quais ou déambuler avec la jeunesse de Kadiköy... Les sourires et les "merhaba" toujours affichés sur les visages turcs (même masqués on les voit et on les entend je suis sûre!) sont capables de panser mes tourments du confinement.
La terrasse du café de Pierre Loti
Christiane | | | À: Junolu · 29 mai 2020 à 20:36 Re: Derniers jours, premiers pas Message 6 de 47 · Page 1 de 3 · 1 704 affichages · Partager Oh! Le Pierre Loti! J'ai logé quelques fois au Turqhouse hotel, juste derrière. Bel endroit, et le chemin qui y mène (vapur Corne d'or puis grimpée dans le cimetière arboré) est un plaisir.
Bonsoir Christiane,
Tu irais volontiers à Istanbul mais était-elle involontairement omniprésente pendant les tourments du confinement ou est-ce juste la ville qui te vient à l'esprit si tu te demandes où tu aimerais aller là, tout de suite? (question indiscrète à réponse tout à fait facultative bien sûr).
Catherine
PS : pour l'anecdote, je m'y balade actuellement par la pensée (La femme aux cheveux roux de O. Pamuk accompagne ma soirée) | | | À: UnaMilanese · 29 mai 2020 à 21:00 Re: Derniers jours, premiers pas Message 7 de 47 · Page 1 de 3 · 1 692 affichages · Partager involontairement omniprésente
L'image qui se forme quand le tarabust (ce bavardage incessant du cerveau) s'éteint, quand la conscience court-circuite. Quel lieu* hante à notre insu ?
Catherine
* je dis quel lieu parce que nous sommes sur un forum de voyage. Ce pourrait très bien être une personne ou pourquoi pas un objet.... (je m'imagine cohabiter pendant 3 mois avec l'image permanente d'une clef à mollette  vrai rire sans grincement. Finalement j'ai eu de la chance...) | | | À: UnaMilanese · 29 mai 2020 à 21:22 Re: Derniers jours, premiers pas Message 8 de 47 · Page 1 de 3 · 1 684 affichages · Partager Talisker hors d'âge, talisman dans la bourrasque. Bellini frappé, explosion de bulles sous l'éclaircie. (Qu'importe le lieu pourvu qu'on ait l'ivresse.) | | | À: UnaMilanese · 29 mai 2020 à 21:23 Re: Derniers jours, premiers pas Message 9 de 47 · Page 1 de 3 · 1 682 affichages · Partager « La femme aux cheveux roux » est restée dans la maison de vacances dont je ne pensais pas être éloignée si longtemps... Du coup je n’ai pas terminé ma lecture.
Pour Istanbul j’ai beaucoup de mal à répondre à ta question dans la mesure où je communique assez souvent avec mes amis turcs, donc je suis souvent là-bas avec eux, par la pensée moi aussi. Quand je pensais à l’après je me voyais bien devant Sainte Sophie ou au bord du Bosphore... Mais c’est aussi l’endroit où j’aimerais aller, là, tout de suite.
Je viens de lire «Maudit soit l’espoir» de Burhan Sönmez. C’est un tout autre registre, cela parle de l’Ombre ou des ombres de cette Turquie que j’aime. Pays aux multiples facettes. Et c’est (peut-être) ce qui en fait la richesse et l’intérêt. Christiane | | | À: Junolu · 30 mai 2020 à 11:47 Re: Derniers jours, premiers pas Message 10 de 47 · Page 1 de 3 · 1 591 affichages · Partager Bonjour Christiane,
« La femme aux cheveux roux » est restée dans la maison de vacances dont je ne pensais pas être éloignée si longtemps... Du coup je n’ai pas terminé ma lecture.
Ah... Je vois dans ma boule de cristal un sourire en perspective, devant l'art de l'écrivain, à la lecture de la fin du roman alors (achevé au fond de la nuit).
Merci pour ta réponse sur Istanbul. J'entretiens ce genre de relation avec Athènes ou Rome. Des villes longuement arpentées, aimées, où résident des amis. Venise est une autre expérience. C'est une ville à laquelle je pense très rarement, qui ne fait pas partie des villes qui habitent mes pièces à vivre. Un étonnant et bienvenu fantome surgi à l'improviste d'un coin reculé du grenier. Manifestation de l'instinct de survie de la psyché.
Catherine | | | À: UnaMilanese · 31 mai 2020 à 13:23 Re: Derniers jours, premiers pas Message 11 de 47 · Page 1 de 3 · 1 494 affichages · Partager
Stambul vu par un Vénitien (du Pierre Loti, avant que celui-ci soit né).
Venise made in Turkey
Catherine | | | À: UnaMilanese · 31 mai 2020 à 15:32 Re: Derniers jours, premiers pas Message 12 de 47 · Page 1 de 3 · 1 456 affichages · Partager Bonjour Catherine, Première photo : j’imagine tout à fait Loti se promenant sur les berges du Bosphore parmi les tentes des nomades Yeuruk ou naviguant sur une petite yole à voiles blanches avec sa chère Aziyadé. A son époque le paysage ne devait pas être très différent. Par contre la deuxième image ne m’inspire rien du tout : je ne vois pas à quoi elle fait référence, sinon aux déco un peu kitch qu’on trouve parfois dans quelques lokanta en Turquie, ou un tableau hyperréaliste déniché chez un bouquiniste. Pouvez-vous éclairer ma lanterne? Christiane | | | À: UnaMilanese · 13 juin 2020 à 5:34 Re: Derniers jours, premiers pas Message 14 de 47 · Page 1 de 3 · 1 277 affichages · Partager
Catherine | | | À: UnaMilanese · 13 juin 2020 à 6:49 Re: Derniers jours, premiers pas Message 15 de 47 · Page 1 de 3 · 1 266 affichages · Partager | | | À: Mguibentif · 13 juin 2020 à 9:20 Re: Derniers jours, premiers pas Message 16 de 47 · Page 1 de 3 · 1 234 affichages · Partager Bonjour Mathilde,
Cela me convient très bien comme animation 
Catherine | | | À: UnaMilanese · 13 juin 2020 à 9:39 Re: Derniers jours, premiers pas Message 17 de 47 · Page 1 de 3 · 1 223 affichages · Partager Bonjour Catherine,
Merci de nous envoyer cette douce lumière sur Venise déserte. Quelle chance de pouvoir la visiter ainsi, tranquille. Ça ne va pas durer... | | | À: UnaMilanese · 13 juin 2020 à 10:23 Re: Derniers jours, premiers pas Message 18 de 47 · Page 1 de 3 · 1 212 affichages · Partager Ca manque d'humanité. Mais ça doit dépendre de quelle humanité. Entre des hordes de touristes et la vie normale comme ça devait être il y a 50 ans, je comprends qu'on en arrive à préférer le désert. | | | À: Lacalo · 13 juin 2020 à 13:16 Re: Derniers jours, premiers pas Message 19 de 47 · Page 1 de 3 · 1 176 affichages · Partager Bonjour Yolande,
Avec plaisir  . Après avoir laissé ici un sillage malséant de remugles de mort et flatulences de douleur, je vous dois bien ça.
Quelques autres :
Et un toast à votre santé à tous
(L'amarone, cette erreur magnifiquement réussie est définitivement bien meilleur. Mais il fait trop chaud pour un vin aussi puissant)
Catherine Image attachée: | | | À: Xyz999 · 13 juin 2020 à 13:23 Re: Derniers jours, premiers pas Message 20 de 47 · Page 1 de 3 · 1 173 affichages · Partager Bonjour Alain.
Mon smartphone (et je me traite d'andouille d'avoir eu la paresse d'embarquer un encombrant reflex) photographie les reves.
J'ai embrassé l'aube d'été. Au réveil, il était midi. La ville était arpentée de personnes vaquant à leurs occupations. Et le préfet de police qui sirote son prosecco derrière moi craint que l'animation évoquée par Mathilde donne lieu à quelques débordements.
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